Krishnamurti/1960's/Le Sens du Bonheur/Jiddu Krishnamurti 1963 Le Sens du Bonheur 27

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Le Sens du Bonheur
“ Cette question du sens de l'éducation ”
Chapitre XXVII
En quête de Dieu

L'un des nombreux problèmes auxquels nous sommes tous confrontés, et qui touchent tout particulièrement ceux dont l'éducation est en cours et qui devront bientôt se lancer dans le monde, est la question des réformes. Divers groupes - socialistes, communistes et réformateurs de tout poil - s'efforcent consciencieusement de faire aboutir certains changements dans le monde, de toute évidence nécessaires. Bien que certains pays jouissent d'une relative prospérité, dans le reste du monde la faim, voire la famine, subsiste, et des millions d'êtres humains sont mal vêtus et n'ont pas d'abri décent pour dormir. Mais comment une réforme fondamentale peut-elle se mettre en place sans susciter encore plus de chaos, de misère et de conflits? Là est le véritable problème. Si l'on se plonge un peu dans l'histoire, et que l'on observe les tendances politiques actuelles, il apparaît évident que ce que nous qualifions de réforme - si désirable et nécessaire soit-elle - apporte toujours dans son sillage de nouvelles formes de confusion et de conflits ; et pour contrecarrer ce surcroît de malheurs, il faut nécessairement encore plus de lois, plus de contrôles et de vérifications des contrôles. La réforme suscite de nouveaux désordres, et en y remédiant, on en crée de nouveaux, et le cercle vicieux continue de la sorte. Voilà ce à quoi nous sommes confrontés, et c'est un processus apparemment sans fin.
Comment sortir de ce cercle vicieux? Que les réformes soient nécessaires, c'est une évidence ; mais est-il possible de réformer sans créer de confusion plus grande? Voilà, me semble-t-il, l'un des problèmes fondamentaux dont toute personne réfléchie doit se préoccuper. La question n'est pas de se demander quel genre de réforme est nécessaire, mais si une quelconque réforme est possible sans entraîner d'autres problèmes qui suscitent à leur tour la nécessité d'une réforme. Et que faire pour casser ce processus sans fin? Assurément, la fonction de l'éducation, de l'école primaire à l'université, est de s'attaquer à ce problème, pas de manière abstraite et théorique, pas en philosophant et en écrivant des livres à ce sujet, mais en l'affrontant pour de bon, afin de trouver les moyens de le résoudre. L'homme est prisonnier de ce cercle vicieux d'un système de réformes qui exige sans cesse de nouvelles réformes, et s'il n'y est pas mis fin, nos problèmes sont sans solution.
Quel type d'éducation, quel type de pensée faut-il donc pour briser ce cercle vicieux? Quelle action saura mettre fin à cette recrudescence de problèmes dans toutes nos activités? Y a-t-il un mouvement de la pensée, quelle qu'en soit la direction, qui soit capable de libérer l'homme de ce mode de vie, qui, pour être réformé, exige toujours plus de réformes? Autrement dit, y a-t-il une action qui ne naisse pas d'une réaction?
Je pense qu'il existe un choix de vie étranger à ce processus de réforme qui a pour fruit une misère accrue, et cette voie-là peut être qualifiée de religieuse. L'homme authentiquement religieux ne se soucie pas de réformes, il ne se préoccupe pas d'introduire de simples changements dans l'ordre social: au contraire, il est à la recherche du vrai, et cette quête même a sur la société un impact transformateur. Voilà pourquoi l'éducation doit avant tout se préoccuper d'aider l'étudiant à chercher la vérité - ou Dieu - et ne pas se contenter de le préparer à se plier aux modèles d'une société donnée.
Je crois qu'il est très important de comprendre cela lorsqu'on est jeune car, l'âge venant, nous commençons à laisser de côté nos petits amusements et nos petites distractions, nos appétits sexuels et nos ambitions mesquines, nous avons une conscience plus aiguë des immenses problèmes auquel le monde est confronté, nous voulons alors agir pour y remédier, et apporter certaines améliorations. Mais, à moins d'être profondément religieux, nous ne susciterons qu'un surcroît de confusion et de malheurs ; et la religion n'a rien à voir avec les prêtres, les églises, les dogmes, ou les croyances organisées. Tout cela n'a rien à voir avec la religion, ce sont de simples convenances sociales visant à nous maintenir dans le cadre d'un schéma particulier de pensée et d'action ; ce ne sont que des moyens d'exploiter notre crédulité, notre espoir et notre peur. La religion consiste à chercher ce qu'est la vérité, ce qu'est Dieu, et cette quête requiert énormément d'énergie, une intelligence ouverte et une grande subtilité de pensée. L'action sociale juste ne naît pas en mettant en œuvre la soi-disant réforme d'une société donnée: elle naît dans et par la recherche de l'incommensurable.
La quête de la vérité exige beaucoup d'amour et une conscience approfondie de la relation de l'homme à toute chose - ce qui signifie que l'on ne se préoccupe pas de son propre progrès, ou de ses propres accomplissements. La quête de la vérité est la vraie religion, et seul celui qui cherche la vérité est un homme authentiquement religieux. A cause de son amour, cet homme est en dehors de la société, et son action sur elle est donc entièrement différente de celle de l'homme qui est dans la société et veut la réformer. Le réformateur ne peut jamais créer une nouvelle culture. Ce qui est indispensable, c'est la quête menée par l'homme véritablement religieux, car cette quête même produit sa propre culture - et c'est notre unique espoir. En effet, la quête de la vérité donne à l'esprit une créativité explosive, qui est la vraie révolution, car dans cette quête l'esprit n'est pas contaminé par les diktats et les sanctions de la société. Étant libre de tout cela, l'homme religieux est capable de découvrir ce qui est vrai ; et c'est cette découverte du vrai, d'instant en instant, qui crée une nouvelle culture.
C'est pour cette raison qu'il est si important pour vous de recevoir l'éducation adéquate. Pour cela, l'éducateur lui-même doit être correctement éduqué, de telle sorte qu'il ne considérera pas l'enseignement comme un simple moyen de gagner sa vie, mais qu'il sera capable d'aider l'élève à se détacher de tous les dogmes et à n'être prisonnier d'aucune religion ni d'aucune croyance. Ceux qui se rassemblent sur la base d'une autorité religieuse, ou pour mettre en pratique certains idéaux, s'intéressent tous aux réformes sociales, ce qui revient à se contenter de décorer les murs de sa prison. Seul l'homme réellement religieux est un vrai révolutionnaire ; et l'éducation a pour fonction d'aider chacun de nous à être religieux dans le vrai sens du terme, car c'est dans cette seule et unique voie qu'est notre salut.
Question : J'ai envie de travailler dans le domaine social, mais je ne sais pas comment faire les premiers pas.
Krishnamurti : Je crois qu'il importe de découvrir non pas comment, mais pourquoi au juste vous voulez œuvrer dans le domaine social. Pourquoi ce désir d'action sociale? Est-ce parce que vous voyez la misère du monde - la famine, la maladie, l'exploitation, l'indifférence cruelle de la grande richesse côtoyant une effroyable pauvreté, l'hostilité de l'homme envers son semblable? Est-ce là la raison? Voulez-vous agir sur le plan social parce qu'il y a de l'amour dans votre cœur et que vous ne vous souciez pas de votre propre réussite? Ou bien cette action sociale est-elle un moyen de fuite face à vous-même? Vous constatez, par exemple, toute la laideur du mariage traditionnel, vous déclarez donc: « Moi, je ne me marierai jamais », et au lieu de vous lancer dans le mariage, vous vous lancez dans l'action sociale ; peut-être vos parents vous y ont-ils incité, ou peut-être avez-vous un idéal. Si c'est un moyen de fuite, ou si vous ne faites que poursuivre un idéal instauré par la société, par un leader ou un prêtre, ou par vous-même, alors toute forme d'action sociale que vous pourriez entreprendre ne fera que susciter un surcroît de détresse. Mais si l'amour est dans votre cœur, si vous êtes à la recherche de la vérité et que vous êtes donc vraiment religieux, si vous avez cessé d'être ambitieux, de courir après le succès, et que votre vertu n'a pas pour horizon la respectabilité, alors votre existence même contribuera à une transformation totale de la société.
Je pense qu'il est essentiel de bien comprendre cela. Quand on est jeune - et vous l'êtes pour la plupart -, on a envie d'agir, et l'action sociale est dans l'air du temps, des livres en parlent, les journaux font de la propagande en sa faveur, il y a des écoles de formation pour travailleurs sociaux, et ainsi de suite. Mais en réalité, sans la connaissance de soi, sans cette compréhension de vous-même et de vos relations, tout ce que vous ferez en matière d'action sociale ne vous laissera qu'un goût de cendres.
Le vrai révolutionnaire, c'est l'homme heureux, et non l'idéaliste, ou le malheureux qui cherche à fuir ; et l'homme heureux n'est pas celui qui croule sous les possessions. L'homme heureux, c'est l'homme religieux au vrai sens du terme, et sa vie même est une forme d'action sociale. Mais si vous devenez simplement l'un de ces innombrables travailleurs sociaux, votre cœur restera vide. Vous pourrez toujours donner généreusement votre argent, ou persuader les autres d'apporter leur contribution financière, et vous aurez beau mettre en place de merveilleuses réformes: tant que votre cœur sera vide et votre esprit empli de théories, votre vie sera terne, lourde de lassitude, et sans joie. Comprenez donc d'abord qui vous êtes, et de cette connaissance de vous-même surgira le genre d'action qui est le bon.
Question : Pourquoi l'homme a-t-il le cœur si dur?
Krishnamurti : C'est pourtant assez simple, ne croyez-vous pas? Lorsque l'éducation se limite à transmettre un savoir et à préparer l'étudiant à un travail, qu'elle ne sert qu'au maintien des idéaux, et qu'elle lui enseigne le souci exclusif de sa propre réussite, bien sûr que l'homme devient dur et indifférent. La plupart d'entre nous, en fait, n'ont pas d'amour dans leur cœur. Jamais nous ne contemplons les étoiles, jamais nous ne savourons le murmure de l'eau, jamais nous ne regardons danser la lumière de la lune sur les eaux vives d'un torrent, jamais nous ne suivons du regard un oiseau en vol. Notre cœur ne sait pas chanter ; nous sommes toujours affairés, l'esprit plein de projets et d'idéaux pour sauver l'humanité, nous faisons profession de fraternité, quand notre regard en est la négation même. C'est pourquoi il est essentiel d'avoir une éducation digne de ce nom tant qu'on est jeune, qu'on a le cœur ouvert, sensible, enthousiaste. Mais cet enthousiasme, cette énergie, cette compréhension explosive s'évanouissent lorsqu'on a peur - et nous avons pratiquement tous peur. Nous avons peur de nos parents, de nos professeurs, du prêtre, du gouvernement, du patron ; nous avons peur de nous-mêmes. C'est ainsi que la vie devient synonyme de peur et de ténèbres, et voilà pourquoi l'homme a le cœur si dur.
Question : Peut-on se priver de faire ce que l'on aime, et trouver malgré tout le chemin de la liberté?
Krishnamurti : Savoir ce que l'on veut est l'une des choses les plus difficiles, pas seulement à l'adolescence, mais tout au long de la vie. Or si vous ne trouvez pas par vous-même ce que vous avez vraiment envie de faire, du plus profond de votre être, vous finirez par faire des choses qui ne sont pas pour vous d'un intérêt vital, et vous serez malheureux dans la vie ; étant malheureux, vous chercherez des distractions dans le cinéma, l'alcool, la lecture d'innombrables livres, dans les réformes sociales d'une espèce ou d'une autre, et j'en passe.
L'éducateur peut-il vous aider à découvrir ce que vous avez envie de faire au cours de votre vie, sans tenir compte de ce que vos parents et la société souhaiteraient vous voir faire? Là est la vraie question, n'est-ce pas? Car si vous cherchez, du plus profond de votre être, à savoir ce que vous aimez vraiment faire, alors vous êtes un homme libre.
Alors vous avez en main la capacité, la confiance, l'initiative. Mais si, faute de savoir ce qui vous plaît vraiment, vous devenez avocat, politicien, ceci ou cela, alors pour vous le bonheur est exclu, car cette profession deviendra le moyen de vous détruire et de détruire les autres.
Vous devez trouver vous-même l'activité qui vous plaît. Ne réfléchissez pas, dans le choix d'une vocation, en termes d'insertion dans la société, car de cette manière-là jamais vous ne découvrirez ce que vous aimez faire. Quand vous aimez faire quelque chose, il n'y a pas de problème de choix. Quand vous aimez, et que vous laissez l'amour agir librement, l'action qui en découle est juste, car l'amour n'est jamais en quête de réussite, il n'est jamais pris au piège de l'imitation ; mais si vous consacrez votre existence à une chose que vous n'aimez pas, jamais vous ne serez libre.
Mais ne faire que ce qui vous plaît n'est pas faire ce que vous aimez. Découvrir ce que vous aimez vraiment demande énormément de perspicacité, de lucidité. Ne réfléchissez pas tout de suite en termes de gagne-pain. Mais si vous parvenez à trouver quelle activité vous aimez vraiment, alors vous aurez un moyen de gagner votre vie.
Question : Est-il exact que seuls les purs peuvent réellement être sans peur?
Krishnamurti : N'ayez aucun de ces idéaux de pureté, de chasteté, de fraternité, de non-violence, et j'en passe, car ils n'ont pas de sens. Ne vous efforcez pas d'être courageux, car ce n'est qu'une réaction à la peur. Être sans peur requiert une immense lucidité, une compréhension du processus global de la peur et de ses causes.
La peur est là tant que vous voulez être en sécurité - que ce soit dans votre mariage, dans votre travail, dans votre situation, dans vos responsabilités, dans vos idées, dans vos croyances, dans votre relation au monde ou dans votre relation à Dieu. Dès l'instant où l'esprit est en quête de sécurité ou de gratification sous une forme quelconque, à un niveau quelconque, la peur est forcément là ; l'important est d'être conscient de ce processus et de le comprendre. Ce n'est pas une question de soi-disant pureté. L'esprit qui est vif, attentif, qui est libéré de la peur, est un esprit innocent, et seul l'esprit innocent peut comprendre la réalité, la vérité ou Dieu.
Malheureusement, dans ce pays comme ailleurs, les idéaux ont pris une importance extraordinaire - l'idéal étant ce qui devrait être: je devrais être non-violent, je devrais être bon, et ainsi de suite. L'idéal - ce qui devrait être - est toujours quelque part au loin, par conséquent il n'est jamais. Les idéaux sont une plaie car ils vous empêchent de penser de manière directe, simple et vraie, quand vous êtes confronté aux faits. L'idéal - ce qui devrait être - est une fuite face à ce qui est. Ce qui est, c'est le fait que vous ayez peur: peur de ce que vos parents vont dire ou de ce qu'on va penser, peur de la société, peur de la maladie, peur de la mort. Or, si vous affrontez ce qui est, que vous le regardez en face, que vous l'approfondissez, même s'il est source de souffrance, et si vous le comprenez, alors vous vous apercevrez que votre esprit devient extraordinairement lucide et simple, et cette lucidité même porte en elle la cessation de la peur. Malheureusement, notre éducation nous inculque tout ce fatras philosophique des idéaux qui consistent simplement à tout remettre à plus tard. Ils sont dénués de validité.
Admettons que vous ayez, par exemple, un idéal de non-violence ; mais êtes-vous non-violent? Alors pourquoi ne pas affronter votre violence, pourquoi ne pas vous voir tel que vous êtes? Si vous observez votre propre avidité, votre ambition, vos plaisirs et vos distractions, et que vous commencez à comprendre tout cela, vous constaterez que le temps - en tant que moyen de progrès, moyen de réaliser un idéal -cesse alors d'exister. C'est l'esprit, en fait, qui invente le temps dans lequel s'inscrit cette réalisation, c'est pourquoi l'esprit n'est jamais calme, jamais tranquille. Un esprit tranquille est frais et innocent, même s'il a derrière lui mille ans d'expérience, et c'est pour cette raison qu'il est capable de résoudre les problèmes de relations qu'il rencontre dans sa propre existence.
Question : L'homme est victime de ses propres désirs, qui sont source de nombreux problèmes. Comment peut-il parvenir à un état d'absence de désir?
Krishnamurti : La volonté de faire naître un état de non-désir n'est qu'un simple tour de passe-passe de l'esprit. Constatant que le désir est source de souffrance et désireux de la fuir, l'esprit projette un idéal d'absence de désir et demande ensuite: « Comment faire pour réaliser cet idéal? » Et que se passe-t-il alors? Vous réprimez votre désir afin d'être sans désir, n'est-ce pas? Vous étranglez votre désir, vous essayez de le tuer, et vous croyez alors avoir atteint l'état de non-désir - ce qui est complètement faux.
Qu'est-ce que le désir? C'est une énergie, n'est-ce pas? Et dès que vous étouffez votre énergie, vous devenez par votre propre faute terne et sans vie. C'est ce qui s'est passé en Inde. Tous les hommes soi-disant religieux ont étranglé leur désir: les hommes qui pensent, les hommes libres sont très peu nombreux. Ce qui compte, ce n'est donc pas d'étouffer le désir, mais de comprendre l'énergie et d'utiliser l'énergie dans la bonne direction.
Quand on est jeune, on a de l'énergie à profusion - c'est elle qui vous donne envie de sauter par-dessus les collines, de tutoyer les étoiles. Alors la société entre en jeu et vous dit de maintenir cette énergie cloîtrée dans la prison de ce qu'elle appelle la respectabilité. Et par le biais de l'éducation et de toutes sortes de sanctions et de contrôles, cette énergie est peu à peu étouffée, neutralisée. Mais ce dont vous avez besoin, c'est de plus d'énergie, et pas de moins, car sans une immense énergie jamais vous ne découvrirez ce qui est vrai. Le problème n'est donc pas de savoir comment réduire l'énergie, mais comment la maintenir et la faire croître, comment la rendre indépendante et continue - mais pas sur l'ordre d'une croyance quelconque ou de la société - de sorte qu'elle devienne le mouvement vers la vérité, vers Dieu. Alors l'énergie a un tout autre sens. De même qu'un, galet jeté dans un lac paisible fait naître un cercle qui va s'élargissant, de même l'action de l'énergie en direction de ce qui est vrai fait naître les vagues d'une nouvelle culture. Alors, l'énergie est sans limites, incommensurable, et cette énergie n'est autre que Dieu.
1963, Le Sens du Bonheur
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