Krishnamurti/Revue's/Vers une éducation nouvelle/Les Plumes de l'Aigle 04 A la lumière de la science spirituelle
A la lumière de la science spirituelle
(Rudolf Steiner)
Article paru dans le n°5 (1995) de la revue "LES PLUMES DE L'AIGLE"
Dossier : Vers une éducation nouvelle
Message d'Abul Beka | Les voies nouvelles de l'éducation (Maria Montessori) | La compétition dans l'éducation (Krishnamurti) | A la lumière de la science spirituelle (Rudolf Steiner) | Les objectifs de l'éducation nouvelle (Alice A. Bailey) | Et si on changeait aussi la société ?
Après la guerre, la réouverture des établissements et le développement progressif du mouvement gagne toute l'Europe, et s'étend progressivement à tous les continents. Aujourd'hui, le mouvement des écoles Waldorf compte environ 600 établissements dans le monde (147 en Allemagne, 36 en Suisse, seulement 15 en France).
Ces extraits sont tiré de l'ouvrage L'éducation de l'enfant à la lumière de la science spirituelle.
Si tous les hommes pouvaient, comme l'occultiste, pénétrer du regard le cerveau en train d'édifier ses formes, ils ne donneraient plus à leurs enfants que des jouets propres à stimuler l'activité modelante du cerveau. Tous les jouets qui consistent en des formes géométriques mortes dessèchent et entament les forces formatrices de l'enfant ; au contraire, tout ce qui suscite la représentation du vivant agit de façon juste. Notre époque matérialiste ne produit que peu de bons jouets. [...]
Il est capital de tenir compte, pour cet âge de la vie, du fait que le corps physique se fixe à lui-même la mesure de ce qui lui est salutaire. Il le fait en donnant à ses désirs la forme et l'intensité voulues. On peut dire en général que le corps physique sain nourrit le désir de ce qui lui profite. Et aussi longtemps qu'est en cause le corps physique de l'être en croissance, il faut regarder de très près ce que demandent chez l'enfant l'envie saine, le désir, la joie. Joie et plaisir sont des forces à l'appel desquelles les formes physiques des organes se constituent de la manière la plus juste. À cet égard, on peut pécher gravement en ne mettant pas l'enfant dans les rapports d'ordre physique convenables avec son milieu. Cela peut en particulier se produire pour l'instinct alimentaire. On peut gaver l'enfant avec des choses qui lui font perdre complètement son instinct naturel, alors qu'avec une nourriture convenable on peut sauvegarder cet instinct au point que l'enfant demandera lui-même exactement, au verre d'eau près, ce qui lui est salutaire dans les conditions données, et refusera tout ce qui serait de nature à lui nuire. Si on appelle la science spirituelle à élaborer un art de l'éducation, elle saura donner des indications jusque dans les détails de l'alimentation et des plaisirs du palais. Car cette science est adaptée à la vie, elle n'est pas une pâle théorie, au contraire de ce qu'elle pourrait apparaître aujourd'hui encore, à en juger par les errements de bien des théosophes.
Parmi les forces qui contribuent à modeler les organes physiques, il faut donc compter la joie inspirée par l'entourage et partagée avec lui, la sérénité souriante des visages, et surtout l'affection sincère et spontanée. Une affection comme celle-là, qui baigne de sa chaleur l'entourage physique, couve littéralement les formes des organes physiques.
Si des modèles sains sont proposés dans cette atmosphère d'affection à l'imitation de l'enfant, celui-ci se trouve alors dans son véritable élément. Il faut donc veiller strictement à ce que rien ne se fasse dans l'entourage de l'enfant qu'il n'ait le droit d'imiter. Qu'il ne voie nulle chose dont on soit obligé de lui dire : tu ne dois pas faire cela. On peut se convaincre à quel point l'enfant est imitateur en observant qu'il reproduit les signes de l'écriture longtemps avant de les avoir compris. Il est même très bon pour lui de reproduire d'abord ces signes et de n'apprendre que plus tard leur signification. L'imitation relève en effet de la période de développement du corps physique, alors que le sens des mots parle au corps éthérique ; or on ne devrait agir sur ce dernier qu'après le changement de dentition, lorsque l'enveloppe éthérique extérieure se sera détachée. Il faudra surtout, pendant ces années, n'enseigner aux enfants à parler qu'en utilisant leur instinct d'imitation. C'est en écoutant qu'un enfant apprend le mieux à parler. Aucune règle, aucun enseignement artificiel ne peuvent rien produire de bon.
Pendant la petite enfance, il est d'importance primordiale que les moyens d'éducation tels que les chansons enfantines fassent impression sur les sens de l'enfant par la beauté de leur rythme. Il faut mettre l'accent moins sur le sens des paroles que sur la beauté du son. Plus une impression produite sur l'œil ou sur l'oreille aura de fraîcheur, mieux cela vaudra. On ne devrait pas sous-estimer par exemple la puissance formatrice qu'exercent sur les organes des mouvements de danse scandés selon un rythme musical.Avec le changement de dentition, le corps éthérique dépouille son enveloppe éthérique, inaugurant ainsi la période où les mesures éducatives peuvent agir de l'extérieur sur le corps éthérique. Il faut discerner clairement ce qui, du dehors, peut agir sur le corps éthérique. Transformation et croissance du corps éthérique signifient transformation ou évolution des inclinations, des habitudes, du caractère, de la mémoire, du tempérament. On agit sur le corps éthérique par des images, par des exemples, en veillant à ce que l'imagination soit correctement orientée. De même qu'il faut fournir à l'enfant, jusqu'à sa septième année, le modèle physique qu'il puisse imiter, il faut, entre le changement de dentition et la puberté, mettre dans l'entourage de l'enfant grandissant tout ce dont le sens profond et la valeur puisse lui servir de norme. Tout ce qui est riche de sens et agit par l'image et le symbole, est maintenant de mise. Les énergies du corps éthérique se développent lorsqu'une imagination ordonnée peut s'orienter selon ce qu'elle déchiffre dans les images et les symboles vivants, ou dans les images et les symboles qu'on a présentés à l'esprit de l'adolescent, et lorsqu'elle peut trouver là une règle de conduite. Ce ne sont pas les notions abstraites qui agissent de la manière voulue sur le corps éthérique en croissance, mais les évocations directes, l'image suggestive — non pas celle qui s'adresse aux sens physiques, mais celle qui parle à l'esprit. Ce qui peut être vu en esprit est, pendant ces années, le véritable moyen éducatif. Aussi importe-t-il avant tout que durant ce temps l'être jeune trouve dans ses éducateurs eux-mêmes des personnalités dont la vue éveille en lui les forces morales et intellectuelles souhaitables. De même que les mots-clés sont pour la prime enfance imitation et modèle, pour les années dont nous parlons ils sont exemples à suivie et autorité. L'autorité naturelle, qui va de soi, doit être la représentation substantielle sans intermédiaire d'après laquelle se modèlent la conscience morale, les habitudes, les penchants de l'être grandissant, d'après laquelle son tempérament se discipline et lui-même considère les choses de ce monde. C'est à cet âge de la vie que s'applique tout particulièrement le mot du poète :
Sur les pas du héros que tu choisis toi-même,
Monte sans te lasser vers la cime suprême.
La vénération et le respect sont des forces grâce auxquelles le corps éthérique grandit comme il doit le faire. Et celui qui n'aura pu à cet âge lever les yeux vers un adulte avec une infime vénération, en pâtira toute sa vie durant. Là où cette vénération est absente, les forces de vie du corps éthérique s'étiolent. [...]
Avant le changement de dentition, les récits, contes, etc., qui s'adressent à l'enfant, ne pourront avoir d'autre but que de susciter chez lui joie, fraîcheur, gaieté. Passée cette période, il faudra, par le choix du contenu, veiller en outre à faire paraître devant l'âme de l'enfant des images de la vie qui l'incitent à agir de même. Il ne faudra pas perdre de vue que de mauvaises habitudes peuvent être corrigées par des images propres à en inspirer l'aversion. Les exhortations sont la plupart du temps d'un faible secours contre ces habitudes et ces penchants ; mais si l'on fait agir sur l'imagination juvénile l'image pleine de vie d'un homme affligé de ces habitudes et que l'on montre où elles le mènent dans la réalité, on peut faire beaucoup pour les extirper. Il faudra toujours se souvenir que ce ne sont pas des représentations abstraites qui agissent sur le corps éthérique en développement, mais des images chargées de vie, qui agissent sur l'esprit par leur caractère concret. Certes, il faut ici énormément de doigté, faute de quoi on aboutirait au résultat inverse. Tout dépend ici de l'art du conteur. C'est pourquoi l'on ne peut donc tout simplement remplacer le récit oral par la lecture.
L'image chargée d'un contenu spirituel ou, pour dire la chose autrement, la représentation symbolique, entre ici également en ligne de-compte, d'une autre façon, pour la période comprise entre le changement de dentition et la puberté, il est nécessaire que l'être jeune s'assimile les mystères de la vie, le plus possible sous forme de symboles, et non à l'aide des notions froides de l'intellect. Des symboles de la réalité spirituelle doivent être présentés à l'âme de l'enfant de façon telle que les lois de l'existence soient pressenties et ressenties sous le vêtement du symbole, plutôt que saisies au moyen de notions intellectuelles. Tout ce qui passe n'est que symbole: ce vers de Gœthe doit être la maxime directrice constante de l'éducation pendant cette période. Il est d'une importance infinie pour l'homme de recevoir la révélation des mystères de l'existence sous le voile d'images symboliques, avant que l'âme ne les aborde sous la forme des lois de la nature. [...]L'intellect est une force de l'âme qui ne naît qu'avec la puberté ; c'est pourquoi, avant ce moment, il ne faudrait absolument pas agir sur elle de l'extérieur. Jusqu'à la puberté, l'enfant doit faire siens par la mémoire les trésors sur lesquels l'humanité a pensé ; puis vient le temps où il pénètre par la pensée discursive ce qu'auparavant il a bien gravé dans sa mémoire. Il ne suffit donc pas qu'il retienne ce qu'il a compris, il faut qu'il comprenne les choses qu'il sait, c'est-à-dire celles qu'il a acquises par la mémoire, comme le fait l'enfant pour la langue. [...]
Une autre conduite encore procède d'une manière matérialiste de voir les choses : c'est celle qui consiste à mettre par trop l'accent, dans l'enseignement, sur ce qui est offert à la perception sensorielle. Tout ce qui est donné à voir à cet âge doit être spiritualisé. On ne doit pas se contenter par exemple de présenter une plante, une graine, une fleur, en les offrant simplement à la perception sensorielle. Tout doit devenir symbole de l'esprit. En effet, une graine n'est pas seulement ce qui paraît aux yeux. Toute la plante future y est déjà présente, bien qu'invisible. Qu'il y a davantage dans une graine que ce que les sens perçoivent, il faut que cela soit saisi de façon vivante, par le sentiment, par l'imagination, par le cœur. Le pressentiment des mystères de l'existence doit procéder du sentiment. N'objectons pas qu'à s'y prendre ainsi on compromet la netteté de la perception ; au contraire, si l'on en reste à la seule vue des sens, la vérité n'y trouve pas son compte. Car la réalité totale d'une chose est faite d'esprit et de matière, et ce n'est pas observer moins fidèlement, avec moins de soin, que de mettre en activité l'ensemble des forces de l'âme, et non uniquement les sens physiques. Si chacun pouvait voir, comme l'occultiste, tout ce qu'appauvrit dans le corps et dans l'âme un enseignement qui recourt à la seule vue matérielle des choses, on tiendrait moins à ce genre d'enseignement. À quelle fin, au sens le plus élevé du terme, montrer aux enfants tous les minéraux, toutes les plantes, tous les animaux, toutes les expériences de physique possibles, si l'on en reste là, si ces symboles matériels offerts aux sens ne servent pas à faire pressentir les secrets d'ordre spirituel ? [...]
Seule une conscience claire de l'effet produit sur l'enfant par les mesures éducatives pourra donner à l'éducateur le tact qui lui permettra d'adopter dans chaque cas la conduite juste. C'est ainsi qu'il faut savoir comment traiter chacune des forces de l'âme — la pensée, le sentiment et la volonté —, afin que leur développement agisse en retour sur le corps éthérique, dans le même temps où celui-ci, entre le changement de dentition et la puberté, peut, sous les influences du monde extérieur, prendre une forme de plus en plus parfaite.On pose les bases du développement d'une volonté robuste et saine en appliquant judicieusement pour les sept premières années de la vie les principes éducatifs énoncés plus haut. Car il faut qu'une volonté ainsi faite trouve son appui dans le plein épanouissement des formes du corps physique. À partir du changement de dentition, il importe que le corps éthérique, qui se développe maintenant, procure au corps physique les forces grâce auxquelles celui-ci pourra se donner les formes bien venues et résistantes. Ce qui fait les impressions les plus fortes sur le corps éthérique est aussi ce qui, en retour, fortifie avec le plus d'efficacité le corps physique. Mais les impulsions les plus fortes que puisse recevoir le corps éthérique sont celles que provoquent les sentiments et les représentations grâce auxquelles l'être humain fait par le sentiment l'expérience des liens qui l'unissent aux fondements éternels de l'univers, c'est-à-dire les expériences religieuses. Jamais la volonté d'un être et par là son caractère ne se développeront sainement si, à l'âge de la vie dont nous parlons, il ne connaît pas de profondes impulsions de nature religieuse. C'est dans une organisation cohérente de la volonté que s'exprime la manière dont l'être se sent insèré dans l'ensemble de l'univers. S'il ne se sent pas rattaché par des liens solides à un élément spirituel divin, sa volonté et son caractère demeurent nécessairement flottants, sans véritable santé ni unité.
La vie affective se développe de façon juste sous l'influence des images et des symboles plus haut décrits, et en particulier si l'on présente à l'enfant l'image de personnalités caractéristiques tirées de l'histoire et des autres sources. De même, il est important pour l'éducation de la sensibilité d'amener l'enfant à pressentir la profondeur des mystères et des beautés de la nature. Et ici entrent en particulier en ligne de compte la culture du sens du beau et l'éveil du sens artistique. La musique doit apporter au corps éthérique le rythme, qui le rendra capable d'éprouver ensuite le rythme présent en toute chose. C'est priver un être jeune de bien des choses pour sa vie ultérieure que de ne pas lui accorder le bienfait de la culture du sens musical. Si ce sens lui faisait entièrement défaut, certains aspects de l'existence de l'univers lui resteraient par la force des choses entièrement cachés. Ce qui ne veut pas dire que les autres arts doivent être négligés. Éveiller le sens des formes architecturales, le sens des formes plastiques, le sens de la ligne et du dessin, de l'harmonie des couleurs — rien de tout cela ne devrait manquer dans le programme éducatif. La situation exigera peut-être que cet enseignement soit donné sous une forme très simple, mais on ne saurait objecter que rien ne peut être fait dans cette perspective, quelle que soit la situation. Si l'éducateur a un sens juste de ces choses, on peut faire beaucoup avec les moyens les plus simples. La joie de vivre, l'amour de l'existence, l'énergie au travail, tout cela prend naissance — et pour toute la vie — dans la culture du sens de la beauté et du sens artistique. Et les relations avec nos semblables, comme elles sont ennoblies et rendues plus belles par ce sens de la beauté ! Le sentiment moral qui, n'est-ce-pas, se forme aussi dans ces années-là par les images de la vie offertes à l'enfant, par l'exemple des adultes qui font pour lui autorité — le sens moral devient assuré si, grâce au sens du beau, le bien est ressenti en même temps comme beau, et le mal comme laid.
La pensée sous sa forme propre de vie intérieure procédant par notions abstraites doit encore rester à l'arrière-plan pendant cette période de la vie. Elle doit se développer sans subir d'influences, spontanément en quelque sorte, tandis que sont transmis à l'âme les symboles et les images de la vie et des mystères de la nature. C'est ainsi, au sein des autres expériences de l'âme, que doit grandir la pensée entre la septième année et la puberté ; ainsi devra mûrir le jugement afin qu'ultérieurement, une fois passée la puberté, l'être humain devienne capable, en face des choses de la vie et du savoir, de se forger ses propres idées en pleine autonomie. Moins on aura cherché à développer directement le jugement, mieux on le fera indirectement en développant les autres forces de l'âme, et plus ce sera bénéfique pour toute la vie ultérieure.
Ce n'est pas seulement pour l'éducation de l'esprit, mais aussi pour celle du corps, que la science spirituelle fournit une base solide. À titre d'exemple caractéristique, nous citerons la gymnastique et les jeux. De même que l'amour et la joie doivent baigner l'atmosphère de la première enfance, ainsi le corps éthérique en croissance doit, au moyen des exercices corporels, éprouver le sentiment de sa croissance, de sa force sans cesse grandissante. Les exercices de gymnastique par exemple doivent être conçus de façon telle qu'à chaque mouvement, à chaque pas, l'enfant sente monter en lui ce sentiment : "Je sens en moi une force qui grandit." Et ce sentiment doit s'emparer de l'être intérieur comme un plaisir sain, comme un bien-être. Pour concevoir des exercices dans cet esprit-là, il faut certes plus que la connaissance intellectuelle de l'anatomie et de la physiologie du corps humain. Il faut avoir acquis la connaissance déliée, intuitive, entièrement portée par le sentiment, de la manière dont le plaisir et le bien-être agissent de conserve avec les positions et les mouvements du corps. Celui qui met au point des exercices doit pouvoir éprouver en lui-même comment un mouvement, une position des membres font naître un sentiment de force qui remplit d'aise et de plaisir, tel autre mouvement au contraire le sentiment que l'on perd des forces, etc. Pour que la gymnastique et les exercices corporels puissent être pratiqués dans cet esprit, il faut que l'éducateur dispose de ce que seule peut lui donner la science spirituelle, et surtout l'attitude intérieure qu'elle inspire. Il n'est pas nécessaire pour cela d'être d'emblée capable de percevoir le monde spirituel : il suffit de sentir comment appliquer dans la pratique de la vie les données de la science spirituelle. Si tout particulièrement dans des domaines pratiques tel que l'éducation, on utilisait les connaissances apportées par la science spirituelle, on verrait bientôt cesser ces discours totalement inutiles sur la prétendue nécessité de fournir la preuve de ces connaissances. Correctement appliquées, ces dernières apportent leurs preuves en donnant santé et force. Parce que la pratique atteste leur efficacité, elles montrent qu'elles sont vraies, et cette preuve est meilleure que toutes les "raisons logiques" ou, comme on dit, 'scientifiques". C'est a leurs fruits qu'on reconnaît le mieux les vérités spirituelles, et non au moyen de soi-disant "preuves", aussi scientifiques soient-elles, qui ne peuvent guère être autre chose que des joutes oratoires.C'est avec la puberté seulement que naît le corps astral. Maintenant qu'il se développe librement vers l'extérieur peuvent alors seulement avoir accès à l'être humain, de l'extérieur, les cléments propres à faire s'épanouir le monde des représentations abstraites, le jugement, l'intellect dans sa liberté. Jusqu'à ce moment, nous l'avons dit, ces facultés de l'âme doivent se développer — tandis qu'on applique correctement les autres mesures éducatives — à l'abri de toute influence, comme les yeux et les oreilles dans l'organisme maternel.
Avec la puberté arrive le moment où l'être humain a acquis la maturité nécessaire pour se former, sur ce qu'il a appris précédemment, un jugement personnel. On ne saurait infliger de préjudice plus grand à un enfant qu'en éveillant trop tôt son propre jugement. On ne peut juger que lorsqu'on a emmagasiné les matériaux du jugement, de la comparaison. Si l'on se forme avant cela des jugements autonomes, il leur manque une base. Toutes les conceptions étroites, toutes les "professions de foi" creuses qui se fondent sur quelques bribes de savoir et qui à partir de là voudraient porter un jugement sur des expériences intérieures de l'âme humaine pourtant mises à l'épreuve des siècles, proviennent de semblables erreurs dans l'éducation. Pour avoir la maturité nécessaire à la pensée, il faut d'abord avoir appris à respecter ce que d'autres ont pensé. Il n'est pas de pensée saine sans, au préalable, un sens de la vérité qui prenne appui sur la foi en une autorité incontestée. Si l'on respectait ce principe éducatif, on ne verrait pas des êtres s'estimer, avant l'âge, assez mûrs pour juger, s'enlevant ainsi la possibilité de laisser tout naturellement la vie, si riche d'aspects, agir sur eux.
Tout jugement qui n'est pas fondé sur la base indispensable de trésors amassés par l'âme dresse des obstacles sur le chemin de la vie. Car une fois qu'on a porté un jugement, il vous influence toujours, l'expérience nouvelle n'est plus reçue comme elle l'aurait été si l'on n'avait pas eu déjà un jugement arrêté. Il faut absolument que dans la première jeunesse on ait le désir d'abord d'apprendre, et ensuite seulement de juger. L'intellect, pour s'exprimer, attendra d'abord que toutes les autres forces de l'âme aient parlé ; avant, il devrait se cantonner dans son rôle de médiateur. Il devrait servir uniquement à saisir ce qu'on a vu et senti, à le recevoir comme cela se présente, sans que le jugement non encore mûri s'empare immédiatement de la chose. C'est pourquoi, avant l'âge indiqué, on devrait faire grâce au jeune homme ou à la jeune fille de toutes les théories et attacher le plus grand prix à ce qu'ils se confrontent avec les expériences de la vie pour y ouvrir leur âme. On peut certes faire connaître aux adolescents ce qu'on a pensé sur telle ou telle chose, mais il faut éviter que par un jugement prématuré ils s'engagent en faveur d'une opinion. L'adolescent doit aussi enregistrer les opinions avec son sentiment ; il faut que, sans se décider immédiatement pour une opinion plutôt que pour une autre et sans prendre parti, il soit capable d'entendre qu'un tel a dit ceci, et tel autre cela. Cultiver le sens de ces choses requiert certes de la part des maîtres et des éducateurs beaucoup de doigté, mais l'attitude anthroposophique est précisément à même de donner ce doigté.
Seuls quelques points de vue relatifs à l'éducation dans l'esprit de la science spirituelle ont pu être développés aujourd'hui. Mon propos n'était que d'indiquer la mission qui revient, vis-à-vis de notre civilisation, à cette manière de voir les choses. L'accomplissement de cette mission est subordonné à une diffusion de plus en plus large de ces idées. Ce sera possible, mais à deux conditions.
La première, c'est que soient abandonnés les préjugés qu'on nourrit à l'endroit de la science spirituelle. Qu'on prenne la peine de s'y intéresser et on s'apercevra qu'elle n'est pas le fatras d'élucubrations que tant de gens aujourd'hui encore veulent y voir. Il n'est fait à ceux-ci aucun reproche ; tous les moyens de formation actuellement en usage font irrémédiablement naître dans un premier temps l'impression que les anthroposophes sont des esprits chimériques et des rêveurs. Si l'on considère les choses superficiellement, on ne peut en juger autrement, car la contradiction semble absolue entre l'anthroposophie, la science spirituelle, et ce que la formation actuelle fournit à l'être humain comme base d'une conception saine de la vie. Seul un examen plus approfondi révèle à quelles contradictions sont condamnées les idées actuelles s'il leur manque ce fondement de la science spirituelle ; cet examen révèle que de telles idées exigent par elles-mêmes ce fondement et ne pourront à la longue se maintenir sans lui.
La deuxième condition réside dans un développement sain de la science spirituelle elle-même. C'est seulement lorsque les milieux anthroposophiques se seront pénétrés de l'idée que ce qui importe, c'est de rendre dans une mesure aussi large que possible cet enseignement fécond pour tous les domaines de la vie — et non seulement de disserter à son sujet —, qu'alors on verra le monde comprendre l'anthroposophie et s'ouvrir à elle. Sinon, on continuera à tenir l'anthroposophie pour une sorte de secte religieuse composée d'étranges songe-creux. Si en revanche elle fournit un travail spirituel utile et positif, compréhension et approbation ne pourront à la longue être refusées au mouvement de science spirituelle.|
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