Krishnamurti/Comptes rendus des conférences et des questions et réponses par KRISHNAMURTI/1936 Ojai/Jiddu Krishnamurti 1936 Ojai 08

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J. Krishnamurti (1895-1986)
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Italie 1933
  1ère Causerie
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  2ème Causerie
  4ème Causerie
                   
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Norvège 1933
  Causerie à l'Université
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  Causerie au Coliseum
  4ème Causerie
                   
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Inde 1933-1934
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
  5ème Causerie
  6ème Causerie
                   
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Auckland, Australie 1934
 
1ère Causerie
A L'Hôtel de Ville
Auckland, Australie; le 28 mars 1934
 
1ère Causerie
Dans les Jardins de L'École Vasanta
Auckland, Australie; le 30 mars 1934
 
2ème Causerie
Dans les Jardins de L'École Vasanta
Auckland, Australie; le 31 mars 1934
 
Causerie
Aux Théosophes
Auckland, Australie; le 31 mars 1934
 
2ème Causerie
A L'Hôtel de Ville
Auckland, Australie; le 1er avril 1934
 
3ème Causerie
Dans les Jardins de L'École
Vasanta, le 2 avril 1934
 
Causerie
Aux Hommes D'Affaires
Auckland, Australie; le 6 avril 1934
                   
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Ojai, Californie 1934
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
  5ème Causerie
  6ème Causerie
  7ème Causerie
  8ème Causerie
  9ème Causerie
  10ème Causerie
  11ème Causerie
  12ème Causerie
                   
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New York 1935
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
                   
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Rio De Janeiro 1935 (1)
  1ère Causerie
  2ème Causerie
                   
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Sao Paulo 1935
  2ème Causerie
                   
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Rio De Janeiro 1935 (2)
  3ème Causerie
  4ème Causerie
  5ème Causerie
                   
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Nichteroy 1935
  Causerie
                   
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Montevideo 1935
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  Causerie à L'Université
                   
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Buenos Aires 1935
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
                   
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Argentine 1935
 
Causerie
Au Collège National
La Plata, Argentine; le 2 août 1935
 
Causeries à Rosario et Mendoza
27 et 28 juillet, 25 et 27 août 1935
(Résumé)
                   
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Chili 1935
  1ère Causerie
  Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
                   
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Mexico City 1935
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
                   
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Ojai, Californie 1936
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
  5ème Causerie
  6ème Causerie
  7ème Causerie
  8ème Causerie
                   
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New York 1936
  1ère Causerie
  2ème Causerie
                   
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Eddington, Pennsylvanie 1936
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
                   
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Ommen, Hollande 1936
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
  5ème Causerie
  6ème Causerie
  7ème Causerie
  8ème Causerie
                   
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Madras, Inde 1936
  1ère Causerie
  2ème Causerie
  3ème Causerie
  4ème Causerie
                   
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Ojai, Californie
8ème Causerie
le 24 mai 1936
Question : Pouvons-nous empêcher la guerre en priant pour la paix?
Krishnamurti : Je ne crois pas que la guerre puisse être arrêtée par des prières. Est-ce que prier pour la paix n'est pas simplement une forme particulière de se soulager émotionnellement? Nous nous croyons incapables d'empêcher la guerre, et alors nous trouvons dans la prière un soulagement à cette horreur. Croyez-vous qu'en simplement priant pour la paix vous arrêterez la violence dans ce monde? La prière devient une simple fuite hors du réel. Cet état émotionnel qui se traduit par des prières peut aussi être travaillé par des propagandistes pour la haine et la guerre. De même qu'on prie ardemment pour la paix, on se persuade avec autant d'enthousiasme des beautés du nationalisme et de la nécessité de la guerre. Prier pour la paix est complètement inutile. Les causes de la guerre sont fabriquées par l'homme, et cela n'a aucune valeur de s'adresser à quelque force extérieure pour la paix. La guerre existe pour des raisons psychologiques et économiques. Tant que ces causes ne seront pas radicalement modifiées, la guerre existera, et prier pour la paix n'a aucune valeur.
Question : Comment puis-je vivre simplement et pleinement si je dois m'analyser et faire un effort conscient pour penser profondément?
Krishnamurti : Vivre simplement est l'art le plus grand. C'est extrêmement difficile, car cela exige une profonde intelligence et non pas une compréhension superficielle de la vie. Pour vivre intelligemment et simplement, on doit être libre de toutes ces restrictions, résistances, limitations, que chaque individu a développées pour sa propre protection et qui font obstacle à ses vrais rapports avec la société. Parce qu'il est enfermé dans ces restrictions, dans ces murs d'ignorance, il ne peut y avoir pour lui de vraie simplicité. Pour mettre en œuvre une vie intelligente, donc simple, on doit démolir ces résistances et ces limitations. Le processus de dissolution implique beaucoup de réflexion, d'activité et d'effort. Un homme qui a des préjugés, qui est nationaliste, qui est enchaîné par l'autorité des traditions ou de certaines idées, et dans le cœur duquel existe la peur, ne peut certainement pas vivre simplement. Un homme ambitieux, étroit, qui honore le succès, ne peut pas vivre intelligemment. Une telle personne n'est pas capable de profonde spontanéité. La spontanéité n'est pas une simple réaction superficielle ; c'est une réalisation profonde, une intelligente simplicité d'action.
La plupart d'entre nous ont en eux des murs de résistance pour se protéger contre le mouvement de la vie ; nous sommes conscients de certains d'entre eux seulement. Nous croyons qu'il nous est possible de vivre avec simplicité en nous bornant à éviter ou à négliger ceux des murs que nous n'avons pas découverts ; ou nous croyons pouvoir vivre avec plénitude en entraînant nos esprits selon certaines conventions. Ce n'est pas être simple que vivre seul, loin de toute société, ou posséder peu, ou s'ajuster à des principes particuliers. Ce ne. sont là que des évasions. La vraie simplicité de l'intelligence, c'est-à-dire le profond ajustement au mouvement de la vie, ne se produit que lorsque – par une vigilance compréhensive et un effort bien orienté – nous commençons à user et à détruire les nombreuses couches de résistances autoprotectrices. Alors seulement il y a une possibilité de vivre spontanément et intelligemment.
Question : Quel est votre idéal d'ambition? Est-ce l'inflation du moi? L'ambition n'est-elle pas nécessaire pour agir et pour réussir?
Krishnamurti : Ambition n'est pas accomplissement. L'ambition est l'inflation du moi. En elle est l'idée de réussite personnelle, toujours en opposition avec l'idée de la réussite d'un autre ; en elle est l'admiration du succès, la concurrence cruelle, l'exploitation d'un autre. Dans le sillage de l'ambition se trouvent constamment l'insatisfaction, la destruction, le vide ; car au moment même du succès il y a un dessèchement, donc une impulsion nouvelle vers d'autres réussites. Lorsque vous comprenez profondément que l'ambition porte en elle ces luttes et ces combats continuels, vous réalisez ce qu'est l'accomplissement: c'est l'expression fondamentale, de ce qui est vrai. Mais il arrive souvent qu'on prenne une réaction superficielle pour cet épanouissement. Cet épanouissement n'est pas pour une minorité, bien qu'il exige une profonde intelligence. L'ambition comporte un but, donc l'effort en vue de l'atteindre, mais l'épanouissement est le processus intelligent de l'être qui parvient à sa plénitude. La compréhension implique un continuel ajustement et la rééducation de tout notre être social. L'ambition comporte la recherche de récompenses accordées par des gouvernements, des églises ou la société, ou le désir de récompenses pour la vertu avec leurs consolations. Dans la plénitude l'idée de récompense et de châtiment a complètement disparu, car toute peur a entièrement cessé.
Expérimentez ce que je vous dis là, et voyez par vous-mêmes. Votre vie actuelle est tissée d'ambition, non d'épanouissement. Vous essayez de devenir quelque chose au lieu d'être conscient des limitations qui empêchent la vraie plénitude. L'ambition recèle une grande frustration, mais dans la plénitude il y a de la félicité.
Question : J'appartiens à une société religieuse, et je veux m'en retirer, mais j'ai été averti par un de ses chef à que si je démissionnais le Maître ne m'aiderait plus. Croyez-vous vraiment qu'il me ferait cela?
Krishnamurti : Vous savez, cela c'est le fouet de la peur qu'emploient toutes les sociétés religieuses pour dominer l'homme. Elles promettent d'abord une récompense, ici ou au ciel, et lorsque l'individu commence à comprendre la bêtise de l'idée de récompense et de châtiment, il est menacé, grossièrement ou subtilement. Parce que vous avez soif de bonheur, de sécurité, et de ce qu'on appelle la vérité – et ceci est au contraire une fuite hors de la réalité – vous devenez un jouet entre les mains d'exploiteurs. Les églises et d'autres corps religieux ont, à travers les âges, menacé l'homme pour l'indépendance de sa pensée et de sa maturation. Ce n'est pas principalement la faute des exploiteurs. Les organisations et leurs chefs sont créés par les disciples, et tant que vous désirez ces secours mystérieux, tant que votre effort de vivre avec équité, tant que votre richesse intérieure dépendront de l'autorité, ces formes de menaces, et d'autres, seront employées et vous serez exploités.
Je vois que quelques personnes rient facilement à cette question, mais je crains qu'elles soient, elles aussi, engagées dans ce processus de récompenses et de châtiments. Elles peuvent n'appartenir à aucune société religieuse, mais peut-être cherchent-elles leurs récompenses auprès de gouvernements, ou chez leurs voisins, ou dans le cercle immédiat de leurs amis et parents. Ainsi, par leur avidité, subtilement ou inconsciemment, elles engendrent la peur et les illusions qui créent une voie facile à l'exploitation.
Vous savez, cette idée de suivre un Maître est absolument erronée et totalement inintelligente. J'ai récemment et très souvent expliqué la folie de cette idée qu'on a de se faire guider, de vénérer l'autorité, mais il semble que la personne qui me pose cette question, ainsi que d'autres personnes, ne comprennent pas sa signification profonde. Si ces personnes essayaient d'examiner sans préjugés cette conception, elles verraient tout le mal qu'elle comporte. Seul le discernement peut les libérer de l'esclavage de leur pensée habituelle. Les églises et les corps religieux offrent du romantisme et des évasions, et vous êtes pris par cela. Mais lorsque vous découvrez que cela n'a absolument aucune valeur, vous vous apercevez que vous vous êtes engagés financièrement et psychologiquement, et alors, au lieu d'abandonner ces absurdités, vous essayez de trouver des excuses à vos croyances et à vos engagements. Ainsi vous encouragez et entretenez tout un système d'exploitation, avec ses cruelles stupidités. A moins que vous ne compreniez foncièrement que personne ne peut vous libérer de votre propre ignorance et des activités qu'elle entretient, vous serez empêtrés dans ces organisations, et la peur continuera, avec ses nombreuses illusions et douleurs. Où est la peur existent aussi les formes subtiles et grossières de l'exploitation et de la souffrance.
Question : Beaucoup de vos interprètes et de personnes qui ont joué un rôle dans votre jeunesse créent une confusion dans nos esprits en disant que vous avez un but qu'ils connaissent bien mais que vous n'avez pas divulgué au public. Ces individus prétendent savoir des choses spéciales en ce qui concerne vous, vos idées et votre travail. J'ai parfois l'impression, par ce qu'ils disent, qu'ils sont en réalité hostiles à vous et à vos idées, bien qu'ils professent une chaude amitié à votre égard. Me trompé-je en cela, ou vous exploitent-ils pour justifier leur propre action et les organisations auxquelles ils appartiennent?
Krishnamurti : Pourquoi ces interprètes existent-ils? Qu'y a-t-il de si difficile dans ce que je dis que vous ne le puissiez comprendre tout seuls? Vous vous tournez vers des interprètes et des commentateurs parce que vous ne voulez pas penser pleinement, profondément. Et comme vous comptez sur d'autres pour vous tirer de vos difficultés, de votre confusion, vous êtes forcés de créer des autorités, des interprètes, qui ne font que troubler encore votre pensée. Et alors, plongés dans l'incertitude, vous me posez cette question. C'est vous-mêmes qui créez ces interprètes, et qui permettez ces confusions.
En ce qui concerne mes anciens associés, j'ai bien l'impression qu'eux et moi nous nous sommes quittés depuis longtemps. J'ai quelques amis immédiats qui travaillent avec moi et qui m'aident, mais les associés de ma jeunesse, comme ils s'intitulent eux-mêmes, sont du passé. Une amitié et une coopération profondes ne peuvent exister que lorsqu'il y a compréhension. Comment peut-il y avoir une vraie coopération et une action amicale entre un homme qui croit que l'autorité est nécessaire et un homme qui la croit pernicieuse? Comment peut-il y avoir camaraderie entre un homme qui croit que l'exploitation fait partie de la nature humaine et un autre qui affirme qu'elle est laide et cruelle ; entre un homme qui est limité par des croyances, des théories et des dogmes, et un homme qui perçoit leur caractère-fallacieux? Comment peut-il y avoir une action menée en commun par un homme qui crée et encourage la névropathie et un homme qui essaye d'en détruire la cause?
Je n'ai pas d'enseignement privé ; je n'ai pas de cours privé. Ce que je dis ici en public, je le répète dans mes conversations et interviews avec les personnes isolées. Mais ces gens qui se nomment eux-mêmes mes associés et mes interprètes mènent l'eau à leurs propres moulins, et vous aimez passer sous leurs meules. Vous pouvez rire, pourtant c'est exactement ce qui se passe. Vous m'écoutez, puis vous retournez chez vos chefs pour qu'ils vous interprètent ce que j'ai dit. Vous ne tenez pas compte de ce que je dis en vue d'y penser ensuite profondément: pourtant si vous y pensiez par vous-mêmes ce serait plus direct et plus clair. Mais si vous commenciez à y penser par vous-mêmes clairement et directement, l'action devrait s'ensuivre ; et pour éviter une action décisive, vous vous tournez vers vos chefs, qui vous aident à ne pas agir. Donc, par votre propre désir, et du fait que vous n'agissez pas clairement, vous conservez ces interprètes avec leurs situations, leur autorité et leurs systèmes d'exploitation.
Ce qui importe profondément, c'est que vous vous libériez des croyances, des dogmes et des limitations, de façon que vous puissiez vivre sans conflits avec d'autres individus, avec la société. Les vrais rapports humains, la vraie morale, ne sont possibles que lorsque les barrières et les résistances sont entièrement dissoutes.
Question : Si le processus entier de la vie est une énergie agissante en soi, ainsi que je le comprends par vos précédentes Causeries, cette énergie, en la jugeant par ses créations, doit être supra-intelligente, bien au delà de la compréhension humaine. Quel rôle, donc, l'intellect humain joue-t-il dans le processus de la vie? Ne vaudrait-il pas mieux laisser cette énergie créatrice opérer en nous et à travers nous, et ne pas la déranger par notre intellect humain? En d'autres mots, a lâchez tout, laissez faire Dieu », comme le dit « Father Divine » (Father Divine est un Nègre qui, aux États-Unis, a crée une secte religieuse. Il déclare être, lui, Dieu le Père en personne. (N.D.T.).
Krishnamurti : Je crains que la personne qui a posé cette question n'ait pas compris ce que j'ai dit. J'ai dit qu'il y a une énergie, une force unique à chaque individu. Je ne l'ai pas qualifiée ; je n'ai pas dit qu'elle est supra-intelligente ni divine. J'ai dit que, par l'action de son propre développement, elle crée sa propre substance. Par sa propre ignorance elle crée pour elle-même sa limitation et sa douleur. Il n'est pas question de laisser agir quelque chose de supra-intelligent à travers sa création, l'individu. Il n'y a de conscience qu'en tant qu'individu, et la conscience est créée par la friction entre l'ignorance, l'avidité et 1 objet de son désir. Lorsque vous considérez cela, vous voyez que vous êtes entièrement responsable de vos pensées et de vos actions, et qu'il n'y a pas quelque autre chose qui agit à travers nous. Si vous vous considérez, ainsi que d'autres humains, comme de simples instruments entre les mains de forces et d'énergies que vous ignorez, je crains que vous ne deveniez le jouet d'illusions, de déceptions, de la confusion et de la douleur. Comment une force ou une intelligence supérieure pourrait-elle agir à travers un homme dont l'esprit-cœur est limité, déformé?
Vous savez, cette idée est une des plus fallacieuses que nous ayons créées en vue de ne pas creuser en nous pour découvrir notre propre être. Nous connaître demande une pensée et un effort constants, mais peu d'entre nous désirent ardemment voir clair, alors nous essayons vainement de nous transformer en instruments pouvant servir à une intelligence suprême, à un Dieu. Cette conception, sous diverses formes, existe dans le monde entier. Si vous y pensiez réellement et profondément, vous verriez que si elle était vraie, le monde ne serait pas dans cette inintelligente et chaotique condition de haine et de misère. Nous avons créé cette confusion et cette douleur par l'ignorance de nous-mêmes, par l'avidité et par les résistances de nos protections ; et nous seuls pouvons briser ces limitations et ces barrières qui causent la misère, la haine, et le manque d'ajustement à l'action de la vie.
Comme c'est ma dernière Causerie ici, je voudrais donner un bref résumé de ce que j'ai exposé pendant ces quelques dernières semaines. Ceux d'entre vous qui sont vraiment intéressés peuvent faire l'expérience de ce que je dis et se donner à eux-mêmes la preuve de sa vérité, de façon à ne plus suivre ni des personnes, ni des dogmes, ni des explications, ni des théories. De la vraie perception naîtront la compréhension et la félicité.
Des idées et des théories contradictoires, des confusions sont créées par les continuelles assertions des chefs, au sujet de ce qui est et de ce qui n'est pas. Les uns disent qu'il y a un Dieu, d'autres disent que non ; les uns affirment que l'individu vit après la mort ; les spirites prétendent avoir prouvé qu'il y a continuation de la pensée individuelle ; d'autres disent qu'il n'y a qu'annihilation. Les uns croient en la réincarnation, d'autres la nient. On empile une théorie sur l'autre, une incertitude sur l'autre, une assertion sur l'autres. Le résultat de tout cela est que l'on est tout à fait incertain ; ou bien on est si barricadé de tous côtés, si enfermé par des concepts particuliers et des formes de croyances, que l'on refuse de prendre en considération ce qui est réellement vrai.
Vous êtes dans l'incertitude et la confusion, ou certains dans votre croyance, dans votre forme particulière de pensée. Pour un homme vraiment incertain, il y a de l'espoir ; mais pour celui qui s'est retranché dans une croyance, qu'il appelle intuition, il y a très peu d'espoir, car il a poussé la porte sur l'incertitude et le doute, et il se repose et se console dans la sécurité.
La plupart d'entre vous qui venez ici êtes, je crois, dans l'incertitude et la confusion, et désirez par conséquent comprendre le réel, la vérité. L'incertitude engendre la peur, et celle-ci la dépression et l'angoisse. Alors, consciemment ou inconsciemment, on commence à s'évader de ces peurs et de leurs conséquences. Observez vos propres pensées, et vous percevrez le déroulement de ce processus. Vous désirez avidement avoir une certitude quant au but de la vie, l'au-delà, Dieu ; commencez à être conscients de vos désirs, et cette enquête engendrera le doute, l'incertitude. Alors cette incertitude même, ce doute, créeront autour de vous et en vous la peur, la solitude, le vide.
C'est un état d'esprit dans lequel il est nécessaire de se trouver, car on accepte alors d'affronter et de comprendre l'actuel. Mais la souffrance impliquée dans ce processus est si grande que l'esprit, cherchant à s'abriter, se crée ce qu'il appelle des intuitions, des concepts, des croyances auxquels il s'accroche désespérément en espérant y trouver la certitude. Cette façon de fuir l'actuel, l'incertitude, doit conduire à l'illusion, à un état anormal de névrose et de déséquilibre. Mais même lorsque vous acceptez ces intuitions, ces croyances, et que vous vous y abritez, vous verrez, en vous examinant profondément, que la peur et l'incertitude demeurent.
Cet état vital d'incertitude, lorsqu'on n'a point le désir de s'en évader, est le commencement de toute vraie recherche du réel. En fait, que cherchez-vous? Il n'y a à chercher vraiment qu'un état de compréhension, une perception directe de ce qui est, de l'actuel ; car la compréhension n'est pas une fin, un objectif à atteindre. La perception du processus du moi tel qu'il est, de sa naissance et de sa vraie dissolution, est le commencement et la fin de toute recherche.
Pour comprendre ce qui est, on doit commencer par soi-même. Le monde est une série de processus différents et indéfinis, qui ne peuvent être pleinement compris, car chaque force est unique à elle-même, et ne peut être véritablement perceptible dans sa totalité. Tout le processus de la vie, de l'existence dans le monde, se compose entièrement de forces uniques, et on ne peut le comprendre que par ce processus qui est centré dans l'individu en tant que conscience. Vous pouvez superficiellement vous rendre compte de la signification d'autres processus, mais pour appréhender la vie pleinement, vous devez comprendre ce processus tel qu'il agit en vous en tant que conscience. Si chaque personne comprenait profondément et pleinement ce processus en tant que conscience, elle ne se battrait plus pour se sauvegarder elle-même, elle ne vivrait plus pour elle-même, elle ne se préoccuperait pas d'elle-même. Mais en ce moment chacun est préoccupé de soi, se bat pour soi, agit antisocialement , parce qu'il ne se comprend pas pleinement. Or ce n'est que par la compréhension de notre propre et unique force en tant que conscience que nous avons la possibilité de comprendre le tout. En percevant complètement le processus du moi, on cesse d'être une victime qui se débat seule dans le vide.
Cette force est unique, et dans son autodéveloppement elle devient la conscience, d'où surgit l'individualité. Je vous en prie, n'apprenez pas cette phrase par cœur, mais pensez-y, et vous verrez que cette force est unique pour chacun et que dans son développement auto-agissant elle devient conscience. Cette conscience, qu'est-elle? On ne peut la localiser, comme on ne peut la diviser en un haut et un bas. La conscience est composée de nombreuses couches de mémoires, d'ignorances, de limitations, de tendances, d'avidités. Elle est aussi le discernement: elle a le pouvoir de comprendre les valeurs ultimes. Elle est ce que nous appelons l'individualité. Ne demandez pas: « n'y a-t-il rien au delà? » Vous le verrez lorsque ce processus du moi parviendra à une fin. Ce qui est important, c'est de se connaître, et non ce qui peut exister au delà de soi-même. Lorsque vous demandez: « y a-t-il quelque chose au delà de ce moi? », vous ne faites que chercher la récompense de vos efforts, un quelque chose à quoi vous accrocher dans votre désespoir, votre incertitude, votre peur.
L'action est ce frottement, cette tension, entre l'ignorance, l'avidité et l'objet du désir. Cette action s'entretient elle-même, ce qui donne une continuité au processus du moi. Ainsi l'ignorance, par ses activités qui s'entretiennent elles-mêmes, se perpétue comme conscience, comme processus du moi. Ces limitations, qui s'engendrent elles-mêmes, empêchent tous vrais rapports avec d'autres individus, avec la société. Ces limitations isolent, ce qui fait constamment surgir la peur. Cette ignorance vis-à-vis de soi-même crée indéfiniment la peur, avec ses nombreuses illusions. De là, la recherche de l'union avec une intelligence surhumaine, avec Dieu, etc. Cet isolement donne lieu à la poursuite de systèmes, à des méthodes de conduite, à des disciplines.
Dans la dissolution de ces limitations vous commencez à comprendre que l'ignorance n'a pas de commencement, qu'elle se maintient en existence par ses propres activités, et que ce processus peut parvenir à une fin par un effort bien orienté et par la compréhension. Vous pouvez vous rendre compte de cela en l'expérimentant, et discerner par vous-mêmes le processus sans commencement de l'ignorance, et sa fin. Si l'esprit-cœur est entravé par un préjugé quelconque, sa propre action doit créer de nouvelles limitations et amener plus de douleur et de confusion. Ainsi il perpétua sa propre ignorance, ses propres douleurs.
Si, par l'expérience, vous devenez pleinement conscients de cette réalité, vous comprenez ce qu'est le moi, et par un effort bien dirigé ce moi peut être amené à une fin. Cet effort est une lucidité vigilante, en laquelle il n'y a ni choix à faire, ni conflit entre opposés, ni une partie de la conscience dominant une autre, ni un préjugé dominant l'autre. Ceci exige une pensée tenace, qui libérera l'esprit de ses peurs et de ses limitations. Alors seulement existera le permanent, le réel.
Ojai, le 24 mai 1936


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