Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Bâtisseur du temps, Abraham Heschel

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Abraham Heschel
Bâtisseur du temps
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1907 Héritier d'une grande dynastie de maîtres hassidiques, ce Juif polonais échappe de peu à la Shoah. Réfugié aux États-Unis, il passe le reste de sa vie à essayer de « ramener Dieu dans le monde », tout en s'engageant activement au côté de Martin Luther King.
1972

Le 21 mars 1940, perdu dans le flot des milliers de réfugiés qui fuient une Europe bientôt entièrement dominée par les nazis, un jeune Juif polonais de trente-trois ans débarque dans le port de New York. Abraham Joshua Heschel a réussi à quitter Varsovie, mais deux de ses sœurs vont périr dans le ghetto de la capitale polonaise et une autre mourra assassinée à Auschwitz avec son mari : il a conscience d'avoir échappé in extremis à la destruction planifiée et systématique de tout un monde, celui des Juifs d'Europe, et notamment des nombreuses communautés de l'Est, qui allaient être anéanties avec leur culture si spécifique. « Je suis un tison arraché au feu dans lequel mon peuple a péri, dira-t-il plus tard. Un tison arraché au feu de l'autel de Satan, sur lequel des millions d'êtres humains ont été exterminés pour la plus grande gloire du Mal. » Heschel s'exprime en termes religieux sur cette « catastrophe » (Shoah) parce qu'il ne peut pas ne pas penser cet événement en homme de foi.
Né dans une famille héritière des plus grands maîtres du hassidisme, il est resté marqué à jamais par la ferveur de ce mouvement religieux né au XVIIIe siècle dans les villages juifs d'Ukraine et de Pologne. Pour lui, le désastre de l'Holocauste est la conséquence directe d'un désastre spirituel qui concerne aussi bien l'Allemagne que les autres pays européens, aussi bien le Nouveau que l'Ancien Monde, aussi bien les Juifs que les non-juifs : dès lors que le sens de la transcendance a été éliminé de l'humanisme occidental, « la marque de Caïn, sur la face de l'homme, a fini par effacer sa ressemblance avec Dieu ».
Nous avons besoin de Juifs
dont la vie est un jardin, non une serre.

Alabama, mars 1965. Abraham Heschel (à droite) accompagne le pasteur Martin Luther King (troisième à partir de la gauche) au cours d'une marche pour la défense des droits de l'homme.

Un juif orthodoxe

Abraham Heschel a été élevé pour succéder à son père à la tête d'une des grandes écoles du hassidisme, il connaît sa Bible et son Talmud par cœur, il observe scrupuleusement, en toutes circonstances, les innombrables prescriptions du judaïsme orthodoxe. Il est, au sens le plus fort, un homme pieux (hassid). Mais il n'est pas, il ne peut pas être un bigot, car il a aussi fait des études laïques en Lituanie – haut lieu du hassidisme, mais aussi d'un sionisme révolutionnaire athée, proche du communisme. Et dans les années trente, il a étudié puis enseigné dans les milieux juifs progressistes d'Allemagne, au côté du philosophe Martin Buber. De ce fait, débarquant en Amérique où le judaïsme est majoritairement libéral et quasi laïcisé, il saura employer le langage des uns et des autres, fustigeant aussi bien le conservatisme des orthodoxes que « l'absentéisme spirituel » des libéraux. Aux premiers, il rappelle que, dans le domaine religieux, le péché capital est le fondamentalisme, qui fait « croire que les choses et les mots n'ont qu'une seule signification ». Et il bouscule les mentalités ritualistes en termes très vifs : « La synagogue, s'exclame-t-il, est-elle devenue un cimetière où l'on enterre la prière ? » Quant aux libéraux, ou aux philosophes juifs très brillants, mais non pratiquants, comme son ami Buber, il ne cesse de s'opposer à leur vision intellectualisée de la religion dans laquelle la Bible n'est à la limite qu'une littérature symbolique élaborée par les hommes, une sorte de fiction collective utile pour la société et prônant une vague sagesse.

Un judaïsme inspiré

« Je suis un tison arraché au feu dans lequel mon peuple a péri », dira Abraham Heschel.
Dès son arrivée aux États-Unis, Heschel va donc s'employer, par son enseignement au Jewish Theological Seminary, et par ses livres, à ressusciter un judaïsme à la fois moderne et inspiré, seule réponse possible aux deux défis du milieu du siècle : la tentative d'extermination perpétrée par les nazis, et la tentation de l'assimilation par laquelle les Juifs abandonneraient d'eux-mêmes leur spécificité pour se fondre dans une société sécularisée. Après l'élimination totale des communautés hassidiques d'Europe de l'Est, qui étaient porteuses d'un ferment prophétique, « nous avons besoin de juifs dont la vie est un jardin, non une serre, dit-il. Seul un judaïsme vivant peut survivre ». En 1950, il publie un petit livre, les Bâtisseurs du temps, qui condense de façon à la fois simple et bouleversante cette puissante intuition, et dans lequel il fait revivre l'esprit hassidique de son enfance. Cet esprit, marqué par un mélange de pessimisme et de joie, par l'omniprésence de la prière, par une « crainte » de Dieu qui est tout le contraire de la peur, correspond pour lui à l'essence du judaïsme. Car les Juifs n'ont donné à l'humanité aucune cathédrale, aucun monument majestueux qui forcerait l'admiration des autres civilisations (les deux temples qu'ils avaient construits à Jérusalem ayant été rasés), ils n'ont laissé aucune trace dans l'espace. Ils sont en revanche des « bâtisseurs du temps » : alors que dans toutes les autres religions l'homme est invité à s'élever au-delà de sa dimension temporelle, les Juifs, par l'institution unique du chabbat, ont su sanctifier le temps lui-même, en faisant pénétrer, comme par effraction, la sainteté divine dans l'histoire humaine. Toutes les notions présentes dans les dix commandements de la Bible ont pu être traduites dans des langues étrangères, sauf le mot chabbat qui est resté intraduisible, parce qu'aucune culture n'avait auparavant imaginé cette intrusion du divin dans la vie temporelle des hommes.

L'intrusion du divin

Intrusion qui, dans l'esprit de Heschel, implique une réponse, et donc une responsabilité : chacun de nous est responsable, à tout instant, de « ramener Dieu dans le monde » par la prière et par les actes de l'éthique. Car si Dieu nous semble parfois scandaleusement absent, ce n'est pas qu'il se complaît à trôner dans sa transcendance, c'est que les hommes l'ont chassé de leur monde. Ainsi, alors que Martin Buber avait parlé « d'éclipsé de Dieu » pour dire la vanité de la religion qu'avaient ressentie les victimes de la Shoah, Heschel préfère parler « d'exil de Dieu » : d'un Dieu amoureux de l'homme, mais banni par lui. Étrange idée que celle d'un Dieu qui aurait besoin de l'homme, d'un Dieu habité par un manque essentiel, d'un Dieu qui ne serait plus un souverain tout-puissant mais au contraire un mendiant en perpétuelle attente d'un signe, d'un geste ou d'une parole humaine. Cette idée, stupéfiante si l'on y réfléchit un peu – « En ce monde, ose écrire Heschel, Dieu n'est pas Dieu si nous ne sommes pas ses témoins » –, est en fait traditionnelle dans le judaïsme, et a été portée à sa plus haute expression par la kabbale, ce courant mystique du judaïsme, qui a fortement influencé le hassidisme. Elle amène Heschel, après avoir écrit un livre sur l'Homme en quête de Dieu, à en publier un autre sur Dieu en quête de l'homme.
Elle l'amène aussi à s'engager activement, à partir du début des années soixante, au côté du pasteur -Martin Luther King dans le Mouvement pour les droits civiques des Noirs américains. Car, pour lui, « tous les hommes sont un dans le souci de Dieu pour l'homme », et le racisme est donc forcément un blasphème. Dans les manifestations auxquelles il participe, dans les discours qu'il prononce, il fait résonner le célèbre negro spiritual, Let my people go, chanté en chœur par les opposants à la ségrégation raciale, avec son origine biblique, le « Laisse partir mon peuple » prononcé par Moïse devant Pharaon dans le Livre de l'Exode. Il rappelle aussi que, selon le Talmud, il vaut mieux « se jeter dans une fournaise ardente plutôt que d'humilier un être humain en public », car l'homicide et l'humiliation sont des crimes équivalents au regard de la Torah.

Le refus de la guerre

Grâce à son prestige immense de professeur à la fois moderne et mystique, Heschel entraîne ainsi toute une génération de juifs américains dans le combat de Martin Luther King, et cet appui massif contribuera de façon non négligeable au succès (relatif) du leader noir. Mais lorsque, fort de son prix Nobel de la Paix, le pasteur baptiste voudra se lancer dans un autre combat, celui de l'opposition à la guerre du Vietnam, au risque de s'aliéner toute une partie de l'opinion américaine, peu nombreux seront les Juifs qui le suivront. Craignant de provoquer une vague d'antisémitisme en prenant position dans ce débat national, beaucoup adoptèrent un profil bas et choisirent de se taire, de se faire oublier dans ce déchaînement de passions. Heschel, lui, est un militant pacifiste de la première heure, et il fait du refus de la guerre un impératif religieux. Partant de son intuition fondamentale selon laquelle « la rencontre entre Dieu et l'homme se passe dans le monde », il en arrive à cette double conclusion : d'une part, « Dieu est présent partout où l'homme est affligé », c'est Lui-même qui est assassiné, brûlé, torturé avec les victimes de la guerre ; d'autre part, « il n'y a aucune dichotomie entre ici et là-bas, entre moi et eux... Toute l'humanité est entraînée dans chaque souffrance, en quelque endroit qu'elle survienne », et donc, quelles que soient les distances et les différences de culture ou d'idéologie, « je suis impliqué dans le sort malheureux des Vietnamiens ». A ses yeux, le fait même que les États-Unis soient une démocratie renforce cette responsabilité de chaque citoyen et lui interdit toute neutralité face aux crimes de son pays. Il scandalise ainsi la bonne conscience de ses compatriotes en proclamant : « Dans une société libre, tous sont impliqués dans ce que font quelques-uns. Certains sont coupables, mais tous sont responsables. »
Les malheurs de l'Histoire ont fait que Abraham Heschel n'a pas pu diriger, comme il y était destiné, sa communauté hassidique. Mais peut-être a-t-il fait mieux, en incarnant auprès des juifs et des non-juifs de son époque ce que lui-même définissait comme la vocation du prophète biblique : « La prophétie est la voix que Dieu a prêtée à l'angoisse silencieuse, une voix pour les pauvres dépouillés, et pour les richesses profanées du monde. C'est un genre de vie, un point de croisement entre Dieu et l'homme. A travers les paroles du prophète, c'est Dieu qui s'indigne. »

L'humain, image de Dieu

« Tous les hommes sont un dans le souci de Dieu pour l'homme. Bien des choses sur terre sont précieuses, quelques-unes sont saintes, l'humanité est le saint des saints. Rencontrer un être humain, c'est une occasion de percevoir l'image de Dieu, la présence de Dieu. Je crois que le fondement le plus important de la rencontre d'hommes appartenant à des traditions religieuses différentes est un certain degré de « crainte et de tremblement », d'humilité et de contrition, où (nous comprenons) que nos moments individuels de foi ne sont que des vagues dans l'océan infini de l'aspiration de l'humanité vers Dieu, où toutes les formulations et tous les discours nous apparaissent comme des litotes, où nos âmes sont submergées par la prise de conscience de l'urgente nécessité de répondre au commandement divin, alors que, dépouillés de notre suffisance et de notre vanité, nous percevons la médiocrité tragique de la foi humaine. »
Nulle religion n'est une île, cité dans la Sainteté en paroles, de Edward Kaplan.  

En six dates...

1907
Abraham
Joshua
Heschel naît à
Varsovie dans
une famille de
grands
maîtres hassi-
diques. Enfant
prodige, il
reçoit une for-
mation le pré-
parant à
prendre la
suite de son
père à la tête
d'une école
hassidique. A
Berlin il étudie
la philosophie
juive
moderne.
1938
Ayant obtenu
son doctorat
et enseigné à
Francfort au
côté de
Martin Buber,
il est expulsé
d'Allemagne
par les nazis.
1940
Après avoir
transité
quelques
mois par la
Pologne, il
émigre aux
États-Unis où
il s'attache,
dès lors, à
développer
une « théolo-
gie des pro-
fondeurs »
juive pour
répondre à
« L'absenté-
isme
spirituel » des
juifs libéraux
américains.
1963
Reconnu
comme un
maître tant
par les juifs
orthodoxes et
libéraux que
par les chré-
tiens, Heschel
rencontre
Martin Luther
King et s'en-
gage dans
son combat
pour les droits
civiques des
Noirs. Il lutte
aussi pour le
sauvetage
des juifs
soviétiques,
pour le dia-
logue judéo-
chrétien, et
intervient au
concile
Vatican II.
1965
Il milite active
ment avec
Martin Luther
King contre la
guerre du
Vietnam, tout
en continuant
à enseigner
jusqu'à sa
mort, en
1972.

Pour en savoir plus

De Abraham Heschel :
Les Bâtisseurs du temps (Minuit, 1 957) Un « petit » livre, mais essentiel pour comprendre le hassidisme, le premier à lire pour aborder Heschel,
Dieu en quête de l'homme (Le Seuil, 1968)
Le Tourment de la vérité (Le Cerf, 1 976)
L'Homme n'est pas seul (Présence, 1985)
Sur Abraham Heschel :
La Sainteté en paroles. Abraham Heschel, piété, poétique, passion, par Edward K. Kaplan (Le Cerf, 1999) Une synthèse lumineuse sur la « théologie des profondeurs » de Heschel.

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