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Jiddu Krishnamurti : la quête de la vérité
par Jean-Marc Ortéga
Article paru dans le n°8 (Mars 1994) de la revue "ARTS & COMBATS"
Alors que propose-t-il ? Qu'enseigne-t-il cet homme étrange ? Rien. Il n'a pas de directives à nous donner, pas d'enseignement à nous transmettre, pas de dogmes, pas de messages. "Je ne fais que vous montrer quelque chose que vous êtes libres d'accepter ou de refuser : cela dépend de vous, non de moi". Son message est difficile à définir car il ne revendique pas de savoir, bien au contraire. Il est entièrement dans l'Être, ici et maintenant, et à ce titre, son "expérience", son illumination même, sont intransmissibles. "Pourquoi ressentons-nous le besoin de n'importe quelle tradition ancienne ou moderne ? Regardez, Monsieur, je ne lis aucun livre religieux, philosophique ou psychologique. Mais on peut pénétrer dans d'immenses profondeurs en soi-même et tout y découvrir. Pénétrer en soi-même, voilà le problème, comment s'y prendre ?" La question est passionnante. La vérité sur soi, quel scoop! Sa lucidité et son intelligence extraordinaire, ce qui revient au même selon lui, permettent à Krishnamurti de mettre en place une maïeutique qui n'a jamais si bien porté son nom : l'accouchement des esprits. Son art est bien celui-ci, de faire naître l'esprit conscient dans l'Homme, accoucher de soi-même en quelque sorte. Que l'on récupère l'idée pure pour dire à ce moment c'est la deuxième naissance, l'avènement de l'embryon divin, le corps de lumière ou de gloire qui s'édifie, et aussitôt on tombe dans le piège du savoir hérité, et Krishnamurti nous tape sur les doigts gentiment en disant : "S'il vous plaît, Monsieur, ne me dites pas ce que vous avez lu dans les livres, voyez par vous-mêmes". Ou encore : "N'inventez pas, observez. Si vous n'éprouvez rien de vous-mêmes, ne devinez pas". Ou même : "N'acceptez pas, je vous prie, ce que dit l'orateur, mais observez les choses par vous-mêmes. Apprenez à les connaître, non de moi, mais apprenez à les connaître en observant".
Sa façon de faire est simple et profondément humaine. Il raisonne avec une grande clarté et, ce qui est très rare, avec une extrême sensibilité. Il voyage en compagnie des mots, mais les mots ne l'intéressent pas. Les concepts et les idées n'ont de sens pour lui que s'ils cessent d'être considérés isolément. Il les relie avec une sorte de génie bien sûr, mais il ne fait pas d'effort pour réaliser cela car son ciment est l'amour. "Je crois que ce qui se passe vraiment est ceci : alors que vous me parlez (entretien avec le physicien David Bohm) — je l'ai remarqué — je n'écoutais pas tant les paroles. Je vous écoutais vous. J'étais toute ouverture à votre égard, non pas tant à vos paroles, mais au sens, à la qualité intérieure de votre sentiment, que vous vous efforciez de me communiquer. (...) Parvenir ensemble, ressentir ensemble ! Vous suivez ? C'est ainsi, me semble-t-il, que peuvent être brisés un conditionnement, une habitude (...) Quand vous vous adressez à ma conscience éveillée, tout est dur, habile, rusé, friable. Et vous pénétrez cette couche avec votre regard, votre affection, tout ce que vous avez de sentiment. C'est cela qui agit, et rien d'autre." On peut commencer à comprendre Krishnamurti dans la mesure où l'on accepte la remise en question du savoir. On pourrait même dire la mise en question de tout savoir. La philosophie n'est-elle pas à l'origine, avant de devenir le joujou de certains intellectuels, l'art de poser les questions essentielles ?Ce qui caractérise Krishnamurti est précisément cette faculté de poser LA question, la question juste : celle qui articule notre conviction la plus profonde. Comme d'autres chercheurs avant lui, il déstabilise les certitudes rassurantes, il épure le raisonnement et critique, comme Kant mais à sa manière, la raison pure, remettant en cause du même coup la "pureté" de nos intentions, aliénées elles aussi à un terrible conditionnement. Emmanuel Kant a examiné la force de la subjectivité, notamment dans son rapport avec l'expérience, avec une certaine forme de conditionnement. Il critique le pouvoir de la raison en général, par rapport à toutes les connaissances auxquelles elle peut aspirer, et ceci indépendamment de toute expérience. Kant pose ainsi les bases d'une philosophie transcendantale, traitant davantage la connaissance qui s'intéresse aux concepts que nous portons sur les objets plutôt qu'aux objets eux-mêmes. Krishnamurti a aussi dans un certain sens une démarche intellectuelle complètement révolutionnaire, posant la relation avec l'autre au centre de son action. La remise en question permanente, à laquelle il nous conduit permet une grande fluidité des valeurs profondes, une circulation intense qui nettoie les vieilles idéologies, qui déracine les idées figées, qui empêche toute conceptualisation à priori. Alors quand le verrou saute, c'est notre confort intellectuel, notre équilibre affectif ou spirituel, qui vacillent. Puis, avec un peu de chance, nous nous retrouvons nus enfin. Satori éphémère... peu à peu le conditionnement revient.Fort heureusement certains de ses disciples, dont il n'est pas le maître, ont pu demeurer et vivre libre dans la vérité. Ainsi cette capacité à agir avec puissance et précision sur le point vital d'un raisonnement ou d'une structure mentale, fait sa force. Cette faculté le rapproche aussi du domaine des arts martiaux dans lequel être capable d'agir avec lucidité sur un point névralgique, quelque soit la difficulté, confère à la maîtrise. Je ne tiens pas ici à tirer Krishnamurti vers les arts martiaux, il en était très éloigné, non pas horizontalement, mais verticalement, ne travaillant pas sur l'harmonie par le conflit, mais sur l'harmonie par la vérité, hors de toute dualité.
En revanche, nous avons intérêt, nous artistes martiaux, nous adeptes de la voie du milieu, à nous élever vers sa conception de l'homme. Notre efficacité s'en trouvera accrue dans tous les plans. Fin stratège, d'une grande puissance d'esprit, il opère à la manière du "boucher de Tchouang Tseu", uni au Tao. Toujours simple, direct, souple, précis, il détache un à un les liens de l'illusion, en s'attaquant aux articulations de la pensée. Puis, lorsque celle-ci ne tient plus qu'à un fil, il coupe net. C'est alors un éblouissement, une prise de conscience instantanée. Mais la lumière est belle, souvent trop belle, trop forte, et beaucoup d'entre nous retournent dans leur caverne de Platon. Pourtant un jour il faudra ressortir de cette caverne obscure, quand le moment sera venu, et oser regarder la vérité en face. Se regarder en face. Ne cherchons pas d'autres solutions, il n'y en a pas.
— Eh, que cherches-tu, vieille femme ?
— J'ai perdu hier un petit diamant que ma fille m'a offert. Je ne le trouve plus, c'était mon seul trésor, dit-elle en larmes.
— Te souviens-tu exactement où et quand tu l'as perdu, vieille femme ?
— Pas exactement, mon bon moine, je l'ai sûrement fait tomber hier soir car je le regarde tous les jours, juste avant de me coucher.
— Mais, alors pourquoi ne cherches-tu pas dans ta chambre?
— Il fait trop sombre dans ma chambre, il n'y a pas de fenêtre, je ne pourrai jamais le trouver. Tandis qu'ici j'y vois bien mieux ! Il y a tellement de lumière.
Le moine entre dans la maison, cherche un peu, et trouve le fameux diamant au pied du lit. "La vérité est à portée de votre main, elle est peut-être sous cette fleur devant vous." dit Krishnamurti. "Pour la chercher, nous devons comprendre nos relations, non seulement avec l'homme, mais avec la terre (...), dans la compréhension est la vérité et pour comprendre il faut de l'amour." Il ajoute aussi : " La vérité est en soi-même, il faut pénétrer en soi-même." Pourtant pour atteindre cette vérité il ne faut pas de techniques, il ne faut pas de savoir, il ne faut pas de discipline ou d'ascèse. Que reste-t-il alors ? Rien. Krishnamurti établit avec nous un curieux dialogue au bout duquel on pourrait s'attendre à ce que, la porte enfin ouverte, il fasse passer un message, un nouveau savoir, une certaine philosophie même. Mais non. Il continue. Il pose encore des questions, toujours des questions. Pourquoi ?Dans la tradition de Socrate, le dialogue, le questionnement est chez Krishnamurti une voie royale qui doit amener la prise de conscience.
Parce qu'il n'a rien à nous donner. J'entends par là qu'il ne peut rien nous donner. Tant que nous sommes comme ces oisillons qui ouvrent le bec en piaillant, et en attendant que la nourriture tombe, fusse-t-il du ciel, rien ne peut nous enrichir vraiment. Il ne donne rien, et nous permet ainsi de découvrir par nous-mêmes. C'est cela son art. Permettre à chacun de vivre la naissance de ce qu'il découvre, de façon à ce que ce ne soit pas un savoir de plus qui sera stocké dans notre mémoire, et qui va s'empoussiérer au fil du temps. Il dit : "La vérité, étant aperçue, agira d'elle-même. Vous comprenez ?Et cette vérité, issue de la plus haute intelligence, agira selon le moment. (...) Vous vous efforcez de surmonter un fragment qui est la peur par un autre fragment. En vous y prenant de cette façon-là, vous ne pouvez pas vous en débarrasser ; il faut donc qu'il y ait une autre façon de vous y prendre avec ce fragment auquel vous donnez le nom de peur. Et la façon de vous y prendre, la voici : il ne faut absolument rien faire. En êtes-vous capable ? (...) Je ne peux rien faire au bruit que fait ce train en passant, par conséquent, je ne résiste pas, j'écoute d'une façon totale." Krishnamurti cherche à nous mettre en contact direct avec un phénomène. Il ne veut pas nous communiquer quelque chose, mais il nous guide de telle façon que nous allons vivre une expérience immédiate, non intellectuelle, sans référence au passé, ni à un quelconque devenir. Proche du Zen ? Pourquoi pas, disons-le encore, mais alors proche des formes de zen dans lesquelles il n'y a pas d'ascèse. Proche aussi du Shaktipat, phénomène de prise de conscience subite qui se produit lorsque l'on entre dans la puissance de l'aura d'un "libéré vivant" (jivanmukta), un maître illuminé. Nous cherchons encore des références, n'est-ce pas ? Parce que ce qu'il nous propose est trop simple. Voici une anecdote :
Un jour, le swami Venkatesananda, avec qui Krishnamurti a eu des échanges extraordinaires, a répondu à la question d'un disciple de cette manière :
— Maître, comment puis-je arrêter de fumer ?
— Arrêtez.
— Oui, mais maître, pour arrêter, comment puis-je faire ?
— Arrêtez, répéta le swami. Pourquoi ce qui est dit n'est-il pas entendu?
Fou et SageBien sûr, c'est simple, mais nous n'avons pas l'habitude, ou plutôt nous avons des habitudes bien ancrées. Aussi Krishnamurti nous invite à considérer toute chose d'un point de vue, et avec un sentiment, hors de "la normale". Nous sommes, c'est un constat, normalisés. C'est pourquoi nous rejetons comme folie, ou élucubration de l'esprit, ce que nous ne comprenons pas. "La folie suprême n'est-elle pas de voir la vie telle qu'elle est, et non telle qu'elle devrait être ?" nous dit Jacques Brel, en citant Cervantes. Pour en revenir à cette forme éblouissante de transmission, nous constatons en maintes occasions que les points limites finissent toujours par se rejoindre, comme dans un cercle. Ainsi la folie et la sagesse sont très proches et très éloignées à la fois. Il est difficile de résister dans ce domaine d'évoquer un personnage étonnant : Ramakrishna. Ce dernier était fou, et reconnu comme tel, jusqu'au jour où l'on s'aperçut, en fait, qu'il était un saint. Prêtre de Kali, initié au vishnouisme, la religion de la bakhti, de l'amour, à l'islam, au christianisme. Mystique visionnaire dans toutes les religions, il était véritablement fou... de Dieu. L'un de ses disciple, Ranen, s'assit un jour près de lui. A peine l'eut-il effleuré du pied droit que l'effet fut immédiat. Ranen, qui deviendra Vivékânanda, perdit conscience, voyant que chaque chose autour de lui s'évanouissait en tournoyant. "Que me faites-vous ?" s'écria-t-il avec terreur. Il aperçut son propre moi, et l'univers disparut dans le vide sans nom.
Il existe des modes de transmission de la connaissance très différents, mais il faut remarquer aussi que la connaissance elle-même peut être de nature très différente.Quelle sorte de connaissance peut être transmise en dehors des mots, sans référence au passé, à la culture, au savoir ? Qu'est-ce qui est essentiel à transmettre ? La question est ouverte. La connaissance est au savoir ce que l'intelligence est à la pensée. Le partage de la connaissance, à la manière de Krishnamurti ou de Ramakrishna, ne peut être réalisé par des mots. De la même façon, l'éveil de l'intelligence, point central de l'action de Krishnamurti, dépend de l'immobilité et du silence de la pensée. A cette condition l'esprit est libre. C'est un peu ce que suggérait saint Paul en disant : "L'esprit vivifie, tandis que la lettre tue." On retrouve cette idée dans tous les grands courants philosophiques qui touchent à l'essentialité de l'être. Ainsi, dans le Tao to king de Lao Tseu il est dit : "le Tao que l'on peut nommer n'est pas le Tao." Les mots ici encore ne nous sont d'aucune utilité. C'est pour cette raison que Jiddu Krishnamurti prend le temps d'établir un contact profond avec ses auditeurs, afin de faire passer une forme d'énergie subtile dans le coeurs et dans les esprits. Sa réthorique est simple : il nous montre ce qui est et ce qui n'est pas, et nous avançons pas à pas, d'évidence en évidence, jusqu'à prendre contact directement avec la vérité. Il n'y a pas d'argumentation intellectuelle, il lève le voiles un à un, patiemment. "Monsieur, nous avons contemplé ces collines, nous n'y pouvons rien changer, simplement vous avez regardé ; puis vous avez regardé en vous, et la lutte a commencé. Pendant un instant vous avez regardé sans qu'existe cette lutte (...). Puis vous vous êtes souvenu de la beauté de cet instant, de cette seconde, et vous avez voulu vous en saisir à nouveau. Attendez, monsieur, avançons. Alors que se passe-t-il ? survient un nouveau conflit : vous vous êtes lancé à la poursuite du souvenir mort de cette beauté, perdant en cela sa beauté vivante (...) Qu'est-ce qu'il y a apprendre ? Votre mémoire vous dit : "C'était tellement beau que je veux le revoir encore une fois." Dès lors ce n'est pas la beauté qui vous attire, mais la recherche d'un plaisir (...). Quand vous avez contemplé cette beauté, votre esprit était tranquille, silencieux, il ne s'est pas dit: "Comme je voudrais pouvoir la copier, la modifier, la photographier, ceci, cela et autre chose." Tout simplement vous regardiez. Cela si vous le voyiez tout est accompli."
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