Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/L'émir mystique, Abd el-Kader

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Abd el-Kader
L'émir mystique
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1808 Il ne fut pas que ce héros de la résistance contre la colonisation de l'Algérie, celui qui lutta contre les « colonnes infernales » du général Bugeaud. Condamné à l'exil, trahi par les Français, l'émir ne songea nullement à la 1883 revanche : renonçant a tout pouvoir temporel, il se découvre à la fois théologien, poète, mystique et franc-maçon.
1883

C'est en 1966 que la dépouille de l'émir Abd el-Kader à été ramenée de Damas à Alger. Le gouvernement FLN entendait alors exalter le souvenir du premier chef de la résistance contre la France puissance coloniale. Mais cette image de glorieux guerrier - que l'on retrouvait aussi dans nos anciens livres d'histoire de France - n'est qu'une des facettes d'un personnage avant tout religieux. Abd el-Kader, dont le nom signifie « serviteur de Celui qui peut tout », est une des grandes figures d'un islam en quête de conciliation avec l'Occident moderne et avec les autres religions. En ces temps tragiques pour l'Algérie, il n'est pas inutile de rappeler le véritable message d'Abd el-Kader al-Djazaïri, Abd el-Kader l'Algérien.
Il naît en 1808 dans une famille qui descend du Prophète, établie à Mascara, héritière du grand Idriss fondateur du Maghreb. On l'envoie étudier à Oran, car il est destiné à devenir un hafiz, un lettré qui connaît par cœur le Coran et le Hadith (les paroles attribuées au Prophète par la tradition). Mais sa formation n'est pas seulement religieuse : il travaille par exemple sur l'œuvre de al-Fârâbî, ce philosophe du Moyen Âge qui réhabilita les sciences profanes de l'Antiquité et était partisan d'un accord entre raison et révélation. Fils de grande famille, Abd el-Kader reçoit aussi une éducation de cavalier, et l'amour du cheval ne cessera jamais de l'habiter. Vers l'âge de dix-huit ans, il accompagne son père dans son pèlerinage à La Mecque, ce qui lui donnera l'occasion, notamment en traversant l'Egypte, d'apprécier la diversité des peuples et des croyances. Surtout, ce voyage initiatique de deux longues années le mettra en contact avec les maîtres de la Qâdiriya, cette confrérie sou-fie fondée au XIIe siècle par Abd al Qâdir al-Jîlâni, et dont sa famille est l'héritière au Maghreb. C'est de cette époque et de cette expérience fondatrice que date la vocation mystique d'Abd el-Kader, qui est donc bien antérieure et bien plus enracinée que sa vocation politique.
Si les musulmans et les chrétiens m'écoutaient,
Je ferais cesser leur antagonisme et ils
deviendraient frères à l'extérieur et à l'intérieur.
Stanislas Chlebowski peindra ce portrait d'Abd el-kader en 1866, à Constantinople. Le portrait se trouve aujourd'hui au musée Condé de Chantilly.

Le Grand et le Petit Djihad

De retour dans l'oued al-Hammam, le jeune marabout se consacre au « grand » djihad, c'est-à-dire à la guerre sainte contre soi-même, à l'ascèse et à l'étude dont les fruits sont la compassion et l'élévation spirituelle. Mais très vite, le « petit » djihad va s'imposer à lui, avec le débarquement, en 1830, des Français en Algérie - le nom moderne de ce pays n'existe pas encore, on parle alors du « lieu du milieu », al-Wasita, qui désigne les territoires médians du Maghreb. Avec son père, puis seul après la mort de celui-ci, le jeune chef spirituel va devenir chef de guerre, rassemblant autour de lui les tribus dispersées qui se sont libérées du joug ottoman. En 1832, il est investi par leurs représentants du titre de sultan, et dès lors, il va se lancer dans la construction d'un Etat au sens quasi-moderne du terme, rationalisant le fonctionnement des impôts, de la justice, de la défense, imposant le respect de la chose publique au-delà des intérêts personnels et tribaux, menant avec ruse et doigté les relations diplomatiques - notamment par l'entremise de ses alliés juifs. Dans un esprit de continuelle réforme, il organise la protection des faibles... et des livres. Car tout au long de ces années de guerre, Abd el-Kader demeure un érudit et un spirituel, qui consacre une part non négligeable de son temps à la prière et à l'étude, et qui demeure tenté par l'exil et la méditation -dès qu'il croit qu'il pourrait se retirer sans mettre en danger l'unité de la résistance.
Après une décennie où les traités succèdent aux batailles - et où, pour la première fois depuis des siècles, des Arabes battent des Européens et traitent avec eux d'égal à égal - vient le temps de la guerre totale, à partir de 1839. Abd el-Kader adopte alors la stratégie de la guérilla, se fait insaisissable face à une armée de cent mille hommes dirigée par le tristement célèbre Bugeaud - la fameuse « casquette du père Bugeaud », évoquée par une chanson militaire est peut-être amusante, mais ne peut couvrir les exactions et les massacres qu'il ordonna. Harcelé, de plus en plus seul, l'émir se compromet lui aussi dans des actions cruelles de vengeance. Cependant, alors que les Français ne respectent d'autres règles que celles de la pire sauvagerie (on collectionne les oreilles d'indigènes... ), le combat d'Abd el-Kader, bien que souvent terrible, obéit à un certain esprit chevaleresque qui lui vaudra une réputation de « nouveau Saladin » et des amitiés durables, comme celle de MwDupuch, Tévêque d'Alger.

Il se rend aux Français

Abd el-kader présente sa mère Lalla Zohra au prince-président Louis Napoléon. C'est au château d'Amboise, en 1852, que le futur empereur annoncera à l'émir qu'il est libéré. Celui-ci partira pour Damas. (Tableau de Ange Tissier - 1861 - au château de Versailles).
Après des années de chevauchées incessantes, de trahisons et de déceptions, Abd el-Kader décide en décembre 1847 de se rendre aux Français dont il a obtenu la promesse qu'ils le laisseraient libre et ne lui imposeraient qu'un exil en Orient. La parole de la France ne sera pas plus respectée par la monarchie finissante que par la IIe République. Cette ultime déconvenue sera pour le fier résistant l'épreuve la plus désespérante. Emmené comme prisonnier à Toulon, puis à Pau et Amboise avec-toute sa smala, il en appelle par mille moyens et avec l'appui de plusieurs amis français, à l'honneur des vainqueurs. Mais les mois, les années passent sans que personne n'ose, à Paris, affronter le parti des « colonistes » d'Algérie en mettant fin à l'infamie. Le prisonnier, pendant ce temps, acquiert une immense notoriété en recevant dans sa résidence forcée évêques, officiers et notables. La noblesse de ses mœurs et son universelle tolérance sur le plan religieux le rendent extrêmement populaire. Lorsqu'il explique au royaliste Falloux que « nos "Dieu " ne sont pas si différents que vous le dites », lorsqu'il établit un véritable débat théologique avec Mgr Dupuch ou avec l'archiprêtre d'Amboise, il étonne et provoque l'admiration de tous.

Il s'installe à Damas

Finalement, c'est au prince-président Charles Louis Napoléon Bonaparte que reviendra l'honneur de libérer l'émir en 1852, juste avant son coup d'Etat du 2 décembre. Abd el-Kader partira sous les vivats, non sans être allé prier à l'église de la Madeleine et dans la cathédrale Notre-Dame. Après quelques années en Turquie, c'est à Damas qu'il choisira de s'installer. Car c'est là que repose, depuis l'an 638 de l'Hégire (1240 de notre ère), celui que l'on nomme le cheik al-Akbar, « le plus grand des maîtres » du soufisme, le poète mystique d'origine andalouse Ibn 'Arabî (voir page 22). Ce choix montre que l'émir s'est détinitive-ment engagé dans la voie d'une retraite spirituelle. Il passera des années à commenter publiquement le chef-d'œuvre mystique d'Ibn 'Arabî, les Futuhat al-Makkiya -Conquêtes mecquoises -, dont il sera le premier éditeur moderne. Et son propre chef-d'œuvre, le Kitab al-Mawaqif (le Livre des Haltes), est tout imprégné de la doctrine de « l'unicité de l'être », wahdat al-wujud. Comme le maître andalou, Abd el-Kader tire de cette idée d'une unité radicale de la créature et du Créateur, l'intuition audacieuse d'une équivalence de toutes les traditions spirituelles au regard du Très-Haut. Puisque, en effet, Dieu est tout entier présent partout, l'idolâtre lui-même, qui adore sa pierre, son arbre ou son animal, ne se trompe pas autant qu'on pourrait le croire : « Car mil adorateur d'une chose finie ne l'adore pour elle-même. » Propos ô combien étonnants dans la bouche d'un très pieux musulman ! En fait, la transcendance absolue exaltée par l'islam - et si souvent interprétée comme un rejet de toutes les autres traditions, tel le christianisme ou le judaïsme, - est ici comme « retournée » au bénéfice d'une tolérance universelle : en réalité, explique Abd el-Kader, on ne peut prier que le Dieu unique, y compris lorsque l'on croit en prier un autre, puisqu'au sens propre il n'existe que Lui ! Dès lors, toute erreur religieuse n'est que relative, de même qu'aucune croyance ne peut enfermer l'Unique dans ses rets : « Si tu penses et crois qu'il est ce que professent et croient toutes les écoles de l'islam, Il est cela, et II est autre que cela! Si tu penses qu'il est ce que croient les diverses communautés - musulmans, chrétiens, juifs, mazdéens, polythéistes et autres -, Il est cela et II est autre que cela'.... Nul ne Le connaît sous tous Ses aspects, nul ne l'ignore sous tous Ses aspects... Il embrasse les croyances de toutes Ses créatures, de même que les embrasse Sa miséricorde... »

Mystique universelle

« Je suis l'Amour, l'Amant, le Bien-Aimé tout ensemble, l'amoureux :
cible secrète ou patente de son propre désir... Je ne cesse d'être, au sujet de moi,
dans la folie et l'éblouissement.
En moi est toute l'attente et l'espérance des hommes:
Pour qui le veut Coran, pour qui le veut « Livre discriminateur »,
Pour qui le veut Torah, pour tel autre Evangile, flûte du Roi-Prophète,
Psaume ou Révélation,
Pour qui le veut mosquée où prier son Seigneur, pour qui le veut synagogue,
pour qui le veut cloche et crucifix,
Pour qui le veut Kaaba dont on baise pieusement la Pierre,
pour qui le veut images, pour qui le veut idoles,
Pour qui le veut retraite où vivre solitaire, pour qui le veut guinguette
où lutiner les biches... »
     Poèmes métaphysiques (Editions Al-Bouraq)  

Il sauve des chrétiens

L'émir exilé ne sortira plus jamais de sa réserve en matière politique, et devra même résister aux pressions venues de France visant à installer en Syrie, sous son égide, un Etat arabe dégagé du joug de l'Empire ottoman. Cependant, il ne se tient pas à l'écart, écrit, reçoit, enseigne, participe à la vie du pays ; surtout, il intervient en 1860 pour placer sous sa protection des milliers de chrétiens cherchant à fuir les émeutes sanglantes qui éclatent alors en Syrie et au Liban. Ce sauvetage, dans lequel l'émir use de tout le poids de son autorité spirituelle, rencontre un retentissement énorme en Occident. Il connaît le comble de la popularité, les décorations arrivent du monde entier, de l'ordre de Pie IX à la Légion d'honneur ainsi que des messages comme celui du Grand Orient de France qui l'invite à entrer en maçonnerie. L'émir ne se fera pas prier ; lui-même et plusieurs de ses fils seront initiés. Cette fraternité nouvelle, si elle fut chaleureuse, ne fut pas exempte d'ambiguïtés. Comme l'analyse Bruno Etienne, les maçons européens, dans leurs échanges avec l'émir, ne se départissent pas d'un universalisme très centré sur l'Occident, et voient en lui « le drapeau de la tolérance face à l'étendard du Prophète » ! Ils n'ont pas perçu que son universalisme à lui est d'ordre mystique, et que cette perspective, loin de l'éloigner de sa tradition, la lui fait interpréter comme fondement spirituel d'une éthique du respect de l'autre.
Un tel malentendu résume bien celui qui pèse encore de nos jours sur la religion musulmane. Abd el-Kader l'exprime dans ces phrases écrites à propos du sauvetage des chrétiens de Damas, mais qui demeurent d'actualité : « Tout cela (son attitude protectrice), vous le savez bien, n'est rien d'autre que l'obéissance aux principes de notre loi sacrée... Quand nous pensons à quel point sont rares les défenseurs de la vérité, quand on voit des personnes ignorantes qui s'imaginent que le principe de l'islam est dureté, sévérité, excès et barbarie, il est temps de répéter ces mots : "La patience est aimable ; en Dieu mettons toute notre confiance ". »

En huit dates...

1808
Naissance
dans une
famille de
haute lignée,
liée à la
tradition
soufie.
1826
Premier
pèlerinage à
La Mecque,
et initiation
aux mystères
du soufisme.
1830
Prise d'Alger
par les
troupes
françaises.
Abd el-Kader
prend la tête
de la
résistance en
fédérant les
tribus
autochtones,
et se lance
dans une
guerre
ouverte à
partir de
1839.
1847
Reddition de
l'émir, qui
sera
emprisonné à
Toulon et à
Pau, puis mis
en résidence
à Amboise.
1852
Libéré par le
prince-
président, il
s'installera en
Turquie, puis
à Damas.
1860
Il sauve des
milliers de
chrétiens â
Damas. Les
Occidentaux,
conservateurs
et libéraux,
chrétiens et
francs-
maçons, se
disputent son
amitié.
1883
Il meurt après
avoir
consacré les
trente
dernières
années de sa
vie à la voie
spirituelle. Il
sera enterré à
Damas près
de son
maître, le
soufi Ibn
Arabî.

Pour en savoir plus

Sur Abd el-Kader :
Abdelkader, le magnanime, par Bruno Etienne et François Pouillon (Découvertes Gallimard, 2003).
Abdelkader, par Bruno Etienne (coll. Pluriel, Hachette littérature, 2003). Une biographie à la fois fouillée sur le plan historique et spirituellement engagée.
Abd el-Kader, par Kebir M. Ammi (Presses de la Renaissance, 2004).
De Abd el-Kader :
Ecrits spirituels : des extraits des Mawâqif d'Abd el-Kader, traduits par Michel Chodkiewcz. Remarquable introduction. (Points/Sagesses, Le Seuil)
Poèmes métaphysiques, d'Abd el-Kader, traduits par Charles-André Gilis (Editions Al-Bouraq).
A voir :
► L'artiste Rachid Koraïchi réalise en 2005 un monument funéraire des membres de la smala de l'émir, au château d'Amboise. www.chateau-amboise.com

Liens utiles :

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