Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Femme d'harmonie, Hildegarde

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Hildegarde
Femme d'harmonie
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1098 Patronne des médecines douces, écologiste en avance de huit siècles, star médiévale de la musique post-moderne ou diététicienne géniale ? Hildegarde von Bingen est surtout une sainte hors norme dont les visions étranges inspirèrent aux théologiens un respect distancé.
1179

Ô personnage qui es armure éminente et sommet d'autorité de la cité très ornée instituée en Épouse du Christ, écoute celle qui n'a pas commencé à vivre, mais ne se laisse pas abattre par ce qui lui manque. Ô homme qui en regard de la science t'es lassé de réprimer la jactance d'orgueil chez les hommes qui sont placés sous ta protection... tu négliges la fille du roi, c'est-à-dire la justice, qui est aimée des puissances supérieures et qui t'avait été confiée. Tu permets que cette fille de roi soit jetée à terre, que le diadème et l'ornement de sa tunique soient ravagés par la grossièreté des mœurs étranges de ces hommes qui aboient comme des chiens... » En toute autre circonstance, la femme qui se permet d'adresser ces terribles réprimandes au pape en personne aurait été traitée de folle. Et en d'autres temps, nul doute qu'elle aurait même été brûlée en place publique pour sorcellerie. Mais nous sommes au XIIe siècle, et cette femme se nomme Hildegarde, mystique bénédictine unique dans l'histoire de la chrétienté, dont les charismes ont été confirmés par le précédent pape Eugène III, et sont déjà connus dans tout le Saint-Empire. Aussi, lorsque l'éphémère pape Anastase IV (1153-1154) a quémandé l'appui de celle que tous reconnaissent déjà comme sainte, il l'a fait en des termes plus que respectueux : « Nous nous félicitons de ce que le nom du Christ de jour en jour soit glorifié en toi » ...
L'âme est une symphonie
Chapelle Saint-Boch de Bingen. Bois polychrome (xve siècle). Prêche de sainte Hildegarde.

Audacieuse

C'est en pâlissant qu'il lira la réponse d'Hildegarde, exempte de toute complaisance : « Toi, ô homme, puisque tu semblés avoir été constitué comme pasteur, lève-toi et cours plus vite vers la justice, de façon que devant le Médecin suprême tu ne sois pas accusé pour n'avoir pas purifié ta bergerie de sa malpropreté... » Étonnante audace, en un temps où la condition féminine – moins vile, certes, que ce que l'on a pu dire – est tout de même marquée par la dépendance : ce n'est qu'au siècle suivant que les tiers ordres et les béguinages permettront aux femmes une vie spirituelle relativement affranchie. Étonnante virulence pour une moniale issue de la noblesse du Palatinat dont l'enfance recluse au monastère de Disibodenberg – mont Saint-Disibode – a été marquée par une santé précaire et qui souffrira toute sa vie d'une faiblesse physiologique chronique. Mais Hildegarde n'en est pas à sa première manifestation d'indépendance : devenue abbesse de son monastère – sous la tutelle, comme souvent, d'une communauté de bénédictins –, elle a déjà conquis de haute lutte l'autorisation d'en créer un autre, uniquement féminin et autonome, près du petit port de Bingen-sur-le-Rhin. Elle ne se prive pas non plus de tancer en plein sermon « maîtres et prélats qui ont délaissé la justice de Dieu ». Car elle sait, du plus profond d'elle-même, que ce n'est pas la prétention qui la fait parler, mais le Seigneur lui-même. Lorsqu'à l'âge de quarante-trois ans, elle s'est ouverte publiquement sur les voix et visions qu'elle n'avait cessé de recevoir depuis sa tendre enfance, les plus hautes autorités de l'Église, réunies autour du pape pour un synode à Trêves, ont authentifié ses écrits. Rien ne peut donc l'arrêter, puisqu'à cette occasion Bernard lui-même, Bernard de Clairvaux, celui qui fait figure d'autorité spirituelle incontestée en ce siècle troublé, fasciné par l'œuvre de cette petite religieuse jusqu'alors inconnue, a conclu qu'il fallait « se garder d'éteindre une aussi admirable lumière animée de l'inspiration divine ».

Un ordre divin

Le livre des oeuvres divines (codex xie – xiie siècle, bibliothèque de Lucques, Italie).
Dans ses visions, Hildegarde évoque la voix d'Adam avant le péché, « semblable à celle que possèdent les anges de par leur nature spirituelle ».
Surtout, Hildegarde se trouve quasiment contrainte de parler, d'écrire, de composer, d'admonester, d'exhorter, de conseiller, depuis que, en 1141, elle a reçu un ordre divin catégorique : « Écris ce que tu vois et ce que tu entends. – Des lors, et jusqu'à sa mort à l'âge de quatre-vingts ans, elle ne cesse de voyager, d'intervenir en tous domaines, y compris politiques et ecclésiaux (elle dénoncera très tôt les premières manifestations de ce qui deviendra le catharisme), et elle devient à l'Empire ce que Bernard est à la France. Dans le même élan, elle s'emploie durant trente ans à coucher sur le papier la description des tableaux symboliques qui s'imposent à elle comme manifestations de la Parole divine. Elle rédige ainsi sous la dictée céleste une extraordinaire trilogie visionnaire : scivias – « connais les voies », sous-entendu « du Seigneur » –, Liber vitae meritorum – « le livre des mérites » –, et Liber de operatione Dei – « le livre des œuvres divines ». Mais elle ne se contente pas de dépeindre, en un latin imparfait, avec un luxe de détails inouï, ces visions que l'on qualifierait aujourd'hui « d'images symbolistes », voire surréalistes et qui ornent en magnifiques enluminures les manuscrits qui nous sont parvenus. Elle en donne aussi l'interprétation minutieuse, elle en fait en quelque sorte l'exégèse. Non pas l'exégèse rationnelle, car elle ignore tout de la logique aristotélicienne, et l'heure n'est pas encore à la scolastique. Les clés de ses visions, qu'elle livre généreusement, sont avant tout analogiques et spirituelles : nous sommes en un temps où la connaissance, y compris celle des choses de ce monde, est indissociable du chemin spirituel. « Au reste, écrit Bernard à Hildegarde en renonçant à plaquer un discours magistral sur ces visions, pourquoi instruire ou exhorter là où préexiste un enseignement intérieur, là où une onction instruit de tout ? » La dissociation moderne entre savoir pratique et analyse rationnelle d'une part, connaissance intérieure d'autre part (esthétique, affective ou religieuse) est encore bien loin d'avoir émergé dans les consciences : ce sera l'affaire des siècles suivants.

Les énergies de l'homme

Aussi, lorsque Hildegarde nous décrit avec une précision sidérante les mille énergies à l'œuvre dans le corps de l'homme, ne nous empressons surtout pas de confronter sa conception de l'organisme humain au savoir anatomique moderne, comme sont parfois tentés de le faire les partisans des médecines douces. La comparaison serait aussi anachronique que cruelle pour la moniale médiévale, dont on a pu dire que sa physiologie est encore plus primitive que les théories grecques. Et lorsqu'elle veut nous enseigner les moyens, médicinaux et diététiques, d'équilibrer les énergies humaines, de grâce, ne la prenons pas pour une super clinicienne ! Hormis la redécouverte des vertus de quelques plantes depuis longtemps oubliées, docteur Hildegarde n'a vraiment pas grand-chose à nous apprendre sur ces sujets...

Charisme et lucidité

« Tout ce que j'ai écrit en effet lors de mes premières visions, tout le savoir que j'ai acquis par la suite, c'est aux mystères des cieux que je le dois. Je l'ai perçu en pleine conscience, dans un parfait état d'éveil de mon corps. Ma vision, ce sont les yeux intérieurs de mon esprit, et les oreilles intérieures qui me l'ont transmise. J'ai déjà bien insisté sur ce point lors de mes précédentes visions : je ne me trouvais absolument pas dans un état de léthargie. Il ne s'agissait pas non plus d'un transport de l'esprit. Je ne transcrivais rien que je n'eusse emprunté, en témoignage d'authenticité, à l'univers des perceptions de l'homme. Exclusivement, j'exposais ce que m'offraient les secrets du ciel. »
Prologue du Livre des œuvres divines.  

L'architecture humaine

En revanche, elle a certainement beaucoup à nous dire... sur l'essentiel. Car tel est bien le cœur de son propos : « Dans la forme de l'homme, c'est la totalité de son œuvre que Dieu a consignée. » L'architecture humaine est donc le fidèle reflet d'une architecture sacrée sur laquelle elle n'est pas moins prolixe. Par tout un réseau extrêmement serré de relations symboliques dans lequel les nombres, les éléments, les orientations, les couleurs et les formes occupent une place de choix, l'homme, centre de l'univers, résume la structure des énergies cosmiques, lesquelles sont elles-mêmes icônes des énergies divines. Au cœur de Dieu, au cœur du cosmos, au cœur de la créature humaine, circule une même force vitale que la bénédictine nomme vinditas, la « viridité ». Ce mot étrange, repris plus tard par Maître Eckhart, désigne, littéralement, l'état ou la qualité de ce qui est vert, au sens de vigoureux ; mais par ses connotations avec vis, l'énergie, et virtus, la vertu, il signifie surtout que la croissance issue de la Création divine est encore à tout instant à l'œuvre dans le monde, comme une sève montante présente aussi bien chez les anges que dans les plantes. Par la viridité, le Créateur nous offre ainsi d'avoir part à Lui-même, et toutes les créatures, les plus humbles du monde visible comme les plus hautes des sphères célestes, possèdent cette dignité d'être parties prenantes à la vie divine. Plus que toutes ses descriptions hautes en couleur, plus que le détail biologique, psychologique ou cosmologique de ses écrits, voilà en quoi Hildegarde nous parle encore aujourd'hui de façon pertinente de notre vie intime et de notre destinée. Issue d'un siècle non moins déchiré que le nôtre, elle nous indique l'existence d'un homme profond, relié, « réconcilié », à découvrir au-delà de l'homme en crise ; elle témoigne de l'existence d'un monde de plénitude et d'harmonie, où « toutes les créatures se maintiennent et se soutiennent l'une l'autre », à percevoir au-delà d'un monde de fractures, de sang et de feu, qui est celui de notre expérience quotidienne ; elle nous montre enfin la Présence d'un Dieu médecin, maître des grands équilibres, apte à guérir toutes nos blessures. Visions d'harmonie, valorisation de la création et du corps « avec la sensualité de ses cinq sens », prodigalité artistique hors du commun... il n'est pas étonnant qu'Hildegarde, après des siècles d'oubli, redevienne à l'honneur. Mais gardons-nous de projeter sur la bénédictine l'image d'une sagesse écolo-spiritualiste proche du New Âge. Tout d'abord, sur le plan ecclésial, la parfaite orthodoxie de son discours n'a jamais été mise en doute, et son amour pour l'Église du Christ (amour non complaisant ; pour les faiblesses des hommes, certes, mais sincère et fervent) transparaît à chaque ligne. Ensuite, l'apologie de l'irrationnel est aux antipodes de ses intentions : même si sa rationalité ne correspond pas à celle de notre modernité, elle reflète une ferme volonté d'aiguiser sans cesse le discernement, manifestation en l'homme de la Puissance de Dieu – « Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l'homme ne peut toujours s'occuper du ciel... C'est ce discernement que le diable a refusé et refuse encore, lui qui n'aspire qu'à des hauteurs ou à des profondeurs excessives. »

Transmettre...

En outre, Hildegarde n'est pas à proprement parler une mystique, au sens, souvent vague, ou nous l'entendons aujourd'hui. Son histoire relève plutôt des échos, dans le christianisme, du prophétisme biblique : elle voit, mais elle n'est pas ravie par la contemplation, contrairement à ce que laisse imaginer le titre du disque gravé en 1995, les Chants de l'extase, car elle ne vit que pour transmettre. Elle entend, mais elle se tient moins en situation de réceptrice que de porte-parole. Son extraordinaire activité de musicienne – plus de soixante-dix symphonies, des chants liturgiques d'une sublime beauté – reflète une inlassable volonté de rendre compte d'un message : elle témoigne des harmonies célestes sans jamais s'y perdre, tout occupée qu'elle est à les transcrire pour les hommes. Enfin, dernière mise au point : Hildegarde décevrait beaucoup ceux qui aujourd'hui voient en elle la grande annonciatrice médiévale d'une libération de la femme. Certes, ses dons et son audace ont fait d'elle une personnalité reconnue dans toute la chrétienté et, pour la première fois peut-être, reconnue en tant que femme douée d'une autorité spirituelle indubitable, supérieure même à celle de certains hommes. Mais ses charismes multiples contribuent précisément à la rendre inclassable, et même si son histoire n'est pas étrangère à l'avènement d'une spiritualité féminine propre au Moyen Âge, on peut affirmer que, pour l'essentiel, elle n'a pas fait école. Elle-même, d'ailleurs, use à propos de son sexe d'un vocabulaire toujours modeste, jamais revendicateur et parfois péjoratif : « Moi, misérable et plus que misérable en ma condition de femme... » Calquant l'idéal féminin sur l'humilité de Marie, la vierge servante du Seigneur, elle s'exprime à ce sujet dans le langage caractéristique de son époque, qui ferait hurler les féministes contemporaines. Il serait donc quelque peu déplacé de vouloir associer à une grande dame du XIIe siècle, fût-elle l'une des plus remarquables de toute l'histoire de la chrétienté, des projets et des concepts qui ne sont que les expressions de nos désirs et de nos besoins. Laissons plutôt l'abbesse nous enchanter de ses mélodies, nous ravir de ses visions hautement symboliques, et nous toucher au plus profond par ses textes, témoins d'une expérience authentique. Ne pas chercher à dissiper artificiellement la distance intellectuelle qui sépare les siècles, c'est se préparer à comprendre que la Beauté, elle, transcende vraiment le temps.

En neuf dates...

1098
Naissance
d'Hildegarde
à
Bermersheim,
en Allemagne,
une ville au
sud de
Mayence, en
Hesse
rhénane, dans
une famille
noble.
1101
Hildegarde a
ses premières
visions à
trois ans.
1106
A 8 ans, elle
rentre au
monastère du
mont Saint-
Disibode.
1113
Elle reçoit le
voile et vit
selon la règle
de saint
Benoît. Elle
apprend ainsi
la lecture,
l'écriture et le
chant
1136
Elle devient
abbesse de la
communauté.
1146
La commu-
nauté
s'installe à
Bingen, au
mont Saint-
Rupert.
C'est à partir
de ce
moment que
débute son
rayonnement.
Dès 1141,
c'est «sur
ordre de
Dieu» qu'elle
entreprend de
faire le récit
de ses
visions.
1158
Elle com-
mence à
voyager et
quitte son
couvent pour
la première
fois depuis
l'âge de huit
ans.
1165
Elle fonde le
monastère de
Saint-
Gisilbert, à
Eibingen.
1179
Elle meurt au
monastère de
Saint-Rupert.

Pour en savoir plus

De Hildegarde :
Hildegarde de Bingen, par Régine Pernoud (Livre de Poche, 1 996).
Sur Hildegarde :
Sache les voies (Nouvelle traduction du Scivias, par P. Monat, Le Cerf. 1996).
Le Livre des œuvres divines (Présenté et traduit par Bernard Gorceix, Albin Michel, coll Spiritualités vivantes, 1989).
Louanges (Le texte, en latin et français, des chants liturgiques créés par Hildegarde, La Différence, 1990).
Le Livre des subtilités des créatures divines (2 tomes, Jérôme Millon, 2002).
La Symphonie des harmonies célestes (Jérôme Millon, 2003)

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