Krishnamurti/Sur Krishnamurti/La vie intérieure de KRISHNAMURTI/La vie intérieure de KRISHNAMURTI - Partie I : La source
I
La philosophie pérenne
Quand J. Krishnamurti vint pour la première fois dans la vallée d'Ojai, en Californie, au cours de l'été 1922, il avait vingt-sept ans. Peu de temps après, il fit de mystérieuses expériences de nature psychologique, psychique et spirituelle, accompagnées de troubles et de symptômes physiques. Ces événements furent assimilés par certains à des transformations relevant du « yoga supérieur ». À l'époque, Krishnamurti qualifiait ce qu'il vivait de « processus », terme qu'adoptèrent ensuite tous ceux qui mentionnèrent oralement ou par écrit ces expériences, alors que Krishnamurti leur appliquait parfois la terminologie du yoga.
Dans son étude sur Krishnamurti, Pupul Jayakar décrivit ces événements comme suit:
Dans les commentaires de Pupul Jayakar, plusieurs points mériteraient d'être examinés avec soin. Pour comprendre ses remarques, il importe cependant d'explorer les circonstances et le contexte dans lesquels se déroulèrent les expériences de Krishnamurti, ce qui nous oriente vers un corpus d'enseignements qu'on désigne généralement sous le nom de philosophie éternelle, pérenne. L'examen de ces enseignements et de leurs antécédents historiques nous aidera à situer correctement la vie et les expériences de Krishnamurti. Les instructeurs de K Si les remarques de Pupul Jayakar s'appliquent à tous les yogis, elles donnent cependant l'impression que K avait un guru, qui était en charge de toutes les opérations relatives au processus. Lorsque le processus se déroulait, K ou les autres témoins ne mentionnaient cependant pas un guru mais plusieurs instructeurs. K et alia qualifiaient de « Maîtres » ces instructeurs – parmi lesquels figuraient Gautama, le Bouddha et le Seigneur (ou Bouddha) Maitreya. Ils disaient que ces instructeurs étaient les mêmes que ceux qui avaient inspiré la fondation de la Société Théosophique, organisation mondiale fondée par Madame H.P. Blavatsky et le Colonel Henry S. Olcott en 1875, et se consacrant à la fraternité universelle et à l'étude comparée des religions, des philosophies et des sciences. Beaucoup considèrent que la Théosophie fut le tremplin de ce qui devait devenir le mouvement du New Age, ainsi que de nombreux autres développements culturels du vingtième siècle. J'appelle ce grand phénomène « l'éternel renouveau », pour des raisons qui seront expliquées ultérieurement. Certains disciples de K ont prétendu que ces instructeurs relevaient de visions, voire d'hallucinations. Dans divers ouvrages traitant de Krishnamurti, les explications concernant ses maîtres sont malheureusement déconcertantes, le contredisant en tous points. Par exemple, dans Krishnamurti: The Man, The Mystery, and The Message, Stuart Holroyd semble être certain que K se soit trompé dans la perception qu'il avait de ces instructeurs. À propos des affirmations plus explicites de K, Holroyd déclare:
Pour sa part, Pupul Jayakar qualifie les rapports de Krishnamurti avec ces instructeurs de « visions », sans justifier son assertion :2
K n'ayant lui-même jamais qualifié ses rencontres de « visions » et ayant consacré sa vie à essayer de ne pas se tromper, des opinions contradictoires sur ce point devraient, semble-t-il, s'appuyer sur des bases plus solides que des affirmations sans preuves. Je suggère une meilleure méthode, que j'ai l'intention d'appliquer, et qui consiste à examiner les documents indiquant la manière dont K considérait personnellement ces expériences et dont les témoins décrivirent les événements en question. Au cours des manifestations ultérieures du processus, à la fin des années 40, en présence de Pupul Jayakar et de sa sœur, Nandini Mehta, K employait toujours le pluriel en faisant allusion à ceux qui dirigeaient les procédures psychiques. Force nous est de nous demander qui étaient ces « instructeurs » et quel fut leur rôle, dans sa vie en particulier, et d'une manière générale, dans les débuts de l'éternel renouveau. Il est évident que K a lui-même déclaré à plusieurs reprises que ses maîtres étaient ceux que Madame Blavatsky, entre autres, avait décrits comme se consacrant à la dissémination de la philosophie éternelle et à la fondation du mouvement théosophique. Le fait d'admettre que K disait vrai en ce qui concerne l'identité de ses instructeurs expliquerait la plupart de ses expériences, qui restent sinon mystérieuses. Qui plus est, des éléments-clefs de l'enseignement de K ne peuvent être élucidés qu'en admettant qu'ils sont en rapport avec le point de vue de la philosophie éternelle. Tous ces éléments font que pour toute personne désireuse de comprendre la vie et l'œuvre de K, il est essentiel de comprendre, autant que faire se peut, qui étaient ces instructeurs selon K, d'une part, et d'autre part, selon ceux qui furent les premiers à attirer l'attention du public sur leurs enseignements. La réalité physique des Maîtres Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891 ; dénommée H. P. B.) déclara dans de nombreux ouvrages qu'elle avait lancé le mouvement théosophique sur ordre de ses instructeurs, qu'elle présentait comme les propagateurs et les gardiens de la très ancienne philosophie éternelle. Après Blavatsky, de nombreux auteurs ésotériques ont attribué des enseignements spirituels à ces mêmes instructeurs. Certains les qualifièrent notamment de « Grands Maîtres », de « Grande Fraternité Blanche », entre autres appellations. Bien que leurs œuvres ne s'apparentent ni à la Société Théosophique, ni à ses fondateurs, Elizabeth Clare Prophet et Alice Bailey ont notamment affirmé que ces mêmes instructeurs les avaient inspirées. Plus récemment, une nouvelle génération d'écrivains, ayant pour la plupart étudié l'histoire de la théosophie originelle, voulurent vérifier la réalité des Maîtres. Beaucoup commencèrent par supposer que ces instructeurs étaient le fruit de l'imagination de Madame Blavatsky. Par ailleurs, ils prétendirent que si les Maîtres avaient existé, il ne s'agissait en fait que de personnes rencontrées par Blavatsky au quotidien, et dont elle avait exagéré l'importance. Parmi ces études récentes, la principale est sans doute The Masters Revealed, de K. Paul Johnson.4 Johnson, à l'instar des auteurs prétendant que les Maîtres sont une fiction, est libre de ses opinions. Toutefois, dans le cas des instructeurs de Blavatsky, quantités de preuves et un nombre respectable de témoins sont en mesure d'étayer l'hypothèse de leur réalité. Par exemple, le Colonel Henry Steel Olcott (1832-1907; premier président de la Société Théosophique) écrivit une histoire en six volumes des premières années du mouvement, dans laquelle il donne de nombreux exemples de la réalité physique des Maitres.5 Les preuves d'Olcott présentent un intérêt particulier pour nombre de raisons. Pour commencer, il fut lui-même un témoin oculaire. Il dit avoir rencontré les Maîtres à plusieurs reprises, seul ou en présence d'autre personnes, et notamment plusieurs fois en compagnie de H.P.B. Également importants, ses antécédents de juriste et d'homme de loi, qui viennent renforcer ses facultés innées de chercheur et d'observateur impartial. En outre, avant de s'associer avec H.P.B., il avait été l'un des investigateurs du domaine psychique les plus respectés dans le monde, et avait démasqué de nombreuses fraudes. En fait c'était à ce titre, et en tant que journaliste pour le Sun de New York, qu'il rencontra H.P.B. pour la première fois.6 Olcott avait obtenu son grade durant la Guerre de Sécession en enquêtant sur la corruption et les fraudes dans l'armée, et il était tellement respecté qu'il fut chargé de l'enquête sur l'assassinat du Président Lincoln. Étant donné les antécédents, la réputation et les méthodes d'investigation scrupuleuses d'0lcott, les preuves qu'il avance méritent une attention toute particulière et doivent être prises au sérieux. Il prenait des notes après chaque rencontre physique avec les Maîtres. Si d'autres personnes étaient présentes, Olcott leur soutirait des déclarations, écrites sous serment, et attestant qu'elles avaient bien participé à une expérience dans laquelle un Maître était physiquement présent. Et il s'arrangeait toujours pour avoir des témoins lors de ces déclarations écrites. De plus, les preuves d'Olcott ne se limitent pas à une ou deux rencontres; il relate des rencontres en présence de témoins, déclarations écrites à l'appui, pour la période 1874-1907. À l'issue de ces rencontres, les Maîtres laissèrent parfois derrière eux des éléments matériels – des lettres et un turban porté par l'un d'Eux, notamment – dont certains sont encore visibles aujourd'hui. Par la suite, d'autres chercheurs, parmi lesquels Geoffrey Barboka, ont effectué des recherches et apporté les preuves de la présence physique des Maîtres au cours des premières années du mouvement. Barboka fournit le témoignage de nombreux témoins oculaires attestant la réalité physique des Maîtres.7 Selon des rapports étayés de pièces justificatives, les Maîtres étaient non seulement en contact avec H.P.B. et Olcott, mais également avec deux douzaines d'autres personnes au moins, qui étaient pour la plupart leurs disciples. Les principales d'entre elles, d'après les enquêtes effectuées jusqu'à présent furent Annie Besant; elle devint la seconde présidente de la Société Théosophique en 1907) et Charles Webster Leadbeater (1847-1934)· Leurs premières rencontres avec les Maîtres eurent lieu du vivant de H.P.B. et d'Olcott, et leurs relations avec Eux se poursuivirent jusqu'à leur mort (respectivement 1934 et 1933, pour Leadbeater [CWL] et Besant [AB]). Les débuts de la Société Théosophique – sa période la plus influente, alors que CWL et AB y étaient encore en position de force – prirent fin dans la seconde moitié des années vingt. Ce fut précisément à cette époque que ces mêmes instructeurs commencèrent à représenter une présence effective pour K, durant la période de sa vie qui fut consacrée à l'enseignement. Personne n'a apporté la preuve qu'ils communiquèrent avec d'autres personnes après que K eut commencé à enseigner. Ainsi Krishnamurti fut lui-même l'un des nombreux témoins qui attestèrent l'existence de ces instructeurs. En fait, il pourrait bien en avoir été le principal témoin. Selon Blavatsky, les Maîtres n'étaient ni des « esprits de lumière », ni des « sirènes mâles », pour citer La Clef de la Théosophies.8 Elle déclara au contraire – à l'instar de ses collègues et d'autres témoins – que ses instructeurs étaient des hommes qui avaient atteint un niveau de sagesse, de discernement et de compassion supérieur à celui du commun des mortels. (Certains de ces instructeurs sont présumés être des femmes, bien qu'on n'ait connaissance d'aucun maître féminin ayant inspiré l'œuvre de Blavatsky). Nombre d'entre eux – pas tous – avaient probablement acquis des pouvoirs yogiques. Ces aptitudes leur permettaient d'entrer en communication avec des personnes par des méthodes que l'on peut qualifier de « magiques » ou de « surnaturelles » quand on n'est pas au fait des aspects plus profonds du yoga et des écoles ésotériques similaires. Quiconque désire parler de ces Maîtres – que ce soit dans le contexte d'écrits ou d'affirmations concernant K ou dans tout autre domaine – devrait s'enquérir de ce que Blavatsky en dit:
Un disciple éminent de Blavatsky, Gottfried de Purucker, attesta la présence physique de ces maîtres:
Nietzsche
L'une des meilleures contributions à la compréhension de la nature des Maîtres ne nous vient pas des cercles du New Age, mais de Friedrich Nietzsche (1844-1900). Expliquer le courant de pensée de Nietzsche mettra également en lumière une dimension importante de cette étude – et plus précisément la nécessité d'une transformation, qui est le point essentiel, à la fois de l'œuvre de H.P.B. et de celle de K. Nietzsche était très concerné par le fait que l'humanité eût atteint un stade où les vieux dogmes des religions conventionnelles ne pouvaient plus suffire à endiguer le côté sombre de la psyché humaine. Traitant en premier lieu du christianisme et du judaïsme, mais insistant sur le fait qu'il s'agissait d'un phénomène universel, il prédit que les morales et les religions connues dans le monde au dix-neuvième siècle conduiraient au nihilisme – à la perte de tout sens moral digne de ce nom, à la perte du sens de la communion avec quelque chose de bon, de vrai et de beau. Les vieilles10 méthodes avaient eu leur temps. Une nouvelle moralité, une nouvelle manière d'être était requise si l'on voulait éviter les plus sombres dangers du nihilisme. Sur quoi pouvait-on toutefois fonder une nouvelle morale? Elle ne pouvait s'appuyer sur la métaphysique. Emmanuel Kant (1724-1804) et Ludwig Feuerbach (1804-1872) avaient montré le chemin, en démontrant pourquoi les prétentions de la métaphysique et de la religion conventionnelles sont dénuées de fondement. Ce sont les hommes qui créent ce qu'ils prennent pour la réalité, d'après Kant; ce sont eux qui créent ce qu'ils prennent pour la religion, selon Feuerbach. Nietzsche prédisait que plus les gens seraient éduqués, et plus leur déception vis-à-vis des vieux systèmes les conduirait au cynisme, dans un premier temps, puis à une forme quelconque de chaos psychologique et social. Psychologiquement, ils seraient plus déprimés et plus dépendants de certains narcotiques – la religion, ce grand narcotique d'autrefois, ayant échoué, l'usage des narcotiques chimiques se répandrait. Sur le plan social, on constaterait une augmentation de l'inimitié et de l'égocentrisme, fondés sur le ressentiment et la mesquinerie. Pour nous rendre compte du niveau de lucidité du visionnaire Nietzsche, il nous suffit d'observer ce qui se passe actuellement autour de nous dans le monde. D'après Nietzsche, l'humanité se retrouverait à un carrefour majeur à la fin du dix-neuvième siècle. De deux choses l'une, ou l'humanité découvrirait une nouvelle manière de vivre, ou elle sombrerait dans le marasme. Selon lui, c'était la seule alternative. Quel que soit notre choix, il concerne l'humanité toute entière. Nous sommes seuls responsables de ce qui se passe, qu'il s'agisse de notre vie quotidienne ou du monde en général. Nous ne pouvons plus recourir aux écritures ni aux autorités comme autrefois. Si la métaphysique, les religions conventionnelles et la moralité sont abandonnées, quels pourraient être les fondements de la nouvelle humanité, de l'ère nouvelle? Déjà du temps de Nietzsche, on avait reconnu l'incapacité de l'esprit analytique à résoudre efficacement des problèmes éthiques, esthétiques et religieux. Ce qui saute aux yeux de prime abord, c'est que le vingtième siècle a concrétisé ces intuitions du dix-neuvième siècle, d'allure bénigne, en une totale débâcle. Ce qu'il faudrait, en fait, ce n'est pas un quelconque nouveau système, mais une transformation. Les hommes devraient laisser derrière eux tout ressentiment, toute peur, tout espoir et toute mesquinerie, lesquels sont toujours présents quand on s'en remet à l'esprit analytique – c'est-à-dire aux concepts – pour résoudre les problèmes plus profonds. Un nouvel être humain doit voir le jour, qui ne soit ni un disciple, ni un croyant, mais, selon la terminologie nietzschéenne, un Übermensch, littéralement, un surhomme. La définition nietzschéenne de ce surhomme se rapproche étonnamment de ce que HPB disait des Maîtres. Le surhomme est « au-delà du bien et du mal », savoir, il ne vit pas selon les systèmes de la morale conventionnelle, ni leurs conceptions très réductionnistes du « bien » et du « mal ». Le Christ et le Bouddha en seraient des exemples: ils ne respectèrent pas les conventions de leurs milieux respectifs, mais imposèrent eux-mêmes, par leur propre bonté, des règles de morales. Le surhomme n'a ni espoirs, ni craintes, ces dernières se fondant sur la supposition que nous sommes des entités limitées dans le temps, alors que le surhomme se situe au-delà du temps. Comme le dit Philip Novak :
Les notions de surhomme et de Maître accusent des différences notoires. Tout ce que Nietzsche déclare à propos du surhomme correspond cependant en tous points à ce que HPB dit des Maîtres. Les nombreuses remarques de K relatives à une transformation vont dans le même sens. En fait, HPB, Nietzsche et K ne faisaient qu'aborder un même sujet, à partir de points de vue différents. Le fait de les considérer tous les trois ensemble nous aide à la fois à comprendre ce que sont les Maîtres et en quoi consiste cette transformation. À ce propos, ceci explique la grande considération dont jouissait Nietzsche dans les cercles théosophiques et apparentés, même de son vivant. Rudolf Steiner, qui était alors théosophe, rencontra Nietzsche et écrivit une série d'articles et un livre sur lui.12 Étant donnée la nature révolutionnaire de l'œuvre de Nietzsche et considérant que le reste du monde l'ignora d'une manière générale pendant près d'un siècle, un tel intérêt de la part des théosophes ne relève certainement pas d'une curiosité passagère. Krishnaji lut en 1920 Ainsi parlait Zarathustra, livre de Nietzsche qui représente une source importante d'informations sur la notion de surhomme, et qui, aux dires de Mary Lutyens, « l'impressionna ».13 L'éternel renouveau Sur les points essentiels, les déclarations de Nietzsche ressemblaient tellement aux enseignements théosophiques, et à l'instar de celles de HPB, étaient tellement en avance sur leur temps qu'il est difficile de ne pas considérer que son œuvre s'intègre dans le grand effort universel qui caractérise notre époque. Du temps de Nietzsche, d'autres penseurs révolutionnaires, semblaient être, dans des domaines divers, sous le coup d'une inspiration analogue, et comme Nietzsche, furent sans doute en relation, directe ou indirecte, avec l'œuvre théosophique. C'est pourquoi il nous semble pertinent de qualifier ce grand phénomène moderne d'éternel renouveau, et non de mouvement théosophique. Le mouvement théosophique est indéniablement le pivot autour duquel une grande partie de l'œuvre éternelle s'est organisée, mais le terme d'éternel renouveau est de toute évidence plus large et plus profond. Comme le disait l'un des instructeurs éternels de HPB dans une lettre à un théosophe anglais:
La présence de nombreux cercles théosophiques influents dans le monde entier est amplement démontrée, notamment par James Webb dans son ouvrage intitulé The Occult Establishment. C'est d'autant plus intéressant que le manque de sympathie de Webb pour la Théosophie est notoire.15 Le renouveau asiatique L'œuvre des instructeurs de Blavatsky contribua à provoquer un tournant décisif dans plusieurs cultures asiatiques, lesquelles subirent par conséquent d'importantes transformations et eurent un grand impact sur les développements ultérieurs de la religion, de la philosophie et de la vie sociale dans le monde entier.16 Les événements qui se produisirent au vingtième siècle dans le cadre de la renaissance hindoue sont un exemple de cette influence. Le Mahatma Gandhi est unanimement reconnu comme un personnage crucial de ce mouvement, mais ce qu'on sait rarement, c'est que ce fut son contact avec HPB et avec ses disciples qui inspira son action réformatrice et révolutionnaire. Dans Expériences de Vérité ou Autobiographie, il explique qu'il quitta l'Inde pour aller en Angleterre, désireux de devenir aussi britannique que possible et de laisser derrière lui ce qu'il prenait alors pour des superstitions de son pays. Mais à Londres, il rencontra Blavatsky et un groupe de théosophes qui lui firent prendre conscience de la valeur inestimable des écritures hindoues – dont il ignorait tout jusque là. Ses mentors principaux furent Bertram et Archibald Keightley, les éditeurs de La Doctrine Secrète, l'œuvre majeure de HPB.17 Bien sûr, une révolution n'est pas le fait d'un seul homme. D'autres personnages majeurs apportèrent aussi leur contribution à la renaissance hindoue du vingtième siècle, notamment Rabindranath Tagore, Sri Bhagavan Das, Jawaharlal Nehru et Sarvepalli Radhakrishnan. Ce que l'on sait moins, c'est que tous étaient membres de la Société Théosophique. En particulier, Bhagavan Das et Radhakrishnan suivaient les traces des instructeurs de HPB dans leur exposition de la culture et de la philosophie hindoue. Une autre étape importante de la renaissance hindoue fut la fondation à Bénarès (Varanasi) du Central Hindu Collège en 1898, le premier établissement d'enseignement en Inde où le plus grand respect des écritures hindoues a été associé aux méthodes rigoureuses de l'éducation européenne. Ce qu'on ignore souvent, c'est qu'Annie Besant (1847-1933) en fut la fondatrice. Elle lui apporta son soutien jusqu'à sa mort en 1933. La philosophie éternelle La philosophie éternelle ou théosophie n'est pas le fait d'une seule culture ou d'une tradition locale. Elle n'est pas spécifiquement asiatique, européenne, africaine ou maya, comme l'ont affirmé certains auteurs. Elle transcende toutes ces traditions particulières. Qui plus est, on est beaucoup plus en mesure d'appréhender largement et correctement la philosophie pérenne lorsqu'on ne suit pas à la lettre les interprétations traditionnelles et régionales qui en ont été faites. Par exemple, l'un des enseignements éternels fondamentaux consiste à affirmer l'existence d'un état d'éveil s'assimilant au discernement et à la compassion. Les chrétiens nomment « Christ » la réalité tout englobante que représente cet état de conscience. Les bouddhistes l'appellent « Avalokiteshvara », les peuples des autres religions et cultures lui donnant encore d'autres noms. D'un point de vue universel, ces appellations, ainsi que les contextes culturels qui les accompagnent, n'ont que peu d'importance; ce qui compte, c'est la communion quotidienne avec ce discernement-compassion. Cependant, nombreux sont les chrétiens qui se laissent piéger par les modèles culturels relatifs au discernement-compassion, et qui mettent l'accent sur le fait qu'on n'y accède qu'au moyen du nom et de la forme du Christ, leur Seigneur et Sauveur. La communion avec le discernement et la compassion universels est ainsi transmutée en acceptation de croyances spécifiques. C'est l'argument qu'avancent certains chrétiens pour justifier qu'ils se désolidarisent de ceux qui, dans le monde, ne partagent pas les croyances assimilées au christianisme. On assimile ainsi les enseignements universels de la sagesse éternelle à quelque chose de spécifique et de limité qui leur est totalement étranger. Il va de soi que cela ne concerne pas uniquement le Christianisme, mais toutes les religions et cultures. C'est Aldous Huxley qui employa pour la première fois, dans les années quarante, le terme de « philosophie pérenne » dans l'acception qu'il devait prendre définitivement ensuite.18 Il s'inspirait toutefois de H.P. Blavatsky, et désignait par cette expression tout un corpus d'anciens enseignements. H.P. Blavatsky les nomma tour à tour « philosophie occulte », « enseignements hermétiques », « gupta vidya », « occultisme », « sagesse antique » et « théosophie », entre autres appellations, par lesquelles elle désignait le corpus d'enseignements qu'Aldous Huxley qualifiait de « philosophie pérenne » (philosophia perennis). Il convient de préciser que le terme occultisme (et connexes), généralement choisi par HPB et par ses premiers disciples, était uniquement employé par elle comme synonyme de « philosophie pérenne ». Dans ses écrits, ces termes ne connotent jamais le mal ou le surnaturel dont ils furent ensuite affublés par d'autres écrivains. Afin d'éviter toute confusion, il conviendra de s'en souvenir à chaque fois qu'il sera fait référence à la vie « occulte » ou « ésotérique » de K. Dans son livre La Clef de la Théosophie, rédigé sous forme de questions et réponses sur divers sujets touchant à la philosophie pérenne, HPB fait le commentaire suivant:
Blavatsky affirme également que la « Religion-Sagesse », ou philosophie pérenne, avait été enseignée pendant des millénaires dans toutes les principales cultures du monde. Quiconque souhaite se familiariser avec ses enseignements et pratiques devrait, selon elle, s'initier à ses « mystères ». Le mot mystère vient du mot grec mysterion signifiant « rite secret » ou « secret divin ». Ce mot s'apparente également à mystes, désignant une « personne initiée aux mystères ». Le processus de Krishnamurti ainsi que les initiations diverses subies auparavant par K, étaient présentés par ses mentors théosophiques et lui-même comme faisant partie de cette tradition ancienne. Nous serions en droit de nous demander pourquoi ces initiations, ainsi que les enseignements qu'elles transmettaient, devaient rester secrets. Le mot occulte, signifiant « caché », qui vient qualifier ces expériences et ces enseignements, se justifie principalement par le fait qu'il était de tradition de les garder secrets. Pour en comprendre la nécessité, mieux vaut citer Blavatsky dans le détail car elle fournit la base de notre discussion sur la philosophie pérenne:
Blavatsky fut la première dans l'histoire à faire connaître l'existence de la philosophie éternelle à un large public et à propager certains de ses principaux enseignements. Selon elle, une ère nouvelle commençait, où ce qui était resté caché jusque là deviendrait accessible à tous. Si l'on admet qu'elle disait vrai, cela expliquerait, entre autres choses, la popularité, par ailleurs surprenante, de voies spirituelles ésotériques telles que le zen et le bouddhisme tibétain. Depuis leur apparition, ces écoles étaient restées hermétiquement closes à toute personne extérieure jusqu'à ce que l'éternel renouveau attire sur elles l'attention générale. La présence et les enseignements de Blavatsky étaient supposés représenter la première salve de cette « nouvelle dispensation » ou « nouvel âge », Par la suite, de nombreux disciples et écrivains (n'accordant pour la plupart aucun crédit à HPB) firent des déclarations qui vinrent confirmer et développer ses dires. Ainsi, Ken Wilber écrivit:
Il est essentiel de garder à l'esprit que les fondements de la vie intérieure de K présentent un caractère universel. Pourtant, aucun des documents biographiques disponibles à ce jour ne fait allusion à ces fondements, laissant le lecteur dans la perplexité quant à la source de l'œuvre de K. Même lorsqu'il s'agit de la Société Théosophique et de ses leaders, ces auteurs prétendent soit qu'aucun instructeur universel n'était impliqué dans la fondation de ce mouvement, contredisant ainsi le témoignage de HPB, soit que ces instructeurs éternels sont une invention des dirigeants de la Société Théosophique. D'une manière tout aussi injustifiée, on a également prétendu que K rendait ces instructeurs universels responsables de son processus à cause d'hallucinations, ou encore parce qu'il se méprenait. Ces interprétations contredisent toutefois ce que K déclara sans cesse pendant près de quatre-vingt ans – de 1909 à 1986 – à propos de ses relations avec les Maîtres. Les instructeurs L'attitude de K vis-à-vis des gurus était radicale et sans équivoque: ses attaques caustiques contre les disciples, de gourous ou d'autres personnes, sont bien connues. Les personnes influencées par ses exposés ont tendance à partager ses vues sur les autorités. Il est par conséquent compréhensible qu'en en entendant parler ou en lisant des textes relatifs aux maîtres de la philosophie éternelle, elles en rejettent aussitôt l'idée même, sans songer à entreprendre d'autres recherches à ce sujet. Il importe toutefois d'établir une distinction entre d'une part, le danger qu'il y a à suivre un gourou servilement et avec crédulité, comme c'est le cas dans de nombreux cercles du New Age et de l'ordre établi, et d'autre part, le fait d'écouter la voix de la sagesse, d'où qu'elle vienne. Cette distinction peut dissiper la confusion qui entoure généralement tout ce qui a trait aux maîtres spirituels. Il conviendrait également de noter que K était certainement lui-même un instructeur, qu'il se reconnaissait comme tel et qu'il évoqua à de nombreuses reprises l'importance des instructeurs. Pour K toutefois, un instructeur dans les domaines intérieurs n'a aucune connaissance à proposer, et il n'est pas en mesure de libérer quiconque; son rôle vital est plutôt d'indiquer la direction à prendre. Ce rôle peut consister principalement à montrer ce qu'il ne faut pas faire, ce qui est erroné... K l'exprime dans ces termes:
Le fait de rejeter toute autorité dans les domaines plus sérieux n'exclut ni l'existence, ni la nécessité des instructeurs. Pythagore, Bouddha, Socrate, Jésus, Nagarjuna et Krishnamurti (1895-1986) – étaient tous des instructeurs dans les domaines intérieurs. Ils transmirent les enseignements universels d'une manière adaptée à leurs environnements respectifs. Il est frappant de voir qu'en lisant les biographies de tel ou tel instructeur historique, on découvre toujours qu'il était aidé par des écoles et des instructeurs occultes. Il faut souvent se référer à des sources originelles pour le découvrir. Krishnamurti ne fait certainement pas exception à cette règle, car il fit allusion à ses propres instructeurs cachés et à leur école, comme nous le verrons par la suite. L'éternel renouveau
Il est inconséquent d'affirmer que les maîtres pérennes n'étaient pas impliqués dans la fondation du mouvement théosophique. La théosophie est en grande partie responsable de la révolution idéologique et culturelle du vingtième siècle. Elle peut être considérée comme la principale force ayant œuvré à l'arrière-plan d'une pléthore de phénomènes culturels, lesquels nous semblent tout naturels aujourd'hui, notamment: la renaissance culturelle en Asie, un regain d'intérêt pour les études cabalistiques, les progrès notoires de la psychologie qu'illustrent, entre autres, les œuvres de Freud et de Jung; les mouvements de réforme sociale et pédagogique tels que le féminisme, le scoutisme et l'agriculture bio-dynamique de Rudolf Steiner; les progrès pédagogiques dont témoignent notamment les écoles Summerhill, Waldorf, Montessori et Krishnamurti. Elle fournit également les bases philosophiques et esthétiques de l'art abstrait du vingtième siècle et des mouvements littéraires, en particulier le renouveau littéraire irlandais et le modernismo des pays d'Amérique Latine. Les pratiques de l'incinération et du végétarisme furent elles aussi introduites et répandues dans les pays non asiatiques par cette renaissance universelle, dont le fer de lance fut le mouvement théosophique. Les instructeurs de la philosophie éternelle sont dépeints comme pratiquant le discernement et la compassion, et désirant passionnément que d'autres transformations viennent enrichir l'expérience humaine. Si ces instructeurs existent, n'auraient-ils pas fait preuve d'une négligence colossale en n'agissant pas dans les coulisses de ce mouvement puissant et décisif? De plus, quiconque prétend qu'aucun maître pérenne n'a sous-tendu le mouvement théosophique est forcément tenu d'attribuer à la seule action de HPB la sidérante révolution que ce mouvement précipita. L'histoire fournit certes des exemples de personnes isolées qui furent à l'origine d'importantes changements, tant sociaux que culturels. On pourrait évoquer l'exemple de Martin Luther. Dans son cas toutefois, une réforme avait été rendue possible par toute une coalition de forces sociales et politiques, dont les plus déterminantes furent la montée du capitalisme, l'émergence de l'humanisme, la découverte des Amériques par les Européens, la corruption du Vatican et le fait: que les monarques germaniques et anglo-saxons étaient sur le point de se désolidariser des abus de la Rome papale. En ce qui concerne Blavatsky, les aides – qu'elles fussent politiques, économiques ou religieuses – susceptibles de favoriser son œuvre n'étaient cependant pas aussi visibles. Elle fut au contraire persécutée par ceux qui jalousaient ou ne comprenaient pas ses objectifs ou la nature de sa tâche. En Inde, le gouvernement britannique la suspectait d'être une espionne russe. Le christianisme officiel finançait des conspirations visant à salir sa réputation et à discréditer la nature non sectaire de la spiritualité qu'elle préconisait. Les savants et les érudits ridiculisaient nombre de ses affirmations, qui contredisaient les croyances solidement établies à l'époque. Ses instructeurs affirmaient par exemple, par le biais de ses écrits, que la terre existait depuis environ 4,3 milliards d'années, alors que la science de l'époque certifiait que son âge ne pouvait excéder 100 millions d'années. Il fallut attendre trois-quarts de siècle pour que la science rattrape sur ce point les enseignements de la sagesse éternelle.23 Comme Marilyn Ferguson l'a démontré dans son livre intitulé The Aquarian Conspiracy, la persécution des idées, pratiques et intuitions rendues publiques pour la première fois par HPB se poursuit encore aujourd'hui, un siècle plus tard, bien que la culture de l'éternel renouveau ait fini par se répandre partout.24 Outre le fait qu'il est improbable que HPB ait pu être l'unique fer de lance de la révolution culturelle du vingtième siècle qu'on lui imputa, HPB répétait sans cesse qu'elle n'était pas seulement inspirée par les instructeurs éternels, par leurs disciples et leurs représentants dans le monde entier, mais qu'ils l'aidaient également d'autres manières. De nombreux documents témoignent en faveur du fait qu'elle reçut ce genre d'appuis.25 De plus, d'après tous ceux qui la connaissaient bien – sa famille, ses amis d'enfance et ses collègues et disciples théosophes – la sagesse répandue par les œuvres de HPB n'était pas la sienne propre. De ce point de vue, HPB et Krishnamurti se ressemblent, car on ne le lui connaissait rien non plus qui ressemblât aux aptitudes dont il faisait preuve en enseignant. Certains préfèrent y voir un mystère, au cœur même de la vie de ces deux instructeurs. Tous deux signifièrent cependant clairement que les enseignements qu'ils dispensaient provenaient d'instructeurs de la philosophie éternelle. Des références au fait que HPB était un « instrument » des Maîtres ont été faites précédemment. Les documents justifiant que K étaient en relation avec les instructeurs pérennes seront présentés dans la seconde partie de cet ouvrage, mais certaines précisions sur ces relations peuvent être avancées dès à présent. Le premier livre que K publia fut Aux pieds du Maître. Ce petit livre inspiré est introduit par cette affirmation de K: « Ces mots ne sont pas les miens; ce sont ceux du Maître qui m'a instruit ».26 Et dix jours avant sa mort, il fit cette déclaration, visiblement destinée à nous éclairer définitivement sur l'origine de sa vie intérieure: « pendant soixante-dix ans, cette super-énergie non – cette immense énergie, cette immense intelligence a utilisé mon corps ».27 A propos des mystères Les auteurs des ouvrages publiés à ce jour sur K ne parviennent pas à comprendre ce que K entendait par processus et l'assimilent à un mystère. Deux auteurs emploient même ce terme de mystère dans le titre de leur livre.28 Evelyne Blau, dans son exquise anthologie intitulée Krishnamurti: 100 Years, déclare:
Si certains aspects de la vie intérieure de K pourraient bien échapper à jamais à une élucidation complète, ainsi que le fait remarquer Blau, il est également possible que les biographes de K soient plus enclins qu'il n'est utile à s'accommoder ici d'un mystère. Il y eut bien un mystère dans la vie de K, qui l'évoqua maintes fois devant des amis au cours des vingt dernières années de sa vie. Dans cette acception, le mot mystère désigne le côté sacré – ce qui échappe au mental conditionné – auquel il faisait souvent allusion dans ses discours et ses écrits. Ce mot prend alors la signification qu'il avait dans les mystères initiatiques de la Grèce antique, où les candidats se trouvaient confrontés à l'aspect: inconnu, sacré de l'existence. Il se rapproche également du mysterium tremendum et fascinans de Rudolf Otto, concept essentiel à la théologie du vingtième siècle.30 Dans cette expression le mot mystère désigne un acte de transformation. L'individu confronté à un niveau de conscience plus profond se sent à court de profondeur, incapable de se fier au bagage humain ordinaire de connaissances, d'expériences et de conditionnement. Dans un tel état, rien de ce qui peut être assimilé au « moi » n'a plus d'importance. Ainsi, la transformation implique une sensation de respect proche de la peur, car elle entraîne la perte du « moi ». Dans la littérature, ceux qui en font l'expérience disent souvent que leurs cheveux se dressent sur la tête. Tel est l'aspect tremendum de cette transformation. L'aspect fascinans vient de l'autre acception du respect – ce dernier consistant alors à voir avec une lucidité et une profondeur encore inégalées, et à se sentir en communion avec tout ce qui est. Telle n'est pourtant pas l'acception du mot mystère choisie par la plupart des biographes de K. Ils entourent le processus de K et la source de son œuvre d'un mystère « ne méritant pas d'être examiné de plus près ». Certains disciples de K ont laissé entendre qu'il y avait quelque chose d'intrinsèquement malsain à vouloir s'enquérir de l'origine de l'œuvre de K, prétextant que ces recherches nuiraient sans doute à la compréhension de ses intuitions et de ses observations. K a cependant affirmé maintes fois que certains aspects de sa vie intérieure sont susceptibles de faire l'objet de telles explorations, et même qu'il est extrêmement indiqué de les entreprendre. Un jour, en 1972, K dit à des membres de la Fondation Krishnamurti d'Ojai que l'origine de son œuvre ne pouvait être comprise par le mental conscient, mais qu'en même temps, il rejetait l'idée qu'il s'agît d'un mystère:
K devait pourtant changer radicalement d'avis quant aux investigations sur sa vie intérieure. Sept ans plus tard et dans un contexte différent, K indiqua que la nature de l'origine de ses intuitions et de ses observations était une chose que l'on pouvait et que l'on devait approfondir. Le passage qui suit est remarquable en ce qu'il y déclare que les autres pouvaient faire des recherches sur sa vie intérieure, alors que lui-même en était incapable. Cela s'explique, en partie du moins, par le secret auquel il s'était astreint par un serment initiatique, ce que démontrera la deuxième partie. En 1979, Mary Lutyens, accompagnée de Mary Zimbalist, examina avec K la question des investigations sur l'origine de sa vie intérieure. (Quand K dit « la tête commence », il fait allusion à une douleur intense ressentie dans la tête à chaque fois que le processus ou l'un de ses aspects marquants s'enclenchait. Lorsqu'il dit que « le petit garçon est vide », il fait allusion au fait que son mental, depuis l'enfance, était exempt de tout contenu égoïque centré sur lui-même. Ces deux points seront traités plus en détail dans les chapitres 2 et 3 ainsi que dans la Deuxième Partie.)
Dans la première citation, K semblait se référer, en des termes intentionnellement non techniques, à quelque chose d'analogue au mysterium tremendum et fascinans de Rudolf Otto. Dans la seconde, K a rendu, par des mots simples une fois de plus, la distinction subtile qu'il y a entre le mystère et le caractère sacré du mysterium tremendum et fascinans. Le mystère au centre de toute expérience religieuse authentique demeure, tandis que l'atmosphère mystérieuse susceptible de l'entourer peut être dissipée. C'est parce que cette dernière peut être éliminée que K pensait qu'il convenait d'enquêter sur l'origine de sa vie intérieure. Le problème de l'origine de la vie intérieure de K est intimement lié à celui de l'existence et de la nature des instructeurs de la sagesse éternelle. Pour des raisons qui seront débattues plus profondément dans le chapitre 3, il semble impossible de rendre compte de la vie intérieure de K sans admettre que ces instructeurs étaient de véritables êtres humains, même si certains d'entre eux étaient dotés d'aptitudes yogiques extrêmement sophistiquées. Si les instructeurs éternels n'étaient pas responsables du processus, alors ce processus reste un mystère – incompréhensible, inconnaissable. D'autre part, si l'on admet que K disait la vérité, dès sa première expérience du processus en 1922 et jusqu'à sa mort en 1986, en prétendant que le processus était dirigé par les instructeurs éternels, alors on peut expliquer les expériences qui en résultèrent, et qui ne relèvent donc plus du mystère. Certains disciples de K considèrent que le processus est un mystère dont on ne devrait pas se mêler. D'autres semblent craindre que le fait de reconnaître à K une vie occulte intense contribuerait à susciter une nouvelle religion autour de K – ce qui ne s'accorderait absolument pas avec les intuitions et les observations de K, et serait donc inopportun. Mais ces opinions ignorent la notion suivante: « La vérité vous affranchira », S'il est vrai que K était consciemment impliqué dans l'œuvre des instructeurs éternels, alors nous devons l'admettre et en tenir compte dans notre interprétation. Les marchands de mystère De toute évidence, il y eut toujours des instructeurs de la philosophie pérenne qui demeurèrent inconnus du public. Qu'ils se tiennent à l'écart du monde ordinaire ne devrait pas nous étonner. Cependant, comme ils sont cachés, ces instructeurs ont fait l'objet d'une mystification qui a encore ajouté à la confusion qui entoure leur identité. Après que HPB eût attiré l'attention générale sur les écoles secrètes de la philosophie pérenne qui se succédèrent au fil des âges, l'excès de zèle se joignit à l'esprit d'entreprise capitaliste, et une industrie immobilière d'écoles ésotériques du New Age vit le jour. Certaines écoles de pensée ayant acquis un pedigree en ce qui concerne l'œuvre de HPB firent preuve d'un esprit de recherche et de sensibilité. La Philosophical Research Society de Manly Palmer Hall, et l'Institute of Noetic Sciences d'Edgar Mitchell en font partie. Mais nombre d'entre elles, tout en répandant la philosophie pérenne sous une forme ou sous une autre, ont également promu leurs propres conceptions quant à l'identité des instructeurs pérennes. Ces conceptions furent les principales causes d'erreurs d'interprétation. Ainsi, il n'est pas surprenant que la plupart des sympathisants de K aient rejeté la notion des instructeurs éternels. G.I. Gurdjieff prétendit également avoir été en contact avec les instructeurs de la philosophie éternelle. Il serait intéressant de vérifier si des preuves laissent supposer que ses instructeurs étaient ceux-là mêmes qui aidèrent HPB dans son œuvre. Cela contribuerait du moins à expliquer le fait que les premiers leaders du mouvement de Gurdjieff – P.D. Ouspensky, A. R. Orage et Thomas et Olga de Hartmann – qui rejoignirent Gurdjieff avaient fait partie du mouvement théosophique. Dans le contexte de l' œuvre de Gurdjieff, l'enseignement éternel met l'accent sur la « mémoire du soi ». De même, la compréhension du soi et sa transformation constitue le point essentiel des enseignements originels du mouvement théosophique. HPB n'encouragea jamais le culte de ses instructeurs. De son vivant déjà, les gens avaient cependant tendance à leur rendre un culte comme s'il s'était agi de saints du christianisme. C'est ce qui a contribué à répandre l'idée fausse que la théosophie était un nouveau culte tapageur ayant récupéré des enseignements de toutes provenances, mais essentiellement asiatiques. Indépendamment des éventuelles notions fausses qui circulent à propos de ces instructeurs, il n'en demeure pas moins vrai que les instructeurs de HPB avaient l'intention de provoquer des transformations majeures sur la planète, et qu'une mutation psychologique et spirituelle se trouve au centre de leurs enseignements.33 HPB, K et les instructeurs éternels HPB et ses collègues présentèrent toujours les instructeurs comme étant des hommes et des femmes de chair et de sang, ne trouvant aucun attrait à la vie en ce monde, et appréciant les lieux relativement tranquilles, à l'écart de la civilisation ordinaire. On a dit d'eux qu'ils vivaient souvent en communautés, en compagnie de leurs semblables, et qu'ils centraient leurs efforts sur la culture du discernement et de la compassion, ainsi que sur les recherches sur la nature de ce qui est. De tels objectifs ne peuvent être poursuivis au beau milieu de la civilisation, où la plupart des gens ne se soucient pas de telles choses. Selon HPB, l'indifférence et la violence inhérentes à la majorité de la population sont les principales raisons du secret dont s'entoure la philosophie éternelle. Les instructeurs éternels ont cependant à cœur de promouvoir les intérêts de l'humanité, et ils se préoccupent également d'entrer en contact avec des personnes qui partagent leurs vues, tout en vivant dans le monde. La description par HPB des activités des instructeurs de la philosophie éternelle ne diffère guère de celle qu'en fait K. Il passa une grande partie de sa longue existence dans la solitude, communiant souvent avec la nature et s'engageant intensément dans ses investigations sur ce qui est. Ceux qui ont entendu ses conférences ou lu ses livres étaient également des personnes soucieuses d'instaurer un monde meilleur en transformant leur propre vie. Ainsi, les adeptes et les sympathisants de K constituent un groupe analogue aux écoles éternelles transformatrices secrètes, qui eurent de tout temps ces mêmes objectifs. L'œuvre de K semble en fait être la juste continuation de l'œuvre éternelle qui s'est perpétuée à travers les âges et dont HPB était un précurseur immédiat. Des auteurs tels que Carl Jung, Alan Watts, Aldous Huxley, Joseph Campbell et Ken Wilber nous disent que la philosophie éternelle joua vraiment un rôle important tout au long de l'histoire, et que par conséquent, ses instructeurs sont tout aussi réels. Comme en témoignent les preuves et arguments qui vont suivre, la vie intérieure de K n'a pu se fonder que sur la réalité d'une philosophie éternelle et des instructeurs qui la promulguent. En fait, la richesse même de sa vie psychique et spirituelle peut être considérée comme une preuve de l'existence de cette lignée et de ses instructeurs. | ||||||||||||||||||||||||
| II
Une nouvelle perspective Un siècle après la mort de Blavatsky, l'existence d'un champ énergétique autour de toute entité vivante, y compris l'être humain, est plus largement admise, grâce aux recherches effectuées dans quantités de domaines. L'idée d'une énergie subtile circulant dans les organismes vivants est sur le point d'acquérir une notoriété publique. Les systèmes énergétiques du corps connus sous les noms de Kundalini et de Chakras peuvent désormais être décrits en termes d'énergie-matière subtile, ultra-subatomique.1 Kundalini et chakra sont les mots sanskrits qu'emploient les écoles de yoga et de tantrisme de l'Asie Australe. Toutes les civilisations majeures ont toutefois reconnu, décrit et fait usage de ces modèles d'énergie subtile, bien qu'elles les aient conçus et définis différemment. On y fait notamment référence dans les cultures du Tibet, de la Chine, du Japon, de l'Égypte ancienne, de la Grèce antique et dans les Amériques précoloniales. Plus récemment, à l'époque de la Renaissance, elles furent reconnues par la culture européenne.2 Ces pratiques et les écrits qui s'y rapportent étant universels, le moins qu'on puisse faire, c'est de tenir compte de l'existence de ces énergies dans l'organisme humain.3 Cet aspect psycho-biologique de l'espèce humaine semble fournir des réponses aux problèmes que la tradition philosophique européenne qualifie de « philosophie de l'esprit », et présente donc un intérêt, à la fois pour les philosophes et pour les chercheurs dans des domaines s'apparentant à la physiologie et à la psychologie.4 Après tout, les clairvoyants entraînés prétendent que ces modèles d'énergie subtile constituent la base matérielle des phénomènes psychologiques, et notamment des émotions et des pensées. (L'expression « clairvoyants entraînés » était employée par CWL pour désigner des personnes ayant été plus ou moins sous la tutelle des instructeurs éternels, qu'elles fussent peu ou prou voyantes de naissance, ou qu'elles eussent développé leur clairvoyance par tout autre moyen. Il employait cette expression pour établir une distinction entre ces aspirants à la sagesse éternelle et les autres voyants).5 Dans ce domaine, les connaissances de nombreuses régions du globe sont en grande partie inaccessibles, parce que leur littérature n'est pas entièrement connue, n'a jamais été rendue publique ou a été détruite. Le tantrisme, d'autre part, est une tradition vivante, pratiquée aujourd'hui tant par les européens que par les américains, grâce à l'éternel renouveau. Ce qui fait que cette tradition se retrouve au grand jour, en grande partie du moins. C'est ainsi que la terminologie tantrique, en particulier, est tombée dans l'usage courant. Néanmoins, nous devrions être conscients du fait que cette terminologie véhicule un système de concepts qui est spécifique au tantrisme. Un langage spécifique Les sources indiennes et tibétaines relatives à ces modèles énergétiques psychophysiologiques emploient un langage qui n'est accessible qu'aux étudiants ou aux pratiquants du tantrisme. Par exemple, le Sat-cakra-nirupana, ouvrage tantrique supposé, d'après son traducteur, nous éclairer sur la kundalini, commence ainsi:
La définition de la kundalini est donnée un peu plus loin:
Aussi utiles pour les pratiquants et révélatrices pour les érudits que puissent être ces descriptions puissantes et poétiques, leur style et leur langage spécialisés les rendent inintelligibles aux personnes étrangères aux cercles des étudiants sérieux du tantrisme. La sagesse du tantrisme est ainsi restée inconnue jusqu'à l'époque de l'éternel renouveau, lequel fut suscité par l'œuvre de HPB et par ceux qui l'inspirèrent ou l'influencèrent. L'une des contributions majeures des premiers disciples de HPB fut de fournir un système de concepts permettant d'aborder les notions de kundalini et de chakras dans un langage universellement accessible. La littérature tantrique ne serait jamais devenue aussi populaire sans les efforts des théosophes pour démythifier la signification de ces anciens textes et la rendre plus accessible. Les érudits indiens et tibétains finirent eux-mêmes par recourir de plus en plus au langage théosophique, plus universel. Ce qui donne, d'une part, une idée de la supériorité logique et historique de la philosophie éternelle sur les nombreuses versions locales des enseignements éparpillées de par le monde, et laisse entendre d'autre part, que la théosophie de Blavatsky n'est pas un syncrétisme élaboré à partir d'enseignements locaux, mais bien la source de tous ces enseignements, comme l'affirmaient HPB et ses instructeurs. Connaissances des chinois en matière d'énergie La tradition chinoise ancienne a également élaboré une méthode d'investigation qui fournit sans doute la première explication claire des énergies subtiles. Les descriptions élaborées et minutieuses des Chinois contrastent avec les représentations poétiques et mythiques de la littérature tantrique.8 De telles descriptions constituent, de nos jour encore, l'essentiel du diagnostic médical et de la thérapie chinois.9 En fait, on dispose de nombreux comptes rendus de guérisons de certaines maladies chroniques telles que le cancer et l'arthrite que des médecins chinois obtinrent relativement aisément en intervenant sur les énergies subtiles. La conception chinoise des énergies subtiles ne s'est répandue dans le monde que dans le dernier quart du vingtième siècle. Il ne fait aucun doute que le système chinois nous aide à comprendre ce qu'est un être humain. Le fait que la manipulation de ces énergies puissent entraîner des guérisons et des succès dans les arts martiaux démontre qu'il ne s'agit pas de visions, d'enseignements mythiques ni de superstitions, mais bien d'une réalité, au même titre que d'autres formes d'énergies invisibles telles que l'électricité et l'énergie nucléaire.10 Pourtant, en dépit de sa nature relativement analytique et descriptive, la médecine chinoise n'est pas acceptée par tous en raison de la spécificité de ses diverses approches régionales. D'une part, les descriptions des énergies subtiles diffèrent selon les régions; la description de la kundalini et de sa circulation à travers les chakras diffère, par exemple, de celle qui en est donnée dans le tantrisme – les écoles traditionalistes du yoga taoïste exceptées – et dans le cas des expériences de Krishnamurti.11 D'autre part, pour profiter pleinement de cet art médical, tel qu'il est connu et pratiqué en Chine, il nous faut accepter un certain nombre de principes du taoïsme et de la culture chinoise. En soi, il n'y a rien de mal à cela, mais l'adoption d'une conception chinoise ou taoïste, comme d'ailleurs de toute autre conception locale, ne convient pas forcément à tous. Pour se faire mieux connaître, l'approche chinoise a pleinement profité de la réceptivité du milieu du New Age, issu de l'éternel renouveau. Ses érudits ont même tiré certains termes et certains systèmes de concepts des écrits théosophiques (signalons notamment ceux de C. W. Leadbeater), à l'instar des systèmes indiens et tibétains.12 Pour ces raisons, l'approche de la sagesse éternelle reste la source inestimable d'un universalisme dont sont exemptes les traditions locales. Les explications archaïques des énergies subtiles sont susceptibles d'intégrer, et intègrent de fait la sagesse du système chinois, au même titre que celles du tantrisme et d'autres systèmes énergétiques de toutes provenances. C'est cet universalisme qui attira des personnes de tous les horizons et fit de l'œuvre des premiers théosophes un événement marquant de l'histoire du monde. Le monocle victorien Il importe de se rappeler que la terminologie et les descriptions utilisées publiquement par les premiers théosophes pour répandre les enseignements éternels étaient marqués au sceau de l'ère victorienne. Ceux qui ont ensuite critiqué ces théosophes ont trop souvent oublié ou n'ont pas compris qu'ils étaient de véritables pionniers dans cette œuvre de révélation et de propagation de leurs idées, qu'ils ne pouvaient par conséquent exprimer qu'à l'aide de la terminologie et des concepts de leur époque. Nonobstant, les mots importent peu, comme le disait souvent K. La manière dont on exprime une chose (en style victorien, à l'aide de nouveaux paradigmes, ou dans tout autre style) importe moins que la chose elle-même. La meilleure façon de lire les textes théosophiques originels consiste sans doute à se comporter comme un anthropologue qui viendrait de déterrer un vestige d'une culture étrangère – quand bien même il proviendrait de cette même culture qu'il est issu. Il nous suffit d'y prendre ce qui concerne notre propre vie. Il s'agit en fait d'une approche phénoménologique, qui a été adoptée par la philosophie et la psychologie modernes, et qui met en suspens (entre parenthèses) toutes les présuppositions susceptibles de surgir au cours d'investigations, quelle que soit leur nature. Une nouvelle perspective Quiconque s'interroge sur la vie intérieure de Krishnamurti ferait bien de se souvenir de la nature matérielle des énergies subtiles et de leur caractère universel, indépendant de tout aspect culturel. On a souvent pensé que les expériences psychiques de K relevaient exclusivement de la tradition tantrique de l'Inde. Une fois les expériences de K comprises, non comme un système de croyances et de pratiques indiennes, mais simplement comme une expérience humaine ne relevant d'aucune culture particulière, on est en mesure de mieux comprendre ce qui lui est arrivé. En d'autres termes, l'expérience du processus vécue par K ne résultait pas exclusivement d'influences culturelles.
Le langage employé pour décrire les divers aspects du processus comprend des termes tantriques, ce qui se comprend aisément si l'on considère que la tradition tantrique était à l'époque l'école d'inspiration pérenne la mieux préservée. Après tout, K était originaire de l'Inde. Mais aucun texte tantrique ne donne la description scientifique de la circulation des énergies subtiles impliquées dans le processus qui figure dans la littérature de l'éternel renouveau. Cela ne fut possible qu'à partir de l'œuvre de C. W. Leadbeater. Ce qu'on considère généralement aujourd'hui comme la « véritable » signification des mots chakra et kundalini est issu de l'éternel renouveau. Il convient également de se rappeler que ceux qui ont écrit sur K et sur ses expériences ont exprimé leurs préjugés à l'encontre du système théosophique - qu'il s'agît de ses enseignements, de son histoire ou de la personnalité des chefs de ce mouvement – bien qu'aucun d'eux n'eût avancé d'arguments suffisants ni de faits assez bien établis pour justifier pleinement leur attitude. Fait intéressant – ou ironie du sort – ils recoururent à des explications et à une terminologie théosophiques pour étudier la vie intérieure de K, tout en niant ou en ignorant leur origine théosophique. De toute évidence, l'examen de la vie intérieure de K exige une attitude plus ouverte et davantage orientée vers la recherche. C'est justement celle que la présente enquête se propose d'adopter. CWL Parmi les premiers théosophes, C. W. Leadbeater (CWL) fut le premier à se livrer à une étude détaillée des énergies subtiles au moyen de la clairvoyance. Il apporta un langage et des images conceptuelles et esthétiques qui sont devenus aujourd'hui des lieux communs dans la littérature de l'éternel renouveau traitant de ces énergies. S'il eut une influence déterminante sur l'interprétation des enseignements éternels, Leadbeater joua également un rôle significatif dans l'évolution du jeune Krishnamurti. Il convient donc de considérer brièvement certaines des conséquences de son œuvre. De son temps – et même au cours des quelques décennies qui suivirent sa disparition – la précision, voire la réalité, de sa clairvoyance firent l'objet de discussions enfiévrées. Il est donc intéressant de constater que près d'un siècle plus tard, ses aptitudes psychiques ont résisté aux examens les plus rigoureux des chercheurs. CWL se livra à des recherches de voyance dans de nombreux domaines. Certains d'entre eux – celui de ses investigations sur les vies antérieures de Krishnamurti, notamment – ne se prêtent que très difficilement à la démonstration.13 Ainsi, nos opinions éventuelles se fondent probablement sur les préjugés qui ont influencé nos recherches. Les autres domaines explorés par CWL au moyen de la clairvoyance se prêtent toutefois davantage à des investigations. Par exemple, à partir de 1895 et presque jusqu'à sa mort, survenue en 1934, CWL se livra à de vastes recherches de voyance sur la structure des éléments physiques.14 Bien qu'il fût le chercheur principal, AB participa à une grande partie de ce travail - jusqu'en 1913, année où elle décida de ne plus employer sa clairvoyance. Ils qualifiaient leurs recherches de « chimie occulte ». Les enquêteurs des décennies qui suivirent prirent ces recherches pour de l'imagination pure et simple. Les témoignages les plus importants furent ceux du Theosophical Research Center Science Group, dont plusieurs membres appartenaient à la prestigieuse British Royal Society. En 1950 encore, ces savants – qui, en tant que théosophes, souhaitaient aborder ce sujet avec un esprit ouvert – étaient parvenus à des résultats non concluants :
En 1980, le Dr. Stephen M. Phillips, de Cambridge, publia cependant les résultats de ses recherches sur les aptitudes psychiques de CWL dans ce domaine.16 Il écrivit ce qui suit en guise de conclusion:
Auparavant, les chercheurs n'avaient pu prouver ou avaient dénigré la clairvoyance de CWL, car celui-ci avait décrit les quarks et leur comportement, qui ne furent découverts par la science que plusieurs dizaines d'années plus tard. Ceci met en évidence la réalité des aptitudes de CWL en matière de voyance. Il n'obtint pas ces informations de la science, puisqu'elles n'existaient pas de son temps; et la notion de quark n'était pas même subodorée dans la littérature. En outre, les observations de CWL n'étaient pas des remarques simplistes ou imprécises mais l'aboutissement de recherches exhaustives et méticuleuses menées pendant quarante ans. A l'issue de ces recherches, il donna des descriptions spécifiques, accompagnées d'illustrations, de la structure subatomique de tous les éléments physiques. L'aura, ce champ psychique qui entoure le corps humain, est un domaine qui a également fait l'objet de recherches intensives depuis la mort de CWL. Là encore, la plupart des affirmations de CWL avaient été remises en question pendant des décennies. Nombre de chercheurs ont cependant découvert de remarquables similarités – et même des éléments identiques – entre les descriptions de CWL et leurs propres découvertes. En 1974, les Dr. J. Moss et K. L. Johnson, du Neuro-Psychiatrie Institute de Californie, ayant effectué des recherches sur l'aura humaine, firent le commentaire suivant:
Bien que ces découvertes soulignent à l'évidence les facultés clairvoyantes de CWL dans des domaines susceptibles de faire l'objet de recherches scientifiques, elles ne garantissent toutefois pas qu'il ait fait preuve de la même précision dans les autres domaines où il employa sa voyance. Elles nous incitent néanmoins à prendre son œuvre en considération. CWL se livra également à des investigations par voyance sur Krishnamurti. En fait, la présente étude est en partie destinée à enquêter sur certaines des déclarations les plus contestées parmi celles que fit CWL à propos de K. Pionnier Les érudits et les explorateurs dans le domaine des énergies subtiles qui précédèrent C.W. Leadbeater devaient se contenter d'énoncer leurs acquits à l'aide des termes et des concepts de leurs traditions respectives. La kundalini et les chakras, par exemple, étaient décrits en termes poétiques, mythologiques ou occultes que seuls les adeptes du tantrisme pouvaient comprendre. CWL démystifia ce sujet par des investigations clairvoyantes menées dans un esprit scientifique qui aboutirent à des descriptions utilisant un langage éclairé par la science. Il fit connaître ces recherches à un public international, décrivant ce qu'il avait vu à l'aide de la terminologie de la philosophie pérenne – suivant ainsi la voie de HPB – en employant toutefois le style affirmatif et le langage purement descriptif qui lui étaient propres.19 Son langage et son système de concepts peuvent parfois sembler désuets. Après tout, c'était un victorien, et c'est à travers le filtre du maniérisme verbal, voire conceptuel, de cette sous-culture que nous recevons ses idées pérennes. Tout le monde est cependant à même de comprendre Leadbeater lorqu'il dit :
Fait significatif, CWL fut à l'origine de tout un genre littéraire traitant des modèles d'énergie subtile de l'aura humaine, des chakras et de la kundalini. Le style descriptif qu'il employa pour traiter ces sujets restés secrets jusque là permit ensuite à d'autres d'écrire sur ces sujets ou d'en parler, bien qu'ils lui eussent rarement fait confiance. Quelle que soit notre opinion sur ce sujet, sa façon de le présenter représente un réel effort de créativité. En outre, dès que CWL fit connaître publiquement ses recherches de voyance, et jusqu'en 1970, aucun autre ouvrage comparable ne fut publié sur l'aura ou sur les chakras. Pendant ces décennies, les écrits de CWL (et dans une moindre mesure, ceux de ses collègues et élèves, tels que Geoffrey Hodson, Phœbe Bendit et Dora van Gelder Kunz) furent les seules sources universellement accessibles et compréhensibles pour ce qui à trait à l'étude de ces sujets par clairvoyance. L'influence de CWL fut considérable. En tout cas, son travail de voyance inspira de nombreux artistes, notamment Wassily Kandinsky, en Europe, et Agnes Pelton en Amérique.21 Il est certain qu'en ce qui concerne ses recherches, CWL concéda clairement qu'il ne considérait pas que ses perceptions donnaient le mot de la fin. Il disait souvent qu'il faisait œuvre de pionnier, et que par conséquent, d'autres chercheurs auraient à faire l'effort soit de la corroborer, soit de la corriger. C'est ce qui fut fait. D'autres voyants ont corroboré une grande partie de ses déclarations et en ont également corrigés certains points.22 L'œuvre de précurseur de CWL permit même aux chercheurs scientifiques de se livrer à des investigations sur la nature de la kundalini, et d'utiliser un idiome plus universel pour aborder ces sujets, restés jusque là abstrus. Dans l'introduction de ce que l'on pourrait appeler son anthologie définitive de la kundalini, John White donne notamment l'explication suivante:
Un exposé aussi clair n'aurait jamais été possible sans les effort de pionniers de HPB et de ses collègues, et à fortiori de CWL. L'impact de son œuvre doit être tout particulièrement souligné dans le cadre de la présente étude, étant donné que la plupart des auteurs qui ont traité des chakras, de l'aura, de la kundalini ou de sujets analogues, soit ignorent totalement CWL, soit le critiquent en fonction de leurs propres notions préconçues.24 Et ceci en dépit du fait que tous s'inspirent du système linguistique et conceptuel de CWL, qui fut un précurseur en la matière. Les auteurs qui ont traité de Krishnamurti ont également remis en question la clairvoyance de CWL sans pour autant avancer de preuves étayant leurs accusations contre lui sur ce point. CWL, le processus et la kundalini
Les apports de CWL représentent un facteur déterminant dans la compréhension du processus de Krishnaji. Sans eux, les expériences intérieures de K restent des « mystères », des « visions » et des « illusions », ou doivent être décrites dans le langage spécialisé d'une secte particulière. La montée de la kundalini dans la colonne vertébrale de Krishnaji, et les effets dynamiques et douloureux qu'elle provoquait dans sa tête représentaient un paramètre essentiel dans l'aspect psychophysiologique du processus. En ce qui concerne le serpent de feu – c'est ainsi qu'on appelle souvent la kundalini – CWL écrivit ce qui suit:
Comme d'autres propagateurs de la philosophie éternelle, CWL employait dans ses exposés une terminologie empruntée à diverses religions et philosophies, et le lecteur attentif remarquera que cette terminologie prend une autre signification lorsqu'on la replace dans un contexte éternel. Les découvertes par clairvoyance de CWL ne concernent pas uniquement le processus de K, elles s'accordent également avec les observations de K. CWL décrivit de façon cohérente les émotions et les pensées comme étant constituées de particules ultra-subatomiques de matière-énergie. Ainsi, selon ses perceptions, il n'existe pas de démarcation précise entre l'observateur et ce qu'il observe. Cet aboutissement de son œuvre est en accord avec les idées de K et avec la physique du vingtième siècle. K lui-même connaissait et confirmait la valeur du travail de CWL. Dans les années 70, après la parution du premier volume de l'œuvre biographique sur K de Mary Lutyens, les universitaires et autres professionnels rencontrèrent K en de nombreuses occasions. Lors de ces réunions, K défendit plus d'une fois CWL et AB, affirmant qu'il s'agissait « de personnes très sérieuses ».26 Découverte Leadbeater joue un rôle essentiel dans toute étude de la vie de K, car ce fut lui qui « découvrit » le jeune Krishna sur la plage d'Adyar, au printemps de l'année 1909. Dès qu'il le vit, CWL confia à quelques proches collègues qu'il n'avait jamais vu d'aura aussi dénuée d'égoïsme, et que le garçon deviendrait un grand orateur. L'un de ses collègues, Ernest Wood, s'étonna des paroles de CWL. Il connaissait très bien Krishna et ses frères, avec lesquels il s'était lié d'amitié en tentant d'être leur précepteur, et il était persuadé que Leadbeater se trompait. Selon lui – indépendamment du fait que le garçon ne connaissait pas l'anglais – Krishna était un enfant retardé qui mourrait certainement jeune, comme ses frères, et sœurs. (Et de fait, tous ses frères et sœurs décédèrent avant le début des années cinquante, tandis que K vécut jusqu'en 1986). Comme le dit Mary Lutyens dans son étude biographique de K :
Plus tard, en examinant de plus près l'aura de Krishna, et probablement lorsqu'il étudia par clairvoyance quelque cinquante incarnations antérieures de K, CWL fut convaincu que Krishna deviendrait non seulement un plus grand orateur que AB (dont les talents en la matière étaient légendaires de son temps, et même reconnus par ceux qui ne l'aimaient pas), mais que le Bouddha Maitreya, dont l'incarnation en tant que successeur du Bouddha Gautama est attendue par les Bouddhistes dans cette période de temps, « adombrait » Krishnaji. Le Seigneur Maitreya (c'est ainsi que CWL et d'autres théosophes l'appelaient), connu en Occident sous le nom de Christ, devait nous transmettre la note tonique des enseignement destinés à l'ère nouvelle mentionnée dans les écrits de Blavatsky. Inutile de dire que les déclarations de CWL, appuyées et répétées par AB, suscitèrent d'énormes remous au sein de la Société Théosophique, et provoquèrent de nombreuses scissions au sein de son organisation. Ces affirmations furent à l'origine d'une kyrielle de problèmes, à la fois pour Besant et pour Leadbeater, qui eussent sans elles coulé des jours bien plus tranquilles et heureux jusqu'à la fin de leur vie. CWL prétendit à de nombreuses reprises qu'il n'eût jamais de lui-même exposé ce garçon extrêmement timide et sensible aux assauts de la notoriété, mais que lui et AB avaient fait ces déclarations sous la direction des instructeurs éternels; qu'ils avaient fait le travail des Maîtres. Si CWL et AB inventèrent tout cela - comme l'ont affirmé certains auteurs, sans toutefois le corroborer – ce fut de leur part un manque flagrant de discernement, car ils n'en récoltèrent que de la peine, et leur travail théosophique en souffrit également. En fait, ce sujet est sans aucun doute, dans l'histoire théosophique, celui que les théosophes eurent le plus de mal à expliquer par la suite. CWL et AB consacrèrent plus d'énergie à promouvoir « la venue de l'Instructeur du Monde » qu'à tout autre entreprise, au cours de leur très longue et laborieuse existence. S'ils commirent une erreur, alors la suspicion doit également porter sur la plupart de leurs autres activités. Dans les décennies qui suivirent, la plupart des théosophes choisirent « de fermer les yeux » sur ce point, alors qu'ils étaient presque tous en désaccord avec Besant et Leadbeater. En fait, de nombreux théosophes s'épargnèrent la peine de dénigrer toute relation avec Leadbeater en particulier. Ce qui les mit dans une position anormale, consistant à accepter la plupart des enseignements métaphysiques et clairvoyants transmis par CWL et AB – alors qu'ils ne les reconnaissaient souvent pas comme les leurs – tout en rejetant la partie de ces enseignements que CWL et AB considéraient tous deux comme la plus importante.
À ce propos, une déclaration de Dora Kunz, qui fut présidente de la Société Théosophique dans les années soixante-dix et quatre-vingt, présente un intérêt particulier, du fait qu'elle connaissait personnellement CWL (elle avait été sa disciple lorsqu'elle était enfant, puis jeune fille) et qu'elle était en outre elle-même une voyante entraînée de renom. Elle travailla des dizaines d'années avec des médecins, qu'elle aidait par clairvoyance à faire des diagnostics difficiles à établir autrement.28 En d'autres termes, sa clairvoyance, soumise à des contrôles rigoureux, ne fut jamais contestée. De son point de vue, la clairvoyance de CWL trouvait sa principale application dans ce qui avait trait à Krishnamurti:
Kunz se garde bien ici de rapporter les véritables prétentions de CWL concernant K. De toutes façons, ce sujet soulève toujours des controverses dans les cercles théosophiques. Cette déclaration est cependant remarquable de la part d'une personne qui connaissait de manière approfondie toute l'œuvre de CWL, dont la clairvoyance était incontestée, et qui ne fut plus en relation avec l'œuvre de Krishnamurti après sa rupture précoce avec les théosophes. En d'autres termes, elle n'avait aucun intérêt à dire cela, elle ne prêchait pas pour sa paroisse, et en était sans doute même pour ses frais, étant donnée l'impopularité de Krishnamurti dans la plupart des cercles théosophiques. Nonobstant, elle considérait les révélations de CWL concernant Krishnamurti comme les plus importantes de tout son travail de voyance. Quoi qu'on puisse penser de ses revendications concernant le garçon télugu, l'impact de CWL sur l'attitude du public vis à vis de la perception extrasensorielle et des autres facultés paranormales, ainsi que des perspectives qu'elles ouvrent, fut véritablement phénoménal. Il fut la première personne à parler des domaines plus subtils en ces termes, employant un langage accessible à un large public. Tous ceux qui, depuis, ont évoqué les modèles d'énergies, les champs psychiques, les centres de forces, les vibrations (ou « vibes », terme dont on ignore souvent les origines théosophiques) ont suivi sa voie. | ||||||||||||||||||||||||
| III
Mutation La description du processus de K par Pupul Jayakar, citée au début du Chapitre Un, laisse entendre que K était un yogi accompli, ayant pratiqué d'une manière subtile et élaborée pendant de nombreuses années, au détriment de nombreuses autres activités. K ne fit pourtant rien de tel. De 1911 à 1921, lors de son séjour en Angleterre, il étudia avec un précepteur afin d'être admis à Oxford (il ne passa jamais les examens) et apprit les choses de la vie. Certains documents biographiques donnent à penser que son engagement vis-à-vis de la théosophie, comme de toute pratique pouvant être qualifiée, de près ou de loin, de spirituelle, était des plus vagues. À l'époque, ses remarques sur la théosophie – à l'exception de ce qu'il en dit à Besant et Leadbeater – indiquent tout au plus un manque d'intérêt de sa part. Mary Lutyens, qui connut intimement K dès son premier séjour en Angleterre, en 1911, alors qu'il avait seize ans, écrivit:
Le fait qu'elle l'appelle le « petit Krishna », alors qu'il était déjà un jeune homme, indique bien qu'il n'était visiblement pas un yogi accompli, tout particulièrement à cause de ses intérêts terre à terre et de son mépris pour le yoga ainsi que pour tout autre pratique spirituelle. Annie Besant fut le tuteur légal de K de 1911 à 1921, même si elle ne vécut pas avec lui durant cette période. Elle était alors en Inde, notamment parce que la guerre en Europe aurait gêné la poursuite de son travail théosophique, et en raison de son profond engagement dans le mouvement indépendantiste de l'Inde et la fondation de nombreuses organisations culturelles dans ce pays. Besant n'incitait jamais personne à partager ses croyances. À ses yeux, la théosophie représentait moins un système de croyances qu'un cheminement transformateur.2 Peu après sa mort, Krishnaji déclara:
AB demandait également aux précepteurs de K de ne pas tenter de modeler son esprit au-delà de ce qu'exigeaient ses études. Ses grandes passions étaient le golf et le volley-ball, il voulait tout savoir sur les voitures (tendance qui ne le quitta jamais complètement) et les courses automobiles, ainsi que sur les règles de l'élégance. La méditation ne figurait pas sur la liste de ses activités quotidiennes. Il menait la vie d'un jeune homme aisé. Il était entouré de riches victoriens qui lui transmettaient par l'exemple leurs bonnes manières et leurs idées. Les documents dont on dispose indiquent qu'il se remit « au travail » en 1921, mu essentiellement par son sens du devoir et sa gratitude envers AB. Il était visiblement las de tout ce qu'il avait pu observer, pendant des années, dans les cercles théosophiques. Certaines de ses remarques (figurant dans sa correspondance ou rapportées par autrui sous forme d'anecdotes) datant de la période 1921-1922 donnent l'impression qu'il se sentait coupable de n'avoir pas été à la hauteur des attentes quant à sa mission. D'une manière générale, ce fut une période de lutte intérieure. D'une part, il était mécontent d'une certaine interprétation de la théosophie qui prévalait au sein de la Société Théosophique. D'autre part, il voyait approcher le moment où il lui faudrait commencer à concrétiser les espoirs mirifiques placés en lui par tous ceux qui avaient connaissance de ce que Besant et Leadbeater avaient annoncé à propos de « l'Avènement » de l'Instructeur du Monde.
Les premières manifestations du processus commencèrent peu de temps après la venue à Ojai, en 1922, de Krishnaji et de son frère, en provenance d'Australie. Alors que Krishnaji était encore en Australie, CWL lui avait transmis un message qui lui était adressé par l'un des instructeurs pérennes lié à l' œuvre théosophique, le Maître Koot Hoomi (KH) :
Selon Mary Lutyens, ce message eut un « profond impact » sur Krishnaji. Peu de temps après, il s'installa à Ojai et commença à méditer tous les jours, ce qu'il n'avait pas fait depuis la période qui avait suivi de peu son arrivée en Angleterre, en 1911. Ceci était tellement inattendu qu'il écrivit à Lady Emily Lutyens (la mère de Mary) :
K ne commença à méditer, à raison d'environ une demi-heure par jour, que pendant la quinzaine qui précéda le début du processus, qui se produisit le 17 août 1922. Ce n'est que quelques jours après le début du processus qu'il pratiqua une forme de méditation susceptible de le déclencher. Ce qui laisse entendre que le processus ne fut pas déclenché consciemment par lui, et qu'il ne résultait d'aucune démarche de sa part. En fait, en 1961 encore, il évoqua le processus dans son journal ( publié ensuite sous le titre Krishnamurti's Notebook, traduit en français par " Carnets " (1988) ), en des termes qui ne laissent subsister aucune possibilité qu'il eût fait quoi que ce soit pour l'induire:
D'après ses propres commentaires, il est clair que du point de vue de l'intention, cela ressemblait assez peu aux terribles expériences initiatiques que K allait bientôt vivre – expériences qui auraient à leur tour un effet transformateur sur d'autres, dans le monde entier. Ainsi que K devait le répéter toute sa vie, ce qui vient des profondeurs le fait toujours « sans avoir été invité, inopinément », En d'autres termes, il y avait dans l'ensemble du processus un élément que les chrétiens qualifieraient de grâce. La contribution de K au processus semble avoir été exclusivement liée à deux conditions: 1) Le vide de son mental; il s'agit de ce type de vacuité dont il est question dans de nombreuses traditions spirituelles, notamment dans le yoga, où elle prend le nom de sunya, et dans le bouddhisme Zen, qui la qualifie de sunyata. 2) Sa prédisposition à se mettre au service de l'œuvre des instructeurs pérennes; pour simplifier, il s'agissait d'une bonté intérieure, d'une prédisposition à faire « ce qui est juste » à des niveaux profonds et en toute circonstance. Ces deux qualités n'auraient cependant pas suffi à déclencher le processus. Si l'on exclut la possibilité d'un agent extérieur déclenchant et dirigeant le processus, il semble que les explications de rechange soient les suivantes: ou il traversa toute sa vie des périodes de graves hallucinations; ou la kundalini s'éveillait spontanément en lui; ou encore il y eut une quelconque imposture. Avant d'explorer ces éventualités, il convient toutefois d'examiner plus en détail le processus lui-même. Dans Krishnamurti's Notebook (titre rendu par " Carnets " (1988) en français), le journal que tint K de juin 1961 à janvier 1962 (et qui ne fut publié qu'en 1976, après la première biographie de K par Lutyens), il affirme de diverses manières qu'une « purification du cerveau est nécessaire ». Il le dit dans le contexte des terribles souffrances physiques qui accompagnaient généralement le processus psycho-physiologique qu'il subissait. K semble avoir écrit ce journal afin de témoigner de ses propres impressions au cours du processus. Cet ouvrage contient cependant certaines explications de ses idées et observations qui comptent parmi les plus claires et les plus profondes. En voici un exemple:
Ce passage fut écrit le 19 juin 1961. K avait expérimenté le processus à plusieurs reprises au moins depuis le mois d'avril de cette même année, et il continua de le faire pendant toute la période où il tint un journal. Le 12 mai, il avait écrit à ce propos à Nandini, la sœur de Mrs. Jayakar. Il était alors en Angleterre, où il donnait des conférences et organisait des réunions:
K continua de mentionner les « roues d'Ooty » dans des lettres ultérieures. Le premier juin, il écrivit par exemple:
Le lendemain du jour où il quitta l'Angleterre (pour se rendre en avion à Los Angeles, comme l'indique le passage des Carnets cité précédemment), son amie Doris Pratt, qui à l'époque n'était pas au fait de la nature ésotérique de ces expériences, décrivit sa visite dans une lettre:
Incidemment, ces « guérisons mystérieuses » font référence aux pouvoirs de guérison de K, lesquels – à l'instar de sa clairvoyance et du fait qu'il récitait des mantras et pratiquait certains rituels – sont généralement minimisés dans les ouvrages traitant de sa vie. Leurs auteurs ont sans doute préféré éviter de reconnaître l'impact ésotérique de ces facultés et de ces pratiques; peut-être aussi souhaitaient-ils se dérober à l'éventualité d'une quelconque association avec le Messie, du fait que K, à l'instar de Jésus, avait le don de guérir en imposant les mains et fut entouré toute sa vie d'une mystique messianique.12 Lorsque K disait que sa tête allait « mal » (comme dans le passage précédent, extrait de ses " Carnets " (1988)), il évoquait le douloureux aspect physique du processus, au cours duquel la kundalini brûlait en traversant les synapses et les divers centres de son cerveau. Ces citations montrent clairement qu'il y avait une relation entre l'expérience de K et la mutation psychologique, et même physiologique, qui constitue le thème essentiel de ses idées et de ses observations, et qui est supposée s'appliquer à tout être humain. À l'évidence, cette transformation n'est facile pour personne. La dimension psychologique de l'interprétation par K de cette mutation a un air de ressemblance avec le mysterium tremendum et fascinans de Rudolf Otto, dont nous avons discuté au Chapitre Un. Ce genre de transformation se produit sur des plans intérieurs et affecte tous les aspects de la vie de tout un chacun. Des changements de comportement ou d'expérience qui n'entraîneraient que la transformation de certains domaines de la vie humaine n'en font pas partie, ces transformations n'étant pas entièrement conformes à l'acception que K attribuait à ce terme. Dès le départ, K évoqua la nécessité d'une transformation, d'une mutation radicale: sans cette mutation, l'humanité n'aurait aucun avenir spirituel digne de ce nom, voire aucun avenir du tout. Ce ne fut toutefois que dans les dernières années de sa vie qu'il définit avec plus de soin la notion selon laquelle cette mutation n'était pas uniquement psycho-spirituelle – comme avaient cru le comprendre ses auditeurs – mais également biologique, c'est-à-dire qu'elle impliquait une mutation des cellules du cerveau. Dans un dialogue datant du début des années 80, publié sous le titre The Future of Humanity, K étudia avec le physicien David Bohm la question de savoir si l'humanité pouvait changer ses modes de comportement autodestructeurs, de plus en plus répandus. Dès le début de ce dialogue, ils firent remarquer que la connaissance et la pensée ne suffisent pas à nous éloigner de ces modèles, ni à évoluer vers des relations plus créatives et harmonieuses, que ce soit entre les personnes ou avec l'environnement. Dans la préface de ce livre, Bohm esquissa le thème de la discussion et fit la remarque suivante:
L'idée qu'il soit possible de provoquer une mutation dans les cellules du cerveau pendant la vie humaine eût auparavant été jugée inacceptable dans les cercles universitaires conventionnels. Jusqu'à une époque très récente, on pensait que les cellules du cerveau étaient les seules cellules humaines qui ne pouvaient subir de transformations significatives à court terme. Deepak Chopra déclare: « On a longtemps pensé que nous naissions avec un certain nombre de neurones, incapables de se diviser pour en former de nouveaux, et pourtant on a découvert récemment que l'ADN des neurones est actif, ce qui pourrait mener à de nouvelles conclusions ».14 En outre, ce ne fut qu'à la fin du vingtième siècle qu'on découvrit que dans la nature, l'évolution n'a pas lieu graduellement, par des changements et des adaptations minimes, comme on le pensait autrefois. On aurait plutôt tendance à penser l'évolution avance par accélérations soudaines des mutations, pour des raisons encore inconnues, et à l'issue de longues périodes d'un équilibre relatif, couvrant souvent des millions d'années. Le biologiste James Lovelock écrivit: « L'évolution de l'environnement se caractérise par des périodes de stase, ponctuées de changements abrupts et soudains ».15 Il est intéressant de noter que Blavatsky et ses instructeurs affirmaient eux aussi que les mutations se produisent d'une manière brusque, et qu'en outre elles ont lieu à la fin et au début de cycles majeurs. Ce qui implique que non seulement ils enseignaient ce que la biologie a admis aujourd'hui, mais qu'ils en donnèrent en outre une explication, ce qui, à ce jour, n'est pas le cas pour la science. Du temps de HPB, la science n'accordait pas une importance particulière à la notion de cycles, et les savants étaient convaincus que l'évolution était un processus graduel. Aussi, en dépit de l'influence du renouveau éternel dans les domaines plus créatifs de la science, cet enseignement fut-il généralement ignoré des cercles universitaires.16 Les récents développements en biologie semblent confirmer l'insistance de K sur le fait que la mutation psycho-biologique humaine se produit soudainement, et non progressivement, à la suite de certaines activités ou pratiques. Comme le dit John White dans The Meeting of Science and Spirit:
Ces récents progrès constituent le thème central de l'œuvre remarquable de Deepak Chopra dans le domaine médical, en particulier en ce qui concerne le vieillissement, envisagé sous l'angle de ses relations avec la possibilité d'une régénération physiologique. Deepak Chopra résume une grande partie de ses recherches dans son best-seller intitulé Ageless Body, Timeless Mind (titre français: Un Corps sans Âge, un Esprit Immortel). En ce qui concerne le sujet de notre discussion, il y établit des relations entre les changements physiologiques et la possibilité de transformer les cellules du cerveau:
La mutation des cellules du cerveau représente un concept essentiel dans les enseignements pérennes que présentèrent HPB, ses instructeurs et ses collègues. Ceux-ci affirmaient que le vingtième siècle marquerait le début de plusieurs cycles mondiaux majeurs;19 ce serait une période très critique pour l'humanité, où des mutations humaines à l'échelle de l'évolution tout entière et impliquant des mutations des cellules du cerveau, deviendraient possibles. Comme ce sujet était étroitement relié à l'essence même des premiers enseignements de la théosophie, les premiers théosophes discutèrent avec beaucoup de passion de la création d'un nouveau type d'homme et d'un nouvel âge pour l'humanité. Dans A Study in Consciousness (Étude sur la Conscience, en français), ouvrage riche et original publié au début du siècle, Annie Besant qualifia la mutation des cellules du cerveau de potentiel inné, présent en tout être humain, et capable d'ouvrir de nouveaux horizons à la conscience :
Parmi les enseignements pérennes dispensés par les théosophes, il est une notion fondamentale, que dénotent ces affirmations de AB, qui veut que pour devenir une réalité, une faculté doit s'intégrer dans la conscience de veille du cerveau physique – et ne pas rester uniquement une intéressante théorie intellectuelle, ni même un résultat obtenu sur les « plans intérieurs ». Toutefois, pour que cela ait lieu, l'individu doit adopter un style de vie transformateur susceptible d'amener de telles mutations physiques et physiologiques. Si ces mutations avaient lieu, elles produiraient dès le départ un nouveau type d'homme, une nouvelle humanité, un nouvel âge. C'est le point sur lequel K devait insister par la suite, comme l'indique le passage de Bohm cité plus haut. En d'autres termes, bien que les mutations évolutives se produisent à des moments critiques dépendant des cycles mondiaux, elles ne le font pas quoi qu'il arrive; elles requièrent un engagement de la part de quelques pionniers faisant partie de l'espèce qui subit ces transformations. C'est ainsi que l'évolution biologique est aujourd'hui supposée se produire: chaque fois qu'on observe des mutations, les mutations évolutives ne concernent que quelques représentants d'une espèce. Il en va de même pour la création d'un nouveau type d'homme: il suffirait que des mutations des cellules du cerveau se produisent chez quelques individus. Les théosophes pensaient que la méthode adéquate pour produire ces mutations dans le cerveau consistait à emprunter la voie spirituelle esquissée dans la philosophie pérenne (telle qu'ils la concevaient) et dans les enseignements ésotériques des principales religions et autres traditions. Ce qui précède concerne les points communs entre les enseignements théosophiques, tels qu'ils étaient interprétés dans le premier tiers du vingtième siècle, et les explications qu'en donnait K. La principale différence, du moins au premier abord, réside dans le fait que K était d'avis que cette mutation – ainsi que la nouvelle humanité qui en résulterait - requiert de mourir psychologiquement au connu. Ce qui impliquait, notamment, de cesser de s'identifier à une culture, à un système idéologique, à une religion, ainsi qu'aux espoirs échafaudés tout au long de notre vie. Pour la plupart d'entre nous, c'est une perspective terrifiante. L'un des aspects du mysterium tremendum et fascinans l'est également. Ironiquement, cette différence pourrait bien n'être qu'un malentendu résultant du fait que les premiers théosophes tentèrent de transmettre la sagesse antique à un public plus vaste. Dans leur zèle à rendre leurs enseignements, jusqu'alors secrets, accessibles à un public ordinaire, ils présentèrent les enseignements pérennes sous forme de systèmes idéologiques et de méthodes pratiques. La popularité des écrits de Leadbeater (et d'autres auteurs qui lui succédèrent, Alice Bailey, par exemple) prouve que cette initiative fut fructueuse. Rétrospectivement, il semble cependant que cela ait eu des conséquences néfastes. La plupart des gens en vinrent à confondre la philosophie pérenne avec un système de concepts et une série de pratiques prédéterminées et répétitives. La transformation et la libération du connu furent reléguées au rang de simples catégories conceptuelles, où elles n'ont visiblement pas leur place. Car après tout, il est aussi indispensable de conceptualiser le fait de mourir au connu que de manger quand on a faim. La libération du connu a constitué un élément essentiel de la philosophie pérenne pendant des millénaires. En fait, les candidats étaient même parfois enfermés des jours et des jours dans des cercueils, afin qu'ils puissent profondément et parfaitement se pénétrer de ce que cela signifie. La libération du connu fut également le thème central des enseignements dispensés par HPB et ses instructeurs.21 Malheureusement, chaque fois que la philosophie pérenne fut récupérée pour être mélangée à des cultures ou à des systèmes particuliers, cet élément essentiel incitant à une transformation perdit sa prééminence. Ce fut également le cas de la théosophie, dans les premières années de l'éternel renouveau. Il était beaucoup question par exemple de « s'engager sur le Sentier », mais c'était dans le sens de suivre un ensemble de règles précises. Ce genre de pratique fait beaucoup appel à l'aspect du mental tourné vers la classification de toutes choses en catégories logiques. Et c'est justement par cet aspect qu'il relève du domaine du mental conditionné, lequel, de par sa nature, n'est pas susceptible d'entraîner une transformation.22 Une mutation, une transformation implique par ailleurs de ne pas s'identifier aux catégories ni aux systèmes. La simple acceptation de constructions intellectuelles relatives à l'évolution spirituelle ne peut conduire à un nouvel âge pour l'humanité; au lieu de cela, elle laisse tout en l'état, tout en donnant l'impression d'un changement. Quand K insistait sur une transformation effective, et lorsqu'il refusait catégoriquement d'accorder une valeur quelconque aux échafaudages purement conceptuels de la Théosophie, la plupart des théosophes étaient perplexes. Pour la plupart, ils ne comprenaient pas – et savaient encore bien moins exploiter – ce qu'il disait. La plupart des gens trouvent trop ardu le niveau d'engagement dont traitent les observations de K. Comme l'a dit très clairement K, la plupart, aussi sérieusement engagés qu'ils puissent être dans la religion, la philosophie ou les améliorations sociales, préfèrent s'en tenir à une ligne d'action qui non seulement est frivole d'un point de vue éternel, mais menace également nos intérêts, qu'ils soient personnels ou généraux. Ce sujet sera développé par la suite, en particulier dans le Chapitre Huit.
Les propos d'Annie Besant cités plus haut pourraient bien se révéler non seulement entièrement conformes à l'importance que K accordait à la mutation dans ses explorations, mais aussi au top niveau des interprétations scientifiques qu'on en a données un siècle plus tard. Comme le fait remarquer Bohm, en écho aux rêveries de John White dans les années 70 :
En cybernétique, une boucle fermée ou récursive est constituée par une série d'instructions se répétant indéfiniment. Par exemple, un ordinateur programmé pour écrire préjudice en boucle fermée continuera d'écrire ce mot jusqu'à ce qu'on l'éteigne ou qu'on lui ordonne une « pause » à l'aide du clavier. Il semble que jusqu'au stade actuel de son évolution, les cellules du cerveau humain aient été reliées les unes aux autres d'une manière analogue à ces modèles en circuits fermés. De même, la pensée humaine a fonctionné en « circuits fermés » dans de nombreux domaines de l'existence. Par exemple, si l'on est un noir américain, un juif vivant en Israël ou un chrétien irlandais, ou encore une personne gravement malade, on s'attend à ce que certaines expériences s'ensuivent inéluctablement. La nature des circuits fermés fait que notre vie reste emplie de peur, de confusion, de violence, aussi longtemps que nous n'éradiquons pas complètement ces modèles récursifs du cerveau. Les investigations de K laissent entendre que ce sont ces structures qui nous empêchent d'être à l'écoute de nous-mêmes, des autres et de ce qui est. Ainsi, ces systèmes conceptuels impliquent l'utilisation de modèles récursifs et ne pourront donc jamais conduire à une transformation. K et les enseignements pérennes nous disent que tant que notre manière de ressentir. de penser, et de nous comporter sera caractérisée par ces circuits récursifs ou fermés. il n'y aura ni nouvelle humanité, ni nouvel âge. Les expériences psycho-spirituelles de K pourraient bien receler des solutions majeures pour entrer dans un nouvel âge de l'humanité. Il se pourrait que pendant le processus. les dendrites, les axones et les terminaisons nerveuses de K aient été « à cran » et toujours ouverts à une nouvelle opportunité, plutôt que disposés à suivre les sentiers battus – sentiers en grande partie tracés par notre évolution en tant qu'espèce et par les modèles de comportement qui ont fait leurs preuves dans le passé. Le stress physique et la fatigue nerveuse qu'implique cet état d'éveil permanent pourraient expliquer en partie le comportement observé par d'autres chez K (il « glissait », s'évanouissait, s'affaiblissait, etc.), ainsi que le retour incessant de la douleur. Voici ce qu'écrivit K dans son journal, à une époque où il faisait l'expérience de cette douleur épouvantable dans le cerveau, liée au processus:
Ces mots suggèrent un rapport étroit entre le processus ésotérique de la kundalini brûlant au travers des cellules du cerveau de K et activant de nouvelles synapses (et déclenchant éventuellement la création de nouvelles cellules et autres conséquences cérébrales), le contenu des idées et des observations de K et la nécessité d'une mutation, tant physiologique que psychologique, en chacun de nous, et qui créerait ainsi une nouvelle humanité. En fait, ces trois éléments ne représentent sans doute que les différentes manières de considérer une seule et même chose. Ce bref compte rendu sur la nature du processus (dont il sera question plus spécifiquement dans les Parties II et III) correspond aux enseignements éternels, à la fois dans leurs versions ancienne et moderne, aux affirmations de CWL et de K concernant le processus, et aux idées et observations de K. Ceux qui ont écrit à propos de K dans le passé ont néanmoins fourni d'autres explications, très différentes, du processus. C'est pourquoi il importe, avant de poursuivre, d'examiner soigneusement les diverses explications de rechange, et qui peuvent se ranger sous les rubriques suivantes: hallucinations, éveil spontané de la kundalini, mystification, hypnose et illusion.
Comme les " Carnets " (1988) le démontrent, il y avait indéniablement une relation étroite entre le processus ésotérique expérimenté par K, et ses pensées et observations. Étant donné ce rapport étroit, si le processus avait été une hallucination, ses pensées et ses observations auraient dû être de la même veine. Or les exposés de K, traitant des domaines complexes de la psychologie, de la philosophie et de la vie spirituelle, furent formidablement clairs et pénétrants jusqu'à la fin de sa vie. Une telle clarté, une telle profondeur semblent incompatibles avec des hallucinations. Sur ce point essentiel, il est extrêmement difficile de considérer ses expériences intérieures comme des hallucinations ou des visions. Dans l'avant-propos de ses " Carnets " (1988), Mary Lutyens a exposé sa propre interprétation du processus, laquelle contribue à mettre plus en évidence qu'il ne s'agissait pas d'une série de crises hallucinatoires:
Contrairement à ce que croient de nombreux théosophes, notamment les disciples de Krishnamurti, K prit au sérieux cet enseignement de son Maître (qui fait partie de l'hindouisme éternel) jusqu'à la fin de sa vie. Aux dires de K, dans ses " Carnets " (1988) et ailleurs, il y avait une relation incontournable entre le processus qu'il expérimentait et la nécessité pour chacun de nous de « nettoyer le cerveau ». Dans tous ses écrits et toutes ses allocutions, il affirma que le cerveau devait être nettoyé de toute forme de réaction automatique due au conditionnement. Dans son propre cas de pionnier, qui impliquait apparemment une mutation psychophysiologique extrêmement douloureuse, c'était probablement en raison de l'intensité jusqu'à laquelle elle était poussée et de l'énorme énergie qui circulait dans son organisme. Quiconque prétend que K hallucinait chaque fois que le processus était en cours se voit dans l'obligation de faire cette étrange déclaration: en tant qu'enseignant, K divulgua des pensées qui firent date dans des domaines tels que la philosophie et la psychologie, alors que par ailleurs, sa vie ne fut qu'une longue série d'hallucinations, lesquelles persistèrent pendant près de quatre-vingt ans. Qui plus est, ce théoricien halluciné aurait ainsi démontré que tous ceux qui rencontrèrent les Maîtres dans la période initiale de l'histoire théosophique furent également victimes d'hallucinations, puisqu'il semblerait que ce furent ces mêmes Maîtres qui initièrent K et qui dirigèrent le processus. De plus, il est difficile de croire que ces Maîtres étaient des hallucinations, étant donné l'impact de l'éternel renouveau qu'ils sont supposés avoir amené. En d'autres termes, une continuité sans faille relie le processus de K, ses pensées et observations, et la lignée pérenne et sa version moderne, l'éternel renouveau. Rejeter le processus en tant qu'hallucination revient à dénigrer la valeur des affirmations de K, ainsi que de ses propres éclaircissements sur ses sources. En définitive, la théorie des hallucinations semble dénuée de tout ce qui pourrait ressembler à une explication valable du processus.
Le cas le plus spectaculaire de développement spontané de la knndalini fut probablement celui de Gopi Krishna.28 Sans l'aide directe d'un guru, il pratiqua pendant des années une méditation de plusieurs heures d'affilée, suivant en cela les instructions de plusieurs ouvrages tantriques sur la manière d'éveiller la kundalini. Apparemment, il eut l'énorme chance de ne connaître aucun des aspects négatifs pouvant découler du tantrisme lorsqu'il est pratiqué sans l'aide d'un guru expérimenté et digne de confiance. En fait, il ignorait l'avertissement « Ne faites pas cela tout seul », implicite dans ces pratiques. Le clairvoyant théosophe Geoffrey Hodson, qui développa vraisemblablement sa clairvoyance selon des méthodes suggérées par ses instructeurs éternels, écrivit des douzaines de livres sur ses expériences suprasensibles. Il évoqua ces enfants devenus clairvoyants pour avoir innocemment fait des exercices de respirations semblant sortir tout droit de textes tantriques; ce qui ressemble assez à un éveil spontané de la kundalini.29 (Comme nous l'avons brièvement exposé dans le premier chapitre, la dynamisation des chakras par la montée de la kundalini dans l'épine dorsale provoque la clairvoyance, entre autres résultats psychiques). Dans cette catégorie se rangent également des cas où la clairvoyance s'est développée sous l'effet d'un choc puissant affectant l'un des centres psychiques. C.W. Leadbeater donne l'exemple d'une canadienne qui, ayant fait une mauvaise chute, se découvrit ensuite clairvoyante, et ce en permanence.30 La visualisation est l'une des techniques employées pour éveiller la kundalini, et K s'était livré à ce que certains pourraient appeler des visualisations du Seigneur Maitreya, au cours des quelques jours qui précédèrent le commencement du processus, daté du 17 août 1922. Voici la description complète de cette pratique. Cet exposé suggère en outre que K était clairvoyant, vu la façon dont il évoque les divers niveaux de conscience:
De prime abord, les efforts de K pour se mettre en harmonie avec le Seigneur Maitreya pourraient suffire à expliquer les événements. Certains pourraient qualifier les agissements de K de visualisations, qu'elles fussent ou non consciemment souhaitées ; et la visualisation étant l'une des méthodes employées pour éveiller la kundalini, ils se croient en mesure de prétendre que ce fut ce qui déclencha le processus. Si toutefois c'était la seule explication, c'eût été l'exemple de pouvoir de visualisation le plus étonnant dont nous ayons eu connaissance, vu les conséquences formidables qu'il entraîna. Généralement, la visualisation peut conduire à des effets tels que la clairvoyance, certaines aptitudes psychiques, voire à un niveau restreint de transformation psychologique. Tandis que le processus de K produisit en lui une mutation très profonde qui non seulement le transforma, mais eut également un impact sur de nombreuses autres personnes, influencées par ses pensées et ses observations. Il serait vraiment stupéfiant que tout cela n'ait résulté que de cinq ou six demi-heures de visualisation. En outre, comme K cessa par la suite de recourir à l'image du Seigneur Maitreya ou d'autres instructeurs, l'explication de la visualisation est encore moins vraisemblable que celle des hallucinations: des visualisations de quelques jours devraient en effet, dans ce cas, justifier un éveil de la kundalini qui persista toute une vie. Il se pourrait que l'état de K l'ait amené à se livrer à ce qu'on pourrait assimiler à des visualisations, et que les instructeurs éternels y eussent reconnu une occasion pour amorcer les transformations qui devaient se produire en lui. Ce qui revient à dire que les prédispositions de K à se mettre au service des instructeurs éternels auraient pu fournir des conditions idéales pour ce qui devait s'ébruiter par la suite. Une telle prédisposition pourrait ressembler à ce que les Yoga Sutras appellent Ishvara Pranidhana, l'abandon total au divin. Dans le yoga et d'autres traditions religieuses, l'abandon à ce qui est suffit souvent à faire expérimenter des états de conscience théosophiques ou divins. Les instructeurs éternels, en tant que mentors spirituels de K, ainsi que les prédispositions de K à se dévouer – qu'il s'agît ou non d'Ishvara Pranidhana – existaient déjà des années avant le commencement du processus. Aussi l'éveil spontané de la kundalini par la visualisation du Seigneur Maitreya ne peut-il rendre compte de tous les aspects du processus. Si l'on considère que l'éveil de la kundalini explique complètement ou partiellement le processus, alors la théorie des hallucinations est également en cause. Car à chaque fois que K expérimenta le processus en présence de témoins, il fit constamment et avec insistance référence à d' « autres » personnes, dont il disait qu'elles étaient chargées d'en faire le compte rendu, et il se décrivait toujours comme le simple véhicule d'une intelligence colossale qui, selon lui, ne lui appartenait pas. Si ces « autres » n'avaient été que le produit de son imagination, il conviendrait alors de reconsidérer l'hypothèse des hallucinations. Comme nous l'avons dit plus haut, cette hypothèse ne tient pas, ou est pour le moins très contestable, car elle implique que les enseignements de K furent également le produit d'hallucinations. Comme la notion selon laquelle le processus résulterait uniquement d'un éveil spontané de la kundalini dépend de la présence d'hallucinations, cette théorie s'en trouve également invalidée. Si l'on s'en tient aux témoignages oraux de K, ceux-ci excluent l'hypothèse que le processus résultait uniquement d'une expérience intérieure, d'un éveil de la kundalini, par exemple. D'une part, K a fait toute sa vie référence – du début du processus jusqu'à quelques jours avant sa mort – à des agents extérieurs responsables du processus. Cela nous ramène à la déclaration de Pupul Jayakar, citée au début du Chapitre Un, selon laquelle la présence d'un guru serait nécessaire pour protéger le yogi de dommages physiques ou psychologiques, en cas d'éveil de la kundalini. Mais un tel expert n'assista jamais physiquement à aucune des expériences vécues par K pendant le processus. Les seuls « experts » mentionnés sont les instructeurs éternels qui furent à l'origine de l'éternel renouveau. Et comme ces instructeurs avaient la réputation d'avoir des pouvoirs yogiques, leur présence physique n'eût pas été nécessaire. Une analogie vient à l'esprit. Il est aujourd'hui possible de placer un robot sur Mars et de le commander à partir de Houston, Texas, bien qu'il n'y ait apparemment aucune connexion physique entre Houston et Mars. Il y a quelques siècles, cela aurait pu passer pour de la sorcellerie, ou aurait été jugé incroyable. Les écoles éternelles existent depuis des millénaires, et certains instructeurs éternels passent pour avoir développé le pouvoir de contrôler à distance les êtres humains. Les anciens livres de yoga et de tantrisme contiennent des « formules » permettant de développer de telles facultés. En d'autres termes, leur emploi n'a rien de Surnaturel, pas plus que le contrôle à distance d'un gadget par un autre. Pour admettre cette éventualité, la principale difficulté n'est pas forcément d'ordre théorique. Le problème, c'est que pour développer de telles facultés, il faut changer complètement de style de vie. Ces anciens rites sont intrinsèquement psychologiques, et la philosophie éternelle a toujours été extrêmement pratique, et a exigé un engagement psychologique de ses « savants » – les philosophes éternels et leurs disciples. En réalité, c'est le manque d'inclination à se soumettre aux « conditions de laboratoire » de la science antique – laquelle exige qu'on se débarrasse de tout conditionnement – qui pose un véritable problème à nombre de nos contemporains. D'autre part, la science moderne exige qu'on écarte autant que faire se peut la psyché humaine des expériences scientifiques. La compréhension de ces différences aide à mieux comprendre que l'intervention des instructeurs pérennes dans le processus, ou dans la création de l'éternel renouveau contemporain, n'a rien de « terrifiant » ni de « surnaturel ». Il est invraisemblable qu'un éveil spontané de la kundalini ait été à l'origine du processus de K. Aucun expert n'était physiquement présent non plus, pas un seul guru, comme le dit Jayakar dans le passage cité au début du premier chapitre. Si d'autre part, ainsi que K ne cessait de le répéter, plusieurs instructeurs éternels avaient été impliqués dans ce que K appela à une occasion une « opération », cela pourrait fournir une explication raisonnable de l'origine du processus. L'éveil spontané de la kundalini est, au mieux, une explication nécessaire, mais non suffisante, du processus.
Le processus peut également être 'interprété comme une mystification. Cette explication conviendrait à ceux qui ignorent les faits significatifs, ou qui nient l'existence des énergies subtiles. ainsi que la maîtrise avec laquelle les instructeurs éternels les manipulent. Ces personnes ont tendance à ignorer les preuves avancées plus haut, notamment les recherches impressionnantes de CWL et d'autres clairvoyants dans des domaines liés aux énergies subtiles, les diagnostics médicaux de Dora van Gelder Kunz, l'efficacité de l'acupuncture, qui opère sur des modèles d'énergies subtiles, et le fait que de nombreuses personnes peuvent développer la clairvoyance ou d'autres facultés analogues. Il nous faut pourtant considérer l'éventualité d'une mystification. Dans les grandes lignes, cette mystification aurait pu être soit inconsciente, soit plus délibérée. Dans le premier cas, il serait plus approprié de parler d' « illusion » ; ce qui impliquerait que K se serait mépris lui-même sur sa vie intérieure. Les expériences liées au processus étaient peut-être des projections résultant de ses propres exigences psychologiques intérieures. Peut-être était-il tellement impressionnable, adolescent, que d'autres personnes étaient en mesure de l'hypnotiser, de lui faire croire qu'il voyait les Maîtres et qu'il était le véhicule du Seigneur Maitreya. Certains auteurs ont spéculé sur ces prémices, Stuart Holroyd, par exemple (cité au Chapitre Un). Mais personne n'a étudié sérieusement cette éventualité, ni évalué ses éventuelles conséquences. C'est ce que nous avons tenté de faire dans la section intitulée « autosuggestion ». L'autre type de mystification impliquerait que K ait menti à propos de sa vie intérieure. Le seul auteur qui ait avancé cette hypothèse est Radha Rajagopal sloss.32 Comme il s'agit de la fille des Rajagopals, qui furent les protégés de K pendant trente ans, son livre aurait pu présenter un intérêt et informer tous ceux qui ont à cœur la vie et l'œuvre de K. Mais Sloss a pour seules sources les mémoires de sa mère, remontant à environ quarante ans en arrière, bien qu'elle admette que celle-ci fût psychiquement déséquilibrée à l'époque où certains des événements déterminants de son livre se produisirent. La façon méprisante et mesquine dont K y est présenté a suscité de nombreuses réactions mettant en évidence certaines des inexactitudes de cet ouvrage, mais non toutes.33 Étant donné l'insuffisance des preuves avancées dans le livre de Sloss, on est en droit d'affirmer qu'à ce jour, personne n'a pu présenter d'arguments assez fiables pour pour qu'on puisse prétendre que K aurait volontairement trompé quiconque à propos de sa vie intérieure, Les preuves du contraire sont accablantes. et comprennent des témoignages de relations et d'amis couvrant une période de près de quatre-vingt ans, L'hypothèse de l'autosuggestion, sous une forme ou une autre, n'en subsiste pas moins. Et il est aussi difficile que passionnant d'en débattre sérieusement. Hypnose
Il existe deux sortes d'illusions: on peut soit être induit en erreur par autrui, comme c'est le cas dans l'hypnose, soit s'illusionner soi-même. Certains auteurs ont suggéré que CWL hypnotisa ou tenta d'hypnotiser K lorsqu'il était adolescent. De prime abord, c'est une explication plausible. Mais si K était impressionnable au point de vérifier cette hypothèse, cela impliquerait qu'il fut toute sa vie sous l'influence de notions qui furent implantées dans son mental au cours des quelques mois pendant lesquels CWL fut en contact avec lui. En outre, cette relation fut restreinte et impliqua toujours la présence de témoins. Cela présupposerait, entre autres, qu'il aurait pris les suggestions à propos des Maîtres et de son rôle de véhicule du Seigneur Maitreya tellement à cœur qu'elles auraient alimenté en lui le processus jusqu'à la fin de sa vie. Étant donné l'aspect complexe des phénomènes physiologiques et psychologiques liés au processus et le profond impact qu'eurent les pensées et les observations de K sur plusieurs générations de personnes sensées, ainsi que d'autres facteurs étudiés dans le présent débat, l'hypnose ne semble constituer qu'une théorie très peu crédible. Cette hypothèse rencontre plusieurs autres difficultés. La première surgit lorsqu'on envisage l'hypothèse des hallucinations et de l'éveil spontané de la kundalini: celle-ci présuppose que K aurait vécu presque toute sa vie, qui fut très longue, dans un état de complet dédoublement de personnalité. Ainsi K, l'enseignant, aurait été complètement inconscient de K, l'initié. Ce qui contredirait les propres recherches de K, qui exigeaient en permanence des niveaux de conscience et de concentration élevés. Un dédoublement de personnalité impliquerait que ce niveau de concentration ne fut pas maintenu. Si K l'initié n'avait été qu'hypnotisé, cela invaliderait les relations étroites que K, l'enseignant, avait établies entre le processus et ses pensées et observations. Cela signifierait que K, l'enseignant, ne se rendait pas compte des phénomènes majeurs qui affectaient sa propre psyché. C'est pour ces raisons, entre autres, que toute personne consciente de la profondeur et de la pertinence des pensées et des observations de K considère qu'il est très difficile d'admettre l'hypothèse de l'hypnose. A fortiori au vu des commentaires de K, en particulier dans ses " Carnets " (1988), sur les rapports étroits reliant le processus à ses investigations. L'hypothèse de l'hypnose s'effondre également si l'on considère le contexte des événements de la vie de K. Il était très accommodant avec toutes les personnes de son entourage et les laissait toujours agir à leur guise, même lorsque cela nuisait directement à certains aspects administratifs de son travail. En fait, de nombreux auteurs mirent l'accent sur sa nature très influençable en raison de ce trait de caractère. Mary Lutyens écrivit notamment:
Cette affirmation donne à entendre que Lutyens connaissait les pensées et les intentions de CWL, comme si elle prétendait être elle-même une voyante! Loin de se laisser hypnotiser, K se montrait pourtant des plus intraitables et rebelle dès qu'il s'agissait de sujets plus sérieux. Non seulement il quitta les théosophes, mais il transcenda toutes les notions assimilant la théosophie à un simple système idéologique. Sa rupture se produisit sur des plans très profonds. Comme l'indique la Troisième Partie, il fit œuvre de pionnier en insistant sur la nécessité d'une transformation. Si son comportement docile au quotidien a pu laisser une impression trompeuse, il devrait cependant sauter aux yeux que dans les domaines importants, personne n'était en mesure de l'impressionner. Et le processus avait vraiment beaucoup d'importance à ses yeux. Lutyens complète ainsi son précédent commentaire:
Si ces remarques de Lut yens laissent transparaître les préjugés Contre la théosophie et contre Leadbeater qui teintent son œuvre, elles n'en vont pas moins à l'encontre de l'explication de la vie intérieure de K par l'hypnose, laquelle, en fin de compte, implique également que CWL était un hypnotiseur. Mais dès le départ, K fit clairement savoir qu'il n'avait jamais été conditionné par les théosophes. La description que donne Lutyens de la période de croissance et de formation de Krishnaji chez les théosophes, de 1911 à 1912, montre à l'évidence que personne ne tenta jamais de le conditionner. CWL lui donna effectivement des instructions concernant sa vie spirituelle et fut, pendant quelques mois, entre 1909 et 1911, directement impliqué dans sa relation avec les instructeurs éternels. Mais il est difficile d'assimiler à une forme d'hypnose le rôle de tuteur et de mentor que tenait CWL auprès de Krishnaji. Il est intéressant de noter qu'HPB passait également pour un hypnotiseur chez certains adversaires du mouvement théosophique, lesquels prétendaient qu'elle magnétisait ses proches pour faire d'eux tout ce qu'elle voulait. Il convient donc d'examiner ce qu'elle pensait de l'hypnose car son opinion était généralement admise par les théosophes, y compris par CWL :
La « suggestion » ou hypnotisme représente encore, un siècle plus tard, une explication populaire, puisqu'elle est présente dans les ouvrages actuels traitant de la vie de K. Pour les théosophes, l'hypnose représentait pourtant un sujet très sérieux. Si le magnétisme est jugé acceptable sous certains de ses aspects, pour guérir ou soulager la souffrance, par exemple, le contrôle exercé sur autrui fait, par contre, l'objet de mises en gardes expresses, et il est foncièrement incompatible avec la voie éternelle. Voici ce qu'en dit CWL:
Quiconque avance l'hypnose pour expliquer la vie intérieure de K devrait rendre compte de son incompatibilité profonde avec les enseignements et les pratiques éternels. Aucun de ceux qui soutiennent cette thèse ne l'a fait à ce jour.
La dernière explication possible de la vie intérieure de K consiste à dire qu'elle provenait uniquement de son inconscient. Ce qui voudrait dire qu'une pulsion intérieure quelconque aurait pu conduire K à créer un monde imaginaire de Maîtres, à avoir des expériences de clairvoyance et à se croire le véhicule du Seigneur Maitreya. Son bagage culturelle lui aurait permis, la croyance en la manifestation périodique d'avatars étant répandue en Inde. Ces pulsions intérieures se seraient trouvées renforcées par les relations étroites que K entretint avec les théosophes, lesquels attendaient la venue d'un Instructeur du Monde au vingtième siècle. Ces possibilités auraient été également accentuées par la tendance innée de K à satisfaire autrui. Quelle que soit leur origine, ces pulsions intérieures ont été assimilées par diverses approches traditionnelles de la méditation et de la psychologie à des phénomènes qu'il convient de constater, de reconnaître, de comprendre et de transcender. Pour la psychologie occidentale du vingtième siècle (qui eut pour berceau le milieu théosophique, où ces enseignements étaient fondamentaux), ces pulsions viennent des plans inconscients ou subconscients. Cette explication peut présenter un intérêt du point de vue de la psychologie conventionnelle. Mais dès que l'on prend en compte les pensées et observations de K, cette théorie commence également à s'effondrer. Certaines des propres observations de K sur la psychologie, en particulier sur l'inconscient, se fondent sur une série de conversations que K eut avec le physicien David Bohm et avec David Schainberg, directeur des études psychiatriques à l'université de Columbia. Ces dialogues sont disponibles sous forme d'une série de vidéocassettes, et ils ont également publiés sous une forme livresque très adaptée, intitulée La Plénitude de la Vie.38 Le lecteur devrait garder à l'esprit que K n'avait pas reçu une éducation conventionnelle et qu'il ne lisait pas d'ouvrages de psychologie ni de philosophie, (Ses lectures se limitaient pour la plupart aux journaux et aux romans policiers, notamment ceux d'Agatha Christie ), Il fut pourtant la première personne qui insista de manière significative sur la non existence de l'inconscient. Ce fut en fait l'une des raisons qui poussèrent Shainberg à poursuivre sa relation avec K. Le passage suivant étant retiré de son contexte, il risque de ne pas être très accessible pour des personnes non familiarisées avec l'œuvre de K. Ce passage commence notamment par une discussion sur un penseur sans pensées, et sur un observateur qui est l'observé. K a traité ces sujets d'une manière très approfondie par ailleurs.39 Krishnamurti: Existe-t-il un penseur sans pensées?
Le contenu de cette discussion, et le fait que les observations de K ne provenaient ni de livres ni de spéculations sur les assertions d'autrui, devraient mettre en évidence que K était vivement conscient du fonctionnement du mental. Si cela ne suffit pas à démontrer qu'il n'était pas mu par des pulsions intérieures, cela contribue néanmoins à miner plus encore la thèse de l'autosuggestion.
Lors des premières expériences du processus en 1922 et des manifestations ultérieures relatées par lui ou par d'autres personnes, aucun guru n'était physiquement présent; K et d'autres personnes présentes en 1922 prétendirent cependant que les instructeurs éternels s'y trouvaient. Tous les témoins dirent que ce qui arrivait à Krishnaji était le fait des Maîtres, supervisé par le Seigneur Maitreya – dont K et d'autres personnes dirent qu'il fut présent en plusieurs occasions. Le Seigneur Maitreya est supposé être l'une des principales figures associées à la philosophie éternelle, et s'être manifesté dans le passé en tant que Krishna, le Christ, Quetzalcoatl, entre autres grands instructeurs. Il est responsable, au plus haut niveau, de tous les enseignements éternels, dans le monde entier et pour la durée du présent cycle. Le frère de K, Nityananda (Nitya), l'un des témoins de la première manifestation du processus, assimila l'expérience de 1922 à une phase de cérémonie d'initiation dirigée par les instructeurs éternels. Dans son récit, il relate une situation similaire antérieure, alors que les deux frères se trouvaient à Taormina, en Italie, où K avait subi sa seconde initiation. À Ojai, au commencement du processus, K avait récité le mantra que chantent tous les soirs à Adyar les membres de l'École Ésotérique de Théosophie (qui étaient supposés suivre la voie du déconditionnement). Nitya déclare:
La description de Nitya pourrait aisément passer pour un lyrisme émotionnel exacerbé. Quoi qu'il en soit, elle corrobore ce que K dit jusqu'à la fin de sa vie – dans un langage plus contenu et serein – sur la présence des Maîtres et du Seigneur Maitreya. Simplicité Le processus de K ne peut s'expliquer plausiblement par des hallucinations, une manifestation spontanée de la kundalini, ni une forme quelconque d'illusion, et aucun guru n'y fut présent physiquement. Ce processus était pourtant extrêmement proche voire à l'origine – des exposés subtils et transformateurs de K. En outre, il semble y avoir eu un rapport étroit entre le processus de K et la mutation requise par la création d'une nouvelle humanité. La seule explication crédible du processus semble être qu'il fut initié, guidé et protégé par les instructeurs éternels eux-mêmes, qui utilisèrent leurs pouvoirs yogiques. C'est ce que Krishnamurti répéta lui-même sans cesse à propos de ces expériences, comme nous le verrons dans les chapitres suivants. D'après toutes les preuves dont nous disposons, il semble que la seule – et essentielle – contribution de K au processus fut son absence de conditionnement et sa prédisposition à servir les instructeurs éternels. Ainsi, il n'avait aucune de ces espérances, ambitions ou craintes qui caractérisent la plupart d'entre nous. C'est sans doute ce que CWL voulait dire lorsqu'il disait n'avoir jamais vu chez personne une aura aussi dénuée d'égoïsme. C'est précisément cette vacuité que visent les systèmes de méditation les plus sophistiqués, et elle n'apparaît – si tant est qu'elle le fasse qu'après des décennies d'une pratique intense. Mary Lutyens donne l'explication suivante:
C'est sans doute ce vide psychologique, associé à une prédisposition à servir, qui constituèrent les conditions préalables à l'accomplissement de sa mission. Pourtant, une fois encore et comme il a été dit dans le présent chapitre, elles ne suffisaient pas, car quelque chose d'analogue à une grâce semble également avoir joué un rôle. Si toutefois les déclarations de Leadbeater et de Besant à propos de K contiennent quelque vérité, ces qualités personnelles auraient joué un rôle essentiel.
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