Krishnamurti/Revue's/Vers une éducation nouvelle/Les Plumes de l'Aigle 06 Et si on changeait aussi la société
Et si on changeait aussi la société ?
(Roger Auffrand)
Article paru dans le n°5 (1995) de la revue "LES PLUMES DE L'AIGLE"
Dossier : Vers une éducation nouvelle
Message d'Abul Beka | Les voies nouvelles de l'éducation (Maria Montessori) | La compétition dans l'éducation (Krishnamurti) | A la lumière de la science spirituelle (Rudolf Steiner) | Les objectifs de l'éducation nouvelle (Alice A. Bailey) | Et si on changeait aussi la société ?
Rappelant clairement l'évidence de cette filiation, les valeurs fondatrices de notre société depuis deux siècles sont (étaient ?) d'ailleurs gravées au fronton de toutes les écoles publiques du pays.
Ni les monômes de 68, ni ceux de 86, n'ont su redonner toute leur vigueur à ces trois mots, de plus en plus effacés par la pollution ou rongés par l'érosion, bien que les leaders de ces grands chahuts siègent nombreux à la tête d'institutions qui n'en finissent pas de dépérir sous la dérision ou L'indifférence.
Tandis que de plus en plus de parents et d'enseignants sont tentés par la recherche de solutions individualistes, souvent précaires et illusoires, la plupart du temps de façon hâtive et désordonnée, avec de moins en moins de repères fixes, mais de plus en plus de balises mobiles, placées au gré du vent et des modes, comme autant d'obstacles, chausse-trappes, impasses ou miroirs aux alouettes.
Tandis qu'à nos portes ou à celles de l'Europe, des peuples entiers reviennent à la case départ (quelle société ?), et que la plupart sur cette fragile sphère bleue de plus en plus étroite, en sont encore réduits à la survie quotidienne. En grande partie parce que notre société n'a pu et su se développer depuis plusieurs siècles qu'en pillant systématiquement leurs richesses naturelles (main-d'œuvre incluse) ; le scénario étant à peu près identique, en y mettant quelques formes, à l'intérieur même de notre pays.
Je ne pense pas que rappeler cette autre évidence soit le signe d'un anarchisme irresponsable : notre Président ne s'étonnait-il pas lui-même que certains puissent "gagner de l'argent en dormant" ? Et l'abbé Pierre ne dénonce-t-il pas chaque hiver l'incohérence, la décadence de notre système, et la fragilité de toute civilisation minée de l'intérieur et menacée par les "barbares" affamés de l'extérieur (références historiques à l'appui) ?
Ce serait faire preuve d'une grande naïveté que d'imaginer nos enfants ignorants, inconscients de ces mortelles contradictions : ils voient tout, entendent tout, et beaucoup devinent intuitivement l'impasse fatale vers laquelle nous les dirigeons. Les plus fragiles ne peuvent souvent exprimer leur désarroi que par des conduites dites suicidaires ; la toxicomanie n'en étant qu'une parmi d'autres.
Et ce serait une grande lâcheté que d'attendre leur prochaine révolte pour se sentir "interpellé" par leur générosité, leur sens moral, et autres merveilles énoncées les soirs de manifestations, éventuellement tragiques.
Au début de ce siècle, et notamment après la grande boucherie de 14-18, des voix s'étaient élevées sur notre continent (Freinet, Montessori, Decroly, Steiner, Cousinet mais encore bien d'autres y compris en Russie), pour proposer d'autres pédagogies. Elles s'appuyaient sur les progrès de la psychologie et de la psychopédagogie, mais aussi, peu ou prou, sur un espoir, une volonté d'établir une société plus juste, plus humaine.
A l'époque, bien qu'obligatoire, l'école ne concernait qu'un petit nombre d'enfants et sur une courte durée : nos pays étaient essentiellement ruraux, l'industrie naissante, et la télévision n'existait pas plus que les micro-ordinateurs.
Beaucoup de paramètres ont changé, à l'intérieur de notre société, qui n'est pas à l'abri des formidables ondes de choc des bouleversements extérieurs en cours et à venir (même dans l'hypothèse du scénario de la forteresse du bonheur et du progrès abritant les peuples élus...).
Peut-être parce que trop tardives, mais surtout parce que non reliées à un réel débat et une réflexion collective sur l'éducation, et donc sur des valeurs refondatrices, réinstiuantes de notre société, les réformes actuelles se heurtent à l'indifférence, la résistance passive, et risquent de s'enliser, d'être réduites comme souvent a des bricolages fragmentaires, ou pire, le grand ensemble démantelé, d'être détournées par les charlatans du libéralisme et de la régionalisation, versions chacun-pour-soi-système-D.
Quand aux écoles "différentes", publiques ou privées, rien ne préserve ni ne garantit leur survie ou leur développement. Fragilisées par leur éternel statut "expérimental", sans réelle évaluation, et/ou sans subventions d'une part, et d'autre part victimes des effets pervers de leur succès, beaucoup sont d'ores et déjà face à un choix : — rester ou devenir des réserves de plus en plus protégées, illusoires clairières pédagogiques, pour familles privilégiées (par l'argent, mais aussi par la disponibilité et l'information),
— se transformer en ateliers de réparations d'enfants ou adolescents déglingués par le "système" (qui accepte alors, dans certains cas, de les financer par le biais des "prix de journée" de la DDASS).
Dans les pays anglo-saxons ou le libéralisme sauvage a réduit le service public à une peau de chagrin, on voit converger depuis quelques années des initiatives privées et celles d'établissements publics usant de leur autonomie. Aux USA, des milliers d'écoles dites "alternatives" ont fleuri et se développent rapidement, parallèlement a une augmentation constante du nombre de familles optant pour le home schooling (près d'un million d'enfants concernes)
En Grande-Bretagne, ou ce mouvement se développe également, une association de petites écoles (small schools) à échelle humaine (human scale edui ation movement) revendique actuellement, évaluation en mains, l'accès au financement public. Dans ces deux pays, souvent de pair avec les sensibilités écologistes, réapparaît le concept d'éducation globale, remettant l'école, et la scolarisation, à sa juste place, et brisant les cloisons des chapelles pédagogiques.
Les pays Scandinaves, le Danemark en particulier, peut-être en raison d'une conception plus pragmatique de la démocratie, laissent une grande place aux initiatives privées (au sens non exclusivement confessionnel ou commercial) avec le financement public. Le "niveau" et le PNB de ces pays ne s'en trouvent pas pour autant sinistrés.
Et la Suisse ne comporte pas seulement des établissements très privés pour riches héritiers : une association regroupant plusieurs dizaines d'écoles de divers courants pédagogiques vient de se créer et pose à son tour la question de leur prise en compte.
Sur le territoire de l'ex-URSS, des écoles "alternatives", publiques et privées, sont nées en quelques mois, renouant avec les expériences du début de ce siècle, avec comme objectif l'apprentissage de la démocratie dès le plus jeune âge.
L'ordinateur ? Oui, bien sûr, il est présent partout, mais pas comme panacée ; moyen, parmi d'autres, au service d'idées-forces : la participation de chacun à son instruction, à sa formation, en vue d'une insertion professionnelle, mais surtout à une éducation globale, et continue, permettant à tout individu de s'adapter aux mutations et de bâtir une société moins violente, moins suicidaire.
La construction européenne, économique et monétaire est en cours. Celle des peuples ne pourra se faire uniquement par le tourisme ou les échanges scolaires superficiels.
Tétanises par le complexe "Jules-Napoléon" (de Ferry et Bonaparte...) nos concitoyens sont jusqu'ici absents de cette renaissance éducative qui puise aux sources des pionniers pour irriguer le nouveau millénaire.
"Liberté, égalité, fraternité" : finalement, c'était pas mal trouvé. Pourquoi se rabattre sur d'aussi piètres slogans que le "80% de bacheliers" ?
Si chaque citoyen-usager voulait bien se réapproprier ceux, usagés, qui fondèrent notre civilisation et notre république, on pourrait peut-être en finir avec cet égoïsme à courte vue, ce formidable gâchis d'énergie, et après une nécessaire interrogation, réinventer, redéfinir, réinstituer nos institutions (et parmi elles, peut-être, l'école).
Ce serait sans doute le meilleur investissement. Il sera de plus en plus coûteux et dangereux de vouloir en faire l'économie.
Et ce pourrait être une belle re-création.