Krishnamurti/Sur Krishnamurti/Pupul Jayakar/Krishnamurti - Sa Vie, Son Œuvre/Pupul Jayakar 1989 Krishnamurti, sa vie, son œuvre 09

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Krishnamurti – Sa Vie, Son Œuvre
II. Krishnamurti En Inde, 1947-1949
9. Le cercle d'amis se constitue
Le 15 août 1947, l'Inde devint indépendante, avec Jawaharlal Nehru comme Premier ministre. Tumultueuse mais non violente, la lutte pour l'indépendance avait été, dès le début du vingtième siècle, animée par le Mahatma Gandhi. En 1944, les courageux patriotes qui menaient le combat non violent contre la puissance militaire de l'Empire britannique se sentirent soutenus par la vue d'un monde qui luttait pour se reconstruire après la guerre la plus violente de l'histoire.

Mais l'indépendance indienne avait eu des conséquences amères. Il avait fallu, pour la réaliser, partager le vaste sous-continent, couper du centre des territoires au nord, à l'est et à l'ouest pour former le nouvel État musulman du Pakistan. Des familles furent divisées, des amitiés brisées. La violence explosa: on assista, aux frontières et dans l'arrière-pays, à des massacres, des viols, des pillages, des incendies criminels. Des migrations de populations eurent lieu: les hindous affluèrent vers l'est, et les musulmans vers l'ouest. Les nouveaux dirigeants indiens, dont la plupart avaient passé la moitié de leur vie en prison, et auxquels on avait fait appel, durent ramener l'ordre dans un continent en flammes et régler le problème des réfugiés, qui était entièrement nouveau.

Krishnamurti, qui arriva en Inde deux mois après l'indépendance, n'aurait pas pu choisir un moment plus favorable. Un monde disparaissait et l'enfantement du nouveau était douloureux et accompagné de désillusions. Les massacres qui avaient éclaté avec la libération et la partition de l'Inde avaient traumatisé les esprits nourris de l'idéal de non-violence. On n'avait pas eu le temps de marquer un temps d'arrêt, de réfléchir, de regarder vers l'avenir, de poser les questions essentielles. Les dirigeants avaient dû prendre les mesures d'urgence, imposées par la situation, plutôt que des décisions mûrement réfléchies.

De vastes ressources d'énergie étaient latentes chez Krishnamurti, dont le corps et l'esprit étaient restés étonnamment jeunes. En 1947, son visage, si on le comparait aux photographies des années vingt et trente, avait changé. La longue période de retraite à Ojai, imposée par des forces dont il n'était pas maître, avait favorisé l'épanouissement de son intelligence ; il avait accédé à une perfection morale et spirituelle ; son apparence physique était harmonieuse et pleine de noblesse. Lorsqu'on l'interrogeait sur les années passées à Ojai, il répondait: « Il me semble que cela a été une période sans stimulation, sans exigence, sans communication. Tout était en quelque sorte clos, retenu ; et quand j'ai quitté Ojai, cela a été l'explosion... »

Une lumière intérieure avait transformé son visage, que le temps n'avait pas touché. Les yeux bleu-noir avaient le regard du visionnaire. Absolument vacants, et pourtant rayonnants de compassion, ces yeux révélaient le prophète qui avait parcouru de grandes distances. Ses cheveux légèrement grisonnants, rejetés en arrière, laissaient découvert son front majestueux ; les lobes de ses oreilles étaient longs. Il se tenait très droit, sa taille était mince, et ses épaules tombantes. Il marchait à grands pas, ses pieds se posaient vigoureusement sur le sol. Il gardait ses bras le long du corps, les paumes ouvertes vers l'intérieur. Dès ma première rencontre avec lui, je fus frappée par son calme extérieur très profond. Au repos, il ne bougeait presque pas la tête ni les épaules, ni le dos ; il ne faisait aucun mouvement superflu. Lorsque la nécessité d'agir survenait, le corps se mouvait avec grâce et une dignité naturelle, avec précision et en dépensant le minimum d'énergie. Pendant une conversation, ses mains faisaient des gestes expressifs ; elles s'ouvraient, questionnaient, exploraient, maîtrisaient, montraient le chemin. Autrement, elles restaient immobiles.

Ce fut la première fois qu'il arriva seul en Inde. Toutes les contraintes, tous les liens extérieurs étaient tombés. Jusqu'alors, il avait été dirigé, protégé ; d'abord par l'affection et la sollicitude paternelles, puis par la Société Théosophique qui attendait de lui qu'il remplisse un jour le rôle d'Instructeur du Monde. Lorsqu'il avait quitté la Société, ce furent Rajagopal et Rosalind qui dirigèrent sa vie extérieure. Les neuf années passées à Ojai l'avaient coupé de ses connaissances de l'Inde. Les vieux amis restés fidèles étaient morts ou avaient été écartés. A présent, il n'y avait plus personne pour le contrecarrer, pour décider à sa place qui il devait rencontrer, où il devrait aller. Il était totalement libre, intérieurement et extérieurement.

L'école de Madanapalle (septembre 1908). Krishnaji est le quatrième, dans la deuxième rangée à partir de la gauche.
Depuis toujours, quand il retournait en Inde, son premier geste était de retirer ses vêtements occidentaux et de revêtir une tenue indienne. Avec ce changement de costume, sa personnalité, ses attitudes, ses réactions changeaient aussi. En Occident, il était plus guindé, ses manières étaient plus raffinées. Il menait une vie retirée, voyait peu de gens ; là ne s'élevaient jamais ces longues discussions pendant les repas qui faisaient partie de sa vie en Inde.

Avec les longs drapés du costume indien, il assumait tout naturellement le rôle du maître. La tradition de méditation et de recherche de l'absolu, cultivée dans le terreau indien, pénétrait en lui. Il paraissait plus grand, sa démarche plus majestueuse.

Les jeunes gens qui se réunirent à Bombay autour de Krishnaji (beaucoup, comme moi-même, devaient lui rester fidèles pendant plus de trente ans) venaient d'horizons très divers: la politique, la littérature, l'université, les œuvres sociales. Ils étaient nombreux à avoir participé au combat pour la liberté et on les célébrait en héros. Horrifiés par les événements qui avaient suivi la partition de l'Inde, ils ne pouvaient prévoir le chaos auquel leur pays aurait à faire face dans l'avenir. Ils avaient assez de bon sens, cependant, pour ne pas partager l'euphorie débordante qui incitait un grand nombre de gens à croire qu'avec la fin de la domination britannique un Âge d'or s'ouvrait, qui serait fondé sur les valeurs morales de la laïcité, du socialisme, et la disparition de la pauvreté. Ils avaient entrevu l'océan d'ambitions, de rancœurs, et de cupidité que recouvraient les slogans et les discours grandiloquents. L'idéal qui les avait portés pendant toutes ces années de lutte politique s'était effrité, et avec lui les constructions verbales qui les avaient soutenues. Ils n'avaient devant eux plus que confusion, contradictions, et ce qui leur semblait être un mur nu.

Ils se réunirent autour de Krishnamurti à cause du rayonnement et de la compassion qui émanaient de lui, et à cause de leurs souffrances personnelles, de leur désespoir, qu'ils ne pouvaient ni affronter, ni dissiper. Ils étaient incapables de donner un but à leur existence. Le Bouddha avait ordonné ses moines avec l'appel « Ehi Etha », « Venez, vous autres! » L'appel silencieux de Krishnamurti était de même nature.

Parmi les personnes qui accueillirent Krishnamurti à l'aérodrome se trouvait Sir Chunilal Mehta, industriel remarquable, qui avait été membre du Conseil des Gouverneurs dans ce qui était alors la Présidence (*)  de Bombay. Ardent admirateur de Krishnamurti, Sir Chunilal, à son retour chez lui, avait décrit avec enthousiasme à sa jeune belle-fille Nandini « cet être merveilleux qui avait descendu en courant la passerelle de l'avion et était venu vers nous comme un rayon de lumière ». Krishnamurti s'installa chez Ratansi Morarji, Carmichael Road. Il tenait maison ouverte le matin, et de nombreux visiteurs étaient déjà réunis lorsqu'entrèrent Chunilal Mehta et Nandini. Laissons cette dernière nous raconter ses impressions.

« J'allai m'asseoir par terre dans un coin de la pièce, je me sentais un peu nerveuse. Je vis quelqu'un habillé d'une longue kurta blanche, assis très droit. La pièce était pleine de visiteurs, et Krishnamurti était en pleine discussion. Kakaji [Sir Chunilal] s'était assis en face de lui et prit bientôt part à la discussion. Au bout d'une minute, Krishnamurti, qui ne pouvait me voir de face, se retourna et me regarda avec insistance pendant quelques secondes. Le temps s'arrêta pour moi. Puis il reprit sa position et se remit à parler. Un moment plus tard, il se retourna de nouveau et plongea son regard dans le mien. Le' temps s'arrêta encore une fois pour moi. Je n'entendis plus rien de ce qui se dit autour de moi.

La discussion s'acheva et tout le monde se leva pour partir. Je me levai aussi et Krishnamurti se dirigea de mon côté. Le voyant s'approcher de moi, Kakaji se hâta de venir me présenter comme "Nandini, ma belle-fille". Krishnaji se mit à rire, non pas à sourire mais à rire – je n'avais jamais entendu un rire aussi profond et sonore, c'était comme le bruit d'un torrent himalayen tombant de rocher en rocher pour retrouver un autre torrent. "Pourquoi êtes-vous venue?" me demanda-t-il. Je ne pus retenir mes larmes. Il continua à rire, et moi de pleurer. Il me prit une main qu'il retint fermement dans la sienne, et me demanda de nouveau: "Pourquoi êtes-vous venue?" Tout en pleurant, je réussis à lui dire: "Il y a trente ans que je vous attends." [Nandini avait trente ans à l'époque]. K rit encore, puis, relâchant ma main, il plaça la sienne sur ma tête et l'y laissa quelques secondes. C'est à travers mes sanglots que je lui adressai mes prônants (*) . Dans la voiture, Kakaji semblait un peu surpris ; il se tourna vers moi et me dit: "Tu as vu? C'est un grand privilège qu'il t'ait remarquée ainsi... Mais que cela ne te monte pas à la tête!" Dès lors, j'accompagnai chaque matin Kakaji chez K. Un jour, celui-ci me dit: "Ne désirez-vous pas me voir?" Je ne répondis rien. Je ne savais pas que c'était possible. »

Krishnamurti partit peu après pour Madras, et ce n'est qu'à son retour que Nandini commença à le voir en particulier.

Un ingénieur polonais, Maurice Friedman, se trouvait aussi Carmichael Road pour accueillir K à son arrivée. C'était un petit homme voûté ; il portait une kurta et un pyjama trop grand pour lui. Il était impossible de lui donner un âge. Théosophe depuis son adolescence, il était venu en Inde comme ingénieur, pour travailler à Bangalore, Mais bientôt il perdit tout intérêt pour son travail, revêtit la robe ocre, prononça des vœux et devint moine mendiant, ayant pris le nom de Bharatanand. Il voyagea avec son bâton de pèlerin de l'extrême nord de l'Inde jusqu'à Kanniyakumari, à l'extrême sud – pieds nus, mendiant sa nourriture, dormant dans les maths (monastères) ou sous un arbre, discutant avec les yogis et les fakirs. Il rencontra des sages, s'entretint avec des maîtres spirituels, mais découvrit que l'illumination ne dépendait pas d'une apparence extérieure, d'un bol à aumônes ou d'une robe ocre ; il y renonça et alla vivre dans l' ashram de Ramana Maharshi, dans le sud de l'Inde.

Ramana Maharshi est considéré comme un libéré vivant, un saint qui brisa tous les liens humains et transcenda le soi.

On raconte une histoire, peut-être apocryphe, à propos de Friedman. Il s'était rendu un jour à la rivière en crue, et après avoir réfléchi sur la vie et la causalité, il se dit: « Si je dois mourir, je serai emporté par le courant ; si je dois vivre, les eaux ne voudront pas de moi. » Il se jeta donc dans les eaux tourbillonnantes et fut rejeté sur la rive. Il recommença trois fois, et trois fois les eaux refusèrent de l'accepter. Courbaturé mais serein, il décida qu'il était dans sa destinée de vivre, et il retourna à l' ashram. Il rencontra à mi-chemin Ramana Maharshi qui le toisa et lui dit d'une voix douce mais sévère: « Arrête de faire l'imbécile. »

Lorsqu'il était sannyasin, Friedman avait vécu plusieurs années à Sevagram, l' ashram de Gandhi, près de Wardha, au Maharashtra. Il avait utilisé ses connaissances techniques pour mettre au point le ambar charkha, le rouet à plusieurs fuseaux, et avait participé à de nombreux projets de développement lancés par Gandhiji. Profondément intéressé par K et son enseignement, il était venu à Bombay pour être avec lui. Il participait aux débats avec une grande énergie, se faisant l'interprète de Krishnamurti ; ses remarques commençaient par « en d'autres termes... ». Il était chaleureux, affectueux, intelligent, doué d'une grande curiosité d'esprit, mais il avait une vision de l'existence quelque peu déformée. Il se heurtait à ses propres limitations, sans pouvoir dépasser les idées qu'il s'était faites.

Un autre visiteur, Jamnadas Dwarkadas, était un homme corpulent, toujours vêtu d'un dhoti immaculé, d'un « Gandhi cap » blanc et d'une kurta. Il venait d'une famille très aisée du Kutch. Ils étaient plusieurs frères installés à Bombay, qui avaient bien réussi dans des branches diverses. Jamnadas Dwarkadas, lui, était dans les affaires et faisait de la politique ; il avait été un ami et un proche associé de Mme Annie Besant. Très généreux et profondément dévoué à Krishnamurti, il distribuait l'argent à profusion ; il dilapida ainsi toute sa fortune au fil des ans, mais il resta toujours aussi généreux, et ses déboires n'aigrirent pas sa nature bienveillante. Il embrassait K avec effusion, pleurait d'émotion, et restait assis les yeux clos pendant les discussions, avec une expression extatique sur son visage angélique. Il nous racontait des histoires sur l'enfance de K, car il avait une mémoire remarquable et un riche fonds d'anecdotes. Les enfants de notre famille l'entouraient pour l'écouter avec fascination parler de K et de Mme Besant. C'était un Vaishnava (*)  ; il apportait chaque fois à K une ravissante guirlande de jasmin entremêlée de pétales de roses imitant les perles et les rubis ; il insistait pour que K porte cette-guirlande parfumée après chaque séance. Je me revois avec Nandini au bas des marches menant à la terrasse où avait lieu la réunion avec Krishnamurti. Celui-ci était sur le perron, fine silhouette habillée de blanc, avec autour du cou cette guirlande de jasmin qui lui tombait jusqu'aux genoux. Les discussions se terminaient toujours tard le soir et les lumières se reflétaient sur ses cheveux ; d'en haut il nous souriait.

Parmi ceux qui accueillirent K à Madras en octobre 1947 se trouvait un jeune chimiste, Balasundaram, qui enseignait à l'Institut Scientifique de Bangalore. K habita Sterling Road, chez R. Madhavachari, un ingénieur des chemins de fer, qui était le représentant indien de « Krishnamurti Writings Inc. ». Il donna là des causeries et organisa des discussions politiques.

L'assistance n'était pas nombreuse: il vint certains vieux théosophes, des écrivains, des professeurs, et quelques jeunes gens, parmi lesquels la danseuse de Bharat natyarn (*) , Shanta Rao. Celle-ci passait la journée auprès de K à Sterling Road, lui apportait son jus d'orange, aidait à lui servir ses repas et jouait le rôle de dwarpal, qui consistait à défendre sa porte.

Shanta Rao n'était pas encore apparue sur la scène indienne comme une des plus brillantes danseuses des années d'après l'indépendance. Elle s'imposa dans l'entourage de K avec la même assurance qu'elle témoignait sur scène, et elle devait passer plusieurs mois non seulement à servir K mais à écouter ses causeries, à s'entretenir avec lui, ou tout simplement à rester à ses côtés. Elle était jeune, souple et forte comme une panthère et d'un caractère autoritaire. Elle avait étudié les Natya Sastras (*)  et appris à danser sous la férule de grands maîtres du Bharat natyam et du Kathakali (*) . Son assurance et sa façon de parler révélaient une totale confiance en elle-même. Elle interrogeait K sur la nature de la beauté – était-elle extérieure ou intérieure? Comment pouvait-on la mesurer?

K pensait peut-être à elle en écrivant ce portrait d'une danseuse dans ses Commentaires sur la façon de vivre [1]:

« Elle était danseuse, c'était un choix et non une profession ; elle était sans doute fière de son art, car on sentait une certaine arrogance en elle ; pas seulement celle de la réussite mais aussi de sa valeur spirituelle. Une autre qu'elle se serait contentée du succès ; elle était satisfaite de ses progrès intérieurs. Elle ne faisait pas que danser, mais donnait aussi des conférences sur l'art, sur la beauté, sur la réalisation spirituelle. »

Il y eut une autre personne qui resta étroitement liée à K pendant les années qu'il passa en Inde, ce fut Sunanda, la gracieuse fille aux yeux de biche d'un vieux théosophe. Diplômée de l'université de Madras, elle était douée d'une intelligence aiguë, et étudiait le droit pour le concours d'entrée dans le service diplomatique. Elle aussi passait une partie de la journée à Sterling Road, avec K – elle lui parlait de ses rêves d'avenir, de ses problèmes personnels ; elle le regardait cirer ses chaussures ou restait tranquillement assise pendant que K écrivait des lettres. Celui-ci la taquinait, psalmodiait avec elle, lui disait qu'elle était trop jeune pour songer à une carrière, et lui proposa de voyager pour voir le monde. Elle réagissait passionnément à la présence de K et était transportée par l'attention qu'il lui témoignait.

Ces années-là, K était très accessible. Mukund Pada, jeune homme qui devait plus tard revêtir la robe ocre, m'écrivit, bien des années après sa première rencontre, avec K, en 1947:

« En décembre 1947, j'assistai pour la première fois à la conférence d'un théosophe nommé J. Krishnamurti. qu'on m'avait décrit comme un vieux monsieur. Cette conférence me stupéfia et bouleversa tout mon être. A la fin, j'étais debout perdu et désemparé lorsque Krishnaji, qui passait à côté de moi, s'arrêta soudain, me passa un bras autour de la taille et demanda à Shri Madhavachari de lui laisser le temps de me parler. Cet entretien entre un caillou insignifiant et l'Himalaya fut pour moi une bouffée du souffle cosmique, de l'Éternel. Il me laissa brisé et tremblant de tous mes membres. Tandis que Krishnaji me parlait, je fus bouleversé car j'eus conscience que les semences de son message étaient déjà dans mon cerveau. C'était la voix de la vérité qui me parlait. Lorsqu'il m'accompagna à la porte, ses derniers mots: "Vous savez, deux fleurs, deux objets peuvent être similaires, mais en même temps différents" ouvrirent soudain devant moi un immense espace. Une réponse se présenta à moi: "Oui, vous êtes le Béni, vous frayant un chemin parmi les hommes. Deux fleurs sont peut-être similaires: vous êtes la fleur sans épines, et moi je suis plus une épine qu'une fleur." Oh! comme il s'est mis à rire – ce rire qui était comme un éclair dans un nuage d'orage... »

Balasundaram découvrit bientôt que les premiers compagnons théosophes de Krishnaji avaient vieilli. C. Jinarajadasa, le président de la Société Théosophique du moment, toujours coiffé d'un calot violet, venait souvent voir Krishnaji. Ils avaient ensemble de longues conversations, mais Krishnaji ne pénétra jamais à l'intérieur de l'enceinte de la Société – bien qu'il allât se promener longuement sur la plage d'Adyar. Sanjeeva Rao, vieux compagnon de Mme Besant et pédagogue éminent (c'est lui qui avait fondé les écoles de Krishnaji à Varanasi) et son épouse Padmabai, également remarquable éducatrice et vieille amie de K, étaient aussi des visiteurs réguliers.

Un petit groupe de discussion se forma, mais les participants étaient fatigués et âgés, et percevaient mal la dimension immense du nouvel enseignement. « Vous vous accrochez au connu, leur dit Krishnaji, lâchez prise! » La surprise fut totale, les assistants essayèrent de prendre l'air intéressé, mais sans grand effet.

Balasundaram m'a parlé d'un moment poignant pendant la discussion sur « la fin du connu ». Un vieux théosophe, nommé Narhari Rao, avait levé les bras et s'était écrié d'une voix frémissante: « Monsieur, attendez, l'inconnu arrive! ».

Lorsque Krishnaji retourna à Bombay au début de janvier 1948, il était accompagné de B. Sanjeeva Rao. Ils habitèrent chez Ratansi Morarji, Carmichael Road. Chaque matin et chaque soir, Krishnaji s'asseyait dans le salon, meublé de chinoiseries, de chaises sculptées et d'écrans incrustés de pierres semi-précieuses. Les personnes qui désiraient le voir venaient et s'asseyaient auprès de lui pour lui poser des questions, discuter de problèmes, ou lui apporter les nouvelles du jour.

On remarquait parmi les visiteurs deux jeunes gens habillés de coton filé et tissé à la main (le khadi), d'un blanc immaculé: Rao Sahib et Achyut Patwardhan. Leur père avait été un citoyen riche et respecté d'Ahmad-nagar, dans le Maharashtra ; il avait été membre de la Société Théosophique et ardent partisan d'Annie Besant. Il était mort jeune, laissant le fardeau de sa nombreuse famille à son fils aîné, Rao Sahib Patwardhan. Avant de mourir, il avait demandé à ses deux fils aînés de consacrer leur vie à Krishnaji et à son œuvre. Quel qu'ait été le cours des événements futurs, ils ne devaient jamais abandonner celui-ci.

Beaux, virils, austères, d'une intégrité absolue, les deux frères étaient très dévoués l'un à l'autre. Rao Sahib se comportait en patriarche avec sa famille. Très curieux d'esprit, impatient avec les femmes, sauf avec celles qu'il considérait comme ses égales sur le plan intellectuel, il s'était fixé un idéal moral et il pratiquait et exigeait des siens une austérité exagérée. Il s'était engagé à fond dans la lutte contre la pauvreté et s'était joint au Sarva Seva Sangh, l'organisation charitable qui gravitait autour de Gandhiji ; mais il était plus attiré par l'idéal que par sa réalisation pratique. Ce n'était ni un constructeur, ni un organisateur. Il n'avait peut-être pas compris que rien n'est insignifiant. Le champ du combat pour la liberté avait été vaste, et ses acteurs avaient assumé leur rôle héroïque, mais ces combattants n'avaient pas été préparés à une méthode de travail qui exigeait une connaissance des conditions matérielles et économiques du développement. Gandhiji, lui, avait compris que le développement passe par l'attention aux détails, et par une politique économique artisanale. Il a fallu deux décennies pour que l'on reconnaisse cette vérité essentielle.

Rao Sahib était un être très tendu, mais aussi vulnérable et sensible à la beauté. Il se livrait en lui un combat entre le romantique, l'ascète et le sensuel, qui le rendait hésitant et réticent devant le plus léger signe d'une satisfaction des sens. Les seuls domaines où il se laissait aller étaient ses relations avec K et le jardinage: il cultivait des roses et des buissons de parijataka.

Ce fut pour lui une tragédie personnelle de n'avoir jamais été capable de briser les limitations de cette austérité qu'il s'était imposée et de son isolement, bien qu'il ait recelé en lui-même de grandes possibilités d'accueil et de communication. Son arrogance de brahmane et son refus de revendiquer ce qui lui revenait de droit, son incapacité d'accomplir quoi que ce soit jusqu'au bout maintenaient en lui un perpétuel conflit, qui l'inhibait complètement.

Son frère Achyut était un intellectuel, terme qui, en Inde, a un sens très spécial. A cette époque, qui saluait Karl Marx comme le prophète de l'homme nouveau, Achyut et ses frères Jai Prakash Narain et Acharya Narendra Dev, supportaient de moins en moins les valeurs traditionnelles qui inspiraient les dirigeants de l'époque, préoccupés surtout de maintenir le statu quo. Ils fondèrent ensemble le Parti Socialiste indien. Contrairement à Rao Sahib, Achyut n'était pas émotif ; chez lui le cerveau maîtrisait l'action. C'était un meneur d'hommes, un lutteur, et durant de longues périodes il choisit les moyens en fonction du but à atteindre. Cependant, son incapacité à porter un masque ou à dissimuler ses émotions lui fit parfois du tort. Il avait un tempérament violent, et supportait mal d'être contrecarré.

En 1929, au plus fort du combat pour l'indépendance, les frères Patwardhan étaient allés trouver Krishnamurti. Achyut lui avait demandé: « Quand vous dites qu'il faut rejeter toute autorité, est-ce que vous le pensez vraiment? » « Oui, avait répondu K. L'esprit ne doit tenir compte d'aucune autorité et réexaminer tout par lui-même. » La réaction de Achyut fut que, pour lui, la liberté de l'Inde était la seule liberté qui importait. C'est dans cet état d'esprit qu'il quitta Krishnamurti, et qu'il se consacra avec son frère Rao Sahib à la lutte contre la domination britannique – il passa de longues périodes en prison, où il se fit des amis, et qu'il mit à profit en lisant et en réfléchissant.

La dernière fois qu'Achyut avait vu Krishnamurti, c'était en 1938, et il le retrouva à Rishi Valley (*) . C'était pendant la guerre d'Espagne et Madrid venait de tomber ; Achyut était en larmes. K lui confia qu'il voyait dans cette défaite les prémisses de la Deuxième Guerre mondiale, et qu'il ne faisait pas de différence entre le fascisme et le communisme. Achyut protesta avec véhémence. K répéta: «Tous les deux sont des régimes tyranniques. » C'était une vérité que Achyut devait comprendre plus tard.

Lorsque le mouvement « Quittez l'Inde » fut déclenché en 1942 (*) , Rao Sahib était en prison et Achyut était entré dans la clandestinité. Lui et Jai Prakash Narain devaient devenir les héros révolutionnaires de ces années sombres, terribles, et pourtant enthousiasmantes. Plus heureux que son frère Jai Prakash, Achyut ne fut jamais arrêté ; il échappa bien des fois à la police en se réfugiant comme malade dans un hôpital, en se déguisant en pauvre employé de bureau, en laissant pousser sa barbe, ou en portant un:z...

C'est dans un état de lassitude et de désillusion complètes qu'il revit K en 1947. Avec l'indépendance, la lutte pour le pouvoir, chez les dirigeants du Congrès, se donna enfin libre cours. Jusque-là l'hostilité envers les brahmanes s'était peu fait sentir. Au Maharashtra, les personnalités, les militants appartenaient surtout à cette caste. A présent, la chasse aux postes clés et à leurs prérogatives avaient provoqué la formation de petits groupes de pression à l'intérieur du parti. Perturbé par les intrigues et une vie personnelle brisée, Achyut était retourné à ses sources et avait demandé conseil à Krishnamurti.

Lorsqu'il lui eut exposé ses problèmes, K l'emmena faire une promenade. Lui montrant un arbre, il lui dit: « Regardez cet arbre – la feuille qui était vert tendre est devenue jaune, elle n'y peut rien. Elle a poussé, elle s'est desséchée et elle tombe. La décision de continuer à faire de la politique ou de vous retirer, comme toute décision prise délibérément, d'ailleurs, est mal venue. Laissez les choses suivre leur cours et arrêtez de vous tourmenter. » Achyut alla voir Gandhiji pour la dernière fois vers la fin de 1947. Il lui annonça qu'il allait se retirer pendant quelques mois de la politique. Gandhiji lui demanda ce qu'il ferait ; quand il apprit qu'Achyut passerait quelque temps auprès de Krishnamurti, il s'en réjouit. Il évoqua devant lui les terribles événements qui avaient accompagné la partition et avoua qu'il ne savait plus où il en était, qu'il ne voyait pas d'issue...

Achyut passa toute l'année qui suivit auprès de K à Bombay, à Ootacamund, Poona, Delhi et Varanasi. A la fin de l'année, il confia à Krishnamurti que lorsqu'il était avec lui toutes ses facultés étaient en éveil. K lui répondit: « Attention! Ne faites pas de théorie à partir de ce que vous croyez éprouver. Ne vous laissez à aucun prix stimuler par moi. » Au début de 1949, Achyut retourna à Delhi, pour publier un hebdomadaire socialiste. Ses compagnons constatèrent qu'il avait beaucoup changé ; cette transformation aboutit à une rupture définitive avec le parti et la politique en général.

Rao Sahib était membre du comité directeur du Congrès. Ami de Jawaharlal Nehru et du Sardar Patel (*)  , son avenir politique paraissait assuré. Lui aussi souffrait des intrigues et des rivalités qu'il observait parmi ses amis d'autrefois, qui bataillaient pour conquérir les postes clés. L'Assemblée constituante allait se réunir et Rao Sahib devait en faire partie, mais ses meilleurs amis persuadèrent Patel et Nehru de l'en exclure. Il en fut profondément déçu, mais il était trop fier pour parlementer avec ses amis ou protester auprès de Nehru. Il oublia cette déception dans la tempête de la partition, et les haines, les massacres et la cruauté que suscitèrent les migrations de populations ébranlèrent chez lui son idéal moral fondé sur les principes de Gandhi. Il retrouva alors Krishnamurti, lui exposa ses problèmes, et assista à ses causeries. On le voyait matin et soir auprès de lui, avec son sourire chaleureux et séduisant, en kurta de khadi, amidonnée et d'un blanc immaculé, et son « Gandhi cap » posé crânement de travers.

Élevés dans une atmosphère où les exigences morales étaient immenses et impérieuses, Rao Sahib et Achyut ne faisaient jamais cas d'aucun chagrin, d'aucune frustration personnels. Ce qui les concernait en propre leur semblait négligeable. Leurs préoccupations englobaient les grandes abstractions, l'homme, les masses, les pauvres. Leurs peines ne comptaient que si elles avaient un rapport avec l'immense souffrance humaine. Achyut me confia, bien des années plus tard: « ce fut la grande illusion » qui tint Rao emprisonné.

Pourtant, l'intensité et le rayonnement de Krishnamurti touchaient en eux des cordes sensibles. S'il souriait, Rao souriait avec lui. Les larmes venaient aux yeux de celui-ci car la bhakti (*)  s'éveillait en lui. Rao, débordant d'amour, les mains jointes, s'écriait: « Il y a un poète du Maharashtra, le saint Tukaram, qui disait: "Quand Vithaï (*)  entre dans une maison, la paix vole en éclats. » Le soir, Rao et Achyut chantaient des hymnes de ce saint: « Abhangas » et « Adi Beka Ekle » étaient ceux que préférait Rao. Celui-ci avait une voix.grave et pleine d'émotion. D'autres fois, ils psalmodiaient avec Krishnamurti le « Purusha Shukta » du Rig Veda. Ils étaient assis très droits, et les syllabes saccadées du sanskrit résonnaient et vibraient dans nos oreilles. Les voyelles étaient sonores, chaque son était prononcé distinctement. Ces hymnes védiques étaient tissés de feu, de vent et mêlés au cœur du chanteur et de l'auditeur. Nous étions autour d'eux et nous écoutions, même les plus petits: ma fille Radhika, qui avait dix ans, et mon neveu Asit, qui en avait neuf. Les yeux écarquillés, ils étaient emportés par la présence ardente de Krishnamurti, cet homme embrasé d'amour. La beauté des sons et du texte était saisissante, chaque cellule de notre corps réagissait. C'étaient des moments d'une beauté magique.
Notes Astérisques
  1. J. Krishnamurti, Commentaires sur la vie - tome 1 (Buchet/Chastel., 1956), p. 206.
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^  Les Etats actuels du Maharashta et du Gujerat.
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^  Pranam et namaskar ont le même sens, mais pranam est plus respectueux. C'est la forme traditionnelle de salut: on lève les mains jointes comme pour une prière.
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^  Dévot de Krishna. Ce terme implique aussi une certaine attitude morale, comme le végétarianisme. le don d'aumônes et la dévotion.
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^  Ce fut d'abord une danse dévotionnelle pratiquée dans les temples du sud de l'Inde. Ce n'est qu'au milieu du XXe siècle que le Bharat natyarn fut dansé par des jeunes femmes de haute caste et qu'il passa du temple à la scène ; de pratique rituelle, il devint expression artistique.
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^  Traité théorique sur l'art dramatique, le mime, la danse, le théâtre, écrit entre 200 avant J.-C. et 200 après J.-C. par le sage Bharata Muni. L'essentiel en est formé par une théorie de l'esthétique.
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^  Le Kathakali est à la fois une danse, du mime et du théâtre. Il nous vient des cours des rois Nayar du Kerala. Les Nayars étaient une caste militaire ; la société était matriarcale. Les Brahmanes (Namboodri) y avaient la réputation d'être instruits et puissants. Cette danse est accompagnée de vigoureux roulements de tambour et de chants. Les thèmes s'inspirent des poèmes épiques, le Mahabharata et le Ramayana. Les costumes, les masques peints et les gestes très stylisés sont caractéristiques du Kathakali.
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^  Rishi Valley était à quinze kilomètres de Madnapalle, le lieu de naissance de Krishnaji ; la vallée tirait son nom, Rishi Konda, du sommet en forme de cône qui la surplombait à l'ouest. Krishnaji. accompagné de quelques amis, cherchait un endroit favorable pour y installer une école ; de la route il aperçut un immense banyan. Il arrêta la voiture et déclara: « Ce sera là. »
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^  Une réunion du Comité directeur du Congrès de l'Inde eut lieu le 16 juillet 1942. Il s'agissait de mettre en demeure le gouvernement britannique de « Quitter l'Inde ». La résolution fut votée dans un tonnerre d'applaudissements. Cette même nuit, le Mahatma Gandhi. Jawaharlal Nehru et de nombreux dirigeants du Congrès furent arrêtés à Bombay et dans tout le pays.
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^  Vallabhai Patel et Sardar Patel sont une seule et même personne. Vallabhai était son nom personnel, et Patel son nom de caste. Sardar signifie chef ; c'est un terme de respect et d'affection.
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^  Attitude dévotionnelle. notamment envers le dieu Krishna.
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^  Un des noms de Krishna, le divin berger.
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