Krishnamurti/Revue's/Krishnamurti, l’exigence de l’inattendu
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| LES TRACEURS DE VOIE DU XXe SIÈCLE KRISHNAMURTI |
Source : www.nouvellescles.com > Article paru dans le n°49 (Printemps 2006) > [1] [2]
| Krishnamurti, |
| l'exigence de l'inattendu
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| 1895-1986 |
| Voici un maître penseur qui clamait que "la vérité est un pays sans chemin" et qui a tout fait pour déconditionner l'être humain de ses multiples œillères afin de libérer la conscience de ses déguisements. |
par Fabrice Hervieu-Wane
Ainsi notre chaos personnel, notre brouillard intérieur, notre pensée bavarde, notre ego surdimensionné seraient à la source du désordre général du monde ? C'est en substance le message laissé par cet inclassable sage qu'était Krishnamurti. Ne pas accepter de se ranger sous l'autorité morale d'un autre, refuser toute quête d'exemplarité, encourager chacun à douter de tous les types de discours, y compris le sien, Krishnamurti se présente toujours comme simple enseignant. L'essayiste Zéno Bianu le résume très bien : « Quel est donc ce maître qui ne se réclame d'aucun pouvoir, d'aucune croyance, d'aucune appartenance ? Quel est donc ce maître qui parle – littéralement – au nom de rien ? Qui ne s'appuie sur aucune filiation, fût-elle millénaire ? Qui n'a besoin de nulle tribu pour régner ? Dont la parole de haute désobéissance se déploie sans relâche, secouant la sempiternelle léthargie qui nous soumet à des dogmes et à des "sauveurs"[1] ? »
On a beau chercher dans les conférences du penseur indien, on ne trouve en effet nulle part trace de textes sacrés, d'Église, de liturgie, d'injonction à la prière et à la méditation, ou de quelconque quête d'ascèse.
L'homme qui passe son temps à lutter contre les catégories, classifications et autres étiquetages se refusera toute sa vie à créer un mouvement ou avoir des disciples, mais seulement des auditeurs et des lecteurs.L'énergie douloureuse de la conscience
D'où vient donc ce personnage hors du commun ? Krishnamurti Jiddu (nom de famille) naît en 1895 à Madanapalle en Andhra Pradesh, dans le sud de l'Inde. Il est le huitième d'une famille modeste de dix enfants. Nommé ainsi en hommage à la naissance du dieu Krishna, huitième enfant lui aussi, et selon une coutume de sa caste de brahmane, il est désormais connu sous son nom personnel. À l'école du village, il marque très tôt son refus des conditionnements et est considéré par ses professeurs comme un petit garçon rêveur passant son temps à observer la nature et manquant d'attention pour les matières scolaires. Après la mort de sa mère survenue alors qu'il avait dix ans, le père de Krishnamurti obtint un emploi au sein de la Société théosophique[2] pour subvenir aux besoins de sa famille. C'est à celle même époque, en 1909, que le jeune Krishnamurti fait la rencontre de Charles Leadbeater, un membre influent de la Théosophie, qui aurait reconnu en lui "une aura dépourvue d'égoïsme". De 1911 à 1922, l'éducation du jeune homme est donc progressivement prise en charge par la Société théosophique, qui le considère comme "l'instructeur du monde" qu'elle attendait de ses vœux depuis des années. Il est emmené en Europe, y intègre la culture occidentale, mais, après plusieurs années de conférences prononcées au nom de cette tradition dans de nombreux pays, Krishnamurti se sent de plus en plus à l'étroit au sein du mouvement. A partir de 1922, en Californie, il traverse une expérience spirituelle profonde, connaissant à la fois une forme d'illumination intérieure et le début d'une souffrance physique qu'il nomme "le processus". "Il était en fait envahie par une sorte de conscience et d'énergie qui le faisaient craquer de toutes parts et le conduisaient parfois jusqu'à l'évanouissement. Il en a souffert toute sa vie et ne l'a jamais considéré comme le symptôme d'une maladie, mais bien plutôt comme une nécessité", explique l'universitaire René Barbier. Cette crise, correspondant à un dépouillement de la conscience de soi, modifie en tout point sa vision de l'existence. En 1929, il dissout l'Ordre de l'Étoile d'Orient, créé quelques années auparavant pour le mettre sur le devant de la scène mondiale, quitte définitivement la Théosophie et rend les biens qu'on lui avait donnés (restitution, notamment, d'une grande propriété avec un château aux donateurs). C'est le 3 août à Ommen, aux Pays-Bas, qu'il provoque une grande confusion en prononçant son fameux discours devant trois mille membres : "Je maintiens que la vérité est un pays sans chemins et que vous ne pouvez l'approcher par une voie quelle qu'elle soit, ni par aucune religion, ni aucune secte." Sa vie entière sera désormais consacrée, pendant plus de cinquante ans à travers le monde entier, à l'écriture, aux conversations avec des personnalités notamment scientifiques, et surtout aux rencontres publiques internationales (les causeries). A quatre-vingt-onze ans, en 1986, il meurt d'un cancer du pancréas à Ojaï, en Californie, en ayant plus que quiconque fait l'expérience du statut de "citoyen du monde".
Vivre la réalité plutôt que la penser
Il ne cherchait pas pour autant à révolutionner la planète ou la politique, mais plutôt notre conscience. Selon lui, les mutations fondamentales de la société au niveau mondial ne peuvent aboutir qu'au prix d'une transformation de la conscience individuelle. Il part de notre réalité d'être humain, il explique comment fonctionne l'esprit des hommes quelles que soient leur culture et leur nationalité pour aider les individus à faire leur révolution intérieure. Et fait le constat que nous sommes culturellement conditionnés, programmés comme des ordinateurs, habités de mille références destinées surtout à nous procurer un sentiment de sécurité. En observant que les êtres humains sont en majorité en train de penser la réalité plutôt que de la vivre. Il nous propose donc de faire table rase des systèmes, des symboles, des idéaux, des croyances, des religions, des politiques, des philosophies, des idées de toutes sortes qui ne font qu'encombrer notre vision ; De désapprendre tous les enseignements antérieurs, pour ne plus être esclave du passé et mieux apprendre qui nous sommes. De nettoyer notre esprit de fond en comble et d'observer le monde, et nous-même, comme si on le faisait pour la première lois. Il s'agit ainsi de quitter le champ de l'intellect, du bavardage mental, du sous-titrage de la vie, du bruit qui pollue notre perception, pour celui d'une compréhension du réel grâce au silence intérieur. Pour se voir tel que l'on est et non à travers le prisme déformant de l'image de soi.
| « Être intégralement intelligent, c'est être sans ego. » |
Ce rôle d'effet miroir de notre conscience s'exprime parfaitement dans les causeries publiques données par Krishnamurti[3]. Elles prennent le plus souvent la forme d'un dialogue interactif avec son auditoire, et commencent presque toutes par une image naturelle et paisible, "les voiles d'une péniche qui se découpent sur des palmiers, le parfum d'un bois d'orangers, deux martins-pêcheurs au ras de l'eau, le son d'une flûte au bout de la plantation[4]". Un auditeur pose ensuite une question sur la vie et l'orateur rebondit par une nouvelle question, une pratique courante en Inde. Jamais le conférencier n'impose ainsi de réponse toute faite. Jamais de vocabulaire spécialisé, jamais de concepts alambiques, il utilise les mots les plus simples pour décrire des situations ou des états d'être souvent complexes. Il est capable d'une écoute exceptionnelle qui frappe son auditoire. On lui demande un jour : "J'ai observé que vous observiez vos propres réponses avec cette même conscience que vous mettiez pour écouter les questions. Écoutez-vous vos réponses ?
– J'écoute pour savoir si ce qui est dit est exact...
L'acte d'écouter n'est pas seulement dirigé vers la personne qui lance le défi, mais est aussi dirigée vers l'acte de répondre. C'est un état total d'écoute de la personne qui pose la question et de celle qui donne la réponse. Il n'y a pas de regard ou d'écoute intérieurs. Il n'y a que le regard ou l'écoute [...] Dans de tels dialogues, il y a un état d'écoute dans lequel les deux personnes disparaissent et seule la question demeure."| UN HOMME LIBÉRÉ DES INSTITUTIONS « La lucidité doit être neuve à chaque instant »
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Krishnamurti n'est donc pas un philosophe, il n'élabore pas de nouvelles théories ou de nouveaux concepts, il remet en cause la pensée en tant qu'instrument de recherche intérieure. Fragment de la réalité, marionnette mentale de notre ego, la pensée ne peut, selon lui, rien pour notre transformation psychologique. Mémoire, expériences, souvenirs, préjugés, conclusions, contraintes, sujétions, habitudes... la pensée n'est que l'expression du passé, elle n'a pour fonction que de répéter le plaisir et d'éviter la peur. La racine de la majorité de nos conflits intérieurs vient de ce que nous accordons la priorité à ce qui devrait être plutôt qu'à ce qui est, et ce aussi bien en nous-même que chez autrui. Autrement dit, nos idéaux, objectifs et autres projections prennent plus d'importance à nos yeux que l'observation du présent et la compréhension des faits. Nos conflits extérieurs, eux, sont issus de l'illusion de la séparation entre l'homme, la société et le monde, où prend sa source la conscience de soi et d'où découlent une foule de divisions : entre deux hommes, entre les groupes d'appartenance, à l'intérieur même de ces groupes. A cela Krishnamurti répond que "nous sommes le monde". Bien entendu, chaque individu diffère de l'autre par ses idées et son ego, mais reste identique à n'importe qui dans sa nature profonde, il partage une même conscience inscrite dans une même réalité.
L'état d'attention
Selon cette approche, la seule alternative consiste alors à rester en présence des événements de sa propre existence en s'abstenant de tout jugement, pour y découvrir leur véritable signification. Cette connaissance de soi est un état d'attention sans choix, "choiceless awareness", une sorte de conscience éveillée mais passive, nous permettant de voir les réactions de notre inconscient face aux reliefs de la vie. Cette observation sans observateur ne ressemble en rien à l'introspection classique de type psychologique ou psychanalytique. Le sage indien précise : "Quand l'homme percevra le mouvement de sa propre conscience il verra la division entre le penseur et la pensée, l'observateur et l'observé, l'expérimentateur et l'expérience. Il découvrira que cette division est une illusion. Alors seulement apparaît la pure observation qui est vision directe, sans aucune ombre provenant du passé. Cette vision pénétrante, hors du temps, produit dans l'esprit un changement profond et radical." Très exigeant pour lui-même, Krishnamurti a toute sa vie pris ses distances avec l'attachement matériel, de nombreux proches rapportent qu'il vivait dans l'absence du moi, mais il prend toujours bien soin de son corps, et par exemple s'alimente de cuisine végétarienne et pratique beaucoup le yoga. À quatre-vingt-dix ans il commence encore chaque matinée par trente-cinq minutes de pranayama, ses exercices respiratoires, et quarante-cinq minutes d'asanas yogiques, une pratique physique tonifiant les nerfs, les muscles et les cellules qui forment le tissu cutané, permettant au corps de respirer harmonieusement. Il vivait et proposait une véritable spiritualité laïque, celle qui n'a plus besoin de religion, mais qui est au cœur du sacré.
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Quelques œuvres clés de Krishnamurti :
- L'Éveil de l'Intelligence, Stock, 1985 ;
- De l'Education, éd. Delachaux et Niestlé, 1988 ;
- Dernier Journal, éditions du Rocher, 1992.
Viennent de paraître : - La Nature de la Pensée, livre accompagne d'un CD de 52 minutes d'un entretien avec J. L. Dewez, éditions Presses du Châtelet.
- Le Sens du Bonheur, aux éditions Stock.
Références :
- ↑ Zéno Bianu, Krishnamurti ou l'insoumission de l'esprit, "Point Sagesses", Seuil, Paris, 1996.
- ↑ La Société Théosophique est fondée sur le principe de la fraternité universelle de l'humanité. Elle compte en 1929 environ 50 000 membres.
- ↑ Le corpus complet de Krishnamurti est égal à plus de quarante ouvrages publiés, un CD-ROM couvrant les causeries et dialogues dispensés entre 1933 et 1986 qui représente l'équivalent de deux cents volumes de taille moyenne, et le reste des documents (retranscriptions, enregistrements, lettres, etc.) non publiés qui correspondent à une centaine de livres supplémentaires.
- ↑ Patrick Rambaud, Krishnamurti, in Le Siècle rebelle, Larousse, Paris.
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