Krishnamurti/Sur Krishnamurti/Ludowic Réhault/Krishnamurti et les religions
KRISHNAMURTI
et les religions
Auteur: Ludowic Réhault
Aux Éditions de impr. de H. Kumps (1933)
Krishnamurti a plusieurs fois déclaré qu'il était l'Instructeur du Monde et qu'il ne pouvait « y avoir à la fois qu'un Instructeur du Monde » [2], qu'il avait « atteint cette vie éternelle que tout être humain doit atteindre »... ; que c'était pour lui « un fait » [3] ; qu'il maintenait « sans une ombre de doute » qu'il était « le Tout, l'Inconditionné, non pas une part de la Vérité, mais la Vérité totale » [4]. Mais il a demandé en même temps qu'on n'attache pas trop d'importance à ces mots : Instructeur du Monde.
Forts de ces paroles de Krishnamurti lui-même, nous allons laisser là cette question de l'Instructeur du Monde et aborder l'étude, non point de son enseignement tout entier [8] mais de la partie seulement qui concerne les religions.
Nous allons rechercher si cet enseignement est religieux ou irréligieux, si Krishnamurti est venu annoncer et préparer la religion ou l'irréligion de l'avenir et par conséquent nous allons rechercher d'abord, ce qu'est vraiment une religion et ce qu'est vraiment le sentiment religieux.
L'attitude de Krishnamurti devant les religions, donne un regain d'actualité à la question de savoir si dans l'avenir les hommes auront conservé leurs pratiques religieuses ou s'ils les auront abandonnées, vieille question en vérité qu'après bien des philosophes, parmi lesquels son maître et collaborateur Charles Renouvier, mon noble ami, Louis Prat, s'est posée à son tour. Dans un de ses grands livres, La Religion de l'Harmonie, il s'interroge en ces termes :
Certes! lorsque nous observons notre époque où la majorité des hommes, pressés de jouir, ne reconnaissent d'autres guides que leurs appétits et où le nombre des penseurs libres qui ont rejeté le joug des religions organisées, grandit chaque jour, si nous n'avons pas bien compris ce qu'il faut entendre par « le sentiment religieux », cette éventualité se présente à nous comme une fatalité. La religion disparaît, c'est indéniable. On ne croit plus à l'efficacité spirituelle des rites. On ne croit plus à l'enfer, on ne croit plus au purgatoire, on ne croit plus au ciel théologiques.
Les théologiens sont les grands destructeurs du sentiment religieux. Ils ont ravalé les plus grands symboles et les plus universels. Ils les ont présentés aux masses comme des phénomènes physiques produits par Dieu, en contradiction avec les lois naturelles par lui établies. Prenons un exemple, car il faut aborder ces questions courageusement, de front. Prenons le grand symbole de la Vierge-Mère, qui est vieux comme le Monde et qui recouvre un des plus grands mystères cosmiques.
Méconnaissant le symbole, les principaux Pères de l'Église et les plus grands théologiens, Bossuet y compris, ont éprouvé le besoin de démontrer que la Mère de Jésus avait conservé sa virginité, non seulement après avoir conçu des œuvres de l'Esprit, mais encore pendant et après l'enfantement de Jésus.
Par exemple Saint-Ambroise, dans son Traité de l'Institution des Vierges, au ch. 8, et surtout le grand corrupteur de l'Église, son mauvais génie, celui qui l'a réellement dévoyée, Saint-Augustin, dans maint sermon ou encore dans son Traité sur Jean et dans sa Lettre à Volosien, ont écrit là-dessus les choses les plus absurdes, dont Saint-Thomas s'est fait le savant écho. Je ne puis les rapporter ici, mais sans exagération ni déformation, et en me servant de leurs propres images, ces folies pourraient se résumer ainsi : « De même que le Christ est entré dans le Cénacle et qu'il en est sorti toutes portes closes, de même il est entré dans le sein de la Vierge Marie et il en est sorti, toutes portes closes ».
Si vous vous récriez, disant que c'est matériellement impossible, l'Église vous répondra, par la bouche de Saint-Augustin, que « si l'on pouvait donner la raison de ce fait, il n'aurait plus rien d'admirable » et que « si l'on pouvait en donner un exemple, il n'aurait plus rien de particulier » (!).
Ce n'est pas tout. L'Église soutenant que Marie demeura vierge après l'enfantement de Jésus, a tout simplement transformé en cousins et cousines, les frères et les sœurs que l'Évangile attribue explicitement à Jésus.
Eh bien si vous haussez les épaules, vous ne serez pas seulement accusés de manquer de respect à la Mère de Jésus ; Saint-Jérôme vous dira sérieusement que vous faites injure à la vertu bien connue de Saint-Joseph et que vous portez atteinte à sa réputation de sainteté ! [10].
Le Christ lui-même a été rabaissé au rang des « faiseurs de miracles ». Et lorsqu'on le prie, c'est le guérisseur qu'on implore, ou bien encore le distributeur de privilèges de toutes sortes aux seuls adorateurs de ses images ; mais ce n'est presque jamais l'Instructeur, vraiment religieux, qui a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ».
Certes! le faste du cérémonial décore magnifiquement tout cela ; mais l'encens ne grise plus le fidèle. Son intelligence s'étant considérablement développée, l'homme ne peut plus avaler les dogmes, issus des cervelles en folie des théologiens! Il les rejette. Il n'a plus peur d'un au-delà lointain, vaporeux, problématique. Et il n'espère pas davantage en lui. Il traverse une crise, en somme passionnante, où il n'est plus ni croyant ni incroyant. Il constate qu'il est dans une ignorance complète de sa destinée. Et, dès lors, se défiant d'un au-delà, dont on ne lui a présenté que des images absurdes, il ne se préoccupe plus guère que d'assurer le présent matériel, estimant que s'il y a un au-delà, son âme, si tant est qu'il en ait une, saura bien se débrouiller plus tard, toute seule.
Telle est la situation.
Que va-t-il se passer?...
Vers quelle religion ou irréligion de l'avenir allons-nous?
Ici se place tout naturellement l'examen de l'enseignement de Krishnamurti qui peut, à mon avis, mettre d'accord les penseurs qui ont élevé, autour de cette question, des hypothèses contradictoires. Voyons cet enseignement.Krishnamurti nous invite :
Ceux qui depuis si longtemps attendaient sa venue pour l'adorer, ne cachent plus leur déception. Mais le propre des Messies n'est-il pas précisément, et d'abord, de décevoir ceux qui les attendent?
Et comme il se rend compte que la plus grande partie de ceux qui l'entourent, n'attendent qu'un mot de sa bouche pour se prosterner à ses pieds, il a résolu, dès le début, de les décourager.
Et aussitôt, il déclare qu'il vient, non pour fonder une religion nouvelle, mais au contraire « pour détruire la terreur créée par les religions et aider l'humanité à lutter pour la perfection. » [11].
Si, la religion, c'est un ensemble de dogmes et de pratiques ; si, être religieux, c'est se réunir dans un temple, soumettre sa raison à une autorité aussi haute soit-elle et croire sans comprendre ; si, adorer, c'est se courber, s'humilier, balbutier de peur devant le mystère anthropomorphisé et « statufié » ; si c'est mendier l'indulgence devant des autels de pierre, de bois ou d'airain, et parmi le faste du cérémonial ; si c'est s'aplatir enfin devant un Dieu, et quel que soit ce Dieu, pour lui soutirer, de la manière la plus vile, avec une oisiveté éternelle dans le Ciel, les biens de ce monde les moins spirituels, renseignement de Krishnamurti, qui s'insoucie complètement des rites et n'accepte comme autorité que la voix de l'intuition, est sans contredit, et de la manière la plus absolue, un enseignement irréligieux.
Mais, être religieux, est-ce bien cela? Adorer, est-ce s'abaisser, se courber devant une image, ou au contraire, comme dit Guyau, se redresser, s'élever?
Le sentiment religieux n'est-il pas indépendant de la religion, de même qu'un homme l'est de ses vêtements? Oui, le sentiment religieux n'est-il pas une chose et la religion une autre chose? Un homme dévêtu n'en demeure pas moins un homme. Débarrassé des dogmes et des pratiques, le sentiment religieux n'est-il pas plus réel, naturel, comme l'homme est plus réellement, naturellement un homme lorsqu'il est débarrassé de ses vêtements? Un homme vêtu de noir, de bleu ou de gris, n'est pas plus un homme qu'un homme nu. Son vêtement ne lui a pas ajouté une parcelle d'humanité ; il l'a au contraire, dans une certaine mesure, défiguré. Ainsi en est-il des formes religieuses qui revêtent le sentiment religieux. Non seulement elles ne l'accroissent pas, mais elles le déforment!
Nous allons essayer de répondre à toutes ces questions.
Qu'est-ce qu'une religion?
Dans La Religion de l'Harmonie, Louis Prat consacre un chapitre au livre de Guyau qui a pour titre l'Irréligion de l'Avenir. Ce livre d'une très haute élévation de pensée, est tout à fait remarquable, et Il contient des observations et des suggestions que j'approuve pleinement.
Guyau déclare que ce qu'on appelle communément une religion a trois éléments distinctifs :
Dénué de ces éléments, qui distinguent les religions de la philosophie, le krishnamurtisme, je le répète, fait figure d'irréligion.
Mais, observe Guyau :
Guyau appelle excellemment cette irréligion « un individualisme religieux ». Cette appellation s'applique merveilleusement à l'enseignement de Krishnamurti, dont elle est, avant la lettre, une définition d'une justesse remarquable.
Guyau pense – et il a raison ! – que l'élément dogmatique et mythique interdira toujours aux religions l'universalité à laquelle elles aspirent toutes, et il leur oppose « la pluralité future des croyances », résultat précisément de l'individualisme religieux qu'il prédit.
Et, à son tour, il cherche à découvrir l'origine des religions, à surprendre le mystère et le mécanisme de leur formation. Nous ne pourrons malheureusement pas le suivre bien loin dans ses recherches captivantes, qui nous mèneraient trop en dehors de notre sujet.
Les religions sont-elles nées d'une « intuition mystérieuse », d'une « erreur d'expérience », ou bien d'une « erreur intellectuelle »? Il passe en revue et critique les thèses de Strauss, Renan, Matthew Arnold, Herbert Spencer, Max Muller, etc.
Suivant Max Muller, les dieux seraient nés de la notion du divin, notion « naturelle à l'homme ». D'après lui, toutes les religions se ramèneraient à l'évolution d'une seule et même idée, celle d'infini, qui, dès l'abord, a été présente à l'esprit de tous les hommes.
Guyau est opposé à cette théorie de Max Muller, plaçant l'origine des religions dans l'idée métaphysique de l'Infini. Il est également opposé à la notion panthéiste et moniste de l' « UN-TOUT » qui serait, d'après Hartmann, « le point de départ des religions » et à celle de Spencer qui voit leur origine dans le culte des ancêtres.
D'après lui, la religion :
Avec la plénitude d'accent et le style expressif que nous lui connaissons tous, J.-H. Rosny, dans « Vamireh ». un de ses romans préhistoriques, s'exprime de la même manière :
Cependant, critiquant le Renan des Dialogues Philosophiques, Guyau écrit d'autre part :
Mais ne les possède-t-il pas sous la forme nébuleuse de l'instinct?
Pour le préhistorique, comme pour l'enfant, le mystère a exactement la mesure, si je puis dire, de l'Infini. Pour l'un comme pour l'autre, l'Inconnu, c'est l'Inconnaissable et par conséquent l'Incommensurable, d'où sortira, plus tard, « l'être le plus grand possible » d'Anselme de Cantorbéry. Ce qui nous dépasse, ce qui est au-delà de nos connaissances, nous avons d'abord tendance à le diviniser. Et les dieux ne sont que les imaginations que l'homme se fait de la Vie dans ses manifestations supérieures.
Je m'étonne d'autant plus de cette idée de Guyau qu'il écrit un peu plus loin :
Mais, ajoute-t-il,
Est-ce bien sûr? Le chien n'use-t-il pas d'un véritable cérémonial à l'égard de son maître? Et qui oserait affirmer qu'il ne le divinise pas? Il le prie, comme la masse des fidèles prient leurs dieux. Il le flatte ; il se fait humble, rampe devant lui ; il implore la bénédiction divine d'un sourire, la grâce d'une caresse ou d'une parole, le pardon et les biens matériels de l'existence et enfin la joie ineffable d'être assis à la droite ou à la gauche de son maître et de dormir bienheureusement sur ses pieds sacrés.
N'en doutons pas, le chien s'est établi peu à peu une religion superstitieuse. Son dieu, c'est l'homme. Et il l'adore, comme l'homme lui-même adore son Dieu.
Cet obscur instinct religieux, dont Guyau trouve la trace dans le cœur de l'animal, et qui est manifeste chez le chien, quelle est sa nature? Eh bien sa nature est précisément divine. Si l'homme imagine Dieu, c'est parce qu'il est Dieu lui-même. Aspirant à réaliser dans sa conscience, l'infini et l'éternel qu'il est en puissance, il l'imagine et lui prête un corps à la mesure de sa pensée. C'est ainsi qu'il crée ses dieux et qu'il les loge d'abord dans le fétiche. Mais au fur et à mesure de sa croissance intellectuelle, il embellit et rationalise ses créations. Et, lorsqu'il a élevé au plus haut des cieux l'image de plus en plus éthérée de son Dieu, il formule, pour assurer sa foi, le fameux argument d'Anselme de Cantorbéry : « L'Être le plus grand possible existe parce que je conçois clairement son existence ».
Louis Prat rappelle que Kant a réfuté cet argument, disant qu'il prouve seulement l'existence de l'idée de cet être et non l'existence de cet être lui-même. Mais peut-on avoir l'idée de l'Infini, et par conséquent de l'Être le plus grand possible, si on n'est pas soi-même l'Infini? « On ne pense pas ce qui n'est pas » disait Parménide.
Telle doit être, selon moi, l'origine de l'idée de Dieu et du sentiment religieux.
Cet instinct, ce sentiment, puis cette recherche intellectuelle et cette aspiration spirituelle ne sont que les expressions progressives de notre nature divine, qui cherche à se réaliser. Et tous les phénomènes, (la douleur et le plaisir, et enfin et surtout la mort), sont les philtres et les violences qui font peu à peu tomber les chaînes et le bandeau du dieu enchaîné et aveuglé. Ce sont eux seuls qui nous permettent de localiser le divin d'abord exclusivement en dehors de nous, puis au fond de nous-mêmes et enfin en toutes choses.
Le sentiment religieux est donc absolument indépendant de la religion. Il n'est pas une tendance à croire, mais à connaître ; il est donc l'opposé de ce que les croyants entendent généralement par ces mots, (c'est-à-dire foi aveugle, goût des pratiques religieuses et, par opposition déférente à Dieu, délectation malsaine de l'âme dans cet avilissement pitoyable qui pousse l'homme pieux à reproduire moralement devant les autels, la reptation du vers de terre) ; il est la réponse de l'être à l'appel de la Vie qui est en lui comme elle est en toutes choses. Ce sentiment est donc le lien qui doit un jour relier l'homme à l'homme et enfin à Dieu, c'est-à-dire à tous les êtres.
Nous allons en trouver la preuve dans sa tendance, comme nous constaterons que son objectif est le même que celui vers lequel nous oriente l'enseignement de Krishnamurti.C'est un fait d'expérience individuelle et collective que nous nous sentons menacés de toutes parts, torturés et attachés à la chaîne sans fin qui rive tous les êtres à l'existence. Nous avançons dans une atmosphère d'inquiétude et d'angoisse. Nous constatons que nous sommes sous la dépendance de forces visibles et invisibles implacables, et nous avons le désir de nous libérer.
Tout d'abord nous essayons de nous détacher de la chaîne sans fin, de nous séparer des autres êtres ; mais, à la longue, nous nous apercevons que c'est là un rêve fou, que la solidarité est universelle et qu'on ne peut séparer l'homme de l'humanité, ni même de l'univers.
Ainsi peu à peu et fatalement se précise la véritable nature du sentiment religieuxqui n'est en réalité que le sentiment de l'harmonie. Ainsi peu à peu et fatalement, nous arrivons à comprendre que son but éternel, c'est la réalisation subjective de l'Unité parce que, seule, cette réalisation donne la plénitude de l'Infini que nous sommes, soit du Bonheur-qui-ne-passe-pas.
En ce moment une religion à rebours se déploie ; c'est le nietzchéisme, religion de la plus-que-puissance, religion du surhomme qui sacrifie en lui l'humanité, sous le prétexte de la dépasser. « C'est la religion de l'Orgueil humain » [29].
Mais elle ne saurait durer, car excluant la pitié, la miséricorde, la bonté et la justice, elle marche à l'encontre de l'évolution, dont finalement la force irrésistible la brisera.
Guyau dit que :
Et parlant du génial Carlyle, qui refusait de manger d'autre pain que celui préparé par sa femme, il écrit :
Non, ils ne l'inventent pas, car il n'est que des cœurs dans l'Infini! Et la force cohésive toute puissante qui groupe les atomes en molécules et celles-ci en cellules, est due à ce que l'atome est lui-même, comme le soleil, un cœur palpitant, un des innombrables cœurs de la Vie.
Il nous faut méditer cette haute suggestion d'Alfred Fouillée :
Ainsi qu'il est dit dans la Théogonie d'Hésiode, c'est Eros, c'est l'Amour qui est chargé de débrouiller le Chaos. Car l'Amour n'est pas une attraction aveugle ; il est aussi une intelligence. Et ainsi il entraîne l'humanité, faite d'êtres à la fois individuels et sociaux, à réaliser ce que Louis Prat appelle « la vie belle et bonne » [30].
Si dans les « Antinomies entre l'individu et la Société », le pessimiste Georges Palante s'inscrit en faux contre la possibilité de semblable réalisation, c'est qu'il n'a pas saisi la vraie nature du sentiment religieux qui a pour fin précisément de détruire cette indiscutable antinomie et qu'il n'a pas vu que la religion naturelle, sans pratiques ni dogmes, est réellement une harmonisation.
Le vrai sentiment religieux nous apparaît donc comme le guide intérieur éternel qui nous conduit réellement dans la direction de notre prodigieuse destinée. Il nous initie lentement mais sûrement à la connaissance de nous-même et de l'Univers. C'est lui qui nous révèle finalement la divinité de notre nature et de la nature de tous les hommes, puis de tous les êtres qui constituent l'Univers. Et c'est à son action que nous devons de pouvoir nous unir avec ces êtres et nous identifier à eux. Alors s'étant vu en toutes choses et ayant vu toutes choses en lui, l'homme peut dire avec Krishnamurti : « Je suis toutes choses, car je suis la VIE ».Toutes ces considérations doivent nous mettre d'accord avec Kant lorsqu'il dit :
Même au plein de ma foi religieuse, dans ma prime jeunesse, je ne tirais pas mon éthique de la dogmatique catholique. Celle-ci, certes! m'emplissait parfois d'inquiétude, mais elle ne m'améliorait pas. Mon éthique, sans obligation ni sanction, les directives morales pour me conduire, me venaient toujours du fond de mon être.
J'ai toujours pensé – et cela de plus en plus – que l'éthique est une esthétique, non une éthique formulée, une espèce de Code officiel de la bonne route, mais une esthétique individuelle, une autodidaxie. l'expression enfin du vrai sentiment religieux d'harmonisation.
Les dogmes font trembler le fidèle ; ils ne l'améliorent pas ; ils ne l'harmonisent pas. J'ai, dans ma vie si complexe, fréquenté des milliers de gens ; je n'ai pas constaté que les croyants fussent plus honnêtes, plus fraternels, plus humains que les incroyants.
Les chrétiens estiment que le Sermon sur la Montagne (qui est cependant l'enseignement essentiel de Jésus), est pour les saints. Mais ne devons-nous pas, tous, nous efforcer de devenir des saints, j'entends par là des hommes parfaits? Alors on a remplacé, pour eux, le Sermon par les dogmes et les commandements de Dieu par les commandements de l'Église. Car les commandements de Dieu, expression de la Loi naturelle, sont très difficiles à observer ; leur mise en pratique est une entreprise herculéenne ; c'est le travail du démiurge, de l'homme qui a résolu de tirer de sa masse le dieu, d'accentuer chaque jour ses contours divins.
L'éthique de Krishnamurti aussi est une esthétique ; c'est cette éthique que Han Ryner appelle justement depuis longtemps « un individualisme de la volonté d'harmonie » ; c'est l'éthique du Sermon sur la Montagne, du plus élevé des commandements :
Adolescent, déjà son but est trouvé, c'est la perfection humaine totale : pensées parfaites, désirs parfaits, corps parfait. Grâce à cette recherche constante et passionnée de l'harmonie dans ses comportements, ses écrits, ses paroles, grâce à cette éthique, à cette autodidaxie absolue, il est arrivé à cette science de la vie qui fait l'homme harmonieux, libre, heureux ; il est devenu ce que passionnément il voulait être, un être harmonieux, une harmonie.
D'ailleurs tout son enseignement n'est que l'enseignement de l'Harmonie.
Or l'Harmonie n'est que le nom esthétique du Bonheur. Son enseignement n'est donc que l'enseignement du Bonheur. Et le Royaume du Bonheur dont il parlait au début de son évangélisation, et dans lequel il nous pressait d'entrer, c'est le Royaume spirituel où ne peuvent vivre que des êtres harmonieux. C'est la « république des fins, la Cité divine » que Louis Prat a entrevue, et dont il parle en ces termes :
Pour hâter l'édification et la vie de cette cité, Krishnamurti nous rappelle cette vérité qui devrait être, pour nous, une lapalissade, tant elle est évidente, que « le problème social est un problème individuel ».
C'est pourquoi, s'ils étaient parmi nous, les grands sages du passé approuveraient sa parole. Le « Vis harmonieusement » de Zenon et le « Réalise ton harmonie » d'Epictète n'expriment-ils pas les mêmes vérités éternelles?... Et c'est bien ce qu'on reproche à son enseignement!
Certes! il a déclaré, lui-même :
Cette remarque de haute sagesse a-t-elle été comprise? Je ne le pense pas. On nous avait, depuis tant d'années, préparés à attendre de lui quelque chose de nouveau et surtout une métaphysique, un système théologique et quelques rites impressionnants. Or il ne nous apporte rien de tout cela. Mais ce qu'il nous propose n'est-il pas infiniment plus précieux?
Voilà en vérité la grande révélation, le grand enseignement de l'Instructeur du Monde.
Il ne réclame aucune adhésion de foi à quelque vérité dogmatique que ce soit. « Une croyance, déclare-t-il, est une question purement individuelle. »
Déjà Louis Prat avait écrit :
Écoutez-le parler. Jamais vous ne l'entendrez étayer ses déclarations de textes pris aux livres des philosophes. Il ne décore pas sa pensée de la pensée des autres, comme je le fais par exemple ici, mais pour des fins évidentes... Sa pensée est nue et pure comme celle de Jésus et celle du Bouddha, qui ne puisaient leur inspiration qu'en eux-mêmes.
Son dessein n'est pas de nous éblouir, de nous « épater » avec ses connaissances livresques. Posséder la culture, ce n'est pas en faire étalage. Le témoignage le plus sûr de la culture d'un homme, c'est son humanité harmonieuse.
Quelqu'un parmi nous, aurait-il la naïveté de croire que Jésus manquait de ce que nous appelons la culture? qu'il ignorait les connaissances générales de l'humanité à son époque, et qu'il n'était pas familiarisé par exemple avec les grandes œuvres du VIe siècle pré-chrétien et particulièrement avec le pythagorisme, parce qu'il n'y fit jamais allusion?... Comme Krishnamurti, qui n'ignore rien de ce qu'un homme cultivé doit connaître à notre époque, il ne puisait son inspiration qu'en lui-même.Si, ainsi que nous l'avons observé, le sentiment religieux est indépendant de la religion, considérée comme système de rites et de dogmes, nous ne pouvons pas dire que l'enseignement de Krishnamurti, qui nie l'efficacité spirituelle des religions, est un enseignement irréligieux. Mais il n'est pas davantage un nouveau « mouvement » religieux.
C'est pourquoi il ne prêche pas une doctrine nouvelle, mais sachant que nous sommes, comme lui, des dieux [33] ; il cherche à éveiller en nous le désir de libérer cette vie divine qui est notre vie. C'est pourquoi, dès ses premières instructions, je l'ai appelé l'Eveilleur.
Son enseignement n'est donc pas un système religieux, mais un « individualisme religieux ». C'est la religion naturelle, universelle, la religion de notre principe et de notre fin, la Religion de la Vie.
Une autre question se pose. Précisément parce qu'il est indépendant de tout système de rites et de dogmes, l'enseignement de Krishnamurti n'est-il pas en contradiction avec les enseignements de ceux qu'on appelle (à tort d'ailleurs) les grands fondateurs de religion, et, par exemple, puisque nous sommes en Occident, de Jésus?
La lecture des Écritures sacrées est une chose passionnante. Si vous prenez l'Évangile selon Saint-Jean vous pourrez lire ceci, aux versets 21, 23 et 24 du chapitre IV :
Au chapitre XVII, après la Cène, Jésus parle ainsi à son Père céleste :
Connaître, n'est-ce pas l'inverse de croire? La connaissance d'une chose n'implique-t-elle pas d'abord l'étude de cette chose? (Et l'Église interdit le libre examen!) Mais je dis plus, connaître, c'est en réalité se connaître, car rien n'existe pour l'individu, que le subjectif.
Ce qu'on appelle l'évolution n'est pas un progrès vers quelque chose d'extérieur à nous-mêmes ; ce n'est que le dépouillement progressif des voiles qui dissimulent l'être à ses propres yeux, la destruction progressive des barrières qui le limitent et l'isolent, la préparation, par le développement du moi, de la mort du moi dont l'heure est exactement celle de la libération.
Si donc la vie éternelle consiste à connaître Dieu, elle consiste, par là même, à nous connaître éternellement, soit à nous épanouir à l'infini. Car, d'après Krishnamurti, même après la libération, la Connaissance pleinière de la Vérité – sa possession totale – ne cesse pas d'être un dynamisme. Si donc il n'y a plus alors évolution (c'est-à-dire plus d'acquisitions de qualités, de connaissances...) si, puisqu'il n'y a plus de « Je », il n'y a plus d'opposés et par conséquent plus d'ombre en opposition à de la lumière, plus d'erreurs en opposition à des vérités, mais uniquement la Lumière et la Vérité infinies et éternelles, la connaissance de soi ou de Dieu, qui est atteinte, ne change pas, n'augmente pas puisqu'elle est infinie, mais elle se renouvelle éternellement. Et c'est pourquoi il a déclaré : « J'ai chaque jour une vision différente de ma Vérité ».
Jésus n'a-t-il pas maudit les théologiens de la religion établie, les docteurs de la Loi qu'il accuse d'avoir ravi aux hommes la clef de la connaissance? [35]. Cette clef, c'est la liberté de la pensée. L'imposition d'un dogme, c'est le rapt de cette liberté!
Saint-Paul n'a-t-il pas écrit, que nous sommes :
Et ceci :
Dans l'Épître aux Galates, que les judéo-chrétiens voulaient obliger à se faire circoncire, il a nettement proclamé non seulement l'impuissance spirituelle des religions organisées, mais aussi que ceux qui se placeraient désormais sous leur joug, montreraient, par là même, qu'ils méconnaissent totalement l'enseignement du Christ et qu'ils ne sont pas animés par la vie de l'Esprit :
Krishnamurti déclare :
A ces mots, on se voile la face ; on l'appelle « le destructeur »!
Eh bien Saint-Paul a écrit :
Or, nous le savons, la voix de Dieu (de Dieu qui est esprit et dont nous sommes le vrai temple) ce n'est pas une voix qui part de Jérusalem, de Bénarès, de Rome ou de la Mecque, mais c'est la voix qui part des abîmes de l'être, la voix de l'Intuition, d'Eros, de l'Intelligence-Amour, la voix du Dieu qui est en nous.
Il n'y a donc aucune différence entre les enseignements de Jésus, de Saint-Paul et de Krishnamurti. Ni les uns ni les autres ne sont venus fonder une religion, mais libérer des religions. Voilà la vérité. Et quand on lit les Évangiles, on comprend pourquoi pendant si longtemps, la lecture en fut interdite aux fidèles par un synode et trois conciles, dont un (celui de Béziers) ordonna même de les brûler.
D'ailleurs le Bouddha lui-même n'a point parlé autrement.
Comme l'écrit Guyau, tous ceux qu'on appelle des fondateurs de religion, ont été « des ennemis plus ou moins avoués de l'autorité religieuse, ennemis de toute affirmation qui serait celle d'un corps sacré, non d'un individu ». C'est tout à fait exact ; et il est impossible de soutenir raisonnablement que le Bouddha, le Christ, Saint-Paul, ennemis déclarés de toute autorité religieuse et de tout rite, aient voulu fonder une religion!
Certes! les religions organisées ne peuvent être balayées de la Terre par le souffle de Krishnamurti. Et d'abord une révolution de cette nature et de cette envergure irait à l'encontre même de son enseignement, car elle ne pourrait être que l'œuvre violente d'une autorité qui contraindrait les croyants à ne plus croire. Et Krishnamurti entend que l'individu soit laissé libre de croire ou de ne pas croire.
Mais dans la mesure où leurs membres se transformeront et s'épureront eux-mêmes à l'aide du libre examen retrouvé, les religions se transformeront et s'épureront inévitablement jusqu'à leur dissolution intégrale qui libérera définitivement le sentiment religieux d'harmonisation.Des amis (des chrétiens et des bouddhistes) étudiant ce problème avec moi, me disaient : « Mais puisqu'il faut, pour que l'humanité soit libérée, que les religions s'épurent elles-mêmes de leurs dogmes et de leurs rites jusqu'à cette dissolution intégrale, pourquoi Krishnamurti n'approuve-t-il pas ceux qui ont déjà commencé ce travail? pourquoi rejette-t-il, au même titre que les autres religions, l'Église Catholique Libérale, par exemple, qui est un christianisme débarrassé de toute espèce de dogmes?
Mais le Christ a-t-il jamais approuvé semblable tactique spirituelle? (Et d'abord en spiritualité il n'y a pas de tactique.) A-t-il jamais engagé ceux qui l'écoutaient, à rester ou à entrer dans le judaïsme, afin de le transformer progressivement? Il suffit de lire les Actes et l'Épître aux Galates pour voir quelle perversion du christianisme était déjà le judéo-christianisme qui prétendait incorporer à la loi judaïque, la loi nouvelle qui était, elle, une loi de liberté, la loi de l'homme affranchi de toute loi, hormis la loi intérieure qui est la vie de l'esprit.
Le Christ a conseillé aux hommes de ne pas se réunir dans les temples pour prier, VOILA LA VERITE.
Ainsi qu'il vient d'être dit, le Bouddha n'a pas parlé autrement. Ceux qui ont lu les Écritures bouddhiques, ne l'ignorent pas. Et Krishnamurti de même, car, expression humaine de la Vérité, tout grand Instructeur vient uniquement éveiller et éclairer l'homme et non par conséquent le leurrer par le réconfort de quelque nouveau rite et de quelque aveugle foi. Une religion est un voile qui cache à l'homme la Vérité. Le grand Instructeur suggère à l'homme d'écarter le voile, afin de voir la Vérité.
Mais, ainsi que l'a démontré l'expérience du R. P. Sanson à Notre Dame de Paris, en 1927, les religions portent déjà en elles-mêmes, cette puissance de libération. Guyau que j'aime toujours à citer lorsque je parle de ces choses, a encore écrit ces justes paroles :
II a ajouté :
Il nous faut donc raisonnablement en venir à l'individualisme religieux de Krishnamurti qui est « LA VIE HARMONIEUSE DANS LE PRESENT ». Ainsi nous acquerrons cette science éternelle qu'il possède, science du divin ou de la Vie, qui fait l'homme libre et lui ouvre les portes du Royaume du Bonheur.
Pratiquer cet individualisme religieux, c'est être ce que Louis Prat appelle « un prêtre de la religion de l'harmonie ».
Soyons, tous, ce savant et ce prêtre, un savant et un prêtre de cette Religion de l'harmonie, et, pour cela, soyons tous définitivement, superbement nous-mêmes.
L'heure est impressionnante, car l'Humanité est en péril, et elle a besoin, pour être sauvée, de l'héroïsme de certains. C'est l'époque où vont se compter les Forts. Les Forts sont ceux qui ne s'appuient, pour continuer leur route, que sur LA REGLE, et non sur les règles! que sur la LOI, et non sur les lois! Le faible seul est soumis aux lois. Le Fort rejette toutes les béquilles et s'élance, joyeux, dans le stade. C'est l'athlète complet, harmonieux, divin. L'amour de la Vérité l'a marqué d'une éternelle jeunesse. Tous les obstacles, il les franchit. Toutes les illusions de l'erreur, il les déjoue. Son sourire ambitieux s'accroche aux sommets qui cernent sa piste. Jusqu'au delà du jour et à la dernière heure de la nuit, il combattra avec la même maîtrise et la même joie. Et lorsqu'enfin viendra le Grand Jour qu'il espère, victorieux et couronné de lumière, il gravira l'Everest solaire des dieux....
Or tout homme porte en soi ce héros, ce dieu. Et c'est à lui que s'adresse l'appel que l'Instructeur ne cesse pas de lancer à travers le monde :- ↑ Conf. faite à Strasbourg, Paris, Rouen, Bruxelles,etc.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », oct.-nov. 1928.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », mai 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », octobre 1929.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », avril 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », décembre 1928.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », janvier 1929.
- ↑ L'Instructeur du Monde, Krishnamurti, par Ludowic Réhault, vol. de 380 p. actuellement en souscription, expose tout cet enseignement.
- ↑ « La Religion de l'Harmonie », Les Presses Universitaires de France, édit.
- ↑ Voir « La Somme théologique de St-Thomas ». Chapitres : De la Virginité de Marie ; Du Mariage de la Mère de Dieu ; De la Naissance du Christ.
- ↑ Discours à Los Angeles du 15 avril 1928.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », octobre 1929.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », février 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile ». octobre 1929.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », mars 1929.
- ↑ « La Vie Libérée. », par Krishnamurti, Edit. Adyar.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », octobre 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile »....
- ↑ « Le Royaume du Bonheur », par Krishnamurti, Edit. Adyar.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », octobre 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile »....
- ↑ « Bulletin Int de l'Étoile », octobre 1928.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », octobre 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », octobre 1930.
- ↑ « La Vie Libérée », par Krishnamurti, Edit. Adyar.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », mai 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile », mars 1930.
- ↑ « Bulletin Int. de l'Étoile »
- ↑ « La Religion de l'Harmonie ». par Louis Prat.
- ↑ Voir « La Religion de l'Harmonie ». par Louis Prat.
- ↑ L'action pure ou parfaite, c'est-à-dire libre, sans mobile, est l'action naturelle de la vie ; tandis que l'action imparfaite, motivée, l'action de l'homme ordinaire, n'est qu'une réaction de l'Ego.
- ↑ « La Religion de l'Harmonie », par Louis Prat.
- ↑ Jésus leur répondit : « N'est-il pas écrit dans votre loi : j'ai dit que vous êtes des dieux ». Ev. St-Jean, chap. X, vers. 34.
- ↑ Les Samaritains rendaient le culte sur une montagne, et les Juifs dans le Temple de Jérusalem.
- ↑ « Malheur à vous, docteurs de la loi qui vous êtes saisis de la clef de la connaissance et qui n'y étant point entrés vous-mêmes, l'avez encore fermée à ceux qui voulaient y entrer » (St-Luc, chap. XI, vers. 52).
- ↑ Première Épître aux Corinthiens, ch. III, vers. 16.
- ↑ Deuxième Epitre aux Corinthiens, ch. III, vers. 3.
- ↑ Première Épître aux Corinthiens, ch. III, vers. 15, 16 et 17.
- ↑ C'est-à-dire d'une nouvelle religion.
- ↑ Épître aux Philippiens.
- ↑ St-Mathieu, chap. VI, vers. 6.
- ↑ « La Religion de l'Harmonie ».