Individu:Krishnamurti, Jiddu
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| PRÉFACE | |||
| A la fin des années cinquante, JIDDU KRISHNAMURTI, ou Krishnaji comme il est appelé en Inde et par ses amis dans le monde entier, me suggéra d'écrire un livre sur sa vie à l'aide des notes que j'avais prises depuis notre première rencontre en 1948. Ce livre a été commencé en 1978. Je me suis efforcée de montrer ce qu'était l'homme et aussi le maître, et de décrire les rapports qu'il a entretenus avec les hommes et les femmes qui ont été ses disciples en Inde. Ce livre est centré sur les séjours de Krishnaji dans ce pays, de 1947 à 1985, mais l'évocation de ses années de jeunesse s'est révélée nécessaire pour aider à comprendre le déroulement de l'histoire du jeune Krishnamurti. Certains documents inédits figurent également dans ces pages. Le lecteur s'apercevra bientôt que Krishnamurti est désigné par plusieurs noms. Comme c'était l'habitude alors, je l'appelle Krishna lorsqu'il est jeune ; puis Krishnaji à partir de 1947 car, pour moi, il était le Maître, le Visionnaire. Ji est un terme de respect que, dans l'Inde du Nord, on ajoute au nom des hommes et des femmes ; dans une famille traditionnelle, on ajoute même Ji au prénom d'un enfant: on considère qu'il est discourtois d'appeler quelqu'un simplement par son nom. Il est probable qu'Annie Besant, qui était allée souvent à Varanasi, avait ajouté le Ji pour exprimer son affection et son respect. En Inde, le nom de la plupart des maîtres spirituels est précédé d'un titre comme Maharshi, Acharya, Swami, ou Bhagwan. Krishnaji n'a jamais accepté cette marque de respect. Lorsqu'il parle de lui dans ses dialogues ou son journal intime, il se désigne par la lettre « K », ou bien utilise le « nous » impersonnel pour indiquer l'absence du « Je », l'ego individuel. C'est pourquoi, lorsque je parle de l'homme ou du maître de façon impersonnelle, je le désigne par Krishnamurti ou « K ». Krishnaji accepta de dialoguer avec moi, et ces dialogues constituent une partie du livre ; leur rédaction repose en grande partie sur les notes que j'ai prises pendant ou aussitôt après ces entretiens. A partir de 1972, certains d'entre eux ont été enregistrés au magnétophone. Je fais allusion au cours de cet ouvrage à divers événements (comme les relations de Krishnaji avec Annie Besant ou ses rencontres avec Indira Gandhi) qui auraient pu prêter à controverse. J'ai lu à haute voix à Krishnaji les passages où il en était question pour qu'il me fasse ses commentaires. D'autre part, j'ai communiqué à Indira Gandhi le chapitre où j'évoque ses rencontres avec Krishnaji. Celle-ci a proposé quelques légères modifications, dont j'ai tenu compte. Je voudrais exprimer ma gratitude à Rajiv Gandhi qui m'a autorisée à publier les lettres de sa mère ; à la Fondation Krishnamurti d'Angleterre qui m'a permis de publier les dialogues que j'ai eus avec Krishnaji à Brockwood Park ; à la Fondation Krishnamurti de l'Inde qui m'a également permis de publier les dialogues et les conférences qui ont eu lieu dans notre pays ; à Mme Radha Burnier, qui m'a tant aidée en m'ouvrant les archives de la Société Théosophique dont elle est la présidente ; à Achyut Patwardhan pour toutes les conversations que nous avons eues, à sa femme Sunanda Patwardhan qui m'a communiqué ses notes personnelles ; à ma fille Radhika et à son mari Hans Herzberger pour leurs commentaires ; à Murli Rao qui m'a signalé l'existence de certains manuscrits ; et aux nombreux amis qui ont partagé leurs expériences avec moi. Je voudrais aussi remercier Sri Asoka Dutt dont l'amitié et l'aide ont permis cette publication ; Mr Clayton Carlson de la maison d'édition Harper & Row pour ses utiles suggestions, son intérêt et son soutien ; Sri Benoy Sarkar pour son aide précieuse dans le choix des illustrations ; le National Institute of Design d'Ahmedabad ; les héritiers de Mitler Bedi ; Asit Chandmal, Mark Edwards et A. Hamid qui m'ont autorisée à reproduire leurs photographies ; M. Janardhanan qui m'a patiemment aidée à préparer le manuscrit et A. V. José qui l'a supervisé. | |||
| J'ai rencontré Krishnamurti pour la première fois en janvier 1948. J'avais trente-deux ans et j'habitais Bombay depuis mon mariage avec Manohan Jayakar en 1937. Ma seule enfant, ma fille Radhika, était née une année plus tard. Il y avait cinq mois que l'Inde était indépendante, et j'entrevoyais un avenir plein de promesses pour notre pays. J'étais sur le point d'entrer dans la vie politique. A cette époque, tous ceux, hommes et femmes, qui avaient été engagés dans la lutte pour la liberté, militaient aussi pour des projets sociaux lancés par le Mahatma Gandhi, qui englobaient tous les aspects de la construction de notre nation, et particulièrement ceux qui concernaient l'Inde rurale. Depuis 1941, j'étais très active dans l'organisation de l'aide à apporter aux femmes dans les villages, des coopératives et de l'artisanat. Ce fut pour moi une rude initiation. L'indépendance, puis la partition, je les vécus au sein de la principale organisation de secours créée à Bombay pour les réfugiés qui affluaient du Pakistan. Un dimanche matin, j'allai voir ma mère, qui habitait Malabar Hill, à Bombay, dans un vieux et vaste bungalow, au toit de tuiles rustiques. Je la trouvai sur le point de sortir avec ma sœur Nandini. Elle me raconta qu'elle avait reçu la visite de Sanjeeva Rao, ancien camarade d'études de mon père à King's Collège, à Cambridge. Sachant que ma mère, bien que plusieurs années se fussent écoulées depuis la mort de mon père, était encore très ébranlée, il était venu lui dire qu'il pensait que Krishnamurti pourrait lui venir en aide. Une image me vint soudain à l'esprit: l'école de Varanasi * , où j'étais élève au milieu des années vingt. Je me rappelai un très jeune Krishnamurti, mince et beau, assis par terre les jambes croisées, tout habillé de blanc, et moi avec cinquante autres enfants déposant des fleurs devant lui... Ce matin-là je n'avais rien à faire, aussi accompagnai-je ma mère. Quand nous arrivâmes à la maison de Ratansi Morarji, Carmichael Road, où habitait Krishnamurti, j'aperçus Achyut Patwardhan debout devant l'entrée. Depuis plusieurs années il militait pour l'indépendance et la révolution ; je le connaissais depuis l'enfance. Nous causâmes quelques instants avant de pénétrer dans le salon pour y attendre Krishnamurti. Celui-ci entra silencieusement, et je ressentis aussitôt un ébranlement de tout mon être. J'éprouvai soudain une intense impression d'immensité et de rayonnement. Sa présence emplissait la pièce, et pendant un instant je me sentis anéantie et capable seulement de le dévisager. Nandini présenta d'abord ma mère, toute frêle et fragile, puis moi-même. Nous nous assîmes. D'une voix hésitante ma mère se mit à parler de mon père, de l'amour qu'elle lui avait voué, de la perte irréparable qu'elle avait éprouvée, et qu'elle semblait hors d'état d'accepter. Elle demanda à Krishnamurti si elle retrouverait son époux dans l'autre monde. L'intensité de l'émotion qui m'avait gagnée commençait alors à s'atténuer et je me préparai à écouter les paroles de réconfort qu'il ne manquerait pas d'adresser à ma mère. Je savais que beaucoup de personnes dans la peine venaient le trouver et je pensais qu'il savait comment leur parler. Il prit la parole d'un ton brusque. « Je suis navré, madame, mais vous ne vous êtes pas adressée à l'homme qu'il fallait. Je ne peux vous apporter le réconfort que vous cherchez. » Je me redressai, stupéfaite. « Vous désirez que je vous dise, continua-t-il, que vous retrouverez votre mari après la mort, mais quel mari souhaitez-vous retrouver? L'homme qui vous a épousée, celui qui a vécu auprès de vous quand vous étiez jeune, tel qu'il était avant de mourir, ou bien l'homme qu'il serait s'il avait vécu? » Il s'interrompit quelques instants, puis reprit: « Lequel voudriez-vous revoir? Parce que, bien sûr, l'homme au moment de mourir n'était pas le même qui vous avait épousée. » Mon attention s'éveilla, je venais d'entendre des paroles extrêmement dérangeantes. Ma mère semblait très perturbée ; elle n'était pas prête à admettre que le temps avait pu changer l'homme qu'elle avait aimé. « Mon mari n'aurait pas changé », dit-elle. Krishnamurti lui répondit: « Pourquoi souhaitez-vous le revoir? Ce qui vous manque, ce n'est pas lui, mais son souvenir. » Il s'interrompit de nouveau pour laisser ses paroles pénétrer en profondeur. « Pardonnez-moi, madame. » Il joignit les mains, et je remarquai la grâce de ses gestes. « Pourquoi gardez-vous son souvenir vivant? Pourquoi essayez-vous de le recréer mentalement et de vivre indéfiniment dans le chagrin? » Mes sensations allaient en s'intensifiant. Son refus d'être rassurant était bouleversant. Je sentais que j'étais au contact de quelque chose d'immense, et de tout à fait nouveau. Ses paroles étaient dures, mais il y avait de la douceur dans son regard, et il émanait de lui des ondes apaisantes. Tout en parlant, il tenait la main de ma mère. Nandini vit que celle-ci était troublée. Elle changea de sujet de conversation et parla à Krishnamurti du reste de la famille. Elle lui raconta que je m'occupais d'œuvres sociales et que je m'intéressais à la politique. Il se tourna vers moi d'un air grave, et me demanda pourquoi j'avais choisi cette voie. Je lui expliquai à quel point ma vie était bien remplie. Cela le fit sourire. Je me sentais mal à l'aise et nerveuse. Puis il me dit: « Nous sommes comme l'homme qui essaierait de remplir d'eau un seau percé. Plus il en verse, plus l'eau s'écoule, et le seau reste vide. » Il me regardait tout en observant une grande réserve. Il reprit: « Que tentez-vous de fuir? Les œuvres sociales, les divertissements, vivre dans le chagrin, est-ce que ce ne sont pas autant d'évasions, de tentatives pour combler le vide intérieur? Ce vide peut-il être comblé? Et pourtant, c'est le but que nous poursuivons toute notre existence. » Ces propos me paraissaient très troublants, mais je compris qu'il fallait y réfléchir. La vie, pour moi, c'était agir, et ce qu'il m'avait dit m'était incompréhensible. Je lui demandai s'il préférait que je reste chez moi à ne rien faire. Il m'écouta, et il me sembla que jamais je n'avais rencontré quelqu'un qui écoutât comme lui. Ma question le fit sourire. Des visiteurs survinrent alors, et nous prîmes congé bientôt après. « Nous nous reverrons », me dit Krishnamurti. Cette rencontre m'avait bouleversée. Je ne dormais plus, ses paroles me revenaient sans cesse à l'esprit. Après quelques jours, je commençai à assister aux causeries qu'il donnait dans le jardin de Sir Chunilal Mehta, le beau-père de Nandini. J'avais du mal à comprendre ce qu'il disait, mais sa présence faisait sur moi une telle impression que je ne me décourageai pas. Le chaos du monde était pour lui la projection du chaos régnant dans chaque individu. Les institutions et les systèmes avaient tous échoué, et les nouveaux systèmes que nous créions dans notre poursuite de la sécurité nous trahissaient à leur tour. Comme il me sembla bientôt que je ne le suivais pas au niveau où il se plaçait, je lui demandai une entrevue. J'étais poussée par le désir d'être avec lui, d'être remarquée par lui, de sonder le mystère qui l'entourait. J'appréhendais pourtant ce tête-à-tête et, pendant les jours qui le précédèrent, je préparai d'avance ce que j'avais à lui dire. Lorsque j'entrai dans la pièce où il se trouvait, il était assis sur le sol, le dos très droit et les jambes croisées. Il était vêtu d'une kurta d'un blanc immaculé qui lui recouvrait les genoux. Il se leva dès qu'il me vit et me salua en joignant les mains. Il remarqua que j'étais nerveuse et me dit: « Restez calme... » Au bout d'un moment, je.commençai à parler. J'avais toujours été sûre de moi, de sorte que malgré des hésitations je m'exprimai normalement et donnai libre cours à tout ce que j'avais décidé de lui confier. J'évoquai la plénitude de ma vie, mon souci des déshérités, mon désir de faire de la politique, mes activités dans le mouvement coopératif, mon intérêt pour les arts... J'étais complètement absorbée par ce que j'avais à dire, par l'impression que je cherchais à lui donner. Mais, bientôt, j'eus le sentiment inconfortable qu'il ne m'écoutait pas. Je levai la tête et vis qu'il m'observait ; il y avait une interrogation dans son regard. Il me scrutait jusqu'au fond de moi-même. Je perdis contenance et me tus. Après un silence, il me dit: « Je vous ai remarquée pendant les discussions. Quand vous êtes immobile, votre visage est empreint d'une grande tristesse. » J'oubliai alors tout ce que j'avais voulu dire, tout sauf une grande peine au-dedans de moi, que j'avais refusé de laisser entrevoir : elle était si enfouie que j'en étais à peine consciente. L'idée qu'on pouvait me témoigner de la pitié ou de la sympathie m'horrifiait, et j'avais étouffé mon désarroi sous de multiples couches d'agressivité. Je ne m'étais jamais confiée à personne - et je ne m'avouais pas à moi-même ma solitude. Devant cet étranger silencieux, voilà que le masque tombait. Je plongeai mon regard dans le sien, et c'est mon visage que j'y vis réfléchi. Comme un torrent longtemps retenu, les mots affluèrent. Je me revis avec mes quatre frères et sœurs, petite fille timide et douce, que la moindre dureté blessait. Sombre de peau dans une famille où tous avaient le teint clair, quantité négligeable car j'étais une fille alors que j'aurais dû être un garçon, restant seule pendant des heures dans une maison immense à lire des livres que je comprenais rarement... Je me revis assise sur une véranda déserte, en face de très vieux arbres ; j'écoutais les légendes peuplées d'ogres et de héros, de Hatim-Tai et d'Ali Baba, que me racontait notre vieux tailleur musulman à la barbe blanche, Immamuddin, assis là tout le jour devant sa machine à coudre. Je me revis écoutant le Ram Charit Manas de Tulsidas que me chantait Ram Khilavan, le serviteur aveugle chargé d'agiter le punkah ; je sentis de nouveau le parfum frais des nattes de khas arrosées d'eau un jour d'été * . Je me souvins des promenades avec ma gouvernante irlandaise, qui m'enseignait les noms des plantes et des fleurs, et dont les récits de l'histoire d'Angleterre, avec les rois et les reines, Arthur et Guenièvre, Henri VIII et Anne Boleyn, m'enchantaient. Je jouais rarement avec d'autres enfants, et jamais à la poupée. Je me souvins combien j'avais peur de mon père, tout en l'adorant secrètement. Je revécus l'apparition de la féminité en moi à l'âge de onze ans, les premiers saignements, l'épanouissement miraculeux. Il était enivrant d'être jeune et de se sentir devenir adulte, d'être admirée, de vivre intensément - d'aller à cheval, de nager, de jouer au tennis, de danser... Je m'étais élancée vers la vie avec un enthousiasme exubérant. Puis ce fut le départ pour l'Angleterre: l'université et la stimulation intellectuelle ; puis la rencontre avec mon futur époux, le retour en Inde, mon mariage et la naissance de ma fille Radhika. Bien sûr, je refusai bientôt le rôle de femme au foyer ; je me lançai dans les œuvres sociales, je jouai gros jeu au bridge et au poker, je vécus au cœur de la vie intellectuelle et mondaine de Bombay. Puis survint une nouvelle grossesse, et au septième mois une crise d'éclampsie provoqua chez moi de violentes convulsions et une cécité totale. Je me rappelai l'obscurité angoissante et déconcertante où j'étais plongée, traversée d'explosions de couleurs: le bleu céruléen, le bleu de l'oiseau nilkantha, le bleu de la flamme. Le cerveau ravagé par les convulsions, l'arrêt des battements du cœur et la mort du bébé invisible, le silence de mort de mon ventre. Le retour à la vue: un brouillard d'abord, fait de points gris convergeant pour créer des formes. Ma tête était vide à présent, et je me tus ; je levai les yeux vers le bel étranger. Mais la douleur immense de la mort de mon père bien-aimé s'éveilla alors, et j'éprouvai de nouveau une souffrance aiguë et insupportable. Je ne pouvais plus contrôler le flot de mes paroles. J'évoquai toutes les blessures de la vie, la lutte pour survivre, l'endurcissement croissant, l'agressivité et l'ambition... Cette pulsion en moi, à la recherche de la réussite. Puis une autre grossesse, la naissance d'une petite fille, dont le visage était si joli mais le corps déformé. La replongée dans l'angoisse, et de nouveau la mort d'un enfant. Huit années de stérilité de l'intelligence, du cœur et des entrailles, et enfin la mort. En présence de Krishnamurti, le passé, enfoui dans la nuit de l'oubli, reprenait forme et se réveillait. Il était comme un miroir réfléchissant. Sa présence était impersonnelle, ce n'était pas un juge qui pesait, déformait... J'essayais toujours de taire quelque souvenir, mais il ne le permettait pas. Il émanait de lui une compassion, une force immenses. « Je peux voir, si vous me laissez faire », me dit-il. Et alors les mots qui me détruisaient depuis des années furent prononcés. J'éprouvai en les disant une douleur intense, mais son écoute était comme celle du vent ou de la vaste mer. Il y avait deux heures que j'étais avec Krishnaji * . En le quittant, je me sentis physiquement épuisée, et pourtant un courant apaisant m'avait traversée. J'avais appréhendé une nouvelle façon d'observer, d'écouter sans réagir, une écoute qui venait de très loin, du fond de l'être. Tandis que je parlais, il n'était pas seulement attentif à ce que je disais - aux expressions, aux gestes, aux attitudes - mais aussi à ce qui se passait autour de lui: un oiseau qui chantait dans l'arbre devant la fenêtre, une fleur tombant d'un vase. Il m'avait interrompue pour me dire: « Vous avez vu cette fleur qui est tombée? » Dans mon étonnement, je ne sus plus que dire pendant un moment. J'écoutai Krishnamurti plusieurs jours durant, j'assistai aux entretiens, je discutais avec mes amis de ce qu'il disait, lorsqu'un soir, le 30 janvier 1948, alors que nous étions tous réunis chez Ratandi Morarji, Achyut fut appelé au téléphone. Lorsqu'il revint, son visage était bouleversé. « Gandhiji a été assassiné », nous dit-il. Pendant un moment, le temps sembla s'arrêter. Krishnaji était immobile et paraissait observer la réaction de chacun d'entre nous. Nous n'eûmes qu'une seule pensée: le meurtrier était-il hindou ou musulman? Rao, le frère d'Achyut, demanda: « Sait-on qui l'a tué? » Achyut n'en savait rien. Si c'était un musulman, nous étions tous conscients des conséquences que cela aurait. Nous nous levâmes en silence et quittâmes la pièce un par un. La nouvelle que Gandhi avait été assassiné par un brahmane de Poona se répandit dans la ville. Des émeutes anti-brahmanes éclatèrent à Poona. Le soupir de soulagement des musulmans était presque perceptible. Nous écoutâmes la voix angoissée de Jawaharlal Nehru s'adressant à la nation. Le pays semblait paralysé, l'impensable s'était produit, et pendant une brève période hommes et femmes sondèrent leur cœur. Le 1er février, un auditoire encore sous le choc se réunit autour de Krishnaji. On lui posa cette question difficile: « Quelles sont les causes réelles de la mort de Gandhi? » Voici ce qu'il nous répondit: « Quelle a été votre réaction quand vous avez appris la nouvelle? Avez-vous considéré que c'était une perte personnelle, ou bien un signe des tendances actuelles dans le monde? Les événements ne sont pas des incidents sans relation les uns avec les autres. La cause réelle de la mort de Gandhiji, il faut la chercher en vous, parce que vous encouragez l'esprit de division par la propriété, les castes, l'idéologie ; parce que vous appartenez à des religions, des sectes différentes. Si vous vous déclarez hindous, musulmans, parsis ou Dieu sait quoi, il est inévitable qu'il y ait des conflits en ce monde. » Les jours qui suivirent, nous eûmes des discussions sur l'origine de la violence et les moyens d'y mettre fin. Pour Krishnaji, la non-violence en tant qu'idéal était une illusion. La réalité, c'était le fait de la violence, la prise de conscience de sa nature, et son annihilation dans le « maintenant », le présent de l'existence où seule l'action était possible. Il aborda les problèmes habituels auxquels l'humanité est confrontée - la peur, la colère, la jalousie, la soif brutale de posséder. Comparant les relations humaines à un miroir qui nous permet de nous découvrir nous-mêmes, il prit l'exemple du mari et de la femme, dont les rapports peuvent être à la fois très intimes, et pourtant souvent durs et hypocrites. Les hommes regardèrent leur épouse d'un air embarrassé, et quelques hindous traditionnels ne revinrent plus, car ils ne comprenaient pas pourquoi les relations conjugales intervenaient dans un discours religieux. Krishnaji refusait de s'écarter du présent, de l'actuel ; de parler d'abstractions comme Dieu ou l'éternité, alors que l'esprit est un tourbillon de convoitise, de jalousie, de haine. C'est à partir de cette époque que certains de ses auditeurs commencèrent à se dire qu'il ne croyait pas en Dieu. Je retournai le voir à la mi-février. Il me demanda si j'avais remarqué quelques changements dans ma manière de penser. Je lui répondis que je me sentais plus calme, que mon esprit était moins agité qu'auparavant. « Si vous tentez de vous connaître intérieurement, vous remarquerez que votre processus mental se ralentira, que votre esprit ne sera plus sans cesse en mouvement... » Après un silence, il reprit: « Essayez de mener chaque pensée jusqu'à son terme ; c'est difficile, vous verrez, car dès qu'une pensée se présente, il en vient aussitôt une autre. » C'est vrai: chaque fois que je me suis efforcée de suivre une pensée, j'ai remarqué avec quelle rapidité elle vous échappe. Je lui demandai alors comment s'y prendre pour suivre une pensée jusqu'au bout. « Une pensée, dit-il, n'aboutit que lorsque celui qui pense se comprend soi-même, lorsqu'il voit qu'il ne fait plus qu'un avec sa pensée, que le penseur est la pensée, dont il se sépare pour se protéger ; de sorte qu'il émet sans cesse des pensées qui se transforment. » « Le penseur est-il distinct de ses pensées? » Il y avait de longs silences, comme s'il attendait que ses paroles pénètrent en profondeur. « Retirez la pensée ; où est celui qui pense? Vous ne le trouverez nulle part. Quand vous développez votre pensée (qu'elle soit bonne ou mauvaise) jusqu'à son terme - et c'est très difficile - votre processus mental se ralentit. Pour comprendre le soi, il faut le voir fonctionner, ce qui ne peut se faire que lorsque se produit ce ralentissement. Vous constaterez alors que vos jugements, vos désirs, vos jalousies, s'apaiseront dans une conscience devenue vide et silencieuse. » Je l'écoutais depuis un mois, et mon esprit était devenu souple, il n'était plus sclérosé ni durci. Je lui dis: « Mais lorsque la conscience est envahie de préjugés, de désirs, de souvenirs, peut-elle comprendre la pensée? » « Non, me dit-il, car elle agit continuellement sur la pensée. Elle la fuit ou se construit sur elle. Si vous suivez une pensée jusqu'au bout, vous trouverez alors le silence. Un nouveau départ se produit alors. La pensée qui naît de ce silence n'est plus mue par le désir, elle émerge d'un état qui n'est plus encombré par le souvenir. Mais si, de nouveau, la pensée qui survient n'est pas menée à son terme, elle laisse un résidu. Il n'y a alors pas de nouveau départ, et l'esprit est encore une fois tenu captif par une conscience qui est la mémoire, liée au passée, à hier. Ce qui importe, conclut Krishnaji, c'est de mettre un terme au temps. » Je n'avais pas compris, mais je le quittai en gardant ses paroles vivantes au-dedans de moi. Le soir, Nandini et moi emmenions parfois Krishnaji en voiture jusqu'aux Jardins suspendus de Malabar Hill ou à la plage de Worli. Tantôt nous nous promenions avec lui et avions de la peine a le suivre, tantôt il marchait seul et revenait au bout d'une heure, avec l'air d'être très loin de nous. Pendant ces promenades, il lui arrivait d'évoquer sa jeunesse, les années passées à la Société Théosophique, et plus tard en Californie. Il nous parlait de son frère Nitya, de ses compagnons Rajagopal et Rosalind, et de l'école de Happy Valley. Le plus souvent, ses souvenirs étaient précis et exacts, mais il arrivait qu'il devienne vague et qu'il déclare que sa mémoire lui faisait défaut. Il était toujours prêt à sourire et à partager nos plaisanteries, et son rire était sonore. Il nous interrogeait sur notre enfance et notre adolescence. Il parlait aussi de l'Inde, et était curieux de savoir ce que nous pensions de ce qui se passait dans notre pays. Nous étions hésitantes et timides: le mystère qui l'entourait et sa très forte personnalité nous empêchaient d'être naturelles ou de parler devant lui de banalités. Mais son rire nous le rendait plus proche. Pour les Indiens, l'étranger silencieux qui se tient immobile, le mendiant debout à l'entrée de notre maison ou de notre esprit, vivante invitation à autre chose, est un puissant symbole. Il éveille chez celui qui vit dans le monde - qu'il soit homme ou femme - une aspiration passionnée et angoissée vers l'inaccessible, recherche corporelle aussi bien que spirituelle. Mais ce visionnaire-là riait et plaisantait, se promenait avec nous, nous était proche - tout en étant très lointain. Nous l'invitâmes un jour, après beaucoup d'hésitations, à venir dîner chez notre mère. Il arriva, le visage souriant, vêtu d'un dhoti, d'une longue kurta et d'un angavastram * . Ma mère, toute frêle, l'accueillit avec des fleurs. Elle n'avait jamais reçu de véritable instruction, mais sa finesse naturelle, sa grâce et sa dignité lui permirent d'être à l'aise avec Krishnaji. Elle avait partagé la vie intellectuelle et sociale de mon père, qui était un haut fonctionnaire, et se consacrait à des œuvres sociales. Avec ténacité et adresse elle s'était très tôt libérée du carcan traditionnel, parlait couramment l'anglais, recevait de façon chaleureuse, et cuisinait à merveille. (Dans mon enfance, nous avions deux cuisiniers: l'un préparait la cuisine végétarienne gujrati, l'autre les plats occidentaux. C'était un maître d'hôtel goanais qui servait à table.) Elle était restée inconsolable depuis la mort de mon père, mais sa maison résonnait toujours de rires, auxquels se joignit, ce soir-là, celui de Krishnaji. Il se sentit bientôt comme chez lui et revint souvent dîner chez ma mère. A la fin de mars, nous étions maintenant capables de lui parler avec naturel, et pourtant, après chacune de nos rencontres, nous restions profondément conscientes de la distance qui nous séparait et du mystère que nous ne pouvions ni appréhender, ni sonder. C'est à cette époque que je parlai à Krishnaji de mon état d'esprit et des pensées qui me poursuivaient ; des moments de calme auxquels succédaient des accès d'activité frénétique ; des jours où j'avais l'impression de n'arriver à rien. Ces sautes d'humeur continuelles me perturbaient. Nous étions assis, très calmes ; il me prit la main et me dit enfin: « Vous êtes agitée. Pourquoi donc? » Je n'en savais rien, et restai muette. « Pourquoi êtes-vous ambitieuse? Vous voulez ressembler à tous ceux que vous connaissez qui ont réussi? » J'hésitai, puis je dis: « Non. » « Vous avez un cerveau intelligent, poursuivit-il, un bon instrument, qui n'a pas été utilisé convenablement. Vos pulsions n'ont pas été orientées dans la bonne direction. Pourquoi êtes-vous ambitieuse? Que voulez-vous devenir? Pourquoi gâchez-vous vos possibilités? » Je réagis aussitôt. « Pourquoi je suis ambitieuse? Comment puis-je me changer? Il faut que j'agisse, que je réalise quelque chose. Nous ne pouvons pas être comme vous. » Il me regarda d'un air amusé et resta silencieux pendant quelques instants, attendant que ce qui reposait en moi vienne au jour. Puis il me demanda: « Êtes-vous jamais restée seule, sans livres, sans radio? Essayez et vous verrez ce qui se passe. » « Je deviendrais folle, je ne peux pas rester seule. » « Essayez tout de même. Pour que l'esprit devienne créateur, il faut du calme. Et un calme profond ne peut être atteint que si vous affrontez votre solitude. Vous êtes une femme et pourtant il y a un côté masculin chez vous. Vous avez négligé votre côté féminin. Rentrez en vous-même. » Je me sentis profondément ébranlée, les nombreuses strates de mon insensibilité se dissolvaient. Je ressentis de nouveau une angoisse déchirante. « Vous avez besoin d'affection, Pupul, et vous ne la trouvez pas. Pourquoi ne tendez-vous pas votre bol à aumônes? » « Je ne sais pas, dis-je, je ne l'ai jamais fait. J'aimerais mieux mourir que quémander de l'affection. » « Vous ne l'avez pas quémandée, vous l'avez étouffée ; pourtant, le bol à aumônes est toujours la. S'il était plein, vous n'auriez pas besoin de le tendre. Mais il est vide. » Je m'examinai un instant. Enfant, je pleurais souvent, mais depuis que j'étais adulte, je ne me laissai pas blesser par quoi que ce soit, je m'en détournai brutalement, et j'attaquai. Il me dit: « Si vous aimez, vous n'exigez rien. Si vous découvrez que la personne que vous aimez ne vous le rend pas, aidez-la à aimer, même si c'est quelqu'un d'autre. » Je vis clairement en moi-même: l'amertume, la dureté... Je me tournai vers lui. « C'est trop horrible, qu'ai-je fait de ma vie? » « Ce n'est pas en pratiquant l'autocritique que vous résoudrez le problème. L'abondance du cœur vous manque, autrement vous n'auriez pas ce besoin d'affection, de sympathie. Mais c'est ainsi. On ne condamne pas un homme parce qu'il est malade. Et c'est cela votre maladie. Envisagez-la calmement, avec simplicité ; avec compassion. Il serait stupide de vous juger ou de vous justifier. Ce serait une nouvelle tentative du passé pour s'affirmer. Examinez ce qui se passe dans votre état conscient: pourquoi êtes-vous agressive,pourquoi souhaitez-vous toujours être le centre d'intérêt? Tout en vous examinant, votre subconscient vous enverra peu à peu des messages, dans vos rêves, ou même à l'état d'éveil. » Nous parlions depuis une heure, mais je n'en étais pas consciente. Le sens de la durée s'émoussait en sa présence. Je lui parlai des changements qui étaient intervenus dans ma vie. Je n'étais plus sûre de moi, ni de mon travail. Les aspirations, les impulsions étaient toujours là, mais privées de vitalité. Je lui confiai qu'il me semblait qu'une grande partie du travail dont je m'étais chargée, je ne l'accomplissais que pour me faire valoir. Il ne me paraissait plus possible d'entrer dans la vie politique, et ma vie en société était aussi en train de changer radicalement. Je ne pouvais plus jouer au poker. J'avais bien essayé, mais je m'étais aperçue que je n'avais plus envie de me montrer plus maligne que mes partenaires. J'avais soudain, au beau milieu d'une partie, une prise de conscience, et alors j'étais incapable de bluffer... Krishnaji renversa la tête en arrière et eut un accès de fou rire. Je lui dis encore que parfois j'éprouvais un immense équilibre intérieur, comme un oiseau se laissant porter par le vent. Tout désir se dissolvait dans ce moment d'intensité ; à d'autres moments je me laissais dépasser par les événements, mes amarres lâchaient et j'allais à vau-l'eau. Je ne savais pas quel avenir m'attendait, je ne m'étais jamais sentie aussi peu sûre de moi-même. « La semence a été plantée, me dit Krishnaji, laissez-la germer, qu'elle repose un peu. Cette expérience est toute nouvelle pour vous ; vous y avez accédé sans présupposés, sans convictions, et l'impact a été brutal. Votre esprit a besoin de repos à présent. Ne le forcez pas. » Nous restâmes assis paisiblement. Il reprit: « Surveillez-vous. Vous avez une énergie peu habituelle chez une femme. Dans notre pays, hommes et femmes s'épuisent si facilement, si tôt dans la vie. C'est la faute du climat, des habitudes, d'un certain marasme. Veillez à ce que cette énergie ne s'évanouisse pas. En vous libérant de votre agressivité, ne perdez pas votre originalité et votre vigueur. Renoncer à l'agressivité, ce n'est pas devenir faible, ni humble. » Il devait me répéter plusieurs fois: « Soyez vigilante, ne laissez pas échapper une seule pensée, si laide, si brutale soit-elle. Veillez sans choisir, sans peser le pour et le contre, sans juger, sans la diriger ou la laisser prendre racine dans votre esprit. Ne relâchez jamais votre attention. » Lorsque je quittai la pièce, il se leva pour m'accompagner à la porte. Son visage était paisible, sa silhouette mince et droite comme un déodar. Éblouie un instant par sa beauté, je lui demandai: « Qui êtes-vous au juste?» Il répondit: « Peu importe qui je suis. L'essentiel, c'est ce que vous pensez et ce que vous faites, et si vous pouvez vous transformer. » En rentrant chez moi, je réalisai que, au cours de tous les entretiens que j'avais eus avec Krishnaji, il n'avait jamais dit un mot sur lui-même. Il n'avait fait allusion à aucune expérience personnelle, aucun signe extérieur de sa personnalité ne s'était manifesté. C'est ainsi qu'il restait un étranger même pour ceux qui le connaissaient ; au cours d'un contact amical, d'une conversation banale, on avait cette impression: on le sentait soudain s'éloigner par ses silences, par une pensée qui ne semblait centrée sur rien, et, cependant, on sentait aussi en lui une bonté et une compassion infinies. |
| Le Jeune Krishnamurti 1895-1946 | |||||||||||||||
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« c'est dans l'espace qu'on naît, vers l'espace que tend tout ce qui naît. » Brûlés par le soleil, des rochers parmi les plus vieux du monde, aux contours ressemblant à des sculptures, entourent le village de Madanapalle en Andhra Pradesh, dans le district de Chittoor. Depuis le site vénéré de Tirupati, à travers la vallée des Rishi, jusqu'à Anantpur, se succèdent des montagnes au sommet rocailleux, coupées de vallons étroits. Les pluies y sont rares, la population clairsemée. Les tamariniers et les gold mohurs donnent de l'ombre et explosent de couleurs flamboyantes. C'est une terre sacrée, punyasthal, où ont vécu et enseigné depuis des siècles les mystiques et les saints. Leurs corps y sont enterrés pour purifier le sol. C'est là que, le 12 mai 1895, à minuit et demi, Sanjeevamma, épouse d'un petit fonctionnaire, Jiddu Naraniah, accoucha d'un fils. Les ancêtres de Jiddu Krishnamurti, brahmane de la sous-caste Velanadu, venaient d'un village, Giddu ou Jiddu, situé au cœur des fertiles champs de riz de la côte de l'Andhra. Gurumurti, le grand-père paternel de Krishnamurti, était lui aussi un petit fonctionnaire, mais le grand-père de celui-ci, Ramakrishna, célèbre pour son grand savoir et sa connaissance du sanskrit et des Védas, avait un poste important dans la Compagnie des Indes. La maison de Naraniah à Madanapalle, dans une des régions du sud les plus affectées par la sécheresse, était petite et mal aérée. Elle avait deux étages et une façade étroite qui donnait sur une ruelle où coulait un égout à ciel ouvert. Toute l'eau nécessaire au foyer de Naraniah était tirée d'un puits du voisinage et apportée par des porteurs dans la maison, où on la conservait dans de grands récipients en cuivre poli ou des jarres en argile. Sanjeevamma avait accouché dans la pièce réservée au culte - la puja [1] . Cette particularité n'a pas été relevée par les biographes de Krishnamurti. Pour un hindou traditionnel, qu'il vive dans les neiges de l'Himalaya ou au cap Kanyakumari à l'extrême sud, en ville ou dans un village, la pièce à puja est le saint des saints, le cœur de la maison, où demeurent les griha devata, les dieux de la maison. Cet oratoire est sanctifié par des fleurs, de l'encens et la récitation des mantras sacrés. On ne peut y entrer qu'après le bain rituel et revêtu de vêtements propres. La naissance, la mort, le cycle menstruel sont une cause de pollution rituelle. Lors d'une naissance ou d'un décès, le maître de maison et sa famille partagent la souillure et s'abstiennent de célébrer la puja quotidienne ; on invite un brahmane du temple local à la célébrer à leur place. Il était donc impensable qu'un enfant vînt au monde dans cette pièce. Sanjeevamma, qui était à la fois l'épouse et la cousine de Naraniah, était une femme pieuse et charitable. Elle passait pour avoir des pouvoirs psychiques, des visions et le don de distinguer la couleur des auras de certaines personnes. Comme un musicien sensible aux moindres nuances de son instrument, elle percevait les battements du cœur de l'enfant qu'elle portait, et qui passerait bientôt par le portail de la vie. La prémonition du caractère exceptionnel de cette naissance l'avait peut-être encouragée à agir ainsi, sinon elle n'aurait pas osé défier les dieux. Dans l'après-midi du 11 mai, Sanjeevamma comprit que la naissance de l'enfant, son huitième, était imminente. Elle savait quels étaient les préparatifs habituels avant une naissance: elle installa la pièce, chanta des chants telugu * à son mari, et s'étendit sur une natte à l'étage supérieur de la maison. Les douleurs commencèrent dans la soirée. Elle réveilla Naraniah, alla dans la pièce de la puja où tout était prêt, et s'allongea par terre. Une femme du village, une parente qui faisait office de sage-femme, vint l'aider, tandis que son époux attendait au-dehors. Sanjeevamma souffrit peu. Les seuls mots qu'elle prononça furent: « Rama, Rama, Anjaneya », qui est un des noms de Hanuman * . Au milieu de la nuit, la parente ouvrit la porte et dit au père: « Sirsodayam, la tête apparaît. » Selon la tradition, c'est le moment précis de la naissance. C'est dans cette petite chambre, éclairée par des lampes à huile, en présence de l'ishta devata, le dieu de la maisonnée, que Krishnamurti respira pour la première fois. Le petit enfant, venant de l'espace protégé du sein maternel, pénétra dans l'espace du monde. « C'est dans l'espace qu'on naît, vers l'espace que tend tout ce qui naît [2] . » L'horoscope de l'enfant fut établi dès le lendemain par Kumara Shrowthulu, astrologue réputé dans le pays. Il dit à Naraniah que ce nouveau fils serait un homme très remarquable. L'horoscope était complexe ; l'enfant serait en butte à de nombreux obstacles avant de devenir un Maître. Pendant les onze jours prescrits, le bébé resta dans une atmosphère qui recréait celle du sein maternel: dans la pénombre, à côté de sa mère et doucement balancé dans son berceau de tissu. Selon la tradition orthodoxe hindoue, Krishnamurti ne pénétra que graduellement dans le monde extérieur et la lumière éblouissante du soleil. Le sixième jour eut lieu la cérémonie au cours de laquelle on donne un nom à l'enfant. Il était inévitable que, dans cette famille traditionnelle, le huitième fils fût appelé Krishnamurti, en l'honneur de Krishna, le dieu-berger, qui était le huitième enfant de ses parents. Trois ans plus tard, Sanjeevamma eut un autre garçon, que l'on appela Nityananda, « félicité éternelle ». Quand Krishna atteignit ses six ans eut lieu Yupanayana, cérémonie d'initiation à la première étape de la vie d'un brahmane, le brahmacharya, période d'étude et de chasteté. Elle fut célébrée à Kadiri, où son père avait été nommé. On lui passa le cordon sacré, tissé à la main, sur l'épaule, et son père lui murmura à l'oreille le mantra secret, la gayatri, l'invocation au soleil. On lui enseigna à réciter ce mantra avec l'intonation, l'accent et les gestes corrects. Il dut apprendre à réciter ce mantra au lever du soleil, à accomplir les rites de la Sandhya au coucher du soleil, à prendre les bains rituels et à se préserver de toute souillure. Il lui enseigna sans doute aussi à réciter les Védas. Selon les propres termes de Naraniah, « Yupanayana est une cérémonie que l'on célèbre lorsque les jeunes brahmanes sont en âge de recevoir un enseignement: entre cinq et sept ans, selon leurs capacités. C'est ainsi que, lorsque Krishna eut atteint cet âge, on fixa un jour pour la cérémonie, qui est chez nous aussi une fête de famille ; les parents et amis sont invités à un repas ». On baigna Krishna devant tous les assistants, et on le revêtit de nouveaux habits. Puis on le mit sur les genoux de son père, dont une main tendue portait un plateau d'argent parsemé de grains de riz. Sa mère, assise à côté de Naraniah, prit l'index droit de l'enfant, et traça avec lui, dans le riz, la parole sacrée AUM, qui en sanskrit s'écrit avec une seule lettre - la première de l'alphabet sanskrit et de toutes les langues indiennes. « Puis, rapporte Naraniah, on retira ma bague de mon doigt, on la plaça entre le pouce et l'index de l'enfant, et ma femme, tenant toujours la petite main, traça avec la bague la parole sacrée en caractères telugu. La même lettre fut de nouveau tracée trois fois sans la bague. Des mantras furent alors récités par le prêtre officiant, qui pria pour que l'enfant soit doué spirituellement et intellectuellement. Ma femme et moi emmenâmes alors Krishna jusqu'au temple de Narasimhaswami pour y faire nos dévotions et prier pour le succès futur de notre fils. Nous nous rendîmes à l'école la plus proche, où nous remîmes Krishna au maître, qui accomplit le même rite de tracer la parole sacrée dans le sable. De nombreux élèves étaient réunis dans la classe, et nous leur distribuâmes des friandises. C'est ainsi que, selon notre coutume, nous fîmes commencer ses études à Krishna. Puis nous rentrâmes à la maison où nous offrîmes un repas à nos parents et à nos amis [3] . » Krishna et son frère Nitya étaient très proches l'un de l'autre, tout en étant très différents. Nitya était remarquablement intelligent. « Avant de savoir parler, quand il voyait d'autres garçons aller à l'école, il s'emparait d'une ardoise et d'une craie, et les suivait [4] . » Krishnamurti était un enfant fragile, sujet à de violents accès de paludisme. A un moment donné, il souffrit de convulsions, et pendant toute une année ne put aller à l'école car il saignait du nez et de la bouche. Il s'intéressait peu à ce qu'on apprenait en classe, mais passait de longues heures à contempler les nuages, les insectes, à regarder dans le lointain. On l'a décrit comme maladif et peu éveillé. Ses maîtres prenaient pour un retard mental le fait qu'il était toujours vague, qu'il parlait peu, et qu'il ne témoignait aucun intérêt pour la réalité. Le jeune Krishnamurti, malgré ce vague apparent, était passionné de mécanique. Un jour, il manqua l'école: sa mère, partie à sa recherche, le trouva tout seul dans sa chambre, totalement absorbé par le démontage d'une pendule. Il refusa de quitter la pièce, de boire et de manger tant qu'il n'eut pas fini de démonter le mécanisme et, lorsqu'il eut compris comment il marchait, il le remonta entièrement. Krishna était très attaché à sa mère qui, semble-t-il, était consciente de la nature exceptionnelle de son fils [5] . Sanjeevamma mourut en 1905 et sa mort laissa le jeune garçon désemparé. Bien des années plus tard, pendant l'été 1913, alors qu'il se trouvait en Europe, il décida de se mettre à écrire son autobiographie à laquelle il donna comme titre: « Cinquante années de ma vie », se promettant d'ajouter au fil des ans « de nouveaux événements ; et en 1945 ce titre sera justifié [6] ». Hélas! le récit devait être abandonné dès les premières pages. Cependant, le début jette une lumière intéressante sur ses sentiments et ses premières années auprès de sa mère. A dix-huit ans, le souvenir de son enfance était encore très vivace, et sa description des visions qu'il avait eues de sa mère après sa mort est poignante:
Ce lieu m'était déjà familier car mon père y allait pour assister à des assemblées de la Société Théosophique. Il organisait aussi des réunions dans notre maison à Madanapalle pour étudier la théosophie, et j'entendais souvent mon père et ma mère parler d'Adyar. Ma mère faisait régulièrement ses dévotions dans la pièce de la puja, où se trouvaient des images des divinités hindoues et également la photographie de Mme Besant, habillée à l'indienne, assise les jambes croisées sur un chowki (sorte de petite estrade) recouvert d'une peau de tigre. J'étais généralement seul à la maison quand mes frères étaient à l'école car j'avais souvent de la fièvre - en fait, presque chaque jour - et j'allais fréquemment dans la pièce à puja vers midi rejoindre ma mère ; c'était le moment du culte quotidien. Elle me parlait alors de Mme Besant, du Karma et de la réincarnation, et me faisait aussi la lecture du Mahabharata, du Ramayana et d'autres textes traditionnels. Je n'avais que sept ou huit ans, je ne saisissais donc pas grand-chose, mais je crois que j'absorbais beaucoup de ce que je ne pouvais pas encore comprendre. A propos de ma mère, je me souviens de certaines choses qui méritent peut-être d'être mentionnées. Elle était douée de pouvoirs psychiques et avait souvent des visions de ma sœur, morte deux ou trois ans auparavant. Elles conversaient ensemble et il y avait un endroit particulier dans le jardin où ma sœur avait l'habitude de venir. Ma mère savait aussitôt lorsqu'elle s'y trouvait ; elle m'y emmenait parfois et me demandait si moi aussi je voyais ma sœur. Je commençais par rire de cette question, mais elle insistait et alors, parfois, il m'arriva de la voir. Je dois avouer que j'avais très peur car je l'avais vue morte et son corps incinéré. Je me précipitais alors auprès de ma mère, qui me disait qu'il n'y avait pas de raison d'être effrayé. A part elle, j'étais le seul dans la famille à avoir ces visions, et pourtant les autres y croyaient tous. Ma mère avait aussi le don de voir les auras des personnes, et cela m'arriva aussi. Je ne pense pas qu'elle ait su ce que signifiaient les différentes couleurs. Il y avait beaucoup d'autres épisodes semblables, mais dont je ne me souviens pas à présent. Nous parlions souvent du Seigneur Krishna, vers qui je me sentais particulièrement attiré et je demandai un jour à ma mère pourquoi on le représentait toujours comme étant tout bleu. Elle me dit que son aura était bleue ; comment le savait-elle? Je l'ignore. Elle était très charitable, bonne pour les garçons pauvres et elle nourrissait régulièrement ceux qui appartenaient à sa caste. Chaque garçon venait chez nous un jour fixe de la semaine et allait dans d'autres maisons les autres jours. Un certain nombre de mendiants, qui souvent venaient de très loin, se présentaient chaque jour pour recevoir du riz, du dal et parfois des vêtements. Avant notre venue à Adyar, mes frères et moi fréquentâmes plusieurs écoles, dont la plus agréable fut celle de Madanapalle, le village où je suis né. Mon père, fonctionnaire, était sans cesse transféré d'un endroit à un autre de sorte que notre éducation fut souvent interrompue. Après la mort de ma mère, tout alla mal car il n'y avait vraiment personne pour s'occuper de nous. J'ai eu souvent des visions de ma mère. Je me souviens de l'avoir suivie une fois alors qu'elle montait l'escalier. Je tendis la main et il me sembla que je saisissais son vêtement, mais elle disparut dès que nous fûmes arrivés en haut de l'escalier. Pendant longtemps je savais que ma mère me suivait lorsque j'allais à l'école. Je m'en souviens particulièrement bien car j'entendais le tintement des bracelets que toute femme indienne porte aux poignets. Au début, je regardais derrière moi, un peu effrayé, et j'apercevais vaguement sa silhouette et une partie de son visage. Cela se produisait presque toujours quand je quittais la maison. »
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La Société Théosophique et la Hiérarchie occulte Mme Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891), alias H. P. B., était au dire de tous une femme extraordinaire. Cette visionnaire, aux yeux perçants et magnétiques, à la personnalité controversée, était apparue sur la scène indienne en 1879. Russe de naissance, elle affirmait avoir vécu au Tibet pendant plusieurs années, en étroit contact avec les Mahatmas * , ou Maîtres de la fraternité occulte. Elle y avait appris de son guru, son maître, les doctrines au secret bien gardé des sages tibétains. Lorsqu'elle se trouvait en Europe en 1873, ses Maîtres lui avaient demandé d'aller aux États-Unis pour y trouver le colonel Henry Steel Olcott, qui faisait également des recherches dans le domaine psychique. Elle suivit leurs directives, rencontra le colonel Olcott et en 1875 était créée la Société Théosophique. Ils devaient bientôt voyager ensemble - d'abord jusqu'à Bombay, puis Ceylan, où ils reçurent l'initiation bouddhique, et enfin jusqu'à Madras, où ils installèrent à Adyar, en 1882, le siège de la Société. La Société Théosophique était fondée sur les principes de la Fraternité Universelle de l'humanité, et cherchait à étudier la sagesse antique et à explorer les mystères cachés de la nature et les pouvoirs latents des hommes. Elle créa une hiérarchie occulte en s'inspirant de la tradition hindoue et bouddhique, et en particulier des textes et des enseignements tantriques tibétains. Au sommet de la hiérarchie, il y avait Sanat Kumar, qui est décrit dans les Tantras, dans le Bhagavata et dans d'anciens écrits alchimiques, comme un jeune homme de seize ans, éternellement jeune, libéré du temps, passé, présent et futur ; il était considéré par les théosophes comme le seigneur du monde. Au-dessous de Kumar venaient le Bouddha, et au-dessous du Bouddha les trois régents du logos du système solaire: le futur Bouddha, qui est le Boddhisatva Maitreya, le Mahachohan, figure que l'on ne trouve ni dans les textes hindous ni dans les textes bouddhiques, et enfin le Manou, l'un des pères de l'humanité d'après le Rig Veda. Ils symbolisaient respectivement le cœur en tant que compassion, la tête en tant qu'intellect, et les mains le talent dans l'action. Venaient ensuite les Mahatmas, ou Maîtres, qui dans les années à venir deviendraient eux-mêmes Boddhisatvas et Mahachohans. Maître Koot Hoomi (qu'on appelait Maître K. H.) était incarné dans un brahmane du Cachemire, tandis que Maître Morya (Maître M.) était incarné dans un prince Rajpout. Ces deux Maîtres dirigeaient la Société Théosophique, et les disciples subissaient diverses initiations sous leur bienveillante autorité. Vers la fin du siècle dernier se mirent à circuler dans les milieux occultistes des rumeurs annonçant la venue du Messie, ou du Maître universel. Mme Blavatsky, avant de mourir en 1891, avait écrit que le vrai but de la Société Théosophique était de se préparer à la venue de ce Maître. En 1889, Annie Besant (1847-1933) tomba par hasard sur la Doctrine secrète de Mme Blavatsky, et rencontra par la suite la fondatrice de la Société Théosophique. Jusque-là elle avait été une rebelle, une libre-penseuse, une lutteuse acharnée pour les causes qu'elle estimait justes. Éloquente et se donnant à fond, elle était douée d'un sens exceptionnel de l'organisation. C'était une militante passionnée pour la liberté de pensée, les droits de la femme, le syndicalisme, le socialisme fabien et le contrôle des naissances. Mais la lecture de l'œuvre de Mme Blavatsky la transforma complètement. Elle tourna son énorme énergie du matérialisme et de l'athéisme vers la recherche de l'occulte et du sacré. Ses amis et admirateurs - parmi lesquels se trouvaient Bernard Shaw, Sidney et Béatrice Webb, Charles Bradlaugh - furent abasourdis lorsqu'elle entra dans la Société Théosophique. Quand elle se sépara de ses anciens compagnons de route, consciente des sarcasmes que lui vaudrait sa volte-face auprès de ses admirateurs, elle écrivit:
Avec son arrivée en Inde en 1893, à l'âge de quarante-six ans, a commencé son engagement passionné pour notre pays, qui devait se poursuivre toute sa vie. Elle prit conscience du manque d'intérêt dans l'Inde pour ce qu'elle estimait être la mission universelle de ce pays, celle d'éveil aux religions et à la recherche spirituelle. C'est ce qu'elle souligna dans un de ses discours:
Annie Besant se mit à étudier les livres sacrés de l'Inde, elle apprit le sanskrit, eut des entretiens avec les chefs spirituels d'alors. Inspirés par ses paroles passionnées, de nombreux intellectuels et des jeunes enthousiastes se groupèrent autour d'elle et devinrent membres de la Société Théosophique. L'un d'entre eux, qui l'avait écoutée avec un immense intérêt et avait été conquis par son éloquence, était le jeune Jawarhalal Nehru, alors âgé de douze ans. Il était venu entendre Mme Besant sur le conseil de son précepteur belgo-irlandais, Ferdinand T. Brooks, qui était un ardent théosophe. Fasciné par la doctrine et l'éloquence de A. Besant, il était allé trouver son père, Motilal Nehru (le riche avocat nationaliste qui devait fonder plus tard le parti du Congrès) pour lui demander la permission de devenir membre de la Société Théosophique. Motilal Nehru fut amusé car lui-même avait adhéré à la Société du temps de Mme Blavatsky. La permission fut accordée et, à treize ans, Jawarhalal Nehru fut initié par Mme Besant en personne. Il assista à un congrès à Varanasi et rencontra le colonel Olcott, à la barbe blanche. Lorsqu'il alla poursuivre ses études à Harrow, la Théosophie disparut bientôt de ses préoccupations, mais les trois années passées sous son influence laissèrent sur lui une impression durable, dont témoigne l'admiration qu'il exprima plus tard pour Mme Besant [3] . A la mort du colonel Olcott en 1907, Annie Besant devint présidente de la Société Théosophique. Des intrigues et une violente lutte interne d'influences avaient précédé cet événement. Elle noua bientôt d'étroites relations avec Charles Webster Leadbeater (1847-1934), ex-clergyman anglican, qui était réputé avoir des dons de clairvoyance. Quelques années auparavant, il s'était vu exclu de la Société car il avait été soupçonné d'entretenir des relations homosexuelles avec de jeunes garçons. Mme Besant, connaissant ses pouvoirs psychiques et refusant d'ajouter foi aux accusations qui pesaient sur lui, le fit admettre de nouveau. Il devait s'élever très haut dans la hiérarchie de la Société. Naraniah prit sa retraite de fonctionnaire en 1908. Il constata alors qu'il lui était impossible de faire vivre sa grande famille (il entretenait aussi sa sœur et ses neveux) sur sa maigre pension mensuelle de cent-vingt-cinq roupies. Membre de la Société depuis 1882, il écrivit alors à Mme Besant pour lui demander de lui donner un emploi à Adyar. Elle refusa d'abord, craignant que cette famille ne trouble la paix et la tranquillité du campus de la Société. Mais Naraniah insista, et se retrouva bientôt à Adyar comme secrétaire adjoint de la Section Ésotérique. Il loua une petite maison en dehors du campus ; sa sœur s'occupait des tâches matérielles. Krishna et son frère Nitya devaient se rendre à pied chaque jour à l'école de Mylapore ; Krishna y récoltait de sévères punitions pour son inattention. Les études ne l'intéressaient pas et son maître le considérait comme un élève débile. Sa tante, en revanche, était très attachée à ce jeune garçon aux yeux rêveurs et, pressentant son avenir, le surnomma Dronachari, d'après Drona, le guru des Pandavas et des Kauravas dans le poème épique, le Mahalharata. Les fils de Naraniah allaient souvent se baigner à la plage d'Adyar. C'est là que Leadbeater les vit. En 1899, le sujet des conférences de Mme Besant était « les Avatars ». En 1908, lors de son voyage éclair aux États-Unis, elle avait constamment évoqué la venue imminente du Maître universel. Leadbeater observa quelque temps Krishnamurti, et devint peu à peu conscient de l'aura unique de celui-ci, qui était dépourvue de tout égoïsme. Un soir, rentrant dans sa chambre après s'être baigné comme d'habitude, il dit à Ernest Wood, jeune homme qui l'aidait dans ses recherches d'occultisme, qu'un des garçons avait une remarquable aura: c'était Krishnamurti. Wood exprima sa surprise - il les connaissait et Krishnamurti n'était certainement pas l'un des plus doués. Mais Leadbeater répéta que c'était Krishnamurti qui deviendrait un jour un maître spirituel et un grand orateur. Wood demanda: « Aussi grand que Mme Besant? » On dit que Leadbeater répondit: « Beaucoup plus grand [4] . » Krishnamurti a décrit dans son autobiographie sa rencontre avec Leadbeater - peut-être le premier Européen qu'il ait jamais rencontré:
Quand j'entrai pour la première fois chez lui, je n'étais pas trop rassuré, car la plupart des jeunes Indiens ont peur des Européens. Ceci est notamment dû au fait qu'il régnait à cette époque une grande agitation politique et cette atmosphère excitait notre imagination. Je dois dire aussi que les Européens en Inde n'étaient généralement pas très gentils pour nous et j'ai été souvent témoin d'actes de cruauté, qui augmentaient encore notre amertume. Je voudrais que les Anglais comprennent que les jeunes Indiens ont un amour pour leur patrie aussi profond qu'ils en ont pour la leur, et qu'ils ressentent vivement les insultes, même involontaires. C'est pourquoi ce fut une surprise pour nous de connaître un Anglais, et en même temps théosophe, aussi différent des autres. Nous devînmes bientôt très amis avec M. Leadbeater, qui nous aidait régulièrement à faire nos devoirs. Peu après arriva à Adyar un jeune ingénieur, R. B. Clarke, et il fut entendu avec mon père que mon frère Nitya et moi-même quitterions l'école et recevrions notre instruction à Adyar auprès de M. Leadbeater et de M. Clarke. Nous fîmes bientôt des progrès comme jamais auparavant. Notre vie était très régulière. Nous allions de bonne heure le matin dans le bungalow de M. Leadbeater, nous étudiions jusqu'à ce qu'on pourrait appeler le petit déjeuner, que nous prenions à la maison, puis nous retournions chez lui. L'après-midi, nous jouions au tennis, ou bien nous allions à la plage apprendre à nager. Mon père fut très satisfait de nos progrès et il fut décidé finalement, le 14 août, que nous ne retournerions plus a l'école de Mylapore [5] . » Krishnamurti avait été remarqué par Leadbeater au moment où celui-ci avait entrepris, grâce à ses dons de voyance, de connaître quelles avaient été les vies antérieures de ses associés. Il se mit bientôt à explorer les précédentes incarnations de Krishnamurti. Ces incursions dans le passé occulte du jeune garçon furent publiées sous le titre de « Les Vies d'Alcyone », qui s'inspirait du nom de la plus brillante étoile des Pléiades. Ces investigations révélèrent une succession éblouissante de vies antérieures au cours desquelles Krishna avait été disciple du Bouddha, ou d'autres vies merveilleuses où sa compassion et sa sagesse avaient guéri et illuminé son entourage. Lorsque les deux jeunes gens entrèrent à Adyar, ils avaient le devant de la tête rasé (comme c'est la coutume en Inde du Sud) ; Krishnamurti avait des cheveux longs jusqu'aux genoux. Il était maigre et mal nourri. Au début, les strictes règles alimentaires des brahmanes furent maintenues, mais elles se relâchèrent car Leadbeater s'impatienta peu à peu, et entreprit de détacher les jeunes gens de l'influence de leur père. Celui-ci se mit à faire des difficultés. Leadbeater réagit immédiatement et écrivit à Mme Besant que Naraniah n'avait plus son bon sens et était tombé sous l'influence des « Noirs ». C'est alors que des instructions furent « adressées » à Leadbeater par Maître Koot Hoomi. Le message était le suivant:
Il est inconcevable qu'un Maître de sagesse - qui était aussi un brahmane du Cachemire - ait pu envoyer ce message, marqué d'esprit colonialiste et d'évidents préjugés victoriens. Le mépris avec lequel les Britanniques considéraient la culture et les habitudes indiennes y est manifeste. Il a été conçu à une époque où, dans l'Inde du Sud, hommes, femmes et enfants, riches ou pauvres, dormaient sur une natte à même le sol, et où la famille indivise offrait une chaude atmosphère et une insertion rares en Occident. Il est également difficile de croire que les deux frères étaient sales ; en tant que brahmanes, ils se lavaient plusieurs fois par jour. Le bain rituel, précédé d'un massage avec de l'huile, était une discipline strictement suivie. On se nettoyait régulièrement les dents avec une brindille de margousier, qui est peut-être le meilleur désinfectant qui soit ; le lavage quotidien des vêtements faisait sûrement partie des habitudes de la famille. Pendant la première moitié du vingtième siècle, les Anglais, maîtres de l'Inde, considéraient les Indiens comme faisant partie inévitablement du paysage - on les maintenait à distance, au mieux on les tolérait ; mais en aucun cas un Indien ne pouvait se permettre de familiarité ; on gardait avec lui une attitude condescendante. C'est dans cet environnement que le jeune Krishna, né dans la caste brahmane, mais dont la famille se trouvait tout en bas de la hiérarchie officielle, fut reconnu, dans une soudaine inspiration psychique, par un Anglais excentrique et mystique, comme étant un être exceptionnel, destiné à devenir ensuite celui par qui s'incarnerait le Boddhisatva Maitreya. Krishna et Nitya furent tirés de leur modeste maison pour entrer dans la splendeur du bâtiment du quartier général de la Société Théosophique, qui était entouré d'un vaste domaine. Ils furent pris en charge par Leadbeater, homme d'aspect vénérable, à la barbe blanche, qui parlait dans un langage ésotérique de Maîtres et d'initiés lumineux, de vies antérieures et de splendides incarnations. Le système nerveux et l'extrême sensibilité de Krishna entrèrent sans doute en contact avec les richesses de l'inconscient hindou. Sa culture brahmanique, avec son iconographie, furent comme une chaîne tissée dans la trame de l'imagerie théosophique. Des pensées et des images que véhiculait l'atmosphère d'Adyar, chargées de vérité et d'illusions occultes, se manifestèrent chez le jeune néophyte. De même que le jeune Krishna avait eu des visions, auprès de sa pieuse mère, du divin enfant Krishna, de même à présent voyait-il les Maîtres, le Bouddha et Sanat Kumar - le jeune homme souriant, lumineux, qui était à la tête de la hiérarchie théosophique. Les puissances ésotériques, si elles existaient, exigeaient (et c'était aussi le désir de Leadbeater) de s'incarner dans un brahmane. Seul, en effet, un brahmane, avec son héritage de sensibilité, de végétarianisme et de pureté, avec un esprit qui, au cours des siècles, avait été tourné vers l'Autre, pouvait avoir la subtilité, la force et la perception nécessaires pour plonger dans les profondeurs de l'esprit et de la matière et être capable de recevoir la masse énorme d'énergie qu'il lui faudrait retenir. Il y a quelque ironie dans le fait que, dès que les deux frères furent admis dans le sein de la Société Théosophique, on s'employa à les dépouiller de toute trace d'« indianité ». Il est presque certain que leurs maîtres décidèrent qu'ils ne parleraient qu'anglais, si bien qu'ils oublièrent peu à peu leur mélodieuse langue maternelle ; les Védas et les hymnes appris dans leur enfance furent effacés de leur mémoire. Leurs cheveux furent coupés courts et séparés par une raie au milieu * . On leur enseigna l'anglais. Ils apprirent à manger avec cuillère et fourchette en gardant les coudes au corps ; à porter avec aisance des vêtements occidentaux ; à veiller à ce que le pli de leur pantalon soit impeccable et à faire briller leurs chaussures. On leur montra aussi à se laver comme les Anglais. « Les jeunes gens devaient devenir des gentlemen anglais car, aux yeux de Leadbeater, ceux-ci représentaient le sommet du développement humain [7] . » Heureusement, ce vernis extérieur et cette éducation ne marquèrent pas l'esprit de Krishnamurti, qui resta intact. Peut-être était-il souhaitable que ce jeune homme, destiné à devenir un Maître qui parcourrait le monde, fût libéré des liens de la famille et de la patrie. Pour accomplir son destin, aucune frontière ne devait le freiner ni le retenir. Selon C. Jinarajadasa, futur président de la Société, la formation des deux frères était strictement réglementée. Les repas, l'étude et les exercices physiques suivaient un horaire immuable. Ils ne faisaient pas de bicyclette pour s'amuser, mais pour apprendre à être autonomes et à résister à la fatigue. On les força, une fois, à aller jusqu'à Chinglepet, un aller et retour de plus de cent kilomètres. Pour qu'ils apprennent à lutter contre la peur, Leadbeater leur lisait d'effrayantes histoires de fantômes [8] . Soixante-quinze ans plus tard, Krishnamurti évoquait ainsi devant nous les relations du jeune Krishna avec Leadbeater: « Il disait toujours: je ferai tout ce que vous voudrez. Il y avait un élément d'abaissement, d'obéissance absolue. Le jeune garçon était vague, incertain, nébuleux ; il semblait indifférent à ce qui arrivait. Il était tel un récipient percé d'un large trou: tout ce qu'on y mettait s'écoulait sans qu'il reste rien. » On lui disait qu'il était une incarnation: il l'acceptait sans discuter. Il n'y avait en lui aucune résistance, ni doute, ni interrogation. Krishna évoquait aussi les pouvoirs psychiques de l'enfant qu'il avait été. Il pouvait deviner le contenu d'une lettre cachetée, lire la pensée des autres, voir des êtres féeriques. Mais il paraissait totalement ignorant de la signification de ces dons extra-sensoriels. Pour lui, ils étaient sans importance. Les Maîtres avaient ordonné à Mme Besant et à Leadbeater de protéger le corps de Krishnamurti pendant deux ans et de le préparer ainsi pour la manifestation de l'esprit. Tout était fait dans cette idée. Krishnaji racontait plus tard que Leadbeater et les autres, tout en fixant son cadre de vie, n'avaient jamais tenté d'intervenir dans sa vie psychique, n'avaient rien fait pour modeler son esprit, car ils disaient: « C'est au Seigneur de le préparer. » Juste avant le retour de Mme Besant en Inde, Krishna fut mis à l'épreuve par les Maîtres. Lorsqu'elle arriva à Madras, en novembre 1909, elle vit avec Leadbeater « un garçon aux grands yeux vifs » s'avancer timidement pour lui mettre une guirlande de fleurs autour du cou, cependant que Leadbeater disait: « Voici notre Krishna [9] . » Avec son arrivée, un mur protecteur fut peu à peu élevé autour du jeune garçon. On choisit soigneusement ses compagnons de jeu, aucun d'entre eux n'avait la permission de s'asseoir sur sa chaise ou de se servir de sa raquette de tennis. Tout ce qu'il faisait était l'objet d'une surveillance attentive. Pour éviter que Naraniah n'intervienne dans cette formation, un message des Maîtres arriva bientôt ordonnant que les deux frères aillent le plus rarement possible voir leur père. Mme Besant persuada ce dernier de lui confier la garde légale des deux garçons qui, rapidement, cessèrent complètement de visiter la maison paternelle. Lorsque Mme Besant était à Adyar, elle voyait Krishna chaque jour. C'est alors que se nouèrent entre eux des relations d'amour et d'infinie confiance. Pendant les mois qui avaient précédé le retour de Mme Besant, Leadbeater affirma qu'il avait emmené Krishna chaque soir sur le plan astral pour recevoir les instructions des Maîtres. Le jeune garçon avait aussi été mis en contact avec la vie ésotérique de la Société telle que la concevait Leadbeater, et avec le langage des mystères occultes. Les portraits des Maîtres et des Mahatmas étaient accrochés au mur du sanctuaire, la pièce réservée à la méditation dans la Section ésotérique ; Krishna absorbait ainsi en lui des visages, des noms, qui l'imprégneraient et fusionneraient avec la réalité qu'il vivait chaque jour. Mme Besant vit Krishna pour la première fois le 27 novembre 1909, et le 5 décembre celui-ci était admis dans la Section ésotérique de la Société Théosophique. Entre ces deux dates, Mme Besant avait quitté Adyar pour Varanasi.
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Le rêve: « Est-ce vous, mon Seigneur? » Quelle était la tâche qui attendait Mme Besant à Varanasi à ce moment précis, le plus important de sa vie? Pourquoi n'était-elle pas restée à Adyar pour l'initiation de Krishnamurti? Était-elle, elle-même, dirigée par des mystiques et des sages, et cherchait-elle auprès de la hiérarchie occulte une confirmation des dons du jeune homme? Devait-elle recevoir une initiation yoguique afin de protéger celui qui devait être le Maître Universel? Plus de soixante-dix ans plus tard, j'ai rencontré des savants et des pandits brahmanes de Varanasi ; j'ai appris ainsi que Mme Besant y avait été en contact avec le Swami Vishudhanand et son disciple Gopinath Kaviraj. Le premier était un tantrika réputé, doué de nombreux siddhi ou pouvoirs spirituels, qui se disait en relation directe avec un culte et une doctrine secrets du Tibet. Cette doctrine avait pris naissance en Inde et survivait dans sa forme originale dans un lieu imprégné d'influences psychiques, au-delà du lac Mansarovar, dans l'Himalaya. C'était là, disait-on, que de nombreux sages et boddhisatvas se réunissaient, non pas physiquement, mais peut-être comme noyaux d'énergie. Une de leurs doctrines les plus secrètes, chuchotée de bouche à oreille, concernait le cycle éternel du temps - et impliquait les pratiques du yoga de kundalini et des transferts de conscience. Ce yoga, qui présente d'immenses dangers, avait été pratiqué en Inde bien avant le Bouddha et son enseignement, mais n'existait plus que parmi les adeptes de ce lieu secret au Tibet. Il est possible que Mme Besant ait pu connaître, grâce au Swami Vishudhanand, la doctrine du retournement, ou transfert de conscience, et sa parenté étroite avec le yoga de la kundalini. Le Pandit Jagannath Upadhayaya de Varanasi, qui avait trouvé un exemplaire du texte original du Kala Chakra Tantra, et qui avait entrepris de l'étudier, dit un jour à Krishnaji que le Pandit Gopinath Kaviraj était persuadé que la Société Théosophique s'était beaucoup inspirée, pour son enseignement caché, de cette doctrine secrète. Il lui dit aussi que le Swami Vishudhanand et Gopinath Kaviraj avaient annoncé à Mme Besant, dans les premières années de ce siècle, la venue imminente du Boddhisatva Maitreya et sa manifestation dans un corps humain ; selon eux, c'était celui de Krishnamurti qui avait été choisi. Celui-ci, lorsque je lui en parlai, répliqua aussitôt: « Maitreya ne peut pas se manifester, c'est comme si le ciel se manifestait. C'est l'enseignement qui se manifeste. » Un autre jour, parlant du même sujet, il vit, comme à travers une déchirure dans le tissu du temps, une image: « Amma (A. B.) est ailée voir Kaviraj à cheval [1] . » Ce propos m'intrigua. L'idée de Mme Besant chevauchant à cette époque un palefroi blanc, à travers les ruelles de Varanasi, pour visiter des sadhus, ascètes mendiants, me paraissait fantaisiste ; je cherchai à me renseigner à ce sujet et je découvris que Mme Besant aimait beaucoup l'équitation et qu'il était probable qu'elle s'était rendue à cheval chez les gurus de Varanasi. Ces relations avec Varanasi éclairent d'un jour nouveau la façon dont bien des inspirations et doctrines secrètes ont pénétré dans la Section ésotérique de la Société Théosophique. Il est possible que la foi totale de Mme Besant en la manifestation du Boddhisatva Maitreya dans le corps de Krishnamurti ait été due à ces premiers contacts avec les gurus de Varanasi et leurs liens avec la hiérarchie occulte. Leadbeater, en dépit de ses pouvoirs évidents, était trop influencé par le symbolisme occulte occidental ; les sources qui alimentaient l'apport indien au monde occulte de la Théosophie ne pouvaient venir que de la tradition indienne et tibétaine. Trois semaines après que Krishna eut été reçu dans la Section ésotérique, Leadbeater télégraphia à Mme Besant que le jeune homme avait été agréé comme son disciple par Maître Koot Hoomi. Il ne s'était écoulé que cinq mois depuis qu'il avait découvert Krishna. Celui-ci, dans une lettre à Mme Besant, merveilleusement calligraphiée (résultat, peut-être, d'exercices intenses d'écriture), lui décrivit la cérémonie d'admission du 3 janvier 1910:
La période de probation fut courte, et suivie d'événements insolites. Un astrologue éminent, G. E. Sutcliff, avait prédit pour le 11 janvier une position inhabituelle des planètes. Leadbeater et Mme Besant échangèrent des télégrammes, et cette dernière fut finalement informée que la première initiation de Krishna aurait lieu dans la nuit du 11 au 12 janvier. Mme Besant ne pouvait y assister, mais elle donna comme instructions que les portes du sanctuaire de la Section ésotérique et de la véranda qui donnaient dans sa chambre fussent fermées ; Krishna et Leadbeater devaient, pour cette occasion mémorable, occuper cette pièce. On raconta plus tard que Krishna et Leadbeater furent hors de leur corps pendant deux nuits et un jour, et n'étaient revenus à plusieurs reprises que pour s'alimenter un peu. Krishna était étendu sur le lit de Mme Besant, Leadbeater sur le sol. Le 12 janvier, ils émergèrent de la chambre et trouvèrent au-dehors quelques membres de longue date de la Société qui les attendaient. Parmi eux se trouvait Naraniah, le père de Krishna, et son frère Nitya. Krishna écrivit immédiatement à Mme Besant pour lui décrire les mystérieux événements.
Les Maîtres réunis là acceptèrent son admission dans la Fraternité.
On ne possède pas la réponse de Mme Besant, mais c'est en termes enthousiastes qu'elle confirma l'événement dans une lettre à Leadbeater. L'échange de correspondance entre elle et Krishna révèle un intérêt et une affection immenses pour le jeune garçon. En voici un exemple:
Krishna répondit le 5 avril 1910:
Une photographie prise juste après la première initiation de Krishna, cinq mois après qu'il eut été « découvert » par Leadbeater, montre le jeune brahmacharin portant l'angavastram. Le visage, vu de profil, est fragile mais révèle déjà une force considérable. Ses cheveux descendent jusqu'aux épaules ; ses yeux reflètent l'akash, l'espace et le son illimités. La bouche est entrouverte, il n'est ni souriant ni morose ; c'est une tendre pousse de manguier qui n'a pas de volonté propre, mais seulement l'énergie vitale. Ce visage est sans défense, totalement dépourvu d'artifice: « Des eaux, tu es la sève première, comme aussi des arbres de la forêt [6] . » La plupart des biographes de Krishnamurti le décrivent, au moment de sa « découverte », comme un enfant arriéré, idiot même, sale et négligé, que seuls rachetaient ses grands yeux. Il est étonnant que personne n'ait remarqué son extraordinaire beauté. En septembre 1910, Mme Besant emmena les deux frères à Varanasi. C'est là que Krishna se fit envoyer les notes qu'il avait écrites, dit-on, à Adyar, et qui devaient constituer les matériaux pour son premier livre Aux pieds du Maître. La publication de ce livre souleva une importante controverse. Spécialement relié en cuir bleu et dédicacé par Krishna, un exemplaire destiné au Maître Koot Hoomi et placé un soir sous l'oreiller du jeune garçon avait disparu le lendemain matin. Un grand nombre d'exemplaires furent vendus. L'anglais de Krishna était à ce moment-là médiocre, et de nombreux critiques affirmèrent que le livre avait été écrit par Leadbeater. L'ouvrage était clair, et combinait l'enseignement théosophique et certains principes de base de l'hindouisme. Il n'est guère douteux que, même si le premier jet avait été écrit par Krishna sous la direction de Maître H. K., la version finale porte l'empreinte évidente de Leadbeater. Interrogé par son père, Krishna démentit, dit-on, être l'auteur du livre. Quelque cinquante ans plus tard, le physicien Georges Sudharshan demanda à Krishnaji si Aux pieds du Maître était de lui. Il répondit: « L'homme qui a écrit ce livre a disparu [7] . » Il refusa d'en dire davantage. En 1911, Mme Besant emmena ses deux pupilles en Angleterre. Ses vieux amis et admirateurs, en Inde, la critiquaient vivement à propos de ce qu'ils appelaient cette « histoire de Messie », et elle subissait sans cesse les attaques du Hindu, l'important quotidien de langue anglaise publié à Madras. Peu à peu, de nombreux membres de la Société Théosophique de toute l'Inde, dont certains étaient des amis proches, se révoltèrent ouvertement contre le culte qu'elle vouait « au petit hindou qu'elle appelle Alcyone [8] ». Défiant le ridicule, l'opposition déclarée et le départ de la Société de certains de ses membres éminents, Mme Besant tenait bon ; sa foi dans les instructions des Maîtres, selon lesquelles Krishna devait être l'incarnation du Bouddha Maitreya, restait inébranlable. Avant de partir pour l'Angleterre, elle commanda aux meilleurs tailleurs de Bombay une garde-robe occidentale complète pour les deux frères. Quand ils arrivèrent à la gare de Charing Cross, où les attendaient un groupe de théosophes, Krishna portait un pantalon et un veston de sport. Mme Besant les emmena chez son amie Mlle Bright. Celle-ci, dans son livre intitulé Vieux souvenirs et lettres de Mme Besant, a décrit ses deux pupilles indiens.
Durant une brève séparation d'avec Krishna, Mme Besant lui écrivit le 29 novembre 1911 : « Je t'envoie de grandes vagues d'amour, comme celles qui franchissent la barre, mais celles-ci ne te renversent pas mais enveloppent et protègent le précieux corps qu'empruntera le Seigneur. Je suis attachée à mon cher Krishna, l'ego que j'ai aimé depuis si longtemps ; combien d'années? Je l'ignore. Depuis que nous étions des animaux bondissants et que nous gardions la cabane de notre Maître? Ou peut-être depuis plus longtemps encore, lorsque nous étions des plantes et que nous tendions nos vrilles délicates les unes vers les autres sous les rayons de soleil ou les tempêtes? Oh! il y a si longtemps... J'étais un bloc de cristal et tu étais une pépite d'or au-dedans de moi [10] . » Krishna et Nitya retournèrent pour peu de temps en Inde, avec Mme Besant, en décembre 1912. Les attaques contre celle-ci ne s'étaient pas calmées. Les deux frères l'accompagnèrent à Varanasi. D'après elle et Leadbeater, c'était là que la première manifestation de l'esprit devait se produire ; Mme Besant proclama alors qu'il n'y avait plus aucun doute que Krishnamurti avait été choisi par le Boddhisatva Maitreya pour son incarnation. En 1912, ils rentrèrent tous les trois en Europe. Naraniah avait donné son autorisation à contrecœur, étant bien entendu qu'ils seraient préservés de tout contact avec Leadbeater. A ce moment-là, on parlait ouvertement, dans la colonie anglaise de Madras, des penchants sexuels de celui-ci, et il était naturel que le père des garçons redoute pour eux son influence. Mme Besant était sur le point de quitter l'Inde avec eux lorsque les craintes de Naraniah se réveillèrent et il menaça de faire un procès pour récupérer ses fils. Elle réussit cependant à le persuader de les laisser partir avec elle pour se préparer à entrer à Oxford. Mais, lorsque Naraniah apprit que Mme Besant, à son arrivée en Europe, avait emmené les garçons à Taormina, en Italie, où Leadbeater les attendait pour aider Krishna à subir sa seconde initiation, il déposa plainte et réclama la garde de ses fils. Mme Besant repartit pour l'Inde et se défendit avec toute l'énergie, l'esprit de décision et la volonté dont elle était capable. Elle parut en personne devant le tribunal et argumenta avec habileté contre les meilleurs experts juridiques du pays. Elle perdit le procès en première et deuxième instances, mais l'emporta finalement lorsqu'elle fit appel auprès du Conseil Privé. De 1912 à 1922, Krishna et Nitya ne devaient pas revoir leur pays. Mme Besant et Krishna n'avaient pu maintenir le contact que par lettres. Krishna lui écrivait chaque semaine: il lui parlait de ses études, de ses rêves, de ses problèmes. Il commença à récolter de l'argent pour l'œuvre de Mme Besant en Inde et promit une contribution de deux shillings six pence pris sur son argent de poche hebdomadaire. Au cours d'une visite à un dentiste, une légère application de cocaïne sur une dent de sagesse provoqua la nuit suivante un rêve extraordinaire où apparaissait le Seigneur Maitreya. Il décrivit ce rêve dans une lettre à Mme Besant - l'écriture s'étale sur toute la page, des mots sont barrés, les lignes se chevauchent: « Je me souviens que j'étais avec Clarke * dans une pièce au-dessus d'une salle de l'E.S. (la Section ésotérique). Il y avait une réunion, que présidait Mère. La réunion était terminée, et Clarke et moi montâmes dans ma chambre. Ma fenêtre donnait dans la salle de réunion ; je m'en approchai par hasard et j'aperçus quelqu'un. Je fus d'abord surpris parce que j'avais vu que tout le monde était parti après la réunion, j'avais fermé moi-même la porte à clé. Je me sentis assez inquiet et plutôt effrayé, mais je me dis: "Il n'y a pas de quoi avoir peur!" J'appelai Clarke et je descendis rapidement ; arrivé en bas je me retournai pour voir si Clarke me suivait, mais il n'était pas là. J'entendis une sorte de bruit et voici ce que je vis: une forme parut se détacher du portrait du Seigneur Maitreya et de ceux des autres Maîtres, je vis le corps d'un homme, mais son visage m'était caché car il était couvert d'une sorte d'étoffe dorée. Je savais qui c'était car il avait les cheveux longs et une barbe en pointe, mais je voulus en être sûr et je lui demandai très humblement: "Est-ce vous, Seigneur?" Il découvrit son visage et je sus alors que c'était bien le Seigneur Maitreya. Je me prosternai et, la main tendue, il me bénit. Puis il s'assit sur le sol, les jambes croisées, et j'en fis autant. Il se mit à me parler et à me dire des choses dont je ne me souviens pas. Je me prosternai de nouveau, et il disparut. Quelques heures plus tard, je marchais avec un ami indien sur une route, et, des deux côtés, il y avait des montagnes et des rivières ; je vis un homme, grand et bien bâti, qui marchait vers nous. Lorsqu'il se rapprocha de nous, je sus qui c'était et je dis à mon ami de s'en aller, mais il me répondit qu'il voulait voir qui nous suivait. L'homme était alors tout près de nous ; j'allais me prosterner mais II m'arrêta d'un signe de la main. Mon ami était derrière moi. Le Seigneur lui dit à nouveau: "Puisque tu ne veux rien, tu ferais mieux de t'en aller." Mon ami restait sans répondre. Le Seigneur leva alors la main, j'entendis un grondement comme si un train passait. Je me tournai vers mon ami et le vis s'écrouler lentement par terre. Il était immobile comme s'il était mort. Je me prosternai et le Seigneur Maitreya dit: "Ton ami est curieux." Je ne sus que répondre et je regrettai d'avoir emmené mon ami avec moi.
Pendant toutes les années de séparation, Mme Besant continua d'écrire régulièrement à Krishna ; elle lui décrivait sa vie, corrigeait ses fautes d'orthographe, etc. Ses lettres reflètent l'intérêt qu'elle lui portait et ses qualités pédagogiques remarquables. Dans une lettre du 9 octobre 1912, elle le reprend sur sa mauvaise orthographe:
Une année plus tard, répondant à une réflexion de Mme Besant sur ses fautes d'orthographe, il lui écrit: « J'ai bien honte que le Seigneur Maitreya m'ait reproché trois fois ma mauvaise écriture [13] . » Mme Besant, qui menait une bataille juridique pour la garde des deux garçons, et qui était prise dans le tourbillon de la politique indienne, confia Krishna et Nitya à la garde de C. Jinarajadasa, et plus tard à celle de George Arundale. Ballottés d'un endroit à l'autre, d'un précepteur à l'autre, il semble qu'ils aient été un peu négligés pendant cette période sur le plan spirituel. A un moment, ils furent envoyés dans une école près de Rochester. Ils étaient très malheureux à cause des autres élèves, qui faisaient des plaisanteries grossières et les traitaient de « diables noirs ». Lorsqu'il était en Inde, les premières années, Krishna avait un contact vivant avec les Maîtres, mais en Angleterre il devint bientôt sceptique et s'intéressa de moins en moins à toute activité ésotérique. Il raconta à un ami qu'un jour où le Maître K. H. lui était apparu et lui parlait, il s'en était approché et lui était passé au travers. Les Maîtres ne devaient jamais plus lui apparaître. Le 15 avril 1913, le juge Blackwell de la Haute Cour de Madras rendit son arrêt à l'issue du procès intenté par Naraniah: la garde des deux garçons devait être rendue à leur père. La conclusion de l'honorable juge était que, bien que le témoignage de Naraniah fût sujet à caution, celui-ci ne savait pas, lorsqu'il avait signé son accord de tutelle, que son fils serait éduqué pour être « le réceptacle de puissances surnaturelles » et qu'il avait donc le droit de changer d'avis. Le juge toutefois refusa de les confier aussitôt à quelqu'un d'autre, car les garçons étaient des ressortissants de l'Inde britannique et résidaient seulement temporairement en Angleterre. Il décida qu'ils seraient sous la tutelle de la Cour et ordonna que les garçons soient rendus à leur père dès le 26 mai 1913. Un délai d'exécution fut toutefois accordé à Mme Besant, qui décida de faire appel auprès du Conseil Privé du Roi. Elle avait télégraphié à Krishna, et celui-ci ainsi que Raja et Nitya lui avaient répondu en lui exprimant leur confiance totale. Voici la lettre qu'elle écrivit à Krishna le 17 avril:
Lorsque la guerre éclata en 1914, George Arundale, le précepteur de Krishna, s'engagea dans la Croix-Rouge et trouva un poste de responsabilité au King George's Hospital. Krishna et Nitya, désireux d'aider, avaient offert leurs services mais sans succès. En dépit du fait qu'un grand nombre de soldats indiens se battaient aux côtés des Britanniques, les préjugés raciaux étaient à leur comble. Les autorités désapprouvaient la présence d'Indiens à la peau sombre dans un hôpital pour les Blancs. Après des interventions pressantes de personnes influentes, Krishna trouva du travail dans un hôpital proche de la Société Théosophique, mais on ne lui permit que de récurer les planchers. Voici la lettre qu'il écrivit à Mme Besant le 1er juillet 1915:
Mais, dès le 15 juillet, on les avait priés de partir. Dans une lettre à Mme Besant, écrite de Greenwood Gâte, dans le Sussex, Krishna raconte:
Les deux frères tentèrent désespérément de trouver du travail, mais furent toujours repoussés. Voici une lettre du 18 août 1915:
Le fait qu'il était indien, et donc inacceptable, revient comme un refrain dans ses lettres à Mme Besant. On ne dispose pas de ses réponses à elle, mais les vieilles dames collet monté qui entouraient Krishna trouvaient qu'il était trop frivole, et avaient dû s'en plaindre à Mme Besant. Krishna écrit le 7 octobre:
Malgré cet échange de lettres, les deux frères étaient très isolés, malheureux, et avaient l'impression d'être tout à fait rejetés. Ils avaient perdu peu à peu leurs illusions, et tout intérêt, semble-t-il, pour l'enseignement théosophique. Krishna se confia à Leadbeater au sujet de Nitya:
La seule amie de Krishna était en effet Lady Emily Lutyens, la femme d'Edwin Lutyens, l'architecte visionnaire qui avait conçu la ville de New Delhi. Elle avait trente-six ans quand elle rencontra Krishna et se trouvait parmi la foule de .ceux qui avaient accueilli, sur le quai de la gare de Charing Cross, Mme Besant et le mystérieux jeune Alcyone. Quand elle vit le jeune Indien aux grands yeux et aux cheveux longs, qui avait alors seize ans, elle éprouva une vive émotion. Elle noua bientôt des liens amicaux avec Krishna, qui était désorienté et solitaire dans ce milieu totalement étranger. Au début, son époux fut simplement amusé, puis il éprouva de plus en plus vives inquiétudes car il trouvait que Lady Emily le négligeait, lui et ses enfants. Mme Besant s'inquiéta aussi beaucoup car elle estimait qu'une atmosphère émotionnelle autour de Krishna compromettait la mission à laquelle il était destiné. Dans ses lettres à Mme Besant, Krishna parlait de Lady Emily comme d'une personne meilleure, plus sérieuse qu'on ne le lui avait rapporté. On avait inscrit les deux frères au collège de Balliol, à Oxford, mais le directeur de ce collège, préoccupé par les controverses dont Krishna était l'objet, refusa son admission « en vertu du principe que son institution ne voulait rien avoir à faire avec un Messie à la peau brune [20] ». Toutes les tentatives de Mme Besant pour obtenir leur admission dans un autre collège, à Oxford ou à Cambridge, échouèrent. Krishna fut d'ailleurs incapable de passer aucun des examens d'entrée à l'Université de Londres. Il s'y préparait, mais le moment venu, il rendait copie blanche. Krishna et Nitya vivaient à présent à Wimbledon, chez Miss Dodge, Américaine très riche et charitable, que l'arthrite avait rendue invalide. Elle avait financé bien des activités de la Société Théosophique. C'était une amie de Lady Emily Lutyens, qui l'avait introduite dans la Théosophie et présentée à Mme Besant. Krishna et Nitya se rendaient chaque jour à Londres, où ils se préparaient alors avec beaucoup de mal pour ces examens d'entrée à l'Université de Londres. « C'est à cette époque qu'ils apprirent à s'habiller bien, et à se sentir à l'aise dans un riche milieu aristocratique [21] . » Ils fréquentaient les tailleurs élégants et allaient au théâtre. Krishna montrait peu de dispositions pour réaliser la prédiction faite un jour par Leadbeater et Mme Besant. Celle-ci, lorsque Krishna avait quelques années de plus, devait s'écrier: « Mon cher Krishna, que t'est-il arrivé? » Elle constata qu'il ne s'intéressait qu'aux vêtements et aux voitures, mais sa confiance dans le rôle que les Maîtres avaient prévu pour lui resta inébranlable. Pendant ce temps, lors du Congrès Théosophique de décembre 1913, qui eut lieu à Varanasi, C. W. Leadbeater avait présenté sa nouvelle découverte, un jeune brahmane de Madras, âgé de treize ans, nommé D. Rajagopal. Attiré par son aura, C. W. L. lui avait prédit un avenir brillant - il était allé jusqu'à dire que, dans une vie future, il serait le prochain Bouddha sur la planète Mercure. Adopté par Leadbeater, Rajagopal partit pour l'Angleterre avec C. Jinarajadasa en 1920. Il entra bientôt à Cambridge, où il étudia le droit, et il passa brillamment ses examens. Quand Krishna et Rajagopal firent connaissance, il y eut une certaine réserve de part et d'autre, et les amis de Krishna traitèrent le nouveau venu avec dédain et désinvolture. Rajagopal fut profondément blessé par cette attitude, mais n'en montra rien. Cependant, en 1922, ses relations avec Krishna et Nitya s'améliorèrent considérablement. Après la guerre, Krishna, qui avait échoué dans toutes ses tentatives d'entrer dans une université, alla habiter à Paris, chez ses amis Manziarly. Ce fut grâce à cette grande et chaleureuse famille qu'il eut l'occasion de rencontrer des danseurs, des écrivains, des peintres, des musiciens. Il s'éveilla à un nouvel univers, celui de la création artistique, et ce fut pour lui un enchantement. Pendant un temps, le rôle de Messie pesa plus légèrement sur ses épaules. Krishna assista un soir à une réception donnée en son honneur. Il y avait même, parmi les nombreuses personnalités présentes, des généraux en uniforme de gala ; la plupart des invités étaient venus, attirés par la curiosité, pour voir ce beau jeune homme destiné à devenir un messie. Certains étaient ironiques, d'autres admiratifs. « On attendait de ce nouveau Messie qu'il apparaisse en Oriental, doué de la voix du prophète Elie. » Le Messie « se révéla être un jeune homme élégant en pantalon de flanelle ». Son maintien était nonchalant, il avait l'air de s'ennuyer. Lorsqu'on lui demanda si le fait d'être l'incarnation d'une divinité n'était pas un fardeau trop lourd, il répondit en riant: « Je dois dire que c'est un fardeau, mais pour le moment la seule chose qui m'intéresse est de savoir si Suzanne Lenglen sera capable de résister à Helen Wills à Wimbledon [22] ! » En décembre 1921, après une absence de neuf ans, les deux frères retournèrent en Inde. Krishnamurti allait porter un autre regard sur son pays ; au cours de cette visite, il se ferait des amis, observerait tout autour de lui et établirait une communication avec les Maîtres. Krishna et Nitya décidèrent de rendre visite à leur père, qui était resté sans nouvelles d'eux depuis neuf ans. Sa belle-fille, G. Sharada, qui avait épousé le frère aîné de Krishna à l'âge de quinze ans, était en larmes quand elle me raconta, en 1984, leur rencontre avec Naraniah. Ses deux fils ne lui avaient jamais écrit, et lorsqu'il reçut le télégramme annonçant leur arrivée, il avait pleuré d'émotion. A sa demande, sa belle-fille avait préparé deux jours durant leurs plats préférés. Ils étaient arrivés un soir. G. Sharada me dit qu'elle était très intimidée et qu'elle était restée dehors, sur la véranda. Elle me dit aussi: « Il y avait quelque chose d'indescriptible en lui - il était brillant, il irradiait la lumière. Il avait une étrange démarche, très rapide, et était beaucoup plus grand que nous tous. » Elle avait baissé la tête devant lui. Pour la taquiner, il s'était couvert le visage de ses deux mains, comme s'il ne pouvait la voir. Nitya lui avait dit d'un ton de reproche: « Pourquoi fais-tu cela? Elle est timide, comme toutes les femmes ici. » Naraniah, bouleversé de revoir ses fils, se leva pour les accueillir. Krishnamurti et Nitya se prosternèrent devant lui et touchèrent ses pieds de leur front. Naraniah les embrassa et se mit à pleurer. Krishnamurti s'assit à ses côtés, et, selon les mots de G. Sharada, « le consola ». Un peu plus tard, ils parlèrent de Mme Besant. Ils ne s'exprimèrent pas en telugu, mais en anglais. On offrit aux deux frères les plats et les sucreries qui avaient été spécialement préparés pour eux. Ils étaient intimidés et mal à l'aise ; ils ne savaient quelle attitude adopter. Krishnamurti n'accepta rien, mais Nitya prit une orange. Naraniah souffrait du diabète et avait des problèmes de vessie. L'émotion de revoir ses fils fit qu'il eut besoin d'aller aux W.-C. Il se lava les pieds après, comme le prescrit le rituel, ce qui fut interprété plus tard comme voulant dire qu'il avait voulu les purifier puisqu'ils avaient été touchés par ses fils, qu'il aurait considérés comme des parias [23] . Cette première visite ne dura qu'une demi-heure. Selon leur belle-sœur, ils vinrent trois jours de suite, puis cessèrent de venir * . Naraniah manifesta le désir d'aller au siège de la Société Théosophique pour rencontrer ses fils avant leur départ de l'Inde, mais en fut empêché par son fils aîné. Il mourut en 1924, sans les avoir revus.
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« Mère, touchez mon visage, s'il vous plaît. Est-il toujours là? » Au début de l'année 1922, Krishnaji et Nitya s'embarquèrent à Colombo pour Sidney, où devait se tenir un congrès théosophique. Krishna retrouva C. W. L. après dix ans de séparation ; il parut heureux de revoir son ancien maître. Celui-ci était alors de nouveau accusé d'homosexualité et Krishna fit son possible pour calmer l'agitation que cela provoqua parmi les théosophes. C'est à Sidney aussi qu'il rencontra James Wedgewood, qui avait alors été ordonné évêque de l'Église Catholique libérale * et qui, en 1916, avait à son tour consacré C. W. L. comme « évêque catholique libéral d'Australasie ». Celui-ci en avait été ravi, séduit qu'il était tant par la liturgie qui se déroulait en anglais, que par le rituel et les somptueux ornements sacerdotaux que ses nouvelles fonctions lui permettaient d'arborer. Comme Nitya était encore souffrant, les deux frères décidèrent de rentrer en Europe après le congrès, en passant par les États-Unis. A. P. Warrington, secrétaire général de la Société Théosophique américaine, qui était venu à Sidney pour le congrès, les invita à passer quelque temps à Ojai, en Californie, région d'un ancien peuplement autochtone, proche de Santa Barbara, dont le climat, très sec, ne pouvait qu'être excellent pour un tuberculeux. Peu avant leur départ de Sidney, C. W. L. reçut du maître K. H. un message pour Krishna, qui toucha celui-ci profondément. La traversée fut longue et l'état de santé de Nitya à bord causa les plus vives inquiétudes ; il finit cependant par aller mieux. Ils arrivèrent enfin en Californie. C'était leur première visite et Krishna fut émerveillé par la beauté du pays. Il admira les forêts de séquoias dont l'allure majestueuse lui faisait penser à de vastes cathédrales. A Ojai, Krishna et Nitya habitèrent dans une maison qu'entourait un terrain de plus de deux hectares. La propriété fut achetée par la suite par Annie Besant pour les deux frères et baptisée alors Arya Vihara, « le monastère des êtres nobles ». Krishnamurti avait commencé à méditer chaque matin et il fut surpris de la facilité avec laquelle son esprit se pliait à cette discipline. Il parvenait à garder l'image de Maitreya présente à son esprit pendant la journée entière. Il devenait, disait-il, « plus calme, plus serein ». Sa conception de la vie avait changé. Des portes s'ouvraient en lui vers l'intériorité. Il écrivait à C. W. L.: « Comme vous le savez, il y a des années que je n'ai pas été ce qui s'appelle "heureux" ; tout ce que j'approchais me déplaisait ; mon état mental - vous le savez, mon frère très cher - était déplorable... J'ai beaucoup changé depuis l'Australie. J'ai, bien entendu, beaucoup pensé et réfléchi au message que j'ai reçu là-bas du Maître K. H. [1] . » En août 1922, Krishnamurti fut plongé dans une intense expérience spirituelle, qui devait changer le cours de son existence. Selon la tradition hindoue, le yogi, en s'enfonçant dans les labyrinthes de la conscience, éveille le dynamisme énergétique de la kundalini * et pénètre par là dans des zones inconnues de l'esprit où se produisent des phénomènes psychiques entièrement nouveaux. Celui qui entre en contact avec ces énergies profondes atteint l'initiation mystique, mais il est alors menacé de plus grands dangers ; son corps comme son esprit sont affrontés à des forces qui peuvent causer la folie ou la mort. C'est seulement sous la direction d'un guru qu'un yogi peut apprendre à connaître cette doctrine secrète et avoir de telles expériences. Quand il en suit la pratique, les transformations psychiques qui se produisent en lui se déroulent comme une sorte de drame mystique. Il lui faut faire, en corps et en esprit, un voyage du plus extrême danger. L'adepte, toutefois, est entouré et protégé par ses disciples, défendu par une atmosphère de secret et de silence. Nitya et Rosalind Williams étaient à Ojai quand Krishna fit l'expérience de la plupart de ces phénomènes [2] . Tous deux en rendirent compte régulièrement à Annie Besant. Des lettres de Nitya décrivent clairement l'épreuve que traversait son frère. Il souffrait, s'évanouissait, appelait sa mère en telugu, demandait qu'on l'emmène dans les forêts de l'Inde. Il se plaignait de la saleté, ne voulait pas que Nitya et Rosalind le touchent. Il parlait de la présence d'Êtres tout-puissants. Il était clair qu'il se dépouillait peu à peu de sa conscience personnelle et on sentait parfois auprès de lui une présence immense. Après de telles expériences, il sortait de la maison et s'asseyait sous un poivrier. Les descriptions de Nitya, bien qu'exprimées dans la terminologie théosophique, font apparaître l'étonnement profond, l'angoisse, l'inquiétude extrême où le plongeait le comportement de son frère aîné. Krishnamurti raconta lui aussi à Mme Besant ce qui lui arrivait:
Pendant les dix jours qui suivirent, le corps de Krishna fut calme, il reprenait des forces. Le 3 septembre, toutefois, il lui sembla éprouver de nouveau des sensations dans la colonne vertébrale avec l'impression que sa conscience quittait son corps. Bientôt les douleurs aiguës reprirent de plus belle. Il y avait trois témoins: Nitya, Rosalind et M. Warrington. Nitya nota en détail ce qui se produisit, mais aucun d'eux ne comprit ce que cela signifiait. Ces notes, datées du 11 février 1923, et envoyées à Mme Besant, ne furent retrouvées que récemment, avec d'autres papiers, dans les archives d'Adyar. Nitya écrivait: « Il m'est difficile de savoir si je dois décrire tout cela d'un point de vue scientifique, comme s'il s'agissait d'un phénomène naturel, ou comme s'il s'agissait d'une cérémonie sacrée dans un temple. Les événements survenaient toujours à la même heure, à six heures du soir et se terminaient vers huit heures - certains jours, ils se prolongèrent jusqu'à neuf heures [4] . » Il semble que les choses se passaient de la façon suivante: chaque soir, Krishna méditait sous le poivrier. Le 3 septembre, après avoir médité, il rentra dans la maison à demi inconscient et alla s'étendre. Il se mit à gémir et se plaignit d'avoir très chaud. Il trembla un peu et resta prostré. Quand il revint à lui, il avait oublié ce qui lui était arrivé, n'éprouvant plus qu'une vague impression d'inconfort. Ces symptômes réapparurent le lendemain soir. Le 5 septembre, il alla à Hollywood assister à une représentation de la vie du Christ. Il avait prévu cette sortie depuis longtemps et ne voulait pas se décommander. Il devait dire plus tard à Nitya que, pendant la représentation, il -avait senti qu'il perdait peu à peu conscience et que c'est à grand-peine qu'il avait réussi à rester présent. Il rentra à Ojai le 6 au soir. La nuit du 7 septembre, lendemain de pleine lune, était très claire:
Le moindre bruit, même une parole dite à voix basse, le dérangeait, et il suppliait ses compagnons de ne pas parler près de lui, de le laisser seul, car s'il les entendait converser, il en éprouvait de la souffrance. Et cela durait ainsi jusqu'à huit heures. Un peu avant l'heure, il devenait plus paisible, plus calme, et parfois s'endormait. Peu à peu, il redevenait conscient et normal. La nuit du 10 septembre, Krishna se mit à appeler sa mère. Il l'appela plusieurs fois, puis il demanda: « Nitya, la vois-tu? » Quand il revint à une conscience normale, il dit à son frère que, lorsque son regard se posait sur Rosalind, c'était le visage de leur mère qui lui apparaissait, si bien que le visage de Rosalind se confondait avec celui de leur mère. Des souvenirs de sa petite enfance lui revenaient et il vivait de nouveau ses expériences d'enfant. Nitya et Warrington comprirent bientôt que Krishna vivait de dangereux transferts de conscience liés à l'éveil de la kundalini. L'atmosphère leur paraissait « chargée d'électricité ». Ils avaient l'impression d'être les gardiens d'un temple où se déroulaient des rites sacrés. Parfois, ceux qui se trouvaient auprès de Krishna sentaient la présence d'un Être qui dirigeait les opérations, et pourtant ils ne pouvaient ni le voir, ni l'identifier. Mais le corps de Krishna, entre des spasmes douloureux, parlait avec cette présence invisible, qui semblait être un ami et un Instructeur. Tout l'être de Krishna paraissait devenu hypersensible. Une douleur diffuse se concentrait soudain sur un point et devenait aiguë. Il renvoyait alors tout le monde et se plaignait de la chaleur. Le 18 septembre commença une nouvelle phase. La douleur était plus vive. Krishna posait des questions à la présence invisible. Son agitation s'était accrue. Ses yeux ouverts ne voyaient plus. Il tremblait, gémissait. Parfois il criait de douleur: « Je vous en prie, oh! je vous en prie, laissez-moi! » Il appelait alors sa mère. Le 18 septembre, à huit heures dix du soir, il était assis sur son lit, éveillé, tout à fait conscient, parlant, écoutant. Mais, quelques minutes plus tard, il était inconscient. Son corps, qui était comme une plaie ouverte, fut envahi de la même douleur terrible qui, cette fois, semblait concentrée sur un autre point qui n'avait pas encore ressenti cette chaleur mortelle, et ses sanglots expiraient dans un affreux cri étouffé. Il était dans l'obscurité, et Nitya l'entendit dire: « Le corps parle, sanglote, crie de douleur et implore même un moment de répit. » Ils apprirent bientôt à distinguer deux voix: celle du « Physique élémental », celle du corps comme disait Nitya, et l'autre qui était la voix de Krishna. A neuf heures et demie, ce dernier reprit finalement conscience pour toute la nuit. La durée de ce processus semblait mesurée, comme si un certain travail devait être accompli chaque soir ; si quelque chose en retardait le commencement, il se prolongeait d'autant à la fin. Chaque soir, pendant quinze jours, au milieu de ses souffrances, il demandait l'heure. Et il était toujours exactement sept heures et demie. Quand il revenait à une conscience normale, la douleur était totalement effacée. Il écoutait Nitya et Rosalind lui raconter ce qui s'était passé comme s'ils lui parlaient d'une autre personne. Le 19 septembre, la souffrance parut plus intense. Elle se manifesta brutalement dès qu'il devint inconscient, et ne cessa de croître jusqu'à ce qu'il se lève d'un seul coup et s'enfuie en courant. Ils le retinrent à grand-peine, terrifiés à l'idée qu'il pourrait tomber sur des pierres. Il se débattit, puis se mit à sangloter et poussa un cri terrible: « O mère, pourquoi m'as-tu porté pour que je subisse tout cela? » Selon Nitya, « ses yeux paraissaient curieusement inconscients, égarés, injectés de sang, et ne reconnaissaient personne sauf mère ». Il se plaignait qu'un feu le brûlait ; ses sanglots étaient si violents qu'il en perdait le souffle, s'étranglait, mais cela ne dura pas. « Puis, de nouveau, cela devenait insupportable, il se levait brusquement, voulait s'enfuir, et nous lui barrions le passage. A trois reprises, il tenta de se sauver, mais, nous voyant autour de lui, il se calmait un peu. Parfois, quand la douleur était intense, il suppliait qu'on le laisse un instant en repos, puis il parlait à sa "mère", ou bien il parlait à "Eux". Il lui arrivait de dire avec force: "Oui, je peux en supporter bien davantage ; peu importe le corps, je ne peux l'empêcher de pleurer." » Le soir du 20 décembre, la douleur fut encore plus intense et Krishna essaya cinq ou six fois de s'enfuir. Son corps, à cause de la souffrance, se tordait en des postures étranges et dangereuses. Nitya écrit qu'une fois Krishna, pleurant, sanglotant, tomba par terre, au risque de se rompre le cou. Heureusement, Rosalind était là et l'allongea. Il resta complètement immobile et, pendant quelques instants, ils n'entendirent plus les battements de son cœur. Le jour suivant, Rosalind dut partir. Pendant les quelques jours que durèrent son absence, le cours des événements tendit à se ralentir, mais Krishna continuait à se plaindre d'une douleur étrange dans le bas de sa colonne vertébrale, à gauche. Une fois, Krishna parut affolé: il était persuadé que quelqu'un rôdait autour de la maison. Il tint à aller jusqu'au mur bas qui entourait la propriété, et cria: « Allez-vous-en! Pourquoi venez-vous ici? Allez-vous-en! Allez où vous voulez, de l'autre côté des montagnes, mais partez tout de suite d'ici! » Il rentra alors s'allonger. Peu après, il se mit à crier: « Krishna, reviens, je t'en prie! » et il continua d'appeler Krishna jusqu'à ce qu'il sombre dans l'inconscience. C'était la première fois qu'il criait son propre nom. Ce soir-là, sa douleur à la nuque s'accentua. La douleur s'accrut encore au retour de Rosalind, et il se plaignit d'une brûlure dans la colonne vertébrale. Il ne pouvait plus guère supporter la lumière, même celle de la lune. Puis, de nouveau, pendant la crise, il se leva pour repousser un être invisible ; il paraissait en colère, et celui-ci ne revint pas. Lorsqu'il ne supportait plus la lumière, on le ramenait dans la maison. Un après-midi, vers cinq heures, l'atmosphère dans la maison changea, devint plus paisible, et bientôt ils sentirent qu'une grande Présence s'imposait. Nitya déclara que c'était « comme si de puissantes machines fonctionnaient: toute la maison vibrait ». Le 2 octobre, une nouvelle phase commença. La douleur se portait maintenant sur le visage et les yeux. Krishna sentait qu'ils travaillaient sur ses yeux et il dit à Rosalind: « Mère, touchez mon visage, s'il vous plaît: est-il toujours là? » Et un peu plus tard: « Mère, mes yeux ne sont plus là, touchez, ils ne sont plus là. » Et il se mit à gémir et à sangloter. Cela dura jusqu'à huit heures. A neuf heures, il tremblait de tous ses membres et pouvait à peine respirer. C'était comme si le « véritable Krishna » avait beaucoup de mal à revenir dans son corps. Selon Nitya, « chaque fois qu'il tentait de s'éveiller, il recommençait à trembler ». Le 3 octobre, il dit à Rosalind: « Mère, occupez-vous de moi, je vous en prie, je vais partir très loin », et il perdit conscience. Peu après, il demanda à Rosalind où était Krishna. Il lui dit qu'il lui avait recommandé de veiller sur lui, et maintenant elle ne savait même pas où il était! Il se mit à pleurer parce qu'il avait perdu Krishna. Il refusa de dormir tant que Krishna ne serait pas de retour, ce qui ne se produisit qu'une heure et demie plus tard. Un matin, alors qu'ils étaient dans la maison de M. Warrington, Krishna sortit de son corps. Il avait dit à Rosalind qu'il lui fallait aller très loin, et qu'elle devait prendre soin de lui. Deux heures plus tard, il se mit à parler. Voyant la main de Rosalind, il parut surpris et dit: « Mère, pourquoi votre peau est-elle blanche? » Il la regarda et ajouta: « Vous avez rajeuni, qu'est-il arrivé? » Puis: « Mère, regardez, voilà Krishna qui vient, il est là. » Et lorsque Rosalind lui demanda comment était Krishna, il répondit: « C'est un grand bel homme, très majestueux. Il me fait un peu peur », puis il reprit: « Mais, mère, vous le connaissez, c'est votre fils ; il vous connaît. » Le soir du 4 octobre, Krishna souffrit plus que de coutume, la douleur se concentrait toujours sur son visage et ses yeux. Il répétait sans cesse: « Je vous en prie, ayez pitié de moi », et: « Ce n'est pas ce que je veux dire, bien sûr, vous êtes plein de pitié. » Plus tard, il expliqua à Nitya qu'ils lui nettoyaient les yeux pour qu'il puisse « Le » voir. C'était, disait-il, comme s'il était ligoté dans un désert, face au soleil brûlant et avec les paupières arrachées. Plus tard, cette nuit-là, Nitya trouva Krishna assis en train de méditer et, de nouveau, il sentit la présence vibrante d'un grand Être qui emplissait la pièce. Toute souffrance s'était évanouie. « Krishna, écrit-il, ne voyait pas Son visage, mais seulement son corps revêtu de blanc, éblouissant. » Le lendemain matin, Krishna ne voulut pas écouter son entourage et, quoique à demi inconscient, il tenait absolument à sortir. On dut l'en empêcher. Il dit plus tard qu'il avait ressenti une brûlure intolérable dans la colonne vertébrale et qu'il aurait voulu se baigner dans le ruisseau pour soulager cette brûlure. Peu après, ses compagnons sentirent de nouveau cette Présence. « Les yeux de Krishna brillaient d'une façon extraordinaire, il était transfiguré. Avec l'arrivée de cet Être, d'une majesté indicible, l'atmosphère s'était merveilleusement transformée. Nous sentions qu'il était là ; Krishna avait sur son visage une expression de grande félicité. » Il leur dit de se préparer car un visiteur illustre allait venir cette nuit-là. Il demanda qu'on mette dans sa chambre une image du Bouddha. Plus tard, Krishna leur dit que le Grand Être était reparti lorsqu'il avait fini de méditer.
L'autre vision était de lui-même et de son frère, tout enfants et gravement malades d'une crise de paludisme. La troisième vision fut celle de la mort de sa mère. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Quand il vit les médecins lui administrer des médicaments, il supplia sa mère de ne pas les prendre: « Ne les prenez pas, mère, ne les prenez pas, ce sont des saletés qui ne vous feront aucun bien! Les médecins n'y connaissent rien. Ce sont de vilains hommes, ne les prenez pas! » Puis, plus tard, sur un ton angoissé: « Pourquoi ne bougez-vous plus, mère? Qu'est-il arrivé, pourquoi père se couvre-t-il le visage de son dhoti Répondez-moi, mère, répondez-moi! » La voix de l'enfant continua à gémir jusqu'à ce que Krishna revienne à lui. Cette nuit encore, la Présence veilla sur lui pendant son sommeil. La nuit suivante, selon Nitya, « il semblait qu'on opérait de nouveau sur son crâne ». Il souffrait et criait - il s'évanouit huit fois de suite - quand la douleur devenait trop forte. « Il les suppliait d'ouvrir doucement son crâne pour qu'il puisse s'y habituer graduellement. Il étouffait, respirait avec peine. » Un peu plus tard, il redevint un enfant et on sentit alors toute l'horreur qu'il avait éprouvée pour l'école. « Mère, je n'ai pas besoin d'aller à l'école aujourd'hui, n'est-ce pas? Mère, je suis très malade. » Et un peu plus tard: « Mère, laissez-moi rester avec vous, je ferai tout ce que vous voudrez. Si vous voulez, je prendrai de l'huile de ricin, mais laissez-moi rester avec vous. » Et plus tard, encore: « Vous savez, mère, vous avez caché la boîte de biscuits ; eh bien, j'en ai volé, j'ai fait cela très souvent. » Cela fit rire Rosalind, et Krishna en parut très affecté. « Mère, dit-il, pourquoi vous moquez-vous toujours de moi? » Enfin, après avoir parlé longtemps de serpents, de petits chiens, et de mendiants, « il dit qu'il était dans la pièce du culte où il voyait l'image d'une dame assise, jambes croisées sur une peau de gazelle. Nitya se rappelait vaguement qu'il pouvait s'agir d'un portrait d'Annie Besant, et il le lui suggéra, mais Krishna était dans le doute: "Qui est-ce? dit-il, elle ressemble à une personne que je connais, et pourtant, ce n'est pas elle, elle est très différente." » Bientôt, un changement devint perceptible. Il pouvait à présent quitter son corps avec une facilité et une rapidité extraordinaires, et il le réintégrait sans être secoué de tremblements. Un peu plus tard, il dit qu'Ils n'avaient sans doute pas refermé l'ouverture au sommet de sa tête * . Celui qu'ils ne pouvaient pas voir revint pour veiller sur lui. Au fur et à mesure que la journée avançait, Krishna devenait plus silencieux. Il continuait de s'évanouir le soir, mais revenait plus vite à lui et avait plus de vitalité. Mais il y avait encore des moments où il redevenait enfant. Il parla une fois d'un voyage en char à bœufs qui avait duré trois ou quatre jours. Le 18 "octobre, il y eut plusieurs poussées douloureuses qui le laissèrent sans forces. « Nous avons eu de nouveau la joie d'une visite du Grand Être. Le 19, il se passa un phénomène étrange: lorsqu'il eut fini de méditer, il se mit à appeler plusieurs fois Krishna: "Krishna, je t'en prie, ne me quitte pas..." » Plus tard, il demanda à Nitya et à Rosalind « de prendre bien soin de Krishna, de ne jamais le réveiller brusquement, ni de le surprendre, car c'était très dangereux ; quelque chose pouvait se rompre » si tout n'allait pas comme il le fallait. Ces épisodes devinrent de moins en moins fréquents, et en novembre 1923 ils avaient cessé. Ces expériences, que ni Mme Besant ni Leadbeater ne pouvaient expliquer, se poursuivirent de façon irrégulière dans les mois qui suivirent. Son corps était alors transpercé de douleur, il se débattait et, parfois, tombait à terre. Krishnamurti renvoyait alors souvent de sa chambre son frère ou tout autre personne qui se trouvait là car ils supportaient mal de le voir souffrir à ce point. Il perdait souvent connaissance et sortait épuisé de ces crises. En 1924, Krishna, avec quelques compagnons, quittèrent les États-Unis. Les expériences continuèrent: à la fin de la crise douloureuse, il avait des visions du Bouddha, de Maitreya et des autres Maîtres de la hiérarchie occulte. Nitya, très troublé, écrivit le 24 mars à Mme Besant, d'Ojai où ils étaient revenus après un séjour à Pergine, en Italie:
Hormis la vision du « Seigneur », cette description correspond à celle, classique, de l'éveil de la kundalini.
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« Nous menons ici une vie d'intense activité intérieure. » Krishna se rendit en Italie, à Pergine, accompagné d'un groupe d'amis proches. Il y avait Lady Emily et ses filles Betty et Mary ; une jeune Américaine, Helen Knothe, amie proche de Krishnaji ; le Dr Shivakamu, sœur de Rukmini Arundale ; Malati, la femme de Patwardhan ; Ruth Roberts, une autre amie de Krishna ; John Cordes, représentant autrichien du Star, qui se trouvait à Adyar en 1910 et 1911, et s'était occupé à l'époque de l'entraînement physique de Krishna. Rama Rao, Jadunandan Prasad, compagnons indiens de K. et D. Rajagopal faisaient aussi partie du groupe. Ces notes anonymes sur le séjour à Pergine ont été retrouvées après sa mort dans les papiers de Shiva Rao. Il s'agit peut-être d'un journal qu'aurait tenu Nitya ou Cordes. Bien que l'identité de son auteur ne soit pas connue, le document paraît authentique. « 29 août 1924. Nous menons ici une vie d'intense activité intérieure et d'inertie extérieure presque complète. C'est peut-être bien ainsi, et conforme aux vœux de Krishnaji. Lors de vacances précédentes comme celles-ci, Krishnaji réunissait autour de lui ceux qu'il désirait enseigner et aider et se retirait dans un lieu tranquille loin de la civilisation, il n'y avait alors pas de plan d'action concerté. Bien sûr, Krishnaji parlait individuellement à chacun de ses disciples, mais jamais auparavant il n'avait parlé en public des Instructeurs, comme il le fait à présent ; si bien que nous tous, à quelque niveau que nous soyons, y compris ceux qui sont encore à l'extérieur, nous écoutons et discutons ouvertement à leur sujet. Nous ne poursuivons ici qu'un seul but: franchir des "étapes" définitives et Leur devenir ainsi directement utiles. Chacun a une possibilité, chacun en est à une étape différente, et peut donc servir ceux qui sont au-dessus de lui et aider ceux qui sont au-dessous. (Ces mots "au-dessus", "au-dessous" peuvent prêter à confusion, je ne leur donne aucun sens de supériorité ou d'infériorité, il s'agit seulement d'une distinction.) Voici notre emploi du temps: méditation à huit heures et quart, petit déjeuner à huit heures et demie. Puis nous descendons jusqu'à un pré fraîchement fauché où nous jouons au ballon pendant une heure ou deux. Ensuite nous parlons, à l'ombre des arbres, des Instructeurs et de la manière de Les servir. Déjeuner à 12 h 30, puis repos ou, si l'on préfère, travail personnel jusqu'à trois heures ; exercices physiques, autour du château, bain et dîner à six heures. Après quoi nous nous séparons pour la nuit ; certains vont jusqu'à la tour carrée où se déroulent pendant une heure des préparatifs intensifs. Coucher à huit heures et demie. Krishnaji est naturellement au centre de nos activités, des jeux et du travail. Tout tourne autour de lui. Sa vie est tout entière dévouée au Seigneur - il a un tel culte passionné pour le beau et l'idéal, et il est pourtant si parfaitement humain et proche de ses compagnons... Aucun mot ne peut décrire son caractère, mais il apparaît davantage comme une créature humaine qui a atteint un grand degré de perfection que comme un être divin ayant revêtu une forme humaine imparfaite. C'est sûrement ce que le Seigneur désire, qu'il soit un instrument humain parfait, pour qu'il puisse se mettre au niveau de l'humanité. L'esprit divin, c'est le Seigneur lui-même qui le manifestera à travers son instrument. Il n'y a jamais eu, sauf lors de la venue d'un Instructeur mondial, une telle union entre les choses divines et les humains. D'habitude, l'homme cherche à atteindre le Divin, et dès qu'il l'appréhende il ne fait plus qu'un avec lui, mais avec Krishnaji le Divin descend vers un instrument humain, l'utilise, agit à travers lui en restant séparé de lui, puis se retire en laissant son instrument assumer son humanité. L'évolution de cet instrument est certainement souvent si accélérée qu'il devient presque immédiatement surhumain. L'homme peut accéder au Divin, mais tant qu'il est humain il ne peut exercer un pouvoir divin. Tandis que le Divin peut descendre sur un être humain, et utiliser son pouvoir, bien qu'il ne soit plus humain. Aujourd'hui, Krishnaji était plein d'animation au petit déjeuner et, comme souvent, il est impossible de reproduire notre conversation. Le matin, après des propos très sérieux, ou le soir après un travail intensif, Krishnaji se montrera tout à fait frivole, il fera des plaisanteries qui provoqueront son hilarité ; il éclatera soudain de son rire sonore, ou aura un accès de fou rire prolongé et contagieux. Il y a chez lui deux particularités étranges: d'abord, de passer instantanément d'une humeur grave et solennelle à l'humeur la plus gaie et la plus facétieuse ; ensuite, il peut lancer les plaisanteries les plus vulgaires sans que cela affecte en rien l'atmosphère. C'est comme si sa beauté, l'absolue transparence de son être, balayaient tout devant elles, si bien qu'il peut traiter de n'importe quel sujet, il lui communiquera sa pureté, l'air frais de sa personnalité. Krishnaji a essayé de se rappeler ses propres expériences. Quand lui et Nitya ont vu C. W. L. pour la première fois, celui-ci leur montra des portraits du Maître M. et du Maître K. H. ; il leur demanda lequel ils préféraient. Quand ils dirent que c'était celui du Maître K. H., il déclara qu'il s'attendait à cette réponse. Quand Krishnaji était jeune, les Maîtres étaient très réels pour lui. C'est alors qu'il écrivit "Aux Pieds du Maître". Puis vint une période durant laquelle leur réalité diminua d'intensité ; il ne croyait qu'à cause de ce que lui disaient C. W. L. et A. B. A présent, sa vision intense est revenue. Nitya dit que notre groupe devrait créer une atmosphère qui "attire" Leur attention. Il a parlé des influences différentes qui s'exerçaient à Ojai, selon les jours. Celle du Maître M. était l'énergie qui vous donnait l'impression de pouvoir tout faire. Celle du Maître K. H. était la bonté parfaite: quand il parlait, ses paroles entraient en vous comme du miel. Il était toute pureté, toute clarté. Mais la plus profonde influence était celle du Seigneur ; nous l'avons aussi ressentie à Ehrwald * - c'était la paix, "la paix qui dépasse tout entendement". Krishnaji parla d'Adyar comme d'une puissante centrale d'énergie: ou vous y deveniez un saint, ou vous deveniez fou, ou encore vous étiez congédié comme incapable par un observateur infaillible. Je ne l'ai jamais vu aussi radieusement beau que ces soirs-ci. Ses yeux rient d'un bonheur mystérieux et étrange, qui est éclatant, et à la fois si doux. Cette douceur et cette joie l'enveloppent, on les lit sur son visage et un parfum de rose flotte autour de lui. Parfois, il frissonne comme s'il avait froid ; à d'autres moments il paraît épuisé, mais pendant ces soirées que nous venons de vivre, le vrai Krishna, tout ce qui le rend ce qu'il est, au sens le plus profond du terme, transparaît dans ses yeux. 1er septembre 1924: Lady Emily compare Rajagopal à Pierre. On dirait qu'il est le bouffon parmi les disciples, et il affectionne cette situation de "fou du roi". Pour connaître Krishnaji, il faut connaître ses disciples. Rajagopal a été saint Bernard de Clairvaux ; il a aussi été un prêtre vénérable, et le saint et le prêtre apparaissent fréquemment en lui. Il parle sans cesse ; quand il prend la parole, il est ennuyeux et n'en finit pas, en fait il fait la morale. Il est, ou fait semblant d'être gourmand, c'est un grand sujet de plaisanteries. Lorsque Krishnaji est tendu ou fatigué, ou que tout le monde est morose, Rajagopal a toujours une blague ou un propos amusant en réserve, et cela le fait tant rire que tout le monde se met à rire. La qualité que tous les Maîtres ont en commun, dit-on, et sans laquelle le disciple ne peut progresser, c'est le sens de l'humour. Plus on s'élève dans la vie spirituelle, plus celui-ci devient apparent. C'est lui qui dénoue les tensions dans les circonstances les plus difficiles. C'est l'humour qui évite les crises dans le travail ou même chez les individus. Bien sûr, l'esprit de Rajagopal n'est pas des plus fins, mais il permet à Krishnaji et aux autres de prendre part à sa bonne humeur. On se moque évidemment beaucoup de lui, mais tous ceux qui approchent Krishnaji se taquinent mutuellement, c'est une des façons dont il influence les gens, surtout un certain type d'individus. Une des théories de Krishnaji est qu'on est certainement capable de se développer grâce à la joie seulement ; on atteint la Divinité aussi naturellement qu'une fleur s'ouvre sous les rayons du soleil. Il semblait parfois regretter que beaucoup de ceux qu'il rencontrait n'eussent évolué qu'en empruntant des chemins compliqués et douloureux et que peu avaient choisi la voie joyeuse, toute simple. Il me semble que je l'ai même entendu dire que personne à sa connaissance n'était parvenu au but grâce à cette deuxième voie, mais que c'était une possibilité, que limitait seulement l'extrême complexité de notre civilisation moderne. "Soyez naturels, soyez heureux." Rajagopal joue donc un rôle important sur notre scène, et Krishna est le premier à rire, le plus prêt à s'amuser. "Soyez un dieu, et riez de vous-même." Lorsqu'il a évoqué ses deux années d'instruction avec Leadbeater, Krishnaji nous a confié qu'il "s'ennuyait à mourir", littéralement. Tous les désirs étaient étouffés. Par exemple, Krishna et Nitya avaient demandé des bicyclettes (on imagine ces deux jeunes garçons harcelant C. W. L. pour en obtenir...) ; ils eurent chacun leur bicyclette, et non seulement ils firent une fois une randonnée de quinze kilomètres, mais ils furent forcés de la recommencer tous les jours pendant deux ans. Ils avaient eu aussi envie de porridge, on leur en donna, mais aussi chaque jour pendant un an. S'ils avaient les pieds sales, ou lorsque Nitya avait une fois jeté une pierre à une grenouille, on leur disait: "Les élèves de l'Instructeur ne font pas ce genre de chose." Mais cela a dû paraître dur au petit garçon au teint sombre qui devait devenir notre Krishnaji d'aujourd'hui - le Jésus de demain. Dans de nombreuses vies antérieures il a été une femme, et cela a laissé des traces dans son caractère. Il a une intuition exceptionnelle, qu'on ne rencontre pas chez la plupart des hommes. Parfois, il est aussi cruel qu'il peut être doux, mais c'est toujours dans une intention précise. Il prononce une petite phrase incisive, appuyée d'un regard étincelant qui la rend presque insupportable, et c'est suffisant. Il ne propose jamais un entretien, mais attend qu'on le lui demande, et pendant les deux ou trois premières conversations sérieuses, il est terriblement intimidé. 8 septembre 1924: Lady Emily, Cordes et moi-même étions assis dans la chambre de Krishnaji, qui, lui, était à l'étage au-dessous. Il était environ sept heures moins le quart, et tout se passait comme à l'ordinaire. Soudain, un silence magique nous enveloppa. Quelque part dans la tour, Nitya, Rama Rao et Rajagopal psalmodiaient, et un parfum d'encens nous parvenait par les fentes de la porte. Nous perçûmes tous Sa présence ; l'homme le plus borné aurait ressenti la paix ineffable qui se répandit dans la maison. Nous restâmes "en silence et en extase" pendant une heure. Quand nous nous retrouvâmes un peu plus tard tous ensemble, avec Krishnaji au milieu de nous, ce fut comme si nous venions seulement de nous rencontrer les uns les autres et, en parlant de ce qui venait de se passer, un rire silencieux, exprimant notre indicible jubilation, nous gagna tous. "Si cela est déjà aussi beau, que sera-ce quand les temps seront venus?" 14 septembre 1924: Cet après-midi, au lieu de jouer au volley-ball, nous sommes restés étendus sur les rochers des environs de la tour carrée. Krishnaji était accroupi, avec Rama Rao, et observait avec grand intérêt un petit escargot jaune. (Je me souviens qu'il y a quelques années, j'étais avec lui quand il avait découvert une colonie de fourmis: il avait passé la matinée entière à leur donner du sucre, à les déranger et à les regarder ensuite transporter leurs œufs et reconstruire leur fourmilière.) Ils attrapèrent un autre escargot, et s'amusèrent à les faire grimper l'un sur l'autre et sur des rochers à pic. L'année dernière, à Ehrwald, alors qu'il était couché dans l'herbe, un papillon vint se poser sur sa main, et à sa grande joie il en eut bientôt plusieurs posés sur ses doigts. Il a de l'affection pour toutes les créatures, grandes ou petites ; en fait, tout ce qui est beau et naturel l'intéresse. Il poursuit une sauterelle en observant ses mouvements et sa couleur ; ou bien, il s'écrie selon son expression habituelle: "Eh bien, dites donc!" lorsqu'il se trouve, ravi, devant un beau paysage. "Regardez ce lac, il est lisse comme de la glace - et vert sombre. Vous voyez ce qui s'y reflète? Oh! vous devriez voir le lac de Genève, qui est si bleu..." Chaque matin, pendant sa méditation, Krishnaji lit un petit passage de l' Évangile du Bouddha. C'est un dévot du Bouddha convaincu, et le seul fait d'entendre son nom provoque chez lui une émotion fervente. Aujourd'hui, il a lu une phrase prononcée par le Bouddha: « Le disciple qui vit dans le monde doit ressembler à un lotus ». En Inde, cette fleur est synonyme de pureté absolue. Sa capacité à s'épanouir alors que ses racines sont enfouies dans un étang boueux et opaque symbolise la capacité de l'homme à s'épanouir dans la pureté et à s'élever hors de sa condition terrestre, si souillée et sombre soit-elle. Krishnaji m'a parlé cet après-midi. Il a évoqué le Bouddha, et cette existence absolument dépouillée du soi. Il est ces temps-ci très porté à devenir totalement impersonnel, et il semble qu'il ait déjà plongé dans ce puits à l'eau limpide que ne souille pas la boue de l'ego. Lorsqu'il parle du Bouddha, un monde nouveau s'offre à nous, dans lequel toute ambition, tout attachement personnels ont été anéantis, auxquels succède un immense amour, impersonnel, inébranlable. La prise de conscience d'une existence sans ego, Krishnaji y est parvenu à Ojai ; il lui est presque impossible de la décrire. Il nous a dit comment la venue du Bouddha, lorsque les Instructeurs étaient réunis, avait été comme le vent du nord, balayant tout ce qui pouvait ressembler au soi. "Chaque fois que je vois une image du Bouddha, nous confia-t-il, je sais que je la trouverai belle." Le Seigneur Maitreya lui est apparu plusieurs fois. La dernière fois, ce fut à Pergine. Il apporta ce message à Krishnamurti: "Tu n'es pas loin du bonheur auquel tu aspires: il se trouve sous chaque pierre que tu foules." Il lui dit, dans un autre message: "Ne cherche pas les Grands Êtres quand ils se trouvent tout près de toi." Les trois soirs suivants, Krishna fut très gai et, raconta des histoires comiques - ce qui choqua nombre de ses compagnons. »
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« Mon frère et moi ne faisons qu'un. » Mme Besant fit son entrée sur la scène politique indienne peu avant le début de la Première Guerre mondiale. Guidée et bénie par le Rishi Agastya (qui, selon les Théosophes, était, en 1913, dans la hiérarchie occulte, spécialement chargé de veiller sur la destinée de l'Inde), elle se trouva lancée au centre même d'une agitation politique grandissante. Elle était déjà célèbre dans tout le pays. Brillante oratrice, elle était aussi considérée comme une pédagogue de premier ordre et admirée pour son courage de réformatrice sociale. L'entrée dans la vie politique d'une personnalité aussi attachée qu'elle aux valeurs nouvelles, en même temps qu'à la culture et à la pensée indiennes, ne pouvait qu'être accueillie avec joie par ses nombreux amis et admirateurs. Il était inévitable, avec son tempérament, qu'elle s'engageât aussitôt dans l'action. Elle perdit rapidement contact avec la hiérarchie occulte. Sa pénétrante intuition du sacré comme ses pouvoirs psychiques commencèrent de faiblir et elle dut dès lors compter sur Leadbeater pour « précipiter » les messages venus du monde occulte des Instructeurs. A partir de 1925, l'âge venant, ses facultés mentales déclinèrent et il en fut de même du contrôle rigoureux qu'elle avait gardé jusqu'alors sur les affaires de la Société. Des intrigues et des machinations se développèrent pour tenter de l'influencer et, par là même, d'agir sur la Société. Nombre de ses associés, constatant qu'elle ne pouvait plus réveiller en elle les six chakras de la kundalini - ces centres de l'énergie cosmique échelonnés le long de la colonne vertébrale - et les vains efforts qu'elle faisait pour rétablir le contact avec les Mahatmas, proclamèrent qu'ils possédaient eux aussi le don de clairvoyance et qu'ils pouvaient transmettre les messages des Instructeurs. Se mêlant d'occultisme, prétendant avoir éveillé leur kundalini, cherchant des pouvoirs et bercés d'illusions, affirmant volontiers que ce qui ne coïncidait pas avec leurs conceptions ne pouvait venir que des puissances du mal, certains de ces membres devaient faire de la Société Théosophique un objet de railleries. A Sidney, Leadbeater, vêtu de pourpre, avec sa croix pectorale et sa crosse ornée de pierres précieuses, s'affairait à créer l'atmosphère énergétique nécessaire à l'apparition de la « Sixième Race-Mère * » de l'Humanité. Il s'était entouré de jeunes gens, garçons et filles, ses disciples préférés, et ses pouvoirs occultes prenaient les formes les plus bizarres. Il magnétisait des bijoux pour le compte des fées du Parc National de Sidney, et obtenait en échange la permission d'amener quelques-unes de celles-ci au « Manoir », où il vivait avec ses disciples. Il prétendait en outre que, pour accroître ses pouvoirs occultes, il créait, en traversant en ferry le port de Sidney, des filets invisibles grâce auxquels il attrapait les nymphes des eaux ; il les attachait alors à son aura et les envoyait aider les gens en détresse [1] . En Europe, George Arundale et Wedgewood affirmaient être entrés en communication directe avec la hiérarchie occulte et avoir été admis comme disciples par le Mahachohan. Une grande effervescence régna lorsque Mme Besant annonça que plusieurs initiations avaient été accomplies par Arundale. Une fois ordonnés évêques de l'Église Catholique Libérale, ce dernier et Wedgwood, vêtus eux aussi de pourpre, devaient atteindre rapidement la condition d'arhat * en obtenant leurs troisième et quatrième initiations. L'épouse d'Arundale, Rukmini * , subit trois initiations en trois jours [2] . Mme Besant et Leadbeater, eux, étaient déjà Arhats puisqu'ils avaient reçu leur quatrième initiation. Krishnamurti, qui soignait à Ojai son frère gravement malade, ne se doutait pas de l'agitation occulte qui secouait les théosophes à Huizen, aux Pays-Bas, et plus tard à Ommen, au camp de l'Étoile, le congrès annuel des membres de l'Ordre de l'Étoile. On annonça à son insu que son corps astral et celui de Jinarajadasa étaient venus, le premier d'Ojai, le second d'Adyar, et étaient apparus devant la splendeur des membres de la hiérarchie occulte assemblée pour recevoir leur bénédiction avant la quatrième initiation. Plus tard, à Huizen, après le camp, Mme Besant fit venir dans sa chambre Lady Emily, Mlle Bright et Shiva Rao pour leur annoncer qu'elle-même, Leadbeater, Krishnaji, Arundale et Wedgwood avaient subi leur cinquième initiation. Ils étaient dès lors non seulement des Arhats, mais des Adeptes, et donc libérés de la chaîne du Karma et des renaissances. Un reportage paru dans la revue théosophique Herald of the Star donne quelque idée de ce camp d'Ommen où Mme Besant annonça ces grandes nouvelles. Sous le titre: « Sur ordre du Roi », le Herald publia les propres paroles de Mme Besant:
Quand elle se rendit compte plus tard qu'elle avait commis une grande erreur en incluant parmi les Apôtres Krishnamurti, qui était le Véhicule, elle rectifia sa liste. Il y eut d'ailleurs d'autres listes, où figuraient les noms de Lady Emily, de Nitya, de Rajagopal et de Théodore St. John, un garçon de quinze ans aux cheveux d'or, protégé de Leadbeater. Mme Besant proclama ensuite les voies que devait désormais suivre l'activité de la Société. Une nouvelle religion mondiale allait être fondée, avec elle-même à sa tête. Une nouvelle université mondiale devait être créée, dont elle serait le recteur, Arundale le principal et Wedgwood le directeur - car il connaissait, disait-elle, les deux faces des choses: l'ordinaire et l'occulte. Elle ajoutait: « Il faut leur obéir car ils font partie de l'œuvre du Roi. » Arundale, affirmant qu'il avait le don de prophétie, déclara à cette époque:
Nitya mourut moins de quatre mois après que cette prophétie eut été prononcée. Pendant ces événements, en effet, l'état de Nitya avait empiré. Arundale avait donné à Rajagopal, qui assistait au camp où il avait été promu doyen de l'Église Catholique Libérale, une amulette spécialement magnétisée par le Mahachohan, pour qu'il la remette à Nitya. Les grands prêtres de la hiérarchie avaient déclaré en effet que celui-ci vivrait et serait un des piliers de l'œuvre de l'Instructeur du monde. Selon Arundale, « la vie de Nitya était la faveur accordée par Krishna en devenant Arhat [5] ». Krishna, en fait, en apprenant les nouvelles relatives aux Apôtres, aux Arhats, aux initiations express, à la religion et à l'université mondiales, fut désorienté et profondément affecté. Il laissa Nitya sous la protection des Maîtres, et gagna l'Europe en compagnie de Rajagopal. Lady Emily, qui avait assisté au camp et avait elle-même reçu la deuxième initiation, vint l'attendre à l'arrivée du bateau. Krishnamurti lui exprima son avis sans mâcher ses mots. Il refusait d'accepter l'initiation des Apôtres, et n'avait que des doutes au sujet de la religion comme de l'université mondiales. Il ne voulait pas faire de peine à Mme Besant, qui était âgée, et évita donc d'exprimer trop ouvertement son désaccord, mais il lui fit part de ses hésitations. Mme Besant fut bouleversée par l'attitude de Krishnamurti. Son état mental commença à se détériorer. « Elle montrait des signes de vieillissement, perdait la mémoire et avait tendance à revenir au passé [6] . » Mais son activité ne s'en trouva pas diminuée, ni son dévouement total à Krishnamurti comme Instructeur du monde. Au début de novembre 1925, Mme Besant, Krishnaji, Rajagopal, Rosalind, Wedgwood, Shiva Rao, Rukmini et George Arundale partirent pour l'Inde où ils devaient participer, à Adyar, à la célébration du Jubilé. La foi de Krishnamurti dans les Instructeurs et en leurs assurances quant à la guérison de Nitya était sans faille. Au début de cette année-là, alors qu'il était à Adyar, Nitya avait été très malade. Le 10 février, Krishnamurti avait écrit à Mme Besant pour lui raconter un rêve au cours duquel il avait visité la Grande Fraternité et avait imploré que la vie de son frère soit sauve:
Cette rencontre avec les Instructeurs avait convaincu Krishnaji que ces Grands Êtres avaient le pouvoir de prolonger la vie de Nitya. Si on examine ses rencontres avec le Maître K. H., le Mahachohan, Maitreya et le Bouddha, il semble évident que c'étaient des visions qui lui apparaissaient surtout en rêve. Cela s'était déjà produit lorsqu'il était enfant. Son esprit impressionnable ayant été imprégné de toute l'imagerie ésotérique et des façons de penser de Leadbeater, il était donc naturel qu'il vît les Instructeurs tels qu'on les représentait dans la Section ésotérique de la Société Théosophique. C'est ainsi qu'il décrivait ses rencontres avec le Maître K. H. dans ses lettres d'enfant à Mme Besant, et on retrouve encore des traces de cette représentation dans ses expériences d'Ojai, bien qu'alors il commençât de s'affranchir des visions, des matérialisations sensibles et de l'imagerie visuelle. Dans ses jeunes années, Krishnaji ne distinguait pas nettement entre l'état de rêve et celui de veille. Les visions, les rêves, tout ce qui était manifestation de la pensée lui semblaient être du même ordre de réalité. Il devait dire plus tard que toute image, toute manifestation perceptible, si intense soit-elle, n'était qu'une projection mentale. Avec la mort de Nitya et le chagrin déchirant qu'il éprouva devant cette réalité, toutes les références sensibles aux Instructeurs cessèrent. Déjà, sur le bateau qui le ramenait en Inde, Arundale transmit des messages du Mahachohan. Celui-ci reprochait à Krishnamurti son scepticisme, et laissait discrètement entendre que s'il n'acceptait pas les révélations transmises par Arundale à Huizen et à Ommen et ne confirmait pas la nomination des Adeptes, Nitya mourrait. Mais Krishna refusa de s'incliner. Ils traversaient le canal de Suez lorsque Krishnaji reçut un télégramme de Nitya lui disant qu'il avait attrapé la grippe. Le jour suivant, un autre télégramme disait: « Grippe assez grave. Prie pour moi. » Krishnamurti, sa foi encore intacte, dit à Shiva Rao que les Instructeurs ne l'auraient pas laissé quitter Ojai si son frère devait mourir. Le 13 novembre, au cours d'un orage, arriva un télégramme annonçant la mort de Nitya. Shiva Rao, qui partageait la cabine de Krishnamurti, a laissé un récit très vivant de l'événement:
Les deux frères avaient partagé la même solitude dans un monde qui leur était étranger. Ils avaient ri ensemble, plaisanté, voyagé ensemble et fait ensemble des projets d'avenir * . Dans une lettre écrite peu après la mort de son frère, Krishnaji devait dire: « Un vieux rêve est mort, et un nouveau est en train de naître. Une nouvelle vision prend corps et une nouvelle conscience se déplie. J'ai pleuré, mais je ne veux pas que les autres pleurent. Toutefois, s'ils pleurent, je sais désormais ce qu'ils éprouvent. Maintenant, je sais ; maintenant, rien ne peut plus nous séparer. Nous travaillons ensemble, car mon frère et moi ne faisons qu'un. » Quand Krishnamurti arriva à Adyar avec Mme Besant, il avait émergé de cette rencontre avec la douleur ; il était profondément paisible, rayonnant, libre de tout sentiment, de toute émotion. Par contre, sa croyance dans les Instructeurs et la hiérarchie occulte avait été totalement transformée. Il ne devait dès lors se référer que très rarement aux manifestations physiques des Instructeurs. Des années plus tard, parlant avec hésitation de cette période, Krishnamurti admit que l'intensité de son chagrin avait peut-être provoqué chez lui une perception nouvelle, immense, silencieuse. Une intelligence qui avait mis des années à mûrir, qui était restée longtemps comme suspendue, devait être enfin mise en mouvement par l'intensité de la souffrance * .
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« La personnalité de Krishnamurti a été consumée dans les flammes. » Avant que ne commence à Adyar le congrès du Jubilé, Mme Besant tenta de dénouer les tensions existant entre Krishnamurti et les principales personnalités de la Société Théosophique. Elle amena le jeune Instructeur dans la salle où étaient réunis Leadbeater, Jinarajadasa, Arundale et Wedgwood, et demanda à K s'il était prêt à accepter comme disciples ceux qui avaient été choisis pour être les Apôtres. K répondit qu'il n'accepterait que Mme Besant. Au congrès de l'Ordre de l'Étoile, qui succéda au Jubilé, K prit la parole sous le vieux banyan ; les rayons du soleil traversaient ses larges branches et ses nombreuses racines aériennes ; on se serait dit dans une forêt magique traversée d'ombre et de lumière. Soudain, au milieu de son discours, il saisit son auditoire en passant de la troisième à la première personne. Évoquant la venue de l'Instructeur du Monde, il dit: « Il ne vient que chez ceux qui le désirent, qui l'appellent, qui se languissent... » - puis, brusquement: « Je suis venu pour ceux qui cherchent la sympathie, qui cherchent le bonheur, qui attendent la joie dans toute chose. Je suis venu pour réformer, et non pour déchirer ; non pour détruire, mais pour construire. » Nombreux dans son auditoire furent ceux qui remarquèrent que le timbre de sa voix avait changé, que ses paroles étaient empreintes de force et d'énergie. Mme Besant devait dire plus tard: « Cet événement a marqué la consécration du véhicule choisi [1] . » Krishnamurti quitta Adyar pour Varanasi en février. Il parla plusieurs fois devant les élèves des écoles de Kamaccha. Il dut rentrer à Adyar, fiévreux, à la suite d'un empoisonnement alimentaire. On lui conseilla alors d'aller se reposer à la montagne, à Ootacamund. Voici ce qu'il a écrit à propos de ce séjour:
Au printemps 1926, Mme Besant accompagna Krishnaji en Angleterre. Il songeait sérieusement à devenir sannyasin * , et en parla à plusieurs de ses ans. En juillet, K alla à Ommen, où se tenait le camp habituel. Annie Besant était présente, mais ce fut lui qui parla au cours des feux de camp qui avaient lieu le soir. Ses paroles exprimaient une joie débordante et un sentiment d'unité avec l'univers entier, paroles qui s'éloignaient de l'orthodoxie théosophique. Wedgwood, qui assistait à ces réunions, en fut très perturbé. Il chuchota dans l'oreille de Mme Besant que ce n'était pas le Seigneur Maitreya qui s'exprimait à travers Krishnamurti, mais un être puissant pratiquant la magie noire. Annie Besant répéta ces propos au jeune Instructeur, qui en fut très choqué. K déclara que, si elle ajoutait foi à cette histoire, il ne prendrait plus jamais la parole. Elle se récria, et le lendemain soir Krishnamurti dit aux participants du camp: « Je me promenais l'hiver dernier dans les montagnes de l'Inde lorsqu'est apparu devant moi mon Idéal, mon Bien-aimé, mon Guru, mon Grand Instructeur, et, depuis cette vision, il me semble voir à travers lui tous les arbres, toutes les montagnes, les petits étangs, les plus minuscules insectes ; cette appréhension de l'univers, je l'ai toujours [3] . » Cette unité avec le guru et le mystère de la vie continua à être le thème de ses causeries. La dernière fois qu'il prit la parole, Krishnamurti dit: « J'ai beaucoup changé durant ces quinze jours - intérieurement et physiquement: mon visage, mes mains, tout mon être s'est transformé. Le seul moyen de respirer l'air frais de la vie est de se laisser bousculer par les changements, l'effervescence, le mouvement [4] . » Nous avons le témoignage d'Esther Bright sur le camp d'Ommen de 1926:
D'août 1926 à avril 1927, Annie Besant et Krishnamurti restèrent ensemble à Ojai. Depuis la jeunesse de ce dernier, c'était sans doute la plus longue période qu'ils eussent passée ensemble. Mme Besant, sentant peut-être qu'il avait besoin de sa présence, avait annulé son retour en Inde et toutes les obligations qui l'y attendaient. Ils plantèrent des arbres, et elle s'occupa d'acheter des terrains dans la vallée d'Ojai pour ce qui devait être plus tard la Fondation « Happy Valley ». De vivre en étroite intimité avec Krishnamurti, elle se rendit compte à quel point il s'était éloigné de l'enseignement orthodoxe de la Théosophie. Elle comprit peu à peu qu'on s'était trompé lorsqu'il avait été prédit autrefois que le corps de Krishnamurti serait le véhicule par lequel un fragment de la conscience de Maitreya se manifesterait, mais plutôt que ces deux consciences allaient sans doute fusionner. Elle fit part de cette impression à Arundale, dans une lettre du 12 octobre: « J. K change sans cesse, mais ce n'est pas comme s'il se retirait pour laisser entrer le Seigneur Maitreya: il se produit plutôt une fusion des consciences [6] . » Il devenait évident que ni les années de formation à la Société Théosophique, sous la direction de Leadbeater, ni les rigueurs des années de guerre passées en Angleterre, ni la période pendant laquelle Krishnamurti avait évolué au sein de l'aristocratie britannique, n'avaient agi sur son esprit, qui se refusait à être programmé, mais restait au repos - à observer, à écouter. Après une longue gestation, il se débarrassait de ce qui, en lui, avait accepté vaguement le rituel et la hiérarchie théosophiques, et il émergeait intact, sans une cicatrice. Une énergie volcanique était nécessaire pour aller à la racine de l'esprit humain - pour mettre en question, percevoir, nier la structure de la conscience, pour pénétrer au cœur de la pensée et du sentiment, pour tourner le dos à toute connaissance imposée, et avoir un regard neuf. L'austérité, une vie ascétique ne faisaient pas seulement partie intégrante de lui-même, mais était, selon ses propres paroles, « une nécessité pour conserver l'énergie [7] ». Son éveil fut éclatant. Il en parla, avec une simplicité étonnante, dans une lettre à Leadbeater datée du 9 février:
Avant de quitter les États-Unis, Mme Besant fit une déclaration à l'Associated Press: « L'Esprit est descendu une fois de plus sur un homme. C'est Krishnamurti, qui mène une vie littéralement parfaite, comme peuvent en témoigner ceux qui le connaissent. L'Instructeur du Monde est ici [9] . » A l'ouverture du camp de l'Étoile, à Ommen, en 1927, Krishnamurti parla un langage diamétralement opposé à la doctrine théosophique. Le 30 juin, il déclara: « Pendant de nombreuses vies, au cours de celle-ci et spécialement ces derniers mois, j'ai lutté pour me libérer - de mes amis, de mes livres, de mes liens. Il faut que vous luttiez pour cette même liberté, que vous ayez en vous une quête perpétuelle [10] . » Krishnamurti était en révolte. Aucun maître, aucune autorité ne le satisfaisaient plus. « Qui apporte la vérité? » devait-il demander. Il s'interrogeait, tentait de découvrir la vérité sous l'apparence de l'Instructeur du Monde. Étant enfant, il avait dit avoir vu le Seigneur Krishna jouant de la flûte. Quand il était à la Société Théosophique, avec Leadbeater, il avait eu des visions du Maître K. H., puis du Seigneur Maitreya, tels que se les représentaient ses compagnons. Depuis quelques années, pendant ses intenses souffrances, il avait vu le Bouddha, et en avait été transporté de joie et de fierté. Il parlait de ses Bien-Aimés: Krishna, les Maîtres, le Bouddha, et d'autres qui les dépassaient infiniment. « Les Bien-Aimés, ce sont la voûte du ciel, une fleur, chaque être humain ; Krishnamurti n'est pas autre qu'eux, il est en eux ; à cause de son chagrin, il est devenu un avec l'univers [11] . » Jinarajadasa arriva bientôt au camp et ne fut pas long à contester les propos de Krishnamurti, car il était clair que celui-ci rejetait toute autorité, jusqu'à la plus fondamentale qui était la foi dans les Maîtres et la voie ésotérique. Le 23 juillet, K répliqua à Jinarajadasa: « Mon Bien-Aimé et moi ne faisons qu'un. La vision est totale. Pour moi, c'est là la libération. » Puis encore: « La personnalité de Krishnamurti a été consumée dans les flammes - qu'importe ce qui arrive après: que l'étincelle demeure dans la flamme, ou jaillisse à l'extérieur [12] . » L'année suivante, pendant l'été 1928, Krishnamurti se rendit en Hollande, à Eerde. Il avait commencé à évoquer auprès de ses amis la dissolution éventuelle de l'Ordre de l'Étoile. Le 2 août, il était de retour à Ommen pour le camp, qui devait durer jusqu'au 12 août. Une foule énorme, de plus de trois mille personnes, l'attendait. Il parla tout à fait clairement de la nécessité de renoncer à s'appuyer sur une autorité, surtout celle de l'Instructeur du Monde. Chacun devrait, au cours de sa vie, se laisser guider par la lumière qui est en lui. Un autre jour, s'adressant à un représentant de l'agence Reuter, il dit: « Le Bouddha, le Christ n'ont jamais revendiqué la divinité ; c'est le disciple qui, par sa ferveur, investit le maître de divinité [13] . » Au grand étonnnement de son interlocuteur, il enchaîna sur le golf et son handicap, qui était de plus deux. Krishnamurti avait joué sur les terrains de golf les plus réputés dans le monde. La nouvelle de la rupture entre Krishnamurti et la Société Théosophique se répandit rapidement. Annie Besant n'avait pas assisté au camp d'Ommen, et en apprenant ce qu'avait dit Krishnamurti elle tomba gravement malade. Selon certains, elle eut une crise nerveuse, perdit connaissance. Elle fut longtemps souffrante et ses facultés mentales baissèrent progressivement. Elle perdit la mémoire, qu'elle ne recouvra jamais complètement. On lui avait répété que Krishnamurti avait refusé d'accepter le rôle de Messie selon les conditions définies par la Société Théosophique. A son retour en Inde, elle était suffisamment remise pour fermer la Section Ésotérique, qui était le saint des saints de l'enseignement occulte ; elle déclara que l'Instructeur du Monde était venu, et que personne d'autre n'avait le droit de donner un enseignement. Le 30 novembre, elle écrivit à Krishnamurti, en route pour Adyar:
Quelques mois plus tard, cependant, Mme Besant céda aux pressions des autres membres et rouvrit la Section Ésotérique. Elle confia aussi à Krishnamurti qu'elle souhaitait donner sa démission de présidente de la Société Théosophique, et ne désirait plus que s'asseoir a ses pieds pour écouter son enseignement ; mais il refusa cette idée. Le 3 août 1929, au camp d'Ommen, en présence de Mme Besant et de trois mille membres de l'Ordre, Krishnamurti annonça son intention de dissoudre l'Ordre de l'Étoile dont il était président. Dans son discours, il retraça les intuitions qui lui étaient venues depuis la mort de son frère. Il a défini peut-être alors les grandes lignes de son credo, qui devait demeurer inchangé sa vie durant. « Je maintiens que la Vérité est un pays sans routes, et qu'aucune route, aucune religion, aucune secte ne permet de l'atteindre. Voici mon point de vue, auquel j'adhère totalement et inconditionnellement. La Vérité étant sans limites, absolue, inaccessible par aucune voie, quelle qu'elle soit, on ne peut s'en emparer ; aucune organisation ne devrait être créée dans le but de conduire, d'entraîner les gens sur une certaine route. Si vous comprenez cela, vous verrez alors à quel point il est impossible d'organiser une foi. La foi est une affaire strictement individuelle, on ne peut pas, on ne doit pas l'organiser. Sinon, elle devient lettre morte, fossilisée ; elle n'est plus qu'une croyance, une secte, une religion imposée aux individus. La Vérité est rétrécie, elle devient un jouet dans les mains de ceux qui sont faibles, ceux qui sont momentanément insatisfaits. La Vérité ne peut être ramenée vers le bas, c'est aux individus de faire l'effort pour monter jusqu'à elle. On ne peut pas faire descendre le sommet de la montagne dans la vallée. Si vous voulez atteindre le sommet, vous commencez par traverser la vallée, puis vous grimpez sur la pente, sans avoir peur des dangereux précipices. Il faut que vous montiez jusqu'à la Vérité, elle ne peut pas vous être apportée toute prête. Je ne veux appartenir à aucune organisation d'ordre spirituel, je vous en prie, comprenez bien cela. Je répète qu'aucune organisation ne peut mener l'homme à la spiritualité. S'il s'en crée dans cette intention, elle devient une béquille, une faiblesse, un esclavage qui estropie l'individu et l'empêche de grandir, de définir son caractère unique, qui repose dans sa découverte de la Vérité absolue et suprême. C'est pour cette autre raison que j'ai décidé, en étant président de l'Ordre, de le dissoudre. Et cette décision, je l'ai prise seul. « Ce n'est pas un exploit ; c'est seulement que je ne veux absolument pas avoir de disciples. Dès le moment où on suit quelqu'un, on cesse de suivre la Vérité. Peu m'importe que vous teniez compte de ce que je dis ou non. J'ai un certain but dans la vie, et je vais m'y consacrer avec une détermination inébranlable. Je ne me préoccupe que d'une seule chose, essentielle à mes yeux: libérer l'homme. Le libérer de toutes les cages, de toutes les peurs, et non pas fonder une nouvelle religion, une nouvelle secte, ni échafauder de nouvelles théories, une nouvelle philosophie. Vous allez naturellement me demander pourquoi je parcours le monde, à prononcer sans cesse des discours. Je vous répondrai que ce n'est pas parce que je désire trouver des auditoires, ou attirer auprès de moi un groupe choisi de disciples triés sur le volet. (Les hommes aiment tant être différents des autres, même si ce qui les en distingue est ridicule, absurde et trivial: loin de moi l'idée d'encourager cette absurdité...) Je n'ai ni disciples, ni apôtres, que ce soit sur cette terre ou dans le royaume de l'esprit. « Un journaliste, qui m'a interviewé, a trouvé que c'était une action d'éclat que de dissoudre une organisation qui comprend des milliers de membres, car, a-t-il dit, "Que ferez-vous à présent? Quelle sera votre vie? Vous n'aurez plus d'auditoire, on ne vous écoutera plus". S'il ne se trouve que cinq personnes à m'écouter, dont le visage sera tourné vers l'éternité, cela sera suffisant. « Je vous l'ai dit, je n'ai qu'un but: libérer l'homme, le pousser vers la liberté, l'aider à refuser toutes les limitations ; c'est le seul moyen d'atteindre à la félicité éternelle, à l'expérience mystique du soi. « Parce que je suis libre, détaché, intact - non pas une vérité partielle ni relative, mais la Vérité totale qui est éternelle -, je désire que ceux qui cherchent à me comprendre se libèrent, non pour me suivre, non pour faire de moi une cage qui deviendrait une religion, une secte. Mais qu'ils se libèrent de toutes les craintes: de celles de la religion, du salut, de la spiritualité, de l'amour, de la mort, de la vie même. Un artiste peint un tableau parce qu'il trouve son bonheur dans l'acte de peindre, parce qu'il exprime son soi, sa joie, son bien-être ; j'agis pour les mêmes raisons, et non dans un but intéressé. « Vous êtes habitués à vous soumettre à une autorité, ou à l'atmosphère d'autorité qui, croyez-vous, vous conduira à la spiritualité. Vous pensez et vous espérez qu'un autre peut, au moyen de pouvoirs exceptionnels - un miracle - vous transporter dans cet univers de liberté éternelle qu'est la Joie. Toute votre conception de l'existence repose sur cette autorité. « Voici trois ans maintenant que vous m'écoutez, sans qu'aucun changement ne se produise, sauf chez quelques-uns. Analysez maintenant ce que je dis, faites fonctionner votre sens critique, afin de pouvoir me comprendre tout à fait, en profondeur. Lorsque vous cherchez une autorité qui vous guide vers la spiritualité, il est inévitable que vous construisiez une organisation autour d'elle ; vous pensez alors que celle-ci sera mieux à même de vous aider, et vous voilà enfermés dans une cage. « Au lieu des anciennes dévotions, vous en adoptez de nouvelles. Tous, vous faites dépendre votre vie spirituelle, votre bonheur, votre illumination, de quelqu'un d'autre, et, bien que vous ayez été préparés depuis dix-huit ans à ma venue, lorsque je vous dis que tout cela est inutile, lorsque je vous dis que vous devez y renoncer et regarder au-dedans de vous-même pour trouver l'illumination, la splendeur, la purification et l'incorruptibilité du soi, aucun d'entre vous n'est prêt à le faire. Il y en aura peut-être quelques-uns, mais peu, très peu... « Alors, pourquoi une organisation? « Pourquoi des gens faux et hypocrites me suivraient-ils, moi qui suis la Vérité incarnée? Je vous en prie, soyez sûrs que je ne veux être ni dur, ni méchant, mais nous sommes parvenus à une telle situation qu'il faut voir les choses en face. Je vous ai dit l'année dernière que je ne me prêterai pas à un compromis. Vous étiez très peu alors à m'avoir écouté. Cette année, j'ai voulu être tout à fait clair. J'ignore combien de milliers de membres de l'Ordre à travers le monde se sont préparés depuis dix-huit ans à ma venue ; mais à présent ils ne veulent pas écouter en toute confiance ce que je leur dis. « Alors, pourquoi une organisation? « Mon but, je le répète, est de libérer totalement les hommes, car je maintiens que la seule spiritualité valable, c'est l'incorruptibilité du soi qui est éternel, qui est l'harmonie entre la raison et l'amour. C'est la Vérité absolue, inconditionnelle, qui est la Vie même. Je veux libérer l'homme ; qu'il se réjouisse comme l'oiseau dans le ciel limpide, allégé, indépendant, jouissant dans l'extase de cette liberté. Et moi, je vous dis de vous libérer de toutes vos complications, de vos pesanteurs. Vous n'avez pas besoin pour cela d'une organisation fondée sur une conviction spirituelle. Pourquoi former une structure pour la dizaine de personnes dans le monde qui comprennent, qui luttent, qui ont écarté tout ce qui n'avait pas d'importance? Quant aux faibles, aucune organisation ne pourra les aider à trouver la Vérité, parce que la Vérité est en chacun ; elle n'est ni loin, ni près, elle est éternellement là. « Les organisations ne peuvent pas vous libérer. Aucun être extérieur à vous ne peut le faire, ni organiser un culte ; votre propre immolation à une cause ne peut pas non plus vous libérer ; ni votre engagement dans une organisation, ni les bonnes œuvres. Vous vous servez d'une machine pour écrire des lettres, mais vous ne la mettez pas sur un autel pour l'adorer. Pourtant c'est ce que vous faites quand une organisation devient votre centre d'intérêt. "Combien a-t-elle de membres?" Voilà la première question que me posent les journalistes. "Combien avez-vous de disciples? C'est à leur nombre que nous jugerons si ce que vous dites est vrai ou faux." J'ignore le nombre des adhérents, cela ne m'intéresse pas. S'il n'y avait qu'une seule personne qui avait été libérée, cela serait suffisant. « Vous croyez que seuls certains individus détiennent la clé du Royaume de la Béatitude. Personne ne la détient, personne n'en a l'autorité. Cette clé, c'est votre moi, et c'est avec le développement de ce moi, sa purification, son incorruptibilité que se découvre le Royaume de l'Éternité. « Vous verrez ainsi à quel point est absurde toute cette structure que vous avez édifiée, à la recherche d'une aide extérieure et dépendant des autres pour votre bien-être, votre bonheur, votre force. Tout cela, vous ne le trouverez qu'en vous-même. « Vous avez pris l'habitude que l'on vous dise où vous en êtes sur le plan spirituel. Comme c'est puéril! Qui d'autre que vous-même est à même de juger si vous êtes beau ou laid intérieurement, si vous êtes incorruptible? Vous ne vous comportez pas en adultes. « Alors, pourquoi une organisation? « Mais ceux qui cherchent réellement à comprendre, à découvrir les choses éternelles qui n'ont ni commencement ni fin, feront route ensemble avec une plus grande intensité, et mettront en déroute ce qui n'est pas essentiel, les apparences, les ombres. Ils se concentreront, ils se transformeront en flamme, parce qu'ils comprennent. Voilà le groupe que nous devons créer, et tel est mon but. Grâce à une réelle amitié - sentiment que vous semblez ignorer - chacun apportera sincèrement sa contribution, non pas sous la pression de l'autorité, ni pour rechercher un salut personnel, ni en s'immolant à une cause, mais parce que l'on aura une vraie compréhension, et on sera capable donc de vivre dans l'éternel, ce qui surpasse tout plaisir, tout sacrifice. « Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles, après y avoir réfléchi calmement, soigneusement, pendant deux ans, j'ai pris cette décision. Je n'ai pas cédé à une impulsion momentanée, personne n'a exercé de pression sur moi ; dans ce domaine, je ne suis pas sensible aux pressions. Pendant tout ce temps, j'ai pensé à tout cela, de manière approfondie, et j'ai finalement décidé de dissoudre l'Ordre, dont je me trouve être le président. Libre à vous de fonder une autre organisation, et d'attendre quelqu'un d'autre ; de créer de nouvelles cages, de nouveaux décors pour ces cages. Ma seule préoccupation à présent est de libérer les hommes, totalement, inconditionnellement [14] . » Les fondations et donations furent liquidées, les vastes propriétés restituées aux donateurs. Une petite maison d'édition fut fondée, avec Rajagopal à sa tête, afin d'assurer la publication des conférences de Krishnamurti. Désormais, celui-ci serait considéré comme un philosophe laïque, totalement hostile à toute croyance religieuse. De nombreux membres de la Société Théosophique assurèrent que la mission de l'Instructeur du Monde avait été faussée.
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Krishnamurti à Ojai. Les années oubliées 1938-1947 Krishnamurti donna sa démission de la Société Théosophique en 1930. Cette même année, il écrivit dans le International Star Bulletin: « Mon enseignement n'est fondé ni sur l'occultisme ni sur la mystique, car j'estime qu'ils freinent l'homme dans sa recherche de la Vérité. » La principale préoccupation de Mme Besant, en apprenant la nouvelle, avait été l'avenir de Krishnamurti. Elle savait qu'il était totalement dépourvu de sens pratique et se demandait comment il survivrait dans notre monde cruel sans la protection de la Société. On m'a dit qu'elle avait insisté auprès de B. Sanjeeva Rao et de Padmabai, son épouse, qui étaient tous deux de remarquables pédagogues et ses proches collaborateurs, pour qu'ils démissionnent également de la Société Théosophique afin de rester auprès de Krishnamurti pour le protéger et participer à son œuvre. Krishnamurti ne retourna en Inde qu'en novembre 1932. De Bombay, il se rendit directement à Adyar pour voir Mme Besant. Celle-ci était devenue très fragile, elle avait perdu la mémoire et vivait dans le passé, mais elle reconnut son fils bien-aimé. Celui-ci fut profondément affligé de la voir ainsi diminuée. Il la revit encore à son retour de Varanasi. Il avait laissé pousser sa barbe ; elle s'extasia sur son beau visage et lui dit qu'il lui paraissait bien frêle et qu'il devrait prendre davantage soin de lui. Ce fut leur dernière rencontre. Le discours qu'il prononça à Adyar, au congrès de 1932, provoqua les critiques des anciens de la Société. Il me raconta, des années plus tard, qu'on l'avait mis au pied du mur et interrogé sans relâche: on lui demandait s'il confirmait ou niait l'existence des Maîtres. Il avait refusé de répondre. Avant son retour en Europe, il rencontra George Bernard Shaw chez Sir Chunilal Mehta. Ils parlèrent de Mme Besant. Shaw demanda de ses nouvelles. « Elle va très bien, répondit Krishnamurti, mais à son âge elle n'a plus de suite dans les idées. » « Elle n'en a jamais eu », murmura Shaw. Krishnamurti se contenta de sourire. Shaw parla un jour de Krishnamurti à Heskith Pearson comme de l'être humain le plus beau qu'il ait jamais vu [1] . Annie Besant mourut à Adyar le 20 septembre 1933. Un demi-siècle plus tard, je demandai à Krishnaji quel effet cette mort avait eu sur lui. Ses yeux avaient une expression d'intense gravité lorsqu'il me répondit: « J'ai lu l'annonce de sa mort dans le New York Times: on ne m'avait pas prévenu. » Bien que leurs deux vies aient été si intimement liées, Mme Besant et son fils adoptif n'avaient passé que peu de temps ensemble. Mais il se dégage déjà des premières lettres de Mme Besant adressées à Krishna une affection profonde, une vague d'amour qui s'élance vers l'enfant pour l'envelopper, le tenir, le protéger. Les liens qui se nouèrent entre elle et Krishna transcendaient le temps et l'espace. Le jeune garçon lui écrivait chaque semaine pour lui raconter ses rêves, ses études, sa vie quotidienne, ses petits problèmes. Elle fut d'abord pour lui une mère, soucieuse qu'il ne lui arrive aucun mal ; puis une éducatrice ; les années passant, elle tint parfois le rôle du disciple, assise à ses pieds pour écouter ses paroles. Lorsque son intelligence faiblit, ses lettres à Krishna devinrent insignifiantes ; celles de K étaient affectueuses, bien qu'impersonnelles. Mais Krishna garda toute sa vie une affection et un respect profonds pour elle. Son influence s'était manifestée, non pas en modelant ou en orientant son esprit, mais en lui assurant par son amour un appui solide et sécurisant. La flamme qui l'habitait, il l'avait vue briller, puis s'éteindre peu à peu, mais son amour chaleureux et désintéressé fut sans doute pour lui un facteur de stabilité. Avec la dissolution de l'Ordre de l'Etoile, le groupe de jeunes gens qui gravitaient autour de Krishna se dispersa. L'organisation de ses voyages et de ses conférences reposèrent d'abord sur Jadunandan Prasad, jeune compagnon très aimé, et Rajagopal. La mort soudaine de Jadu, en 1931, à l'âge de trente-cinq ans, contribua à isoler Krishna. Beaucoup de ceux qui avaient quitté avec lui la Société Théosophique se sentaient perdus et désespérés ; la Société leur avait assuré un abri, un réconfort et un but à leur vie. L'argent était rare. Jadu avait été un ami proche. Krishna écrivit à Padmabai Sanjeeva Rao, alors à Varanasi ; il partageait son chagrin. Ces lettres éclairent son état d'esprit dans ces jours qui suivirent son départ de la Société. Il écrit le 30 août 1931:
La réponse de Padmabai exprimait sans doute une angoisse profonde, car, dans une autre lettre, datée du 29 septembre, Krishna fait allusion à la douleur qu'il avait éprouvée à la mort de Nitya, puis à la recherche de la cause de cette douleur qu'il avait alors entreprise, et enfin à une illumination éblouissante.
On sent dans les lettres d'Ojai un désir ardent de retourner en Inde ; il avait perdu de vue la plupart des amis qu'il s'était faits du temps de sa jeunesse. Il écrit qu'il est seul, qu'il se repose et entre en samadhi.
Rama Rao, l'ami de Krishna, était devenu aveugle, et était gravement malade. Après la mort de Jadu, Krishna s'était tourné vers Rajagopal et sa femme Rosalind (ils s'étaient mariés en 1927) ; ils restèrent auprès de lui et l'accompagnaient dans ses voyages à travers les continents. Du vivant de Nitya, le rôle de Rajagopal auprès du jeune visionnaire avait été très secondaire - c'est Nitya qui s'était chargé de toute l'organisation des activités de Krishnamurti. Sa mort avait créé un vide qu'il avait fallu combler. Tout naturellement, ce fut d'abord Jadu, puis Rajagopal qui prirent la relève, organisant conférences et voyages et mettant en place l'infrastructure nécessaire au développement de l'œuvre de Krishnamurti. Le mariage de Rajagopal avec Rosalind, amie très proche de Nitya, l'avait rapproché de Krishna. Bientôt « Arya Vihar », à Ojai, devint leur résidence permanente. Ces relations, qui avaient à l'origine le désir de ses amis de protéger le jeune et vulnérable Krishnamurti - son manque total de sens pratique rendait cette protection nécessaire - se transformèrent peu à peu. Jusqu'alors il avait été le futur Instructeur du Monde, protégé par Mme Besant. L'attitude des compagnons de Krishnaji s'en ressentait et était empreinte de respect. Il y avait toujours eu une certaine distance entre lui et ses disciples. A présent, depuis la dissolution des organisations et le refus opposé par Krishnamurti à toute hiérarchie spirituelle, il était inévitable que les attitudes se modifient. La distance qui existait entre le maître et ses compagnons se réduisit. Bientôt, Rajagopal et Rosalind assumèrent la tâche de gardiens, de sarvadhikaris ; c'étaient eux qui, auprès du visionnaire, détenaient l'autorité, qui prenaient toutes les décisions concernant sa vie personnelle et les activités liées à son enseignement. Le jeune homme timide, hésitant, tâtonnant dans le chatoyant océan d'énergie qui se déployait en lui, s'efforçant de trouver les mots capables d'exprimer ses observations et ses intuitions, se désintéressait complètement des questions pratiques. Il était heureux de s'en remettre entièrement à la compétence de Rajagopal. Il paraissait vague, passif, naïf, et même puéril. Ceux qui avaient été ses disciples et qui vivaient près de lui le voyaient toujours disposé à se charger de petits travaux domestiques, et la vision qu'ils avaient de lui en fut faussée. Ils n'eurent plus conscience de la dimension exceptionnelle de cet être qui était au milieu d'eux et se mirent à le traiter comme un enfant, qui pouvait être grondé, ignoré, bousculé, à qui on disait ce qu'il devait faire et qui il devait rencontrer. Son tempérament mystique inclinait Krishnamurti à se laisser toujours faire. Il n'était pas dans sa nature de s'affirmer ou de réagir avec agressivité. Il ne se mettait jamais en colère. Son caractère souple, son absence d'ego et sa confiance totale en ceux qui l'entouraient encourageaient ceux-ci à le traiter avec désinvolture. Il signait tous les papiers que ses associés plaçaient devant lui, et parfois même se faisait l'écho de leurs absurdités. Ceci explique les déclarations ou les actions apparemment contradictoires qui troublaient ses amis. Cependant, lorsqu'il paraissait totalement gouverné et prisonnier, la situation explosait de par sa complexité même, le laissant indemne, libre d'agir, cependant que ceux qui le dominaient se retrouvaient furieux, éberlués, et même brisés. Entre 1933 et 1939, Krishnamurti se rendit plusieurs fois en Inde, pour y parler devant d'assez larges auditoires. Depuis la mort de Mme Besant en 1933 et l'élection de George Arundale en 1934 comme président de la Société Théosophique, tout contact avec la Société avait été rompu. Krishnamurti l'avait qualifiée de foi organisée: « je ne crois pas à l'idée d'un Maître conduisant l'homme à la Vérité [3] . » Le public et les médias ne s'intéressaient plus à l'Instructeur du Monde depuis qu'il avait rejeté le rôle que la Société Théosophique lui avait assigné. Son nom disparut des journaux pendant une longue période et il mena une vie anonyme. En 1939, une nouvelle fondation, « Krishnamurti Writings Inc. » (K. W. I.) fut créée, dont le siège était à Ojai. Krishnamurti en était théoriquement le président, mais ce fut Rajagopal qui eut le rôle déterminant puisque ce fut lui qui choisit les membres du comité et les domaines d'activités ; il y en eut toutefois un que le jeune visionnaire, malgré sa timidité, se réserva fermement: c'était le déploiement, l'épanouissement de la nouvelle conscience et la construction silencieuse de la perception qui allait être la sienne. Krishnamurti se trouvait à Ojai, en 1939, lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclata en Europe. Depuis près de huit ans, il y avait vécu dans un relatif isolement. La guerre réduisit ses possibilités de déplacement, et il n'eut plus le droit de voyager. Les autorités militaires américaines le convoquèrent et il dut expliquer en détail pourquoi il ne pouvait être mobilisé. Les militaires suggérèrent qu'il rentre en Inde, ce qu'il accepta, mais, finalement, on lui permit de rester. On lui interdit seulement de donner des conférences, et il dut se présenter régulièrement à la police. Il chérissait ses longues promenades dans le silence des montagnes qui entouraient la vallée d'Ojai. Il marchait « énormément », pendant des kilomètres ; il passait des journées entières dans la nature sauvage, seul, oubliant de manger, à écouter, à observer, à explorer le monde intérieur et extérieur. Il a raconté ses rencontres avec des ours, des serpents à sonnettes, auxquels il faisait face immobile, de corps et d'esprit. La bête sauvage s'arrêtait ; son regard aux aguets fixant des minutes entières les yeux impassibles de Krishna ; l'animal, sentant l'absence totale de crainte, se détournait et s'en allait. L'esprit observateur de Krishnamurti, libre de toute contrainte ou pression intérieures, s'épanouissait, en même temps qu'une perception physique et mentale de la terre, des rochers, des arbres, de tous les animaux, lui révélait l'histoire de la terre et le mystère du gouffre insondable du tenips. Il disait: « Quand je marche, je ne réfléchis pas, je regarde seulement. Je crois que ces promenades solitaires ont eu un certain effet. » Krishnamurti jardinait à Arya Vihar ; il faisait pousser des roses et des légumes, trayait les vaches, faisait la vaisselle. Son vif intérêt peur la mécanique subsistait ; il aimait encore démonter des montres ou des moteurs d'automobile, pour comprendre leur fonctionnement, et les remontait ensuite. Quelques-uns de ses amis lui firent cadeau d'une voiture. L'essence était rationnée mais, quand il le pouvait, il prenait plaisir à conduire à toute vitesse sur les routes en lacets de la vallée. Les nouvelles de la guerre, la destruction atomique d'Hiroshima et de Nagasaki le remplirent d'une horreur inexprimable, mais suscitèrent une prise de conscience de la nature du mal et de la violence. Une expérience le frappa particulièrement: il croisa un jour à Santa Barbara une femme qui offrit de lui vendre des souvenirs japonais. Krishnamurti refusa, mais elle insista pour lui montrer ce qu'elle avait dans sa boîte. Elle l'ouvrit et il vit qu'elle contenait une oreille et un nez humains, desséchés. Mlle Muriel Payne, qui soigna Krishnamurti à Ojai, lors d'une grave maladie, m'a raconté que les ravages et les cruautés de la guerre l'avaient traumatisé. Il répétait sans cesse: « A quoi bon parler maintenant? » Il cherchait refuge dans les montagnes, auprès des arbres et des aninaux sauvages. Il passa plusieurs semaines seul dans une cabane à Wrightvood, dans les montagnes de San Gabriel, près de Los Angeles, et à Sequoia plus au nord. Il avait laissé pousser sa barbe. Krishnaji a raconté sa routine quotidienne dans cette cabane de rondins à peine meublée, perdue dans la nature. Il se réveillait de bonne heure, finissait une longue promenade, puis rentrait préparer son petit déjeuner, faisait la vaisselle, le ménage, et, pendant une heure écoutait chaque jour la neuvième symphonie de Beethoven (le seul disque qu'il possédait), puis il méditait. Il n'avait pas de livres. Le soir il psalmodiait des hymnes sanscrits, appris dans sa petite enfance. Son préféré était un hymne à Shiva-Oak-sinamurti, le guru suprême. Les vibrations du sanskrit, qui venaient, avec son souffle, des profondeurs de son être, résonnaient dans les anciennes forêts de séquoias. Une araignée habitait avec lui ; chaque matin, Krishnamurti enlevait sa toile, où s'étaient laissés prendre des insecte: il saisissait délicatement l'araignée et la posait devant la cabane, mais chaque matin l'araignée était de retour, et tissait sa toile [4] . Un verset des Upanishads, appris dans son enfance, lui était peut-être revenu à la mémoire: « De même qu'une araignée fait sortir d'elle son fil, ainsi du Soi (atman) proviennent tous les souffles vitaux, les univers, les dieux et toute les créatures [5] . » Ce rite, cette communication silencieuse durèrent plusieurs jours, juqu'à ce que Krishnamurti dise à l'araignée: « Faisons la paix et partageas la cabane... » Krishnamurti eut parfois des visites. Aldous Huxley, qui était en train de perdre la vue, habitait en Californie ; il venait faire de longues promenades avec lui. Ils parlaient parfois de la cécité, et Krishnamurti vint en aide à Huxley. Il avait le pouvoir de guérir ; il s'en servait peu et secrètement, cela l'embarrassait plutôt et il s'excusait presque d'y faire allusion. Bien des années après, lorsqu'on lui demanda ce qu'il voulait dire lorsqu'il parlait des sens comme agissant simultanément, Krishnamurti raconta qu'il avait un ami aveugle quand il vivait dans les montagnes. Ils avaient discuté ensemble des cinq sens, et après, seul dans sa cabane, il avait passé une semaine avec les yeux bandés pour voir ce qui arrivait quand on était privé d'un sens dont on dépendait autant. Il avait constaté que tous les pores du corps étaient en alerte, que les sens qui vous restaient travaillaient de façon à compenser celui qui manquait ; que tout devait être à sa place, intérieurement et extérieurement. Il semble aussi qu'à cette époque il ait expérimenté bien des austérités du yoga: il pratiqua des jeûnes de longue durée, observa un silence total pendant plusieurs jours ; il se bouchait les yeux et les oreilles et restait sans voir, sans entendre, sans respirer pendant de longs moments, éveillant ainsi de vastes vibrations intérieures. Mais il renonça bientôt à ces pratiques yoguiques comme étant seulement subalternes et sans importance. La beauté lumineuse et la réputation légendaire de Krishnamurti avaient éveillé la curiosité et l'intérêt d'écrivains, d'acteurs, de personnes en recherche spirituelle qui, comme Huxley, s'étaient installés à Los Angeles et ses environs. Gerald Heard fut un des premiers mystiques occidentaux à venir en Californie et à explorer la tradition religieuse indienne. C'était un ami de Huxley, de Krishnamurti, de Christopher Isherwood et de Prabhavanand, moine de la Mission Ramakrishna. Huxley et Heard s'étaient liés d'amitié avec Krishnamurti. Leurs relations étaient curieuses. A la fin des années trente et au début des années quarante, Krishnamurti était très timide, et son extraordinaire personnalité ne se manifestait peut-être pas, autrement il serait difficile de comprendre cette réflexion de Maria Huxley: « Il est charmant, amusant et si simple... Comme il doit souffrir d'être traité en prophète [6] ! » Aldous Huxley et Maria, sa première femme, adoraient les pique-niques, comme Krishnamurti. Anita Loos, dans un livre sur Los Angeles à cette époque, raconte un incident qui, selon ses termes, « aurait pu se produire dans Alice au pays des merveilles »: un pique-nique avait été organisé auquel participaient les Huxley et Krishnamurti, Greta Garbo, qui portait un vieux pantalon d'homme et un chapeau cabossé, Charlie Chaplin et sa belle épouse Paulette Goddard, habillée en paysanne mexicaine, Bertrand Russell (qu'Anita Loos décrit comme « un lutin en goguette ») et l'écrivain Christopher Isherwood. Désespérant de trouver un endroit agréable, ils descendirent finalement dans le lit poussiéreux de la rivière de Los Angeles. Ils allaient se mettre à préparer leur nourriture, chacun la sienne - Garbo avait apporté des bottes de légumes crus, Goddard du caviar et du Champagne, Krishnamurti son riz -, quand surgit soudain un policier imposant qui aboya: « Que diable faites-vous ici? » Ils s'arrêtèrent net, « frappés de stupeur ». Le shérif était armé d'un revolver. « Il n'y a personne dans votre bande qui sache lire? » demanda-t-il à Aldous Huxley, en lui montrant un panneau sur lequel il y avait écrit: « Accès interdit ». Huxley parlementa avec le shérif, lui promettant de tout nettoyer et de laisser le lit de la rivière plus propre qu'il n'était auparavant. Le shérif perdit patience et cria: « Partez d'ici, immédiatement! » Huxley, pensant qu'il l'apaiserait en lui nommant quelques-unes des célébrités présentes, lui montra Charlie Chaplin et Greta Garbo. « Faut pas me prendre pour un imbécile, gronda le shérif, je les ai vus au cinéma, et ceux-là sont pas fringues comme des stars. Allez, décampez, va-nu-pieds, où j'embarque toute la bande au poste. » « Et alors, raconta Anita Loos, nous pliâmes nos tentes comme des Arabes et nous nous éclipsâmes discrètement [7] . » Au milieu des années quarante, Krishnamurti et Huxley étaient devenus grands amis. Ils se voyaient souvent et faisaient de longues promenades ensemble. Huxley parlait, Krishnamurti écoutait. Huxley était perplexe: son intelligence prodigieuse comprenait mal la force souple d'un esprit qui s'était développé à partir de la perception seule sans avoir été altéré par le savoir. A son tour, il écoutait et apprenait à être silencieux quand Krishna parlait de la perception, du temps, de la connaissance. Que Huxley ait été intéressé par la pensée de Krishnamurti paraît évident. Lors d'une promenade, il lui confia « qu'il donnerait n'importe quoi pour une appréhension directe de la vérité, mais que son esprit en était incapable, il était trop encombré de savoir. » Christopher Isherwood rapporte une conversation qu'il eut avec Huxley. Il lui avait parlé des instructions pour la méditation que lui avait données son guru, Swami Prabhavanand, « ce qui amena Huxley à me dire que Krishnamurti ne méditait jamais sur des "objets" - lotus, lumières, dieux ou déesses ; il pensait même que ces pratiques pouvaient conduire à la folie [8] . » Evoquant ses relations avec Huxley et Heard, Krishnamurti dit: « J'étais horriblement timide. C'étaient tous des intellectuels formidables. Je les écoutais, et lançai une réflexion de temps à autre [9] . » Une grande partie de la correspondance entre Krishnamurti et Huxley, et les notes prises par ce dernier à cette époque, ont disparu dans l'incendie qui détruisit sa maison et tous ses papiers. Huxley devait, des années après, écrire l'introduction au livre de Krishnamurti La Première et Dernière Liberté. En 1961, peu avant sa mort, il entendit une conférence de Krishnamurti à Saanen, en Suisse. Dans une lettre adressée à un ami, il la décrit « comme une des choses les plus impressionnantes que j'aie jamais entendues... c'était comme d'écouter le Bouddha - on sentait un tel pouvoir, une telle autorité, un tel refus intransigeant de laisser à "l'homme moyen sensuel" * des échappatoires ou des succédanés: les gurus, les sauveurs, les fuhrers, les Eglises. "Je vous montre la souffrance et la fin de cette souffrance, et si vous ne remplissez pas les conditions nécessaires, préparez-vous, en dépit de ces gurus, de ces Eglises auxquels vous croyez, à l'endurer indéfiniment [10] ." » Krishnamurti se rappelait, pendant les années de guerre, avoir visité Heard à Trabuco, « club pour mystiques » construit à quelques kilomètres de Los Angeles par Gerald Heard et Félix Green, sinologue britannique qui s'intéressait aussi à la spiritualité indienne. Heard, qui a été décrit par Christopher Isherwood comme « un des rares grands créateurs de mythes et révélateurs des merveilles de la vie [11] », avait édifié une retraite, avec une salle de méditation qui donnait sur l'océan Pacifique. Krishnamurti resta une semaine à Trabuco, à l'invitation de Heard. Décrivant cet endroit, il le compare à un monastère de trappistes - à la différence près que là on pouvait passer un certain temps de retraite, sans être retenu pour la vie entière. Les séances de méditation avaient lieu six fois par jour. Les pensionnaires avaient le droit de parler le matin, mais après le déjeuner un silence total était de rigueur. Krishnaji participait aux séances de méditation, assis pendant des heures sur le sol, jambes croisées, dans la salle plongée dans l'obscurité ; il sentait le bouillonnement intérieur de ceux qui méditaient autour de lui. L'obscurité intense devait servir à apaiser les esprits. Cette atmosphère étrange et les pensées violentes et chaotiques de ses compagnons troublèrent beaucoup Krishnamurti, qui ne retourna plus jamais à Trabuco. Le témoignage le plus pénétrant venant d'un des « outsiders » ayant vécu dans les années quarante et cinquante sur la côte Pacifique nous vient peut-être de Henry Miller, le fougueux et scabreux écrivain, auteur d'une des plus belles proses que nous ait données au vingtième siècle l'Amérique du Nord. Dans ses dernières années, il vivait en reclus à Big Sur, sur la côte, au sud de San Francisco. Il n'avait jamais rencontré Krishnamurti, mais après avoir lu sa biographie par Carlo Suarez, il écrivit:
En 1945, quand la guerre fut finie, Krishnamurti devait aller en Nouvelle-Zélande, mais il tomba gravement malade. Il souffrait de troubles urinaires et d'une forte fièvre, et il resta inconscient pendant de longues périodes. Il est possible qu'il ait subi d'importantes transformations psychiques durant cette maladie. Il affirma plus tard qu'il s'était guéri tout seul. Les médecins n'avaient pas été capables d'établir un diagnostic et aucun médicament ne fut prescrit.
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| Krishnamurti En Inde 1947-1949 | |||
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Le cercle d'amis se constitue Le 15 août 1947, l'Inde devint indépendante, avec Jawaharlal Nehru comme Premier ministre. Tumultueuse mais non violente, la lutte pour l'indépendance avait été, dès le début du vingtième siècle, animée par le Mahatma Gandhi. En 1944, les courageux patriotes qui menaient le combat non violent contre la puissance militaire de l'Empire britannique se sentirent soutenus par la vue d'un monde qui luttait pour se reconstruire après la guerre la plus violente de l'histoire. Mais l'indépendance indienne avait eu des conséquences amères. Il avait fallu, pour la réaliser, partager le vaste sous-continent, couper du centre des territoires au nord, à l'est et à l'ouest pour former le nouvel État musulman du Pakistan. Des familles furent divisées, des amitiés brisées. La violence explosa: on assista, aux frontières et dans l'arrière-pays, à des massacres, des viols, des pillages, des incendies criminels. Des migrations de populations eurent lieu: les hindous affluèrent vers l'est, et les musulmans vers l'ouest. Les nouveaux dirigeants indiens, dont la plupart avaient passé la moitié de leur vie en prison, et auxquels on avait fait appel, durent ramener l'ordre dans un continent en flammes et régler le problème des réfugiés, qui était entièrement nouveau. Krishnamurti, qui arriva en Inde deux mois après l'indépendance, n'aurait pas pu choisir un moment plus favorable. Un monde disparaissait et l'enfantement du nouveau était douloureux et accompagné de désillusions. Les massacres qui avaient éclaté avec la libération et la partition de l'Inde avaient traumatisé les esprits nourris de l'idéal de non-violence. On n'avait pas eu le temps de marquer un temps d'arrêt, de réfléchir, de regarder vers l'avenir, de poser les questions essentielles. Les dirigeants avaient dû prendre les mesures d'urgence, imposées par la situation, plutôt que des décisions mûrement réfléchies. De vastes ressources d'énergie étaient latentes chez Krishnamurti, dont le corps et l'esprit étaient restés étonnamment jeunes. En 1947, son visage, si on le comparait aux photographies des années vingt et trente, avait changé. La longue période de retraite à Ojai, imposée par des forces dont il n'était pas maître, avait favorisé l'épanouissement de son intelligence ; il avait accédé à une perfection morale et spirituelle ; son apparence physique était harmonieuse et pleine de noblesse. Lorsqu'on l'interrogeait sur les années passées à Ojai, il répondait: « Il me semble que cela a été une période sans stimulation, sans exigence, sans communication. Tout était en quelque sorte clos, retenu ; et quand j'ai quitté Ojai, cela a été l'explosion... » Une lumière intérieure avait transformé son visage, que le temps n'avait pas touché. Les yeux bleu-noir avaient le regard du visionnaire. Absolument vacants, et pourtant rayonnants de compassion, ces yeux révélaient le prophète qui avait parcouru de grandes distances. Ses cheveux légèrement grisonnants, rejetés en arrière, laissaient découvert son front majestueux ; les lobes de ses oreilles étaient longs. Il se tenait très droit, sa taille était mince, et ses épaules tombantes. Il marchait à grands pas, ses pieds se posaient vigoureusement sur le sol. Il gardait ses bras le long du corps, les paumes ouvertes vers l'intérieur. Dès ma première rencontre avec lui, je fus frappée par son calme extérieur très profond. Au repos, il ne bougeait presque pas la tête ni les épaules, ni le dos ; il ne faisait aucun mouvement superflu. Lorsque la nécessité d'agir survenait, le corps se mouvait avec grâce et une dignité naturelle, avec précision et en dépensant le minimum d'énergie. Pendant une conversation, ses mains faisaient des gestes expressifs ; elles s'ouvraient, questionnaient, exploraient, maîtrisaient, montraient le chemin. Autrement, elles restaient immobiles. Ce fut la première fois qu'il arriva seul en Inde. Toutes les contraintes, tous les liens extérieurs étaient tombés. Jusqu'alors, il avait été dirigé, protégé ; d'abord par l'affection et la sollicitude paternelles, puis par la Société Théosophique qui attendait de lui qu'il remplisse un jour le rôle d'Instructeur du Monde. Lorsqu'il avait quitté la Société, ce furent Rajagopal et Rosalind qui dirigèrent sa vie extérieure. Les neuf années passées à Ojai l'avaient coupé de ses connaissances de l'Inde. Les vieux amis restés fidèles étaient morts ou avaient été écartés. A présent, il n'y avait plus personne pour le contrecarrer, pour décider à sa place qui il devait rencontrer, où il devrait aller. Il était totalement libre, intérieurement et extérieurement. Depuis toujours, quand il retournait en Inde, son premier geste était de retirer ses vêtements occidentaux et de revêtir une tenue indienne. Avec ce changement de costume, sa personnalité, ses attitudes, ses réactions changeaient aussi. En Occident, il était plus guindé, ses manières étaient plus raffinées. Il menait une vie retirée, voyait peu de gens ; là ne s'élevaient jamais ces longues discussions pendant les repas qui faisaient partie de sa vie en Inde. Avec les longs drapés du costume indien, il assumait tout naturellement le rôle du maître. La tradition de méditation et de recherche de l'absolu, cultivée dans le terreau indien, pénétrait en lui. Il paraissait plus grand, sa démarche plus majestueuse. Les jeunes gens qui se réunirent à Bombay autour de Krishnaji (beaucoup, comme moi-même, devaient lui rester fidèles pendant plus de trente ans) venaient d'horizons très divers: la politique, la littérature, l'université, les œuvres sociales. Ils étaient nombreux à avoir participé au combat pour la liberté et on les célébrait en héros. Horrifiés par les événements qui avaient suivi la partition de l'Inde, ils ne pouvaient prévoir le chaos auquel leur pays aurait à faire face dans l'avenir. Ils avaient assez de bon sens, cependant, pour ne pas partager l'euphorie débordante qui incitait un grand nombre de gens à croire qu'avec la fin de la domination britannique un Âge d'or s'ouvrait, qui serait fondé sur les valeurs morales de la laïcité, du socialisme, et la disparition de la pauvreté. Ils avaient entrevu l'océan d'ambitions, de rancœurs, et de cupidité que recouvraient les slogans et les discours grandiloquents. L'idéal qui les avait portés pendant toutes ces années de lutte politique s'était effrité, et avec lui les constructions verbales qui les avaient soutenues. Ils n'avaient devant eux plus que confusion, contradictions, et ce qui leur semblait être un mur nu. Ils se réunirent autour de Krishnamurti à cause du rayonnement et de la compassion qui émanaient de lui, et à cause de leurs souffrances personnelles, de leur désespoir, qu'ils ne pouvaient ni affronter, ni dissiper. Ils étaient incapables de donner un but à leur existence. Le Bouddha avait ordonné ses moines avec l'appel « Ehi Etha », « Venez, vous autres! » L'appel silencieux de Krishnamurti était de même nature. Parmi les personnes qui accueillirent Krishnamurti à l'aérodrome se trouvait Sir Chunilal Mehta, industriel remarquable, qui avait été membre du Conseil des Gouverneurs dans ce qui était alors la Présidence * de Bombay. Ardent admirateur de Krishnamurti, Sir Chunilal, à son retour chez lui, avait décrit avec enthousiasme à sa jeune belle-fille Nandini « cet être merveilleux qui avait descendu en courant la passerelle de l'avion et était venu vers nous comme un rayon de lumière ». Krishnamurti s'installa chez Ratansi Morarji, Carmichael Road. Il tenait maison ouverte le matin, et de nombreux visiteurs étaient déjà réunis lorsqu'entrèrent Chunilal Mehta et Nandini. Laissons cette dernière nous raconter ses impressions. « J'allai m'asseoir par terre dans un coin de la pièce, je me sentais un peu nerveuse. Je vis quelqu'un habillé d'une longue kurta blanche, assis très droit. La pièce était pleine de visiteurs, et Krishnamurti était en pleine discussion. Kakaji [Sir Chunilal] s'était assis en face de lui et prit bientôt part à la discussion. Au bout d'une minute, Krishnamurti, qui ne pouvait me voir de face, se retourna et me regarda avec insistance pendant quelques secondes. Le temps s'arrêta pour moi. Puis il reprit sa position et se remit à parler. Un moment plus tard, il se retourna de nouveau et plongea son regard dans le mien. Le temps s'arrêta encore une fois pour moi. Je n'entendis plus rien de ce qui se dit autour de moi. La discussion s'acheva et tout le monde se leva pour partir. Je me levai aussi et Krishnamurti se dirigea de mon côté. Le voyant s'approcher de moi, Kakaji se hâta de venir me présenter comme "Nandini, ma belle-fille". Krishnaji se mit à rire, non pas à sourire mais à rire - je n'avais jamais entendu un rire aussi profond et sonore, c'était comme le bruit d'un torrent himalayen tombant de rocher en rocher pour retrouver un autre torrent. "Pourquoi êtes-vous venue?" me demanda-t-il. Je ne pus retenir mes larmes. Il continua à rire, et moi de pleurer. Il me prit une main qu'il retint fermement dans la sienne, et me demanda de nouveau: "Pourquoi êtes-vous venue?" Tout en pleurant, je réussis à lui dire: "Il y a trente ans que je vous attends." [Nandini avait trente ans à l'époque]. K rit encore, puis, relâchant ma main, il plaça la sienne sur ma tête et l'y laissa quelques secondes. C'est à travers mes sanglots que je lui adressai mes prônants * . Dans la voiture, Kakaji semblait un peu surpris ; il se tourna vers moi et me dit: "Tu as vu? C'est un grand privilège qu'il t'ait remarquée ainsi... Mais que cela ne te monte pas à la tête!" Dès lors, j'accompagnai chaque matin Kakaji chez K. Un jour, celui-ci me dit: "Ne désirez-vous pas me voir?" Je ne répondis rien. Je ne savais pas que c'était possible. » Krishnamurti partit peu après pour Madras, et ce n'est qu'à son retour que Nandini commença à le voir en particulier. Un ingénieur polonais, Maurice Friedman, se trouvait aussi Carmichael Road pour accueillir K à son arrivée. C'était un petit homme voûté ; il portait une kurta et un pyjama trop grand pour lui. Il était impossible de lui donner un âge. Théosophe depuis son adolescence, il était venu en Inde comme ingénieur, pour travailler à Bangalore, Mais bientôt il perdit tout intérêt pour son travail, revêtit la robe ocre, prononça des vœux et devint moine mendiant, ayant pris le nom de Bharatanand. Il voyagea avec son bâton de pèlerin de l'extrême nord de l'Inde jusqu'à Kanniyakumari, à l'extrême sud - pieds nus, mendiant sa nourriture, dormant dans les maths (monastères) ou sous un arbre, discutant avec les yogis et les fakirs. Il rencontra des sages, s'entretint avec des maîtres spirituels, mais découvrit que l'illumination ne dépendait pas d'une apparence extérieure, d'un bol à aumônes ou d'une robe ocre ; il y renonça et alla vivre dans l'ashram de Ramana Maharshi, dans le sud de l'Inde. Ramana Maharshi est considéré comme un libéré vivant, un saint qui brisa tous les liens humains et transcenda le soi. On raconte une histoire, peut-être apocryphe, à propos de Friedman. Il s'était rendu un jour à la rivière en crue, et après avoir réfléchi sur la vie et la causalité, il se dit: « Si je dois mourir, je serai emporté par le courant ; si je dois vivre, les eaux ne voudront pas de moi. » Il se jeta donc dans les eaux tourbillonnantes et fut rejeté sur la rive. Il recommença trois fois, et trois fois les eaux refusèrent de l'accepter. Courbaturé mais serein, il décida qu'il était dans sa destinée de vivre, et il retourna à l'ashram. Il rencontra à mi-chemin Ramana Maharshi qui le toisa et lui dit d'une voix douce mais sévère: « Arrête de faire l'imbécile. » Lorsqu'il était sannyasin, Friedman avait vécu plusieurs années à Sevagram, l'ashram de Gandhi, près de Wardha, au Maharashtra. Il avait utilisé ses connaissances techniques pour mettre au point le ambar charkha, le rouet à plusieurs fuseaux, et avait participé à de nombreux projets de développement lancés par Gandhiji. Profondément intéressé par K et son enseignement, il était venu à Bombay pour être avec lui. Il participait aux débats avec une grande énergie, se faisant l'interprète de Krishnamurti ; ses remarques commençaient par « en d'autres termes... ». Il était chaleureux, affectueux, intelligent, doué d'une grande curiosité d'esprit, mais il avait une vision de l'existence quelque peu déformée. Il se heurtait à ses propres limitations, sans pouvoir dépasser les idées qu'il s'était faites. Un autre visiteur, Jamnadas Dwarkadas, était un homme corpulent, toujours vêtu d'un dhoti immaculé, d'un « Gandhi cap » blanc et d'une kurta. Il venait d'une famille très aisée du Kutch. Ils étaient plusieurs frères installés à Bombay, qui avaient bien réussi dans des branches diverses. Jamnadas Dwarkadas, lui, était dans les affaires et faisait de la politique ; il avait été un ami et un proche associé de Mme Annie Besant. Très généreux et profondément dévoué à Krishnamurti, il distribuait l'argent à profusion ; il dilapida ainsi toute sa fortune au fil des ans, mais il resta toujours aussi généreux, et ses déboires n'aigrirent pas sa nature bienveillante. Il embrassait K avec effusion, pleurait d'émotion, et restait assis les yeux clos pendant les discussions, avec une expression extatique sur son visage angélique. Il nous racontait des histoires sur l'enfance de K, car il avait une mémoire remarquable et un riche fonds d'anecdotes. Les enfants de notre famille l'entouraient pour l'écouter avec fascination parler de K et de Mme Besant. C'était un Vaishnava * ; il apportait chaque fois à K une ravissante guirlande de jasmin entremêlée de pétales de roses imitant les perles et les rubis ; il insistait pour que K porte cette-guirlande parfumée après chaque séance. Je me revois avec Nandini au bas des marches menant à la terrasse où avait lieu la réunion avec Krishnamurti. Celui-ci était sur le perron, fine silhouette habillée de blanc, avec autour du cou cette guirlande de jasmin qui lui tombait jusqu'aux genoux. Les discussions se terminaient toujours tard le soir et les lumières se reflétaient sur ses cheveux ; d'en haut il nous souriait. Parmi ceux qui accueillirent K à Madras en octobre 1947 se trouvait un jeune chimiste, Balasundaram, qui enseignait à l'Institut Scientifique de Bangalore. K habita Sterling Road, chez R. Madhavachari, un ingénieur des chemins de fer, qui était le représentant indien de « Krishnamurti Writings Inc. ». Il donna là des causeries et organisa des discussions politiques. L'assistance n'était pas nombreuse: il vint certains vieux théosophes, des écrivains, des professeurs, et quelques jeunes gens, parmi lesquels la danseuse de Bharat natyarn * , Shanta Rao. Celle-ci passait la journée auprès de K à Sterling Road, lui apportait son jus d'orange, aidait à lui servir ses repas et jouait le rôle de dwarpal, qui consistait à défendre sa porte. Shanta Rao n'était pas encore apparue sur la scène indienne comme une des plus brillantes danseuses des années d'après l'indépendance. Elle s'imposa dans l'entourage de K avec la même assurance qu'elle témoignait sur scène, et elle devait passer plusieurs mois non seulement à servir K mais à écouter ses causeries, à s'entretenir avec lui, ou tout simplement à rester à ses côtés. Elle était jeune, souple et forte comme une panthère et d'un caractère autoritaire. Elle avait étudié les Natya Sastras * et appris à danser sous la férule de grands maîtres du Bharat natyam et du Kathakali * . Son assurance et sa façon de parler révélaient une totale confiance en elle-même. Elle interrogeait K sur la nature de la beauté - était-elle extérieure ou intérieure? Comment pouvait-on la mesurer? K pensait peut-être à elle en écrivant ce portrait d'une danseuse dans ses Commentaires sur la façon de vivre [1] :
Il y eut une autre personne qui resta étroitement liée à K pendant les années qu'il passa en Inde, ce fut Sunanda, la gracieuse fille aux yeux de biche d'un vieux théosophe. Diplômée de l'université de Madras, elle était douée d'une intelligence aiguë, et étudiait le droit pour le concours d'entrée dans le service diplomatique. Elle aussi passait une partie de la journée à Sterling Road, avec K - elle lui parlait de ses rêves d'avenir, de ses problèmes personnels ; elle le regardait cirer ses chaussures ou restait tranquillement assise pendant que K écrivait des lettres. Celui-ci la taquinait, psalmodiait avec elle, lui disait qu'elle était trop jeune pour songer à une carrière, et lui proposa de voyager pour voir le monde. Elle réagissait passionnément à la présence de K et était transportée par l'attention qu'il lui témoignait. Ces années-là, K était très accessible. Mukund Pada, jeune homme qui devait plus tard revêtir la robe ocre, m'écrivit, bien des années après sa première rencontre, avec K, en 1947:
Balasundaram découvrit bientôt que les premiers compagnons théosophes de Krishnaji avaient vieilli. C. Jinarajadasa, le président de la Société Théosophique du moment, toujours coiffé d'un calot violet, venait souvent voir Krishnaji. Ils avaient ensemble de longues conversations, mais Krishnaji ne pénétra jamais à l'intérieur de l'enceinte de la Société - bien qu'il allât se promener longuement sur la plage d'Adyar. Sanjeeva Rao, vieux compagnon de Mme Besant et pédagogue éminent (c'est lui qui avait fondé les écoles de Krishnaji à Varanasi) et son épouse Padmabai, également remarquable éducatrice et vieille amie de K, étaient aussi des visiteurs réguliers. Un petit groupe de discussion se forma, mais les participants étaient fatigués et âgés, et percevaient mal la dimension immense du nouvel enseignement. « Vous vous accrochez au connu, leur dit Krishnaji, lâchez prise! » La surprise fut totale, les assistants essayèrent de prendre l'air intéressé, mais sans grand effet. Balasundaram m'a parlé d'un moment poignant pendant la discussion sur « la fin du connu ». Un vieux théosophe, nommé Narhari Rao, avait levé les bras et s'était écrié d'une voix frémissante: « Monsieur, attendez, l'inconnu arrive! ». Lorsque Krishnaji retourna à Bombay au début de janvier 1948, il était accompagné de B. Sanjeeva Rao. Ils habitèrent chez Ratansi Morarji, Carmichael Road. Chaque matin et chaque soir, Krishnaji s'asseyait dans le salon, meublé de chinoiseries, de chaises sculptées et d'écrans incrustés de pierres semi-précieuses. Les personnes qui désiraient le voir venaient et s'asseyaient auprès de lui pour lui poser des questions, discuter de problèmes, ou lui apporter les nouvelles du jour. On remarquait parmi les visiteurs deux jeunes gens habillés de coton filé et tissé à la main (le khadi), d'un blanc immaculé: Rao Sahib et Achyut Patwardhan. Leur père avait été un citoyen riche et respecté d'Ahmad-nagar, dans le Maharashtra ; il avait été membre de la Société Théosophique et ardent partisan d'Annie Besant. Il était mort jeune, laissant le fardeau de sa nombreuse famille à son fils aîné, Rao Sahib Patwardhan. Avant de mourir, il avait demandé à ses deux fils aînés de consacrer leur vie à Krishnaji et à son œuvre. Quel qu'ait été le cours des événements futurs, ils ne devaient jamais abandonner celui-ci. Beaux, virils, austères, d'une intégrité absolue, les deux frères étaient très dévoués l'un à l'autre. Rao Sahib se comportait en patriarche avec sa famille. Très curieux d'esprit, impatient avec les femmes, sauf avec celles qu'il considérait comme ses égales sur le plan intellectuel, il s'était fixé un idéal moral et il pratiquait et exigeait des siens une austérité exagérée. Il s'était engagé à fond dans la lutte contre la pauvreté et s'était joint au Sarva Seva Sangh, l'organisation charitable qui gravitait autour de Gandhiji ; mais il était plus attiré par l'idéal que par sa réalisation pratique. Ce n'était ni un constructeur, ni un organisateur. Il n'avait peut-être pas compris que rien n'est insignifiant. Le champ du combat pour la liberté avait été vaste, et ses acteurs avaient assumé leur rôle héroïque, mais ces combattants n'avaient pas été préparés à une méthode de travail qui exigeait une connaissance des conditions matérielles et économiques du développement. Gandhiji, lui, avait compris que le développement passe par l'attention aux détails, et par une politique économique artisanale. Il a fallu deux décennies pour que l'on reconnaisse cette vérité essentielle. Rao Sahib était un être très tendu, mais aussi vulnérable et sensible à la beauté. Il se livrait en lui un combat entre le romantique, l'ascète et le sensuel, qui le rendait hésitant et réticent devant le plus léger signe d'une satisfaction des sens. Les seuls domaines où il se laissait aller étaient ses relations avec K et le jardinage: il cultivait des roses et des buissons de parijataka. Ce fut pour lui une tragédie personnelle de n'avoir jamais été capable de briser les limitations de cette austérité qu'il s'était imposée et de son isolement, bien qu'il ait recelé en lui-même de grandes possibilités d'accueil et de communication. Son arrogance de brahmane et son refus de revendiquer ce qui lui revenait de droit, son incapacité d'accomplir quoi que ce soit jusqu'au bout maintenaient en lui un perpétuel conflit, qui l'inhibait complètement. Son frère Achyut était un intellectuel, terme qui, en Inde, a un sens très spécial. A cette époque, qui saluait Karl Marx comme le prophète de l'homme nouveau, Achyut et ses frères Jai Prakash Narain et Acharya Narendra Dev, supportaient de moins en moins les valeurs traditionnelles qui inspiraient les dirigeants de l'époque, préoccupés surtout de maintenir le statu quo. Ils fondèrent ensemble le Parti Socialiste indien. Contrairement à Rao Sahib, Achyut n'était pas émotif ; chez lui le cerveau maîtrisait l'action. C'était un meneur d'hommes, un lutteur, et durant de longues périodes il choisit les moyens en fonction du but à atteindre. Cependant, son incapacité à porter un masque ou à dissimuler ses émotions lui fit parfois du tort. Il avait un tempérament violent, et supportait mal d'être contrecarré. En 1929, au plus fort du combat pour l'indépendance, les frères Patwardhan étaient allés trouver Krishnamurti. Achyut lui avait demandé: « Quand vous dites qu'il faut rejeter toute autorité, est-ce que vous le pensez vraiment? » « Oui, avait répondu K. L'esprit ne doit tenir compte d'aucune autorité et réexaminer tout par lui-même. » La réaction de Achyut fut que, pour lui, la liberté de l'Inde était la seule liberté qui importait. C'est dans cet état d'esprit qu'il quitta Krishnamurti, et qu'il se consacra avec son frère Rao Sahib à la lutte contre la domination britannique - il passa de longues périodes en prison, où il se fit des amis, et qu'il mit à profit en lisant et en réfléchissant. La dernière fois qu'Achyut avait vu Krishnamurti, c'était en 1938, et il le retrouva à Rishi Valley * . C'était pendant la guerre d'Espagne et Madrid venait de tomber ; Achyut était en larmes. K lui confia qu'il voyait dans cette défaite les prémisses de la Deuxième Guerre mondiale, et qu'il ne faisait pas de différence entre le fascisme et le communisme. Achyut protesta avec véhémence. K répéta: «Tous les deux sont des régimes tyranniques. » C'était une vérité que Achyut devait comprendre plus tard. Lorsque le mouvement « Quittez l'Inde » fut déclenché en 1942 * , Rao Sahib était en prison et Achyut était entré dans la clandestinité. Lui et Jai Prakash Narain devaient devenir les héros révolutionnaires de ces années sombres, terribles, et pourtant enthousiasmantes. Plus heureux que son frère Jai Prakash, Achyut ne fut jamais arrêté ; il échappa bien des fois à la police en se réfugiant comme malade dans un hôpital, en se déguisant en pauvre employé de bureau, en laissant pousser sa barbe, ou en portant un ... C'est dans un état de lassitude et de désillusion complètes qu'il revit K en 1947. Avec l'indépendance, la lutte pour le pouvoir, chez les dirigeants du Congrès, se donna enfin libre cours. Jusque-là l'hostilité envers les brahmanes s'était peu fait sentir. Au Maharashtra, les personnalités, les militants appartenaient surtout à cette caste. A présent, la chasse aux postes clés et à leurs prérogatives avaient provoqué la formation de petits groupes de pression à l'intérieur du parti. Perturbé par les intrigues et une vie personnelle brisée, Achyut était retourné à ses sources et avait demandé conseil à Krishnamurti. Lorsqu'il lui eut exposé ses problèmes, K l'emmena faire une promenade. Lui montrant un arbre, il lui dit: « Regardez cet arbre - la feuille qui était vert tendre est devenue jaune, elle n'y peut rien. Elle a poussé, elle s'est desséchée et elle tombe. La décision de continuer à faire de la politique ou de vous retirer, comme toute décision prise délibérément, d'ailleurs, est mal venue. Laissez les choses suivre leur cours et arrêtez de vous tourmenter. » Achyut alla voir Gandhiji pour la dernière fois vers la fin de 1947. Il lui annonça qu'il allait se retirer pendant quelques mois de la politique. Gandhiji lui demanda ce qu'il ferait ; quand il apprit qu'Achyut passerait quelque temps auprès de Krishnamurti, il s'en réjouit. Il évoqua devant lui les terribles événements qui avaient accompagné la partition et avoua qu'il ne savait plus où il en était, qu'il ne voyait pas d'issue... Achyut passa toute l'année qui suivit auprès de K à Bombay, à Ootacamund, Poona, Delhi et Varanasi. A la fin de l'année, il confia à Krishnamurti que lorsqu'il était avec lui toutes ses facultés étaient en éveil. K lui répondit: « Attention! Ne faites pas de théorie à partir de ce que vous croyez éprouver. Ne vous laissez à aucun prix stimuler par moi. » Au début de 1949, Achyut retourna à Delhi, pour publier un hebdomadaire socialiste. Ses compagnons constatèrent qu'il avait beaucoup changé ; cette transformation aboutit à une rupture définitive avec le parti et la politique en général. Rao Sahib était membre du comité directeur du Congrès. Ami de Jawaharlal Nehru et du Sardar Patel * , son avenir politique paraissait assuré. Lui aussi souffrait des intrigues et des rivalités qu'il observait parmi ses amis d'autrefois, qui bataillaient pour conquérir les postes clés. L'Assemblée constituante allait se réunir et Rao Sahib devait en faire partie, mais ses meilleurs amis persuadèrent Patel et Nehru de l'en exclure. Il en fut profondément déçu, mais il était trop fier pour parlementer avec ses amis ou protester auprès de Nehru. Il oublia cette déception dans la tempête de la partition, et les haines, les massacres et la cruauté que suscitèrent les migrations de populations ébranlèrent chez lui son idéal moral fondé sur les principes de Gandhi. Il retrouva alors Krishnamurti, lui exposa ses problèmes, et assista à ses causeries. On le voyait matin et soir auprès de lui, avec son sourire chaleureux et séduisant, en kurta de khadi, amidonnée et d'un blanc immaculé, et son « Gandhi cap » posé crânement de travers. Élevés dans une atmosphère où les exigences morales étaient immenses et impérieuses, Rao Sahib et Achyut ne faisaient jamais cas d'aucun chagrin, d'aucune frustration personnels. Ce qui les concernait en propre leur semblait négligeable. Leurs préoccupations englobaient les grandes abstractions, l'homme, les masses, les pauvres. Leurs peines ne comptaient que si elles avaient un rapport avec l'immense souffrance humaine. Achyut me confia, bien des années plus tard: « ce fut la grande illusion » qui tint Rao emprisonné. Pourtant, l'intensité et le rayonnement de Krishnamurti touchaient en eux des cordes sensibles. S'il souriait, Rao souriait avec lui. Les larmes venaient aux yeux de celui-ci car la bhakti * s'éveillait en lui. Rao, débordant d'amour, les mains jointes, s'écriait: « Il y a un poète du Maharashtra, le saint Tukaram, qui disait: "Quand Vithaï * entre dans une maison, la paix vole en éclats. » Le soir, Rao et Achyut chantaient des hymnes de ce saint: « Abhangas » et « Adi Beka Ekle » étaient ceux que préférait Rao. Celui-ci avait une voix.grave et pleine d'émotion. D'autres fois, ils psalmodiaient avec Krishnamurti le « Purusha Shukta » du Rig Veda. Ils étaient assis très droits, et les syllabes saccadées du sanskrit résonnaient et vibraient dans nos oreilles. Les voyelles étaient sonores, chaque son était prononcé distinctement. Ces hymnes védiques étaient tissés de feu, de vent et mêlés au cœur du chanteur et de l'auditeur. Nous étions autour d'eux et nous écoutions, même les plus petits: ma fille Radhika, qui avait dix ans, et mon neveu Asit, qui en avait neuf. Les yeux écarquillés, ils étaient emportés par la présence ardente de Krishnamurti, cet homme embrasé d'amour. La beauté des sons et du texte était saisissante, chaque cellule de notre corps réagissait. C'étaient des moments d'une beauté magique.
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« Vous êtes l'univers. » Dans ses dernières années, Krishnamurti devait dire de lui-même: « Mon éveil complet s'est produit en Inde, entre 1947 et 1948. » C'est pendant cette période que se dessinèrent les cinq voies que son enseignement allait emprunter: les conférences publiques, les dialogues et discussions, les entretiens particuliers, les réflexions apparemment banales au cours d'une promenade ou pendant un repas, et les silences. Krishnamurti lançait ses compagnons et ses auditeurs sur le fleuve de la connaissance de soi, dans un voyage de découverte « du soi sans commencement » dont le dynamisme brisait les limitations de l'esprit et ouvrait de nouvelles perspectives. L'enseignement était exigeant, non pas qu'il ait requis des renoncements ou des sacrifices (en fait, il était fondé sur une certaine austérité, sur une vie morale), mais par son refus total de tout ancrage, de toute béquille, de tout rite. Le refus du guru, qui était à la base de cette quête religieuse, représentait en Inde la négation de toute autorité spirituelle car, en l'absence d'une révélation contenue dans un livre sacré, c'est le guru qui est l'initiateur, le guide, la porte de la vérité. En refusant d'admettre aucun intermédiaire entre l'individu et la réalité, Krishnamurti plaçait le poids entier de cette quête sur l'individu. Il lui disait: « Le Réel est tout près, vous n'avez pas à le chercher. La Vérité repose dans "ce qui est" et c'est là qu'est sa beauté. » Mais celui qui était à la recherche, et qui intérieurement était resté un disciple, se trouvait désemparé, car il n'avait nulle part où aller, aucun but à atteindre, aucun sommet sur lequel grimper. Il n'y avait pas de guru pour lui promettre l'extase ou l'illumination, pas de visions ni de siddhis, de pouvoirs surnaturels, pour soutenir cette quête ; tout phénomène surnaturel, lorsqu'il se produisait, devait être examiné, puis écarté. On ne devait se préoccuper que d'obtenir une perception vivante: voir et écouter ce qui se passait à l'extérieur, et qui était révélé par les hommes et la nature, et à l'intérieur de vous-même par les pensées et les sentiments qui occupaient votre esprit. Cette perception, bien délimitée, directe et nette, vous mettait sur la voie de la connaissance de soi, en tant que « ce qui est ». Observer la pensée qui surgit dans la conscience, et, lorsqu'elle disparaît, la retenir, permettait d'entrevoir la nature de la pensée et d'observer « ce qui est ». Mais le « ce qui est » est mouvant, change constamment, se transforme. Une prise de conscience émanant des sens liés à un état d'esprit passif, retenue par des concepts du passé, n'avait pas l'énergie, ni la souplesse nécessaires pour persévérer et s'identifier au présent, au « maintenant » de l'existence, et pour agir à partir de cette perception. L'homme cherchait toujours à façonner le mouvement de la pensée, à projeter l'action dans l'avenir (« je serai »), contrariant ainsi l'action présente. « Qui est-ce qui cherche à façonner ou à changer la pensée, ou à lui donner une direction? demandait Krishnamurti. Retirez la pensée, où est le penseur? Si le penseur est la pensée, alors il ne peut agir ni changer la pensée. La pensée doit avoir un terme [1] . » Lorsqu'on lui demandait: « Comment se connaître soi-même? Qu'y a-t-il à connaître? Dans quel dessein faire cette recherche? Par où commencer? » il répondait: « Plus la question est complexe et la confusion totale, plus l'attitude doit être empreinte de simplicité et d'innocence. L'homme ne connaît pas le chemin ; la seule chose qu'il puisse faire, c'est de cesser le combat et, avec l'énergie et les instruments dont il dispose, d'observer ce qui le lie. C'est l'homme simple, accablé de souffrance, qui peut avoir de l'espoir. Les gens simples sont si écrasés par leur insignifiance qu'ils ne se fient pas à la pureté de leurs intentions [2] . » Beaucoup de gens venaient chercher auprès de lui une guérison physique. Il leur disait: « Il fut un temps où je guérissais le corps, mais j'ai découvert qu'il était beaucoup plus important de guérir l'esprit, les souffrances intérieures. On peut gagner une grande popularité et attirer des foules si on guérit le corps, mais cela ne mène pas l'homme au bonheur [3] . » Dans ses Commentaires sur la vie, Krishnamurti écrit: « Nous cherchons au loin ce que nous pourrions trouver tout près de nous. Nous croyons que la beauté est toujours là-bas, jamais ici, que la vérité ne se trouve pas chez nous, mais dans quelque endroit éloigné. Nous allons jusqu'au bout du monde pour trouver le maître et nous ne connaissons pas le serviteur ; nous ne comprenons pas les choses de la vie, les luttes et les joies de tous les jours, et pourtant nous tentons de saisir le mystérieux et le caché [4] . » Les conférences publiques de Krishnamurti à Bombay, en janvier 1948, eurent lieu sur les pelouses de la vaste résidence de Sir Chunilal Mehta, Ridge Road. K arrivait habillé d'un dhoti à bordure rouge, d'une longue kurta blanche et d'un angavastram. Il ôtait ses sandales et s'asseyait jambes croisées sur une estrade ; il se tenait très droit, sans bouger. Il regardait les quelque cinq cents personnes assises par terre ou sur des chaises devant lui. Il y avait des sannyasins, de vieux théosophes, quelques professeurs et un certain nombre de « khadi caps * », peu de jeunes gens ; mais les riches hommes d'affaires de Bombay, amis de Sir Chunilal Mehta, étaient présents. A cette époque, Krishnamurti pourfendait les riches. II disait: « On ne peut faire coïncider Dieu et Mammón. L'homme qui a la main dans la poche de son voisin, qui exploite à son seul profit les ressources de la terre, n'a pas accès à la Réalité [5] . » Tous les regards convergeaient vers Krishnamurti, mais l'attention dirigée par celui-ci vers ses auditeurs ne faisait pas d'eux un groupe indistinct ; elle établissait une,communication directe avec chacun, homme ou femme, qui avait l'impression que Krishnamurti parlait pour lui seul exclusivement. Krishnamurti remplissait le rôle de l'ami qui prend la main de celui qui est dans la peine et l'accompagne dans les détours et les gouffres du mental, de la pensée, des sentiments. Il avançait pas à pas, avec une patience infinie, mettant à nu le problème, l'explorant, le discutant, bloquant toutes les possibilités de s'éloigner de la réalité. Il enseignait à observer, comme dans un miroir, la souffrance, la colère, la peur, la solitude. Il montrait comment s'attarder sur l'interstice entre deux pensées - aller de pensée en pensée, pour voir chaque pensée se dissoudre lorsqu'on la fait retourner à son origine. Lorsqu'il parlait, Krishnamurti n'était pas seulement attentif à ceux qui l'écoutaient, mais aussi à tout ce qui l'entourait: les pépiements des oiseaux, la chute d'une feuille, le son d'une flûte dans le lointain. Il témoignait une vigilance qui s'exerçait en même temps sur les phénomènes extérieurs et intérieurs ; rien n'était insignifiant, rien n'était de trop ; il n'y avait que les flots du grand fleuve de l'existence, le « ce qui est ». Un grand nombre de personnes écoutaient Krishnamurti pour la première fois. Son vocabulaire avait entièrement changé et même des amis, comme Sanjeeva Rao qui était resté des années auprès de lui, avaient du mal à le suivre. Ce qu'il disait paraissait simple: « Je vais vous dire ce qu'est le "ce qui est" et je me laisserai porter par son mouvement. Ne suivez pas mes paroles, mais le mouvement de la pensée, qui est active en vous [6] . Reconnaître la vie pour "ce qu'elle est" met fin aux conflits. Le fait de discerner le "ce qui est" est déjà s'en libérer [7] ". » Encombrés de mots et de concepts, pris au piège du devenir, les auditeurs de Krishnamurti, qui n'avaient jamais « vu » le processus de la pensée - son mouvement, ses complexités et les espaces qui se créent entre ses différentes étapes - le comprenaient difficilement. « Moi qui suis le résultat du passé, demandait Krishnamurti, comment puis-je sortir du temps? Ce n'est possible que si l'on s'y efforce passionnément. Entrez avec décision - non pas chronologiquement mais psychologiquement - dans cette existence en dehors du temps [8] . » Ces années-là, il était rare que Krishnaji conteste directement le « je », l'ego. Il ne demandait jamais: « qui suis-je? » mais il abordait le « je » en rejetant les accrétions et les éléments qui s'assemblaient pour le former et lui donner sa réalité. Cette négation, dissolvant la nature et ses attributs, étouffait la volonté par quoi se manifestait le « je », et la pensée qui le perpétuait. Percevoir, puis nier tout devenir psychologique, mettait fin à la pensée, au temps et au principe du « je ». En voyant la nature du mental et sa structure, et les énergies qui opéraient dans la conscience humaine, on se rendait compte que la nature même de l'esprit et de la pensée nous limite et qu'elle est la cause de notre esclavage et de nos souffrances. Pour Krishnamurti, toute tentative pour agir sur le plan du contenu habituel de la pensée, pour en modifier l'orientation, se produisant sur un plan où règnent les contraires, ne peut au mieux qu'apporter une solution partielle au problème, sans pouvoir agir sur les pulsions primordiales, si complexes, qui gisent au plus profond de l'esprit humain. Les problèmes qu'affronte l'homme peuvent être résolus non au moyen d'un idéal qui transformerait progressivement la souffrance en bonheur, la cupidité en amour, mais en modifiant la nature même du sol où la souffrance s'enracine. Ce changement, cette transformation, n'est donc pas d'ordre qualitatif, mesurable, mais porte sur la nature même, la structure et la dimension de l'esprit. Dans ces conditions, l'enseignement de Krishnamurti modifiait la dimension même du problème humain. Il s'agissait d'une révolution au cœur de la conscience humaine, de la découverte d'une nouvelle relation espace-pensée: l'esprit cessant de se mouvoir dans un espace-temps linéaire, dans l'univers de la causalité, opérait une conversion qui le faisait vivre désormais dans un monde de la simultanéité transcendant les limites du moi, ouvrant la porte à une connaissance nouvelle du monde, mettant en mouvement une énergie nouvelle que n'entraveraient plus d'anciennes et toutes négatives limitations. « Seule la vérité déconditionne totalement, disait Krishnaji. Pour percevoir la vérité il faut concentrer son attention. Ce qui ne veut pas dire écarter les distractions. Il n'y a en effet pas de distractions: la vie est un mouvement total qu'il faut saisir globalement [9] . » L'auditoire à qui s'adressait K appartenait à une société où depuis plus d'un siècle on recevait une éducation anglaise, qui était pénétrée des idéaux démocratiques occidentaux, avec leur insistance sur l'exercice légal des libertés au sein d'un ordre social égalitaire. Ces principes, sur lesquels devait reposer la Constitution de l'Inde indépendante, ne pouvaient en fait qu'entraîner le bouleversement de toute la société indienne. Les couches les plus défavorisées de la population allaient peu à peu se rendre compte du pouvoir qui pouvait être le leur. Une rapide évolution devait s'ensuivre, avec un durcissement des structures de classe. Les tensions allaient s'accroître dans les années à venir. L'esprit indien, captif depuis des siècles des mythes, des symboles et du souci de l'au-delà, subissait en ce milieu du xxe siècle l'influence des philosophes sociaux indiens du siècle précédent. Il tendait dès lors à se rebeller contre les superstitions et l'ignorance qui l'avaient si longtemps ligoté et à plaquer des idées occidentales sur le vieux fonds agité de la tradition. Les forces contenues dans ce fonds archaïque, sa sagesse aussi bien que ses violences, restaient latentes et inexploitées. Avec l'indépendance, les Indiens allaient chercher des chefs, politiques ou religieux, capables de leur montrer une voie nouvelle. Ils ne comprenaient toutefois ni les conditions d'un changement, ni les forces destructrices qui allaient bien vite s'attaquer à leur façon de vivre et à leurs valeurs traditionnelles. La volonté de changement s'accompagnait d'un louable souci d'amélioration sociale dans certains secteurs de la société, ce qui impliquait notamment une redistribution des richesses. Mais, dans un système démocratique, cela ne pouvait se limiter à la satisfaction des besoins légitimes des plus défavorisés ; il était inévitable que les revendications se généralisent, libérant dès lors les tensions que contenait l'édifice social traditionnel, avec ses injustices mais aussi son tissu de responsabilités. A cela s'ajoutaient la pression de la rapide croissance démographique et l'accroissement des besoins, lui-même lié au développement technique. La société indienne allait ainsi se trouver envahie par des valeurs et des attitudes grossièrement matérialistes. Les nouveaux riches - propriétaires terriens, industriels -, les nouveaux groupes de pression des communautés « sous-développées » (les « backward classes ») et un tout nouveau mouvement anti-social allaient désormais se disputer les instruments de la richesse et du pouvoir. L'Occident d'après-guerre était lui aussi en pleine effervescence. La guerre avait suscité de grands progrès dans les connaissances scientifiques, et les techniciens qui avaient mis au point des engins de mort cherchaient maintenant de nouveaux débouchés à leurs aptitudes. L'âge du robot s'annonçait. On sentait dès la fin des années quarante les frémissements avant-coureurs de ce qui allait arriver. Sur le plan matériel, l'homme allait dominer le monde. Tous les problèmes paraissaient solubles. On ne produisait plus seulement des armes, mais une masse de biens de consommation et d'objets que le progrès technique rendait rapidement démodés, ce qui répondait aux besoins d'une économie basée sur le gaspillage. On inventait enfin de plus en plus de choses destinées au plaisir et à la distraction, dont l'industrie allait envahir les marchés et recouvrir le monde de son inutilité. En 1947 l'impact de cette évolution en Inde était encore minime. C'était surtout le traumatisme de la partition qui avait touché le plus profondément l'esprit de tous les Indiens qui réfléchissaient. Et pourtant ce n'étaient là que des effets de surface d'un trouble et d'une violence à venir bien plus profonds, que seul un esprit visionnaire comme celui de Krishnamurti pouvait percevoir. Il s'avançait dans le paysage indien, cherchant sa voie, plongeant dans l'esprit des hommes et des femmes, observant, interrogeant, sondant l'environnement, mettant le doigt sur les tensions et les conflits qui attaquaient les esprits et les cœurs. « La maison brûle », disait-il passionnément à ses auditeurs, mais ceux-ci ne comprenaient pas la gravité ni l'urgence de la situation. C'est de ce souci passionné, de cette vaste perception, que devaient naître les intuitions qui furent au centre de son enseignement. C'est l'homme - non pas un être abstrait, mais le « je », l'ego, et sa relation avec l'autre - qui crée la société et le monde. « Vous êtes le monde » était un des points essentiels de son enseignement. Pour lui, l'action politique et sociale ne peut transformer radicalement le monde que si l'homme se transforme lui-même radicalement. « Les systèmes ne changent pas l'homme. C'est l'homme qui change le système », disait K. Et si on lui faisait remarquer l'impuissance de l'individu seul à changer le monde, il répondait que la masse d'eau du Gange n'avait été, à l'origine, qu'une seule goutte d'eau, et que toutes les actions qui avaient changé la situation de l'homme sur terre n'avaient eu à leur départ qu'un seul être humain. Cette transformation de l'individu ne devait pas, pour lui, être l'effet d'un processus. Elle devait être immédiate: elle serait accomplie dès que l'homme se serait vu dans sa relation réelle à lui-même, aux autres et à la nature. De cette relation nouvelle, Krishnamurti donnait les exemples les plus familiers: les rapports entre mari et femme, entre employeur et employé. Nombreux furent ceux que troubla son insistance à souligner l'hypocrisie sous-jacente à la plupart de ces rapports ; mais ils durent admettre la justesse de ses vues. Il disait qu'une « vue » absolument objective, détachée, ne devenait possible que quand celui qui voyait avait renoncé à diriger ou orienter les autres. C'est alors seulement que naissait l'intuition qui transformerait la société et ferait apparaître une génération nouvelle. Essentielle à cette immédiateté de la transformation était la vue intuitive que Krishnamurti avait du temps. Il savait que la « venue à l'être » et sa cessation, le passage de la jeune pousse au grand arbre, déroulement temporel linéaire, était de l'essence même du mouvement de la vie. L'énergie de la matière soumise au temps, comme celle qui anime une flèche, s'affaiblit, se dissipe, et s'éteint. Krishnamurti disait: « Il y a le temps des horloges et celui de la pensée ; le temps qui est la pensée elle-même. Il ne faut pas prendre l'un pour l'autre. Le temps de la pensée, psychologique, est celui du devenir [10] . » Ce temps du devenir, ce « je serai », naît de l'illusion. C'est une manifestation du « je ». Il se re-crée et se renforce lui-même, se nourrissant de sa propre ignorance et, par là même, il accumule un potentiel d'énergie consciente que l'individu croit ensuite percevoir hors de lui par le jeu des sens. Le « moi » en tant que produit du temps psychologique, se manifestant comme pensée, ne peut jamais agir pour se libérer. Seule une approche négative, seule la prise de conscience, puis le refus de toute pensée psychologique, l'affranchissement de tout désir d'agir, peut permettre de saisir directement « ce qui est » et de se libérer du temps né du psychisme. Dans cette perspective nouvelle, l'esprit n'utilise plus la pensée pour se renforcer lui-même. Il n'y a plus de penseur ni de pensé, de percevant ni de perçu. L'esprit pris dans le devenir est un produit, une transformation, du temps: c'est seulement en refusant de laisser apparaître cette fausse conscience que naît cette grande vérité, qui est que voir et entendre directement, en toute innocence et pureté, sans volonté d'agir sur ce qui se passe, fait disparaître l'état qu'on observe ainsi. Ce qui était colère, peur, appétit de jouissance, se transforme, et l'énergie libre et intemporelle sous-jacente à ces états est libérée. Le nouvel état n'est ni lié ni opposé à la colère, la peur, etc. Partir à la recherche d'un idéal en posant le problème en termes d'opposés est la grande illusion qu'entretient le moi pour se perpétuer, car tout idéal contient en germe son contraire. Seule une perception totale, non fragmentaire, peut dépasser le sujet comme l'objet. Voir ainsi « ce qui est », c'est transformer « ce qui est ». La pensée conceptuelle coupe l'esprit du cœur. L'humanité ne peut fleurir que si l'esprit repose dans le cœur et que cesse toute activité centrée sur le soi. C'est tout naturellement que Krishnamurti ouvrait les secrets de l'esprit et qu'il avait de telles intuitions. Il pouvait donc sans peine ouvrir les portes et dire: « Voyez, prenez. Tout est là. Pourquoi hésitez-vous? » C'est à Bombay, pendant ces mois de 1948, que Krishnaji commença de faire du dialogue l'instrument majeur pour découvrir son enseignement. Il devait, au cours des ans, devenir de plus en plus subtil et profond. Au début, les discussions de groupe avaient lieu sous forme de questions et réponses. La précision et la compréhension intuitive des profondeurs cachées de l'esprit, si évidentes dans les dialogues, ne se trouvaient pas dans les discussions. Les premières de celles-ci, en effet, étaient confuses, dispersées. On posait une question à K. Son esprit rapide la reprenait, la renvoyait au questionneur, espérant provoquer sa réaction ou celle du groupe. Il parlait lentement, s'arrêtant souvent, penché vers l'interlocuteur. Il prêtait la même attention ouverte à ses propres paroles qu'à la voix de qui l'interrogeait. L'énergie de sa réponse se heurtait à des esprits qui se débattaient avec peine, habitués qu'ils étaient à répondre par référence au passé, à la mémoire, à quêter une solution auprès de quelque autorité supérieure ou extérieure, spirituelle ou temporelle. La façon de faire de Krishnaji nous paraissait difficile à comprendre. Nous nous efforcions de saisir le sens de ses paroles et de les appliquer à ce qui occupait nos esprits. Nous tentions de le rejoindre, d'aller au-delà des paroles, avec les seuls instruments dont nous disposions: la mémoire et la pensée discursive, mais c'étaient là précisément les instruments qu'il contestait. Nous étions donc désorientés. Rien ne nous mettait sur la voie ; l'esprit, attaché aux paroles, n'était plus que désespoir et agitation. Krishnaji ne cessait de redire qu'il fallait voir « ce qui est », le réel, et non pas « ce qui devrait être », l'illusion. Il insistait sur la nécessité pour l'homme de se transformer lui-même avant de vouloir transformer la société, car la société, disait-il, ce sont les hommes. Il disait qu'il fallait s'affranchir de la mémoire, qui est le moi, qui contrarie, déforme et empêche la compréhension du présent, la nature réelle de l'être et du devenir. Il se refusait à donner une réponse immédiate, une solution facile. Toute réaction lui semblait enfermer le problème posé dans la question elle-même. Il exigeait donc qu'on examine d'abord la question - sans distinguer d'ailleurs entre question et réponse comme entre deux choses différentes, mais en tenant compte à la fois de la nature de la réponse et du plan d'où venaient la question et la réponse. S'arrêter, réfléchir, c'était éveiller l'esprit qui « écoute » et qui « voit », qui annihile l'illusion opposant dedans et dehors. C'était faire apparaître la condition spirituelle capable de traiter véritablement la question posée. Les discussions avançaient lentement. K allait de pensée en pensée, avançant, reculant, repartant. En regardant ainsi se mouvoir la pensée, celle-ci s'apaisait jusqu'au moment où, soudain, l'esprit des participants s'éveillait et entrait en contact direct avec le mouvement mental lui-même. C'était là le point de départ de l'enquête, en même temps que ce qui mettait sur la voie de la solution en éclairant aussi bien la question que la réponse. Ceux qui cherchaient ainsi avec K découvraient la nature et la structure de l'esprit et l'extraordinaire puissance et flexibilité du processus conscient. A observer le mouvement de l'esprit en train de penser, et à « voir » combien il était inexpert, on éprouvait toutes les émotions, toutes les craintes d'un voyage en terre inconnue. Une nouvelle méthode, née de la vision et de l'écoute, se développait. Des perceptions neuves s'éveillaient. K ne laissait jamais l'énergie engendrée par la question d'un participant se perdre en des réponses toutes faites puisées dans la mémoire. Il mettait au défi l'esprit des participants. Éveillé corps et esprit, il questionnait sans relâche, et ouvrait par là même l'esprit des auditeurs, et plus ceux-ci acquéraient de forces nouvelles, plus l'esprit même de K était mis au défi, et de cela naissaient des lumières nouvelles sur la condition humaine. Attentif à ce qui se passait dans l'esprit de ceux qui l'écoutaient, K savait les guider ou, par un bond en avant, faire sortir les discussions des ornières stériles où parfois elles tendaient à s'enliser. Il parlait de l'amour, de la mort, de la peur, du chagrin, de tout ce qui touchait au corps et au cœur et toujours, grâce à lui, on arrivait à un contact direct, tactile presque, avec ce qui était examiné. Le dépassement de la discussion commença de se produire un matin, en 1948, où Rao Sahib Patwardhan déclara que l'idéal et les convictions qui l'avaient soutenu et fait agir dans son combat politique s'étaient effondrés. Il se sentait dans une impasse et avait le sentiment qu'il lui fallait réexaminer tout ce à quoi il croyait. Il demanda alors à Krishnaji ce qu'il entendait par « pensée créatrice ». Krishnaji qui, assis paisiblement, avait attentivement écouté ses propos, se leva soudain et vint s'asseoir près de lui. Penché vers lui, il lui dit: « Voulez-vous vous y mettre et voir maintenant, tout de suite, si vous pouvez ou non faire l'expérience de cette pensée créatrice? » Rao, troublé, regarda K sans comprendre ce qu'il voulait dire. - Comment pense-t-on? commença K. Rao répondit: « Un problème se pose et, pour le résoudre, des pensées apparaissent. - Et comment essayez-vous de résoudre un problème? demanda K. - En cherchant une solution, dit Rao. - Comment pouvez-vous trouver une solution et comment savoir si c'est la bonne? Vous ne pouvez sûrement pas voir la totalité du problème. Comment pouvez-vous donc savoir que votre solution est la bonne? - Si je ne trouve pas la bonne réponse tout de suite, je cherche d'autres moyens de la découvrir, répondit Rao. - Mais de quelque façon que vous cherchiez à trouver une réponse, celle-ci ne sera jamais que partielle, or vous cherchez une solution complète. Comment la trouvez-vous? » K fermait toutes les issues à la pensée, empêchant l'énergie de la question de se dissiper. « Si je ne peux pas voir le problème complètement, alors je ne peux pas trouver la bonne solution, dit Rao. - Vous ne cherchez donc plus la solution. - Non. - Vous avez, en cherchant une réponse, ferme toutes les issues. - Oui. - Quel est votre propre état d'esprit quand vous ne cherchez plus une solution? » Mon propre esprit, pendant ce dialogue, restait déconcerté. Mais ce n'est pas cela que K voulait produire. Quelque chose nous échappait [11] . Quelques jours plus tard, K parla de la mémoire comme de la conscience du « je », du facteur qui déforme et entrave la compréhension du présent. Il distingua entre la mémoire des faits et celle de la vie psychologique, celle qui se rapporte à notre « je ». Puis il demanda: « Pouvons-nous vivre sans cette mémoire psychologique? » La discussion avançait lentement et je m'en désintéressai. Ma pensée vagabondait après quelque image entrevue. Plus je tâchais de me concentrer, plus mon esprit s'agitait. J'en fus si découragée que je me laissais distraire. Mais bientôt, je le sentis s'apaiser et pour la première fois ce matin-là j'écoutai ce qui se disait. Le professeur Chubb, du Elphinstone Collège, était en train de discuter. Je prêtai attention. Peut-on faire s'arrêter la mémoire? me demandai-je. Je ne souhaitais nullement m'affranchir du principe du « je ». Je l'avais construit avec tant de soin: pourquoi voudrais-je m'en libérer? Je serais perdue si je le faisais. Puis je me demandai si on pouvait effectivement faire s'arrêter la mémoire. Une clarté se fit soudain. Je me mis à observer mon esprit. K disait: « Que pouvez-vous faire? Vous êtes dans une impasse. Vous ne pouvez pas vous en désintéresser. Il faut faire quelque chose. » Dans un éclair, je dis: « Laisser s'éteindre la mémoire. » Brusquement mon esprit s'éclaircit. K me regarda. La clarté s'accrut. « Continuez, dit-il. Quel est votre état d'esprit quand vous laissez s'éteindre la mémoire? » C'était comme si tout le monde était parti et que K et moi étions seuls. « Mon esprit est paisible », lui dis-je. Et soudain je le sentis: quelque chose de puissant, flexible, rapide, vivant. Il sourit et dit: « Laissez-le tout seul. Allez doucement. Ne le piétinez pas. » Quand je quittai la réunion, il vint à la porte avec moi et me dit: « Il faut que nous parlions. » J'avais l'impression que mon esprit avait été complètement purifié. Quand l'intensité et la clarté engendrées par le dialogue devinrent évidents, nous voulûmes ardemment le poursuivre. Les jours, donc, où il n'y avait pas d'exposés publics, nous rencontrions K et parlions avec lui. La plupart de nos questions concernaient l'importance d'une action morale dans la société chaotique où nous vivions, et ce n'est qu'après cela que les problèmes humains fondamentaux - l'envie, l'ambition, la peur, la douleur, la mort, le temps et la souffrance qu'il y a à devenir sans pouvoir réaliser - firent surface et s'exprimèrent. Des années plus tard, K écrivait: « Rester paisible après avoir labouré et semé, c'est donner naissance à la création [12] . » Il devait dire aussi de ces discussions: « L'esprit est ce qui contient le mouvement mental. Quand celui-ci ne prend plus forme, est dénué de "moi", est sans vision ni images, il est tout à fait paisible. Il n'y a en lui pas de mémoire. Alors les cellules du cerveau se transforment. Elles sont habituées au mouvement lié au temps. Elles sont le résidu du temps qui est mouvement, un mouvement à l'intérieur d'un espace qu'il crée lui-même en se mouvant... Quand il n'y a plus de mouvement, un intense foyer d'énergie se crée. La mutation, c'est donc de comprendre le mouvement et de l'arrêter dans les cellules mêmes du cerveau [13] . » Cette révélation du moment de la mutation de « ce qui est » apporta une dimension entièrement nouvelle dans le champ de la recherche intellectuelle et religieuse. Des années plus tard, je devais dire à Krishnaji: « Avoir une discussion personnelle avec vous, c'est être exposé au vide. C'est comme faire face à quelque chose de totalement vide. Il n'y a rien que « ce qui est » reflété en soi-même. Vous renvoyez à chacun « ce qui est ». K répondit: « C'est ce que me disait Aldous Huxley. Mais quand K vous renvoie quelque chose, cela vous appartient. »
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« Allez, et faites des arbres vos amis. » Au début d'avril 1948, Krishnaji retourna à Madras. Il habita chez R. Madhavachari, à Vasant Vihar, le quartier général de ses activités en Inde. Vasant Vihar était une solide construction de style colonial, avec des piliers et des vérandas ; les portes, les fenêtres, le mobilier étaient en bois de teck de Birmanie. Il y avait au rez-de-chaussée un bureau et une grande salle pour les réunions, mais très peu de chambres à coucher - cela avait été calculé afin que peu de personnes puissent y habiter. Krishnaji disposait d'un appartement en bas, mais il dormait sur une véranda couverte. Il recevait ses visiteurs dans une pièce qui donnait sur la pelouse devant la maison, et les réunions publiques avaient lieu sous les arbres qui l'entouraient: banyans et manguiers ; les canéficiers, les flamboyants et les cytises apportaient leur parfum et leurs couleurs ; près de l'entrée il y avait un lac couvert de lotus. Madhavachari était un brahmane austère, appartenant à la secte des Madhvas. Il était naïf, dévoué, obstiné, et profondément attaché à la tradition. Le teint sombre, la peau lisse, que beaucoup d'Indiens du Sud doivent à leur habitude de s'oindre d'huile, le corps mince et droit, il inspirait le respect ; son visage irradiait la force et la rectitude morales. Nous devions découvrir plus tard que, derrière cette apparence austère, se dissimulait une personnalité très humaine. Il pouvait s'esclaffer avec mon mari à propos d'histoires plutôt lestes, et racontait de nombreuses anecdotes se rapportant à ses jeunes années. Krishnaji avait discuté avec Madhavachari et Sanjeeva Rao de la possibilité de créer un magazine, avec ce dernier, Maurice Friedman et moi-même comme rédacteurs. Dans la première lettre qu'il m'ait adressée, le 18 avril 1948, il m'écrivit de Madras:
Je n'étais jamais allée à Madras, je décidai donc d'accepter l'invitation. Nandini finit par persuader son mari de consentir à ce qu'elle m'accompagne. A notre arrivée, nous fûmes accueillies par Krishnaji et Madhavachari avec une chaleureuse affection. Le soir, nous nous rendîmes avec notre hôte à la Société Théosophique et au Jardin du Souvenir, le lieu où Annie Besant avait été incinérée: son samadhi. Krishnaji ne vint pas avec nous ; depuis sa rupture, il n'avait pas remis les pieds à Adyar. Nous rapportâmes à Krishnaji un lis blanc cueilli sur le samadhi. Il le garda dans ses deux mains, et nous vîmes qu'il était profondément ému. Un peu plus tard, nous allâmes nous promener sur la plage d'Adyar. Il s'éloigna de nous et nous le vîmes marcher, très droit, les bras collés au corps. Il revint vers nous avec, dans ses yeux bleu-noir, un regard perdu au loin ; dans son visage transparaissait une certaine exaltation. Au retour, il demanda à Madhavachari (qu'il appelait Marna, « oncle »): « Qu'étaient-ce donc que ces coups de gong que j'ai entendus la nuit dernière - deux longs, un court? C'était merveilleux. » Madhavachari parut surpris et dit qu'il n'avait rien entendu et ne savait pas d'où pouvaient venir ces sons. Krishnaji insista sur leur beauté. Il alla dans sa chambre et en ressortit au bout de quelques minutes pour dire qu'il avait découvert que ces coups de gong vibrants et sonores étaient produits par deux ventilateurs fonctionnant en même temps. Il était toujours dans un état de grande exaltation et il suivait les coups en battant la mesure. Il parla à peine pendant le dîner ; nous mangeâmes sur des thalis * , assis par terre sur des nattes. Tard dans la nuit, nous fûmes réveillés par Krishnaji qui appelait de la véranda où il dormait. Sa voix paraissait faible. Nous fûmes saisis d'étonnement et d'inquiétude. Après avoir hésité un moment, nous allâmes à la porte de la véranda et nous lui demandâmes s'il était malade. Krishnaji appelait quelqu'un, sa voix était voilée et enfantine. Nous l'entendions répéter: « Krishna est parti. Quand va-t-il revenir? » Ses yeux étaient ouverts, mais il ne nous voyait pas. Puis il parut s'apercevoir de notre présence et dit: « C'est vous, Rosalind? » et ensuite: « Oh oui, il vous connaît, tout va bien. Asseyez-vous et attendez ici. » Il reprit au bout d'un instant: « Ne laissez pas le corps tout seul, n'ayez pas peur. » Il se remit à appeler « Krishna! » Il se couvrait la bouche de sa main et disait: « Il a dit de ne pas l'appeler. » Puis, avec une voix d'enfant: « Va-t-il revenir bientôt? » Cette scène se prolongea quelque temps ; il se calmait, puis criait « Krishna! », puis s'adressait des reproches. Au bout d'une heure environ, le ton de sa voix devint joyeux. « Il est revenu. Vous les voyez? Ils sont ici, immaculés. » Les gestes de ses mains exprimaient la plénitude. Puis sa voix changea encore, et redevint celle de Krishnaji. Il se leva, s'excusa de nous avoir gardés éveillés, nous raccompagna à notre chambre, et nous quitta. L'étrangeté de ce qui venait de se passer nous laissa abasourdis. Il nous fut impossible de nous rendormir. Le lendemain matin, au petit déjeuner, il paraissait frais et dispos. Nous l'interrogeâmes sur les événements de la nuit. Il se mit à rire et dit qu'il n'était au courant de rien. Pouvions-nous lui expliquer ce qui était arrivé? C'est ce que nous fîmes. Il dit alors que nous parlerions de cela plus tard ; à présent nous le connaissions assez pour comprendre qu'il ne souhaitait pas y revenir. Le lendemain, nous retournâmes à Bombay. Les tensions en Europe et les inquiétantes menaces de guerre modifièrent les plans de Krishnamurti pour l'été. Il fut décidé qu'il resterait en Inde en mai et en juin. Mlle Hilla Petit et Maurice Friedman habitèrent avec lui à Ootacamund - nous disons Ooty - où Mlle Petit avait loué une maison. Ooty est une verdoyante station de montagnes dans les Nilgiris, à deux mille quatre cents mètres d'altitude. Ces stations, avec leurs luxuriantes forêts, leurs sentiers ombragés, leurs jardins délicieusement conçus, avaient été créées par les Anglais, désireux de retrouver l'atmosphère de la campagne anglaise et de fuir dans ces retraites boisées la chaleur du long été de la plaine. En 1948, ces stations de montagne n'étaient pas encore indianisées. Les cottages et les grands bungalows étaient blottis au milieu des arbres et surplombaient des prairies vert émeraude émaillées de fleurs sauvages, marguerites, myosotis et boutons d'or. Les flancs de la montagne étaient couverts de forêts épaisses d'eucalyptus, de pins et d'aréquiers. C'était un paysage aux courbes douces, sans les rochers aigus et les gorges de l'Himalaya. Les jardins resplendissaient de roses, de fuchsias, de coquelicots et de pensées, et les maisons étaient recouvertes de roses grimpantes et de glycine. De sa fenêtre, Krishnaji avait vue sur un épais bosquet d'eucalyptus vert-gris. Shanta Rao, qui était une grande amie de Friedman, était venue de Madras se joindre au petit groupe. Krishnaji nous écrivit, à Nandini et à moi-même, pour nous demander de venir auprès de lui à Ootacamund. Il semble maintenant incompréhensible que Krishnaji ne se soit pas demandé un seul instant si cela était possible, si nous avions l'argent nécessaire pour le voyage et le séjour à Ooty, et si Nandini obtiendrait la permission de repartir. J'étais libre de me déplacer dans la mesure où mes finances précaires me le permettaient, mais pour Nandini la situation était entièrement différente. Sa mésentente avec son époux s'aggravait et, bien que celui-ci et sa belle-famille fussent fort riches, ils étaient aussi très conservateurs et orthodoxes. Nandini n'avait aucune fortune personnelle. Mais il en avait toujours été ainsi avec Krishnaji. S'il lui venait une idée, elle se réalisait, tous les obstacles étaient surmontés. Et donc, Nandini, ses enfants, son beau-père, Sir Chunilal Mehta, et moi avec ma fille Radhika, nous arrivâmes à Ootacamund pendant la troisième semaine de mai. Jamnadas Dwarkadas devait nous rejoindre quelques jours plus tard. Nous retrouvâmes un Krishnaji relevant d'une maladie ; il avait laissé pousser sa barbe pendant qu'il était resté couché. Il faisait froid, et il portait une longue choga * flottante en shatush * . Avec ses grands yeux pénétrants, son visage barbu et ses vêtements flottants, il avait l'air d'un personnage biblique. Nous fîmes ensemble de longues promenades, en prenant les raccourcis à travers les forêts de pins. Krishnaji grimpait avec agilité les pentes verticales et nous avions de la peine à le suivre. Les pluies allaient bientôt venir, et les sous-bois étaient obscurcis par la brume. Les nuages qui nous enveloppaient devenaient incandescents lorsqu'ils étaient effleurés par les rayons du soleil, puis ils se dissolvaient. Nous croisâmes une fois, alors que nous grimpions sur un sentier abrupt au milieu des pins, trois femmes tenant en équilibre sur leur tête de lourdes charges de bois, qui descendaient avec précaution. Krishnaji s'écarta pour les laisser passer et observa leur démarche. On sentit un sentiment de compassion émaner de lui, une affectueuse attention, une énergie qui allégeait les fardeaux de ces femmes, qui ne surent jamais pourquoi leur charge leur avait paru moins lourde. Un jour, lors d'une promenade dans la forêt, il me demanda quelle était ma réaction devant les gens que je croisais. Je lui dis que je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. A ce moment passèrent à côté de nous un vieux Toda et sa fille. Il répéta sa question: « Regardez ces Todas, ce vieil homme barbu, cette jeune fille avec son châle à raies. Comment réagissez-vous? » Je répondis qu'en les voyant, je pensais à ce qu'ils étaient autrefois ; c'était leur tribu qui faisait la loi dans les montagnes des Nilgiris. Ils étaient les rois de cette région, et à présent ils n'étaient plus que de pauvres nomades, faisant paître leurs troupeaux et campant dans les clairières. « Si vous voulez les comprendre, me dit-il, il ne faut pas les voir à travers un concept. Pourquoi ne pas simplement leur prêter attention, les regarder avec sympathie? » Sur le chemin du retour, il se tourna vers moi et me dit avec une lueur de malice dans les yeux: « Allez, et faites des arbres vos amis... » La nouvelle de la présence de Krishnamurti à Ootacamund se répandit rapidement, bien qu'il fût venu pour se reposer. Jawaharlal Nehru, notre Premier ministre d'alors, se trouvait aussi à Ooty ; je reçus un message de son secrétaire me disant qu'il souhaitait rendre visite à Krishnamurti. Le problème d'assurer la sécurité du Premier ministre étant compliqué, ce fut Krishnaji qui se rendit à la « Government House ». Maurice Friedman et moi-même l'accompagnâmes et nous assistâmes à l'entretien, qui eut lieu dans le salon privé. Il y avait un feu dans la cheminée, et de grands vases d'œillets posés sur les tables. Krishnaji et Nehru s'assirent sur un sofa devant le feu, Friedman et moi prîmes place sur des chaises des deux côtés du sofa. Les flammes éclairaient les deux nobles visages de brahmanes, aux traits purs et fins - l'un était originaire des montagnes du Nord, l'autre était né dans les collines rocailleuses de l'Andhra. Les yeux du visionnaire englobaient de grands espaces, et il en émanait la compassion et le silence ; de l'homme politique se dégageait l'énergie rapide d'une flèche. Nehru était un homme d'action romantique, doué d'une intelligence et d'une culture remarquables, engagé, infatigable, à la recherche de l'inconnu au sein de l'écheveau embrouillé des compromis politiques. Au début, les deux hommes furent intimidés, hésitants. Le contact ne s'établit pas aussitôt. Nehru commença par rappeler qu'il avait rencontré Krishnaji bien des années auparavant ; il avait souvent pensé à ce que celui-ci lui avait dit, et depuis longtemps il avait envie de le revoir. Achyut Patwardhan et d'autres amis lui avaient parlé longuement du travail en profondeur réalisé par Krishnamurti à Madras et à Bombay. Nehru parla avec angoisse des massacres et des violences qui avaient éclaté après la partition et l'indépendance. Il constatait que deux forces étaient aux prises dans notre pays, celle du bien et celle du mal ; si la première ne pouvait pas contenir la force du mal, le monde allait à sa perte. Krishnamurti déclara que le bien et le mal étaient toujours présents, mais qu'il était difficile pour le bien de l'emporter car le mal profitait des moindres failles pour s'infiltrer. Il fallait une vigilance constante pour lui barrer la route et l'empêcher de triompher. C'est cette vigilance, dit K, qui serait le soutien de l'homme. Nehru lui demanda si son enseignement avait changé depuis qu'ils s'étaient vus. Krishnamurti répondit qu'il avait en effet changé, mais qu'il ne pouvait dire exactement de quelle manière. Nehru s'enquit alors de ce que K avait à dire sur la transformation, lui pensait qu'il y avait deux moyens de la réaliser: l'individu devait se transformer lui-même, et son environnement se transformait du même coup ; ou bien c'était l'environnement qui se transformait, et l'individu suivait. Krishnamurti intervint alors: « N'est-ce pas la même chose? Il ne s'agit pas de deux processus différents. » Nehru approuva. Il s'efforça d'exprimer le désespoir qu'il éprouvait devant le chaos qui régnait dans le monde et les derniers événements survenus dans notre pays. Il était en proie à un grand trouble, ne savait vers où se tourner, et commençait à mettre en question ses opinions et ses actions. « Dites-moi, monsieur, demanda-t-il à Krishnaji, pour dissiper mes hésitations, quelle est l'action juste, la pensée juste? » Pour nous qui écoutions, cette question était celle qui se pose depuis toujours à l'esprit indien éveillé. Il y eut un long silence. Nous découvrions que ces silences au cours des dialogues avec Krishnaji faisaient partie de sa façon de communiquer avec nous. C'était un silence mental qui réduisait les distances entre les esprits et favorisait ainsi une communication, un contact directs. Krishnamurti reprit alors la parole, lentement, en s'arrêtant à chaque mot. « L'action juste n'est possible que lorsque l'esprit est silencieux, et qu'il s'opère une vision de "ce qui est". L'action qui découle de cette vision est débarrassée du passé, de la pensée et de la causalité. » Il dit aussi qu'il était difficile de traiter de ce vaste problème en si peu de temps. Jawaharlal Nehru écoutait avec une profonde attention, il paraissait ouvert et sensible, capable, de recevoir et de réagir. Krishnaji se pencha en avant, ses mains étaient éloquentes. Il répéta que, devant la confusion grandissante de la situation en Inde et dans le monde, la seule issue pour l'homme était d'amorcer le processus de régénération au-dedans de lui-même, il lui fallait repartir à neuf. Pour que le monde soit sauvé, il fallait que quelques individus se libèrent des éléments qui le corrompaient et le détruisaient. Ils devaient se transformer en profondeur, avoir une pensée créatrice, et ainsi transformer les autres. C'était des cendres que le nouveau monde devait surgir. « Comme le phénix », remarqua Nehru. « Oui, répondit Krishnaji, car pour que la vie soit, il faut d'abord la mort. Nos ancêtres l'avaient compris, c'est pourquoi ils adoraient la vie, l'amour et la mort. » Krishnaji parla alors du chaos mondial comme d'une projection du chaos individuel. L'esprit humain pris dans les filets du passé, temporel et mental, était un esprit mort. Il ne pouvait donc agir sur le chaos, mais seulement ajouter à la confusion. L'homme devait se libérer du temps en tant que devenir, qui est projection du passé sur le lendemain, il devait agir dans le « maintenant » et ainsi se transformer. Le visionnaire et le grand homme politique conversèrent plus d'une heure et demie. Le ciel s'était assombri et l'étoile du soir avait disparu derrière l'horizon quand nous sortîmes. Le Premier ministre nous raccompagna à la voiture, et la séparation fut courtoise, et même affectueuse. Ils se promirent de se rencontrer de nouveau l'hiver suivant, quand Krishnaji serait à Delhi. Celui-ci, qui prenait des notes chaque jour dans un carnet, nous a laissé ce portrait: « Cet homme politique célèbre était réaliste, d'une totale sincérité et d'un ardent patriotisme. Il avait l'esprit large et désintéressé ; il était ambitieux, non pour lui-même mais pour son peuple. Ce n'était ni un tribun ordinaire, ni un démagogue ; il avait souffert pour sa cause, et n'était pourtant nullement amer ; il avait l'air d'un intellectuel plus que d'un politicien. Mais il ne vivait que pour la politique, le parti l'écoutait, quoique avec une certaine impatience. C'était un rêveur, mais il avait écarté tout ce qui n'allait pas dans le sens de son engagement [1] . » Vers la fin de mai, il se produisit certains incidents qui éclairent la vie mystique secrète de Krishnamurti. On a retrouvé dans la vallée de l'Indus une fresque représentant un visionnaire, assis, jambes croisées, dans la posture de la méditation, et flanqué de deux cobras dressés. Dans une représentation de l'instant de la création, à côté d'une plante sortant du sein d'une femme, on voit deux tigres rampants qui sont là pour protéger ce moment mystérieux. Une légende décrit le corps d'Adi Shankaracharya (l'interprète de la doctrine de l'Advaita et le célèbre fondateur de l'École de l'Advaita Vedanta), lorsqu'il reposait dans la grotte d'Amarnath au Cachemire. Il restait vide, car Shankaracharya avait pris possession du corps d'un roi afin de pouvoir, sans détruire la chasteté de son propre corps, connaître la sexualité et la paternité et répondre ainsi au défi lancé au grand Acharya, lors d'une discussion à Varanasi, par Sharda, l'épouse de Mandana Misra de Mahismati. Tandis que son corps restait sans défense à Amarnath, deux de ses disciples restaient auprès de lui et veillaient à ce qu'il ne lui soit fait aucun mal. Cette protection physique avait été la principale, et peut-être la seule mission de ceux qui se trouvaient auprès de Krishnaji lorsqu'il subit ces immenses transformations d'énergie qui permirent à des fonctions mentales, jusque-là inactives, de se déployer. Donner une autre signification aux relations que Krishnaji a entretenues avec son entourage, malgré les affirmations contraires, paraît abusif. La seule certitude est que Krishnaji avait confiance en ses amis, qui veillaient à ce que rien de mal n'arrive à son corps, et qui surtout n'avaient devant ce qui se passait aucune réaction émotionnelle violente, de peur par exemple. Les événements qui se produisirent à Ooty s'échelonnèrent du 28 mai au 20 juin 1948. Ils eurent lieu dans la chambre de Krishnaji, en présence de ma sœur Nandini et de moi-même. Maurice Friedman avait expliqué en partie à Shanta Rao et à Mlle Petit ce qui se passait: les secrètes traditions mystiques de notre pays lui étaient connues. Tout commença un soir, lors d'une promenade que nous faisions avec Krishnaji. Il se mit à dire qu'il ne se sentait pas bien, et que nous ferions mieux de rentrer. Nous lui demandâmes s'il voulait voir un médecin, mais il répondit « non, ce n'est pas ça ». Il ne voulut pas en dire plus. De retour à la maison, il alla dans sa chambre après avoir précisé à Friedman qu'il ne voulait être dérangé sous aucun prétexte ; mais il demanda à ma sœur et à moi-même de venir avec lui. Il referma la porte et nous dit de ne pas avoir peur, quoiqu'il arrive, et surtout de ne pas appeler de médecin. Il nous demanda de nous asseoir tranquillement et de veiller sur lui. Il n'y avait pas de crainte à avoir. Nous ne devions pas lui parler, ni le faire revenir à lui, mais, s'il perdait connaissance, il fallait lui fermer la bouche. Il nous recommanda de ne pas quitter son corps. Bien que mon entretien avec K m'ait radicalement transformée, j'avais gardé une tournure d'esprit sceptique et j'observai très attentivement les phénomènes dont je fus témoin. Krishnaji paraissait endurer d'intenses souffrances. Il se plaignait d'avoir très mal aux dents et à la nuque, au sommet de la tête et à la colonne vertébrale. Parfois, il gémissait, les mains sur l'estomac. Au cours d'une crise, il disait: « Ils nettoient le cerveau, oh! ils le vident complètement... » A d'autres moments il se plaignait de la chaleur et il transpirait abondamment. L'intensité de la douleur était variable, de même que sa localisation. Pendant que se déroulaient ces phénomènes, le corps couché sur le lit était comme une coquille vide ; seule une conscience physique semblait présente. La voix était voilée, enfantine. Puis soudain le corps était soulevé par une force irrésistible. Krishnaji s'asseyait, les jambes croisées, les yeux clos ; son corps fragile semblait grandir et sa présence emplissait la pièce. Le silence était palpable, lancinant, et une énergie immense se répandait autour de nous et nous enveloppait. La voix était alors sonore et vibrante. A partir du lendemain, il alla se promener seul le soir, et il nous demanda, à Nandini et à moi-même, de le rejoindre plus tard à la maison. Au début, les expériences commençaient à six heures, et se terminaient à huit heures et demie, mais par la suite elles duraient parfois jusqu'à minuit. Les jours où il voyait du monde (Jawaharlal Nehru, par exemple), rien ne se passait. Vers la fin, les séances se prolongèrent, parfois toute la nuit. Pas une seule fois il n'exprima, comme à Ojai, son horreur de la saleté ou un désir de quitter la chambre - et pourtant « Sedgemoor » n'était pas particulièrement propre. Lorsqu'il était au milieu de l'épreuve, son corps se tordait sur le lit. Il se mettait à trembler ; il appelait Krishna, et se mettait alors la main sur la bouche en murmurant « il ne faut pas que je l'appelle... ». 30 mai 1948 * . Krishnamurti se préparait à partir en promenade lorsque, soudain, il déclara qu'il se sentait trop faible et absent. Il dit: « Comme j'ai mal... » en se tenant l'arrière de la tête. Il s'allongea. En quelques minutes, le Krishnaji que nous connaissions n'était plus là. Pendant deux heures, nous le vîmes souffrir intensément. Il disait qu'il avait une douleur dans la nuque, ses dents lui faisaient mal, son estomac était enflé et dur ; il gémissait et parfois poussait des cris. Il perdit connaissance à plusieurs reprises. La première fois qu'il revint à lui, il dit: « Fermez-moi la bouche quand je m'évanouis. » Il répétait: « Amma! Oh! Dieu, donnez-moi la paix! Je sais ce qu'ils veulent faire. Rappelez-les! Je sais que quand j'atteindrai la limite de ce que je peux supporter, ils reviendront. Si je deviens fou, veillez sur moi. Mais cela ne m'arrivera pas, ils font très attention au corps. Je me sens si vieux. Il n'y a qu'un morceau de moi-même qui fonctionne. Je suis comme un jouet en caoutchouc, avec lequel un enfant joue, c'est l'enfant qui lui donne vie. » Pendant tout ce temps, son visage était ravagé par la douleur. Il avait les poings crispés, ses larmes coulaient. Au bout de deux heures, il s'évanouit de nouveau. Quand il reprit connaissance, il dit: « La douleur a disparu. Je sais ce qui s'est passé au-dedans de moi. J'ai été imbibé d'essence, le réservoir est plein. » Il dit alors qu'il allait parler pour ne pas penser à la douleur qui l'avait tenaillé. « Vous avez vu le soleil et les nuages lourds de pluie? Ils nous séparent du soleil, et la pluie se déverse en grondant sur la terre qui l'attend dans ses entrailles. La pluie nettoie tout. Chaque fleur, chaque feuille. L'air est parfumé, renouvelé. Puis les nuages passent, le soleil revient et effleure feuilles et fleurs. La douce petite fleur qui est comme une jeune fille que des hommes brutaux détruiront. Avez-vous remarqué les visages des riches? Ils ne pensent qu'à leurs capitaux, qu'à gagner de l'argent. Que connaissent-ils de l'amour? Avez-vous déjà passé la main sur des branches d'arbre, touché des feuilles, vous êtes-vous déjà assises à côté d'un enfant en haillons? Vous savez, un jour que je me rendais en voiture à l'aéroport, j'ai remarqué une mère qui lavait les fesses de son enfant. C'était merveilleux. Personne ne faisait attention à elle. Tout ce qu'ils savent faire, c'est gagner de l'argent et souiller leurs femmes. Pour eux, l'amour, c'est le sexe. Tenir la main d'une femme, elle n'est alors plus une femme, c'est ça l'amour. Savez-vous ce que c'est que d'aimer? Vous êtes mariées, vous avez des enfants, mais comment le sauriez-vous? On ne peut pas retenir un nuage dans une cage dorée. » Il resta silencieux un instant, puis reprit: « Cette douleur rend mon corps comme de l'acier - mais si flexible, si souple, sans une pensée! C'est comme un polissage, ou une sorte d'examen. » Nous lui demandâmes s'il ne pouvait mettre un terme à cette souffrance. « Vous avez eu des enfants, répondit-il. Pouvez-vous arrêter les douleurs lorsqu'elles commencent? » Il s'écria un peu plus tard: « Ce soir, ils vont s'en donner à cœur joie avec moi, je sens la tempête qui s'annonce. Oh! Christos! » Au bout d'un moment, Maurice apporta un bol de soupe, puis ressortit de la chambre. Krishnaji nous demanda d'allumer la lumière. Il s'assit, jambes croisées, le visage très droit. Toute trace de souffrance était effacée de son visage, ses yeux étaient clos. Il semblait plus grand, nous sentions qu'il se déversait en lui une force extraordinaire, nous éprouvions comme un frémissement et une rumeur dans l'air, qui remplissaient la pièce, et pourtant il n'y avait aucun bruit: nous ressentions comme un contact, mais il n'y avait personne d'autre que nous. Il ouvrit alors les yeux et dit: « Il s'est passé quelque chose. Qu'avez-vous remarqué? » Nous lui racontâmes ce que nous avions ressenti. Il reprit: « Demain, mon visage sera différent. » Il s'allongea et il fit un geste exprimant la plénitude. « Je serai comme une goutte de pluie - immaculé. » Quelques minutes plus tard, il affirma qu'il se sentait bien et que nous pouvions partir. 17 juin 1948. Aujourd'hui, Krishnaji est allé se promener seul. Il nous a demandé de l'attendre. Nous sommes restées au coin du feu. Soudain, il est entré dans sa chambre comme s'il était un étranger. Il est allé droit à sa table et a noté quelque chose. Au bout d'un moment, il a pris conscience de notre présence et est venu s'asseoir près du feu. Il nous a demandé ce que nous avions fait. Lui était allé au-delà du Golf Club. On entendait le son d'une flûte dans le lointain. Il est resté à l'écouter, avec une attention intense. Ce n'est que quand la flûte s'est arrêtée qu'il est entré dans son état à demi-conscient. A deux reprises, pendant que nous étions assises auprès de lui, cette formidable présence s'est manifestée en lui. Il nous a paru plus imposant. Il avait les yeux mi-clos, son visage était immobile et extrêmement beau. Il est allé s'allonger sur son lit, et il n'y eut plus que son corps. Sa voix était celle d'un enfant. Notre Krishnaji n'était plus là. Le corps de Krishnamurti se mit à gémir qu'il souffrait, qu'on le brûlait à l'intérieur de lui-même, qu'une douleur lui transperçait la tête. Il tremblait et dit qu'il était arrivé quelque chose pendant la promenade. Il s'est tourné vers nous et nous a demandé: « L'avez-vous vu rentrer? » Parfois, il croyait être encore dans les bois. « Ils sont venus et l'ont recouvert de feuilles. Vous savez, un peu plus et vous ne l'auriez pas vu demain, il ne serait pas rentré. » Il tâtait sans cesse son corps pour s'assurer qu'il était toujours là. « Il faut que je retourne là-bas, dit-il encore, pour voir ce qui s'est passé pendant la promenade. Je ne sais pas si je suis rentré. Il y a peut-être encore des morceaux de mon corps sur la route. » Par deux fois, il s'est levé de son lit et dirigé vers la porte, puis recouché de nouveau. Finalement, il s'est endormi. Quand il s'est réveillé, il s'est tâté et a contemplé ses mains. 18 juin 1948. Krishnaji nous a demandé de venir à sept heures du soir. Quand nous sommes arrivées, il était sorti. Nous l'avons attendu. Il est entré comme hier, a écrit quelque chose à sa table, puis est venu s'asseoir auprès de nous. Il nous a dit: « Il m'arrive une foule d'idées pour ma conférence de Bangalore. Je suis de nouveau éveillé. » Il ferma les yeux et resta silencieux un moment. Puis il se plaignit d'avoir mal et il alla s'étendre. Il disait qu'il brûlait. Il pleurait. « Vous savez, j'ai trouvé ce qui est arrivé pendant ma promenade. Il est venu et s'est chargé entièrement de moi, voilà pourquoi je ne savais pas si j'étais bien rentré. Je ne savais rien. » Il dit un peu plus tard: « Puis, dans ce vide, il y a eu une lumière et une tempête, et j'étais torturé. Connaissez-vous cette impression de vide, quand il n'y a plus d'horizon, plus de limites? » D'un geste il a évoqué l'espace vide. Un peu plus tard, il a recommencé à parler. « Ils m'ont brûlé, afin qu'il y ait davantage d'espace vide. Ils veulent voir si j'ai assez de place pour l'accueillir. » Il dit aussi: « Savez-vous ce que c'est que le vide? Quand il n'y a plus une pensée, quand on est complètement vacant? Mais comment le sauriez-vous? C'est ce vide qui donne le pouvoir ; non pas le pouvoir qu'on connaît, le pouvoir de l'argent, ou du mari sur sa femme. » Après une pause, il reprit: « Non, une énergie pure, comme celle d'une dynamo. Vous savez, pendant cette promenade, j'ai eu une extase. Je n'ai jamais pleuré autant. En marchant, j'ai rencontré un pauvre homme. Il m'a vu pleurer et a cru que j'avais perdu ma mère ou ma sœur. Il m'a souri, et je n'ai pas compris. » Soudain il déclara: « J'ai pensé à quelque chose - le temps et la vacuité - voilà. J'espère que je m'en souviendrai quand je me réveillerai. » Il commença à gémir qu'il ne pouvait pas supporter cette douleur, que tout brûlait au-dedans de lui. Il s'assit soudain et nous dit: « Ne bougez pas! » Et tout se passa comme hier. Son visage était dans l'obscurité mais sa silhouette éclairée par le feu projetait sur le mur une ombre allongée. Son visage était apaisé, ses yeux fermés, son corps palpitait comme si une force pénétrait en lui. Il nous parut grandir jusqu'à remplir la pièce. Il resta immobile pendant trois minutes environ, puis perdit connaissance. Lorsqu'il s'éveilla, il était calme et paisible. Bien que les notes que nous avions prises après la dernière soirée aient été perdues, Nandini et moi en avons gardé un souvenir très vif. Krishnaji avait eu des douleurs atroces dans la tête et la nuque, son estomac était enflé, les larmes inondaient son visage. Soudain, il s'assit sur son lit et se tint absolument immobile. Toute trace de souffrance et de fatigue avait disparu, comme cela arrive dans la mort. Puis la vie et un rayonnement immense éclairèrent son visage, qui devint d'une grande beauté: sans âge, comme si le temps ne l'avait pas effleuré, empreint d'une paix immense. Il ouvrit les yeux mais ne nous reconnut pas. Son corps irradiait la lumière. Le silence était liquide et lourd, comme du miel. Il emplissait la pièce, notre corps et notre esprit, effaçant toute trace du temps et de la mémoire. Nous sentions un contact sans qu'il y ait eu une présence, un souffle de vent sans qu'il y ait eu mouvement. Spontanément, nous joignîmes les mains pour un pranam. Il resta sans bouger quelques minutes, puis ouvrit les yeux. Après un moment il nous vit et dit: « Vous avez vu ce visage? » Il n'attendait pas de réponse et resta silencieux. Puis: « Le Bouddha était ici. Bienheureuses êtes-vous.... » Nous rentrâmes à l'hôtel ; le silence nous accompagna et nous enveloppa pendant plusieurs jours. Nous étions portées par une présence pénétrante. Nous passions le plus clair de notre temps auprès de Krishnaji, dans sa chambre. Nous n'avions aucun rôle à jouer, mais notre présence semblait nécessaire. Il n'y avait plus rien de personnel en lui pendant ces événements - aucune émotion, aucun rapport avec nous. Ses épreuves semblaient être d'ordre physique et pourtant, le lendemain, son visage et son corps n'en portaient pas trace. Il était bouillant d'énergie - joyeux, passionné, juvénile. Aucun de ses propos n'avait une implication psychologique. Le silence qui envahissait la pièce à chacune de ces occasions avait un poids, une profondeur, une force immenses. Quand ma sœur et moi comparâmes plus tard nos notes, nous découvrîmes que nos expériences avaient été identiques. A notre départ d'Ootacamund, Krishnamurti nous recommanda de nous reposer lorsque nous serions de retour à Bombay. « Vous venez de traverser une grande épreuve. » Dans une de ses lettres, K fit plus tard une brève allusion à ce qui s'était passé. Je lui avais demandé pour quelle raison il y avait deux voix différentes, celle d'un enfant fragile et la sienne. Je lui dis que j'avais l'impression qu'une entité sortait de son corps et qu'une autre l'investissait de nouveau. Krishnamurti m'écrivit: « Ce n'est pas ça. Il n'y a pas deux entités. » Il ajoutait qu'il m'en parlerait plus tard, mais il devait s'écouler bien des années avant qu'il aborde le sujet.
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« Il y avait ce visage à côté de moi. » A mon retour de Bombay, je passai par une expérience très profonde et inexplicable. Mes sens, bouleversés par ce que je venais de vivre, avaient explosé. Un soir, j'étais couchée et attendais le sommeil lorsque j'éprouvai une présence autour de moi, comme en attente. Je me trouvai enveloppée dans un épais fluide et j'eus l'impression que je me noyais car je sentis que je perdais peu à peu conscience. Mon corps se rebella, lutta, contre cette étreinte paralysante, cette impression de mort. Puis cette présence silencieuse s'évanouit. Cette expérience se renouvela par trois fois. Chaque fois, mon corps luttait et résistait à cette influence, refusant d'accepter ce contact avec la mort, qui disparut aussi vite qu'il était venu, et qui ne revint jamais. Je n'étais pas effrayée. J'en parlai à Krishnamurti lorsque je le revis ; il me dit de ne pas résister, de me laisser faire. Krishnaji nous avait demandé de ne rien révéler de ce dont nous avions été témoins à Ooty. Il désirait sans doute que la précision, la clarté, la simplicité de son enseignement n'en soient pas affectées. Mais, dans les années 70, il en parla de lui-même à beaucoup de ses amis. Je lui demandai: « Pensez-vous que les cellules du cerveau, incapables de contenir ou de retenir cette formidable énergie qui se répand dans le cerveau, doivent y créer des espaces pour la recevoir? Faut-il qu'il y ait une mutation des cellules elles-mêmes? Ou bien est-ce comme un rayon laser qui agit sur ces cellules pour leur permettre de fonctionner à plein et ainsi de recevoir ce qui est sans limites? » « C'est possible », dit Krishnaji. Il réfléchit, puis reprit: « Après Ojai, ni Leadbeater, ni Mme Besant n'ont compris pourquoi j'avais tant souffert. Leur explication était que la conscience de Krishnaji devait faire une place au Boddhisatva Maitreya. » Je lui demandai s'il s'agissait de « Maitreya ». Il ne répondit pas. « N'est-ce pas la première fois que nous voyons un esprit qui fonctionne en plénitude, totalement? » « C'est possible, dit K, et c'est ce que l'on devra faire ici avec les enfants [à l'école de Rishi Valley]. » En 1979, Krishnamurti, revenant sur ce qui s'était passé à Ooty, dit que pour lui la ligne de partage entre la vie et la mort était ténue et fragile. Lorsqu'il vivait ces expériences et que son corps n'était plus qu'une coquille vide, le risque existait qu'il s'en aille au loin pour ne plus jamais revenir ; ou bien quelques éléments souhaitant détruire la manifestation pouvaient faire du mal à son corps. C'est pourquoi les personnes qui étaient auprès de lui à ce moment-là ne devaient éprouver aucune peur. La peur attire le mal. Je lui dis que, pendant qu'il était dans cet état, seul le corps fonctionnait, on y sentait un vide. La voix était enfantine. Il répondit: « Cela ne pourrait-il s'expliquer par le fait que cette voix émanait seulement du corps? - Le corps seul parlait? demandai-je. - Pourquoi pas? - Bien qu'étant une coquille vide? insistai-je. - Pourquoi pas? répéta-t-il. La voix était-elle hystérique? - Pas le moins du monde, affirmai-je. - Était-ce un état imaginaire? - Comment pourrais-je le savoir? » K demanda ce qui se passait le lendemain matin. Je lui dis que nous allions parfois nous promener avec lui. Il était frais et dispos. Ses douleurs n'avaient laissé aucune trace et il avait, semblait-il, oublié ce qui était arrivé. Il rit beaucoup, nous regarda d'un air moqueur, se montra affectueux, plein d'égards, mais ne répondit pas à nos questions. Il dit qu'il ne se rappelait rien. La même année, en 1979, alors que K se trouvait à Bombay, l'un d'entre nous lui demanda d'expliquer pourquoi son visage avait changé. « Il y a des années de cela, répondit-il, je me suis réveillé, et il y avait ce visage à côté de moi. C'était celui qui allait devenir celui de K. Il était tout le temps avec moi, heureusement. Les traits étaient extraordinaires, très affinés. » Il s'exprimait comme s'il parlait de quelqu'un d'autre. « Et un jour, ce visage ne fut plus là. » « Il ne faisait plus qu'un avec celui de K? » demandai-je. K déclara qu'il n'en savait rien. Il parla aussi du besoin qu'a le corps d'être protégé. Rien de laid, rien de mal ne devait se produire à ses côtés lorsque K était parti ; le corps était alors sans défense, livré à toutes sortes d'éléments désireux de le détruire. « A côté du bien, il y a aussi l'autre... » On lui demanda si les forces du mal pouvaient s'emparer du corps lorsqu'il était vide. Son « non » fut catégorique. « Mais alors, que peut faire le mal? Détruire la manifestation? » « Oui, dit K, c'est pourquoi il faut de l'amour. Là où il y a amour, il y a protection. » K dit aussi que les douleurs et les épreuves étaient peut-être nécessaires, si le cerveau n'était pas prêt. Des traces d'immaturité demeuraient, les cellules du cerveau n'étaient pas assez développées pour recevoir l'énergie. « Quand l'énergie commence à se déverser, et que le cerveau n'est pas capable de la recevoir, l'énergie sent qu'elle doit le préparer, c'est à cela qu'elle s'emploie. » Rappelant qu'il était nécessaire que deux personnes restent auprès du corps, il répéta: « Là où il y a amour, il y a protection. La haine permet au mal de pénétrer. » On lui demanda où s'échappait la conscience de K. Il répondit: « Je me suis demandé ce qui se passe quand le cerveau est inactif. » Après un instant de réflexion, il reprit: « Il s'arrête complètement. Il ne recommence à fonctionner que lorsqu'il doit se manifester. Il cesse d'exister quand il est absent. Est-ce qu'on peut assigner une place à l'air, à la lumière? Si l'air est enfermé, il est donc là. Si on le libère, il est partout. » Il parut alors hésiter, puis dit qu'il ne lui était pas possible de poursuivre sur ce sujet. En quittant Ootacamund, Krishnaji se rendit à Bangalore. Il habita à Premalaya, maison qui appartenait au célèbre physicien Vikram Sarabhai, président de la Commission de l'Énergie atomique et pionnier de la recherche spatiale en Inde. Maurice Friedman l'accompagnait. Comme il avait le goût des expérimentations, il assura à Krishnaji que l'ail était bon pour la santé ; on inclut donc une bonne quantité d'ail à son régime. De plus, sur ses instructions, Balasundaram, qui était aussi à Bangalore, venait chaque jour masser Krishnaji avec des huiles médicinales. A présent, un petit groupe de jeunes gens était réuni autour du sage. Balasundaram et sa femme Vishalakshi, Sunanda et sa cousine Lalita, Dwaraka (un jeune ami de Bangalore) et Shanta Rao étaient constamment auprès de lui et égayaient l'atmosphère de leurs rires et de leurs bavardages. Sanjeeva Rao, qui les avait rejoints, fut choqué par la présence de tous ces jeunes autour du beau Krishnaji ; il trouvait que l'ambiance était bien frivole, et il se souvint peut-être qu'Annie Besant recommandait aux initiés de le protéger contre les forces destructrices. Des rumeurs commencèrent à circuler, et certaines d'entre elles arrivèrent aux oreilles de Krishnaji. S'élevant contre un conformisme exagéré, lors d'une réunion publique, il tança vertement le groupe des plus âgés, et leur parla du caractère destructeur des commérages irréfléchis. Le très convenable Madhavachari arriva sur ces entrefaites. Il fut effrayé par les expériences de Friedman, et mit fin immédiatement au régime d'ail et de massages. Subha Rao, vieux théosophe qui avait quitté la Société Théosophique en même temps que Krishnaji et qui était devenu le principal de l'école de Rishi Valley, vint en visite à Bangalore pour discuter des problèmes de son école avec Krishnaji. C'était un excellent pédagogue, dévoué, aimé de ses élèves, mais il se faisait vieux. Comme Madhavachari répétait régulièrement que la gestion de l'école allait passer aux mains du groupe de Coimbatore, Subha Rao, ne se sentant pas capable de contrôler la situation, avait offert sa démission. Il déclara à Krishnaji: « On a acheté Rishi Valley avec 10 000 livres, dont on vous avait fait cadeau. C'est votre propriété. On veut la détruire, il faut que vous interveniez. » Krishnamurti répondit aussitôt: « Ma propriété? Je ne suis propriétaire de rien. » Les causeries de Krishnamurti à Bangalore attirèrent beaucoup de monde. Et bientôt s'engagèrent des discussions au sujet de l'école de Rishi Valley. C'est alors que Mlle Muriel Payne entra en scène. Cette Anglaise fortement charpentée, d'une énergie indomptable, avait dirigé une école d'infirmières pendant la guerre, et l'avait vendue pour venir à Bangalore. Elle connaissait Krishnamurti depuis de nombreuses années. C'est elle qui m'avait dit l'avoir soigné lorsqu'il avait été gravement malade à Ojai, en 1945 et 1946. Elle rejoignit Krishnamurti à Bangalore, et proposa de réunir un groupe de jeunes gens pour aller travailler à Rishi Valley. Ses dons d'organisation, son sens pratique, alliés à un certain sens pédagogique, en faisaient une personnalité de premier plan. C'était une amie dévouée, mais qui ne supportait pas l'inefficacité et la médiocrité, et traitait les gens avec brusquerie. Elle ne s'était pas mariée, et le fait qu'elle n'eût pas connu l'amour physique avait accentué ses manières rudes. A elle seule elle remplissait une pièce avec son besoin incorrigible d'intervenir dans la vie des autres. Il fut décidé de créer une communauté qui serait chargée de s'occuper de Rishi Valley, et qui comprendrait Mlle Payne, Madhavachari, Maurice Friedman, Subha Rao et Rajagopal Iyengar. En faisaient partie également Evelyn Wood, Anglais marié à une Indienne, professeur d'anglais à l'université de Bombay ; Gordon Pearce, théosophe et éducateur éminent, marié à une Indienne, Anusuya Paranjpaye, qui avait fondé une école à Gwalior, et qui devint le principal de l'école de Rishi Valley (il fonda plus tard l'école de la Montagne bleue à Ootocamund) ; enfin Adhikaram, universitaire distingué de Sri Lanka, qui allait devenir recteur de l'université de Colombo. Ils devaient tous partir s'installer à Rishi Valley. Bientôt cependant, et c'était peut-être inévitable, la dissension s'installa parmi eux. Evelyn Wood fut le premier à s'en aller, suivi par Maurice Friedman. Madhavachari donna sa démission, et Subha Rao quitta lui aussi la vallée. Pearce et Adhikaram ne vinrent jamais. La charge de l'école resta entièrement à Mlle Payne. Sanjeeva Rao était horrifié à présent par son « manque d'instruction ». Ayant fait lui-même ses études au Kings Collège de Cambridge, il ne pouvait tolérer l'ignorance que celle-ci témoignait de la grammaire anglaise et sa détestable orthographe. Il m'écrivit des lettres pathétiques où il se plaignait des lacunes de Mlle Payne, déclarant qu'elle n'était guère à sa place dans une institution éducative. C'est alors qu'on songea à vendre Rishi Valley et tout le terrain alentour. Mlle Payne réagit violemment contre ce projet, et écrivit à Krishnamurti, qui se trouvait alors à Poona, pour protester contre la vente, et suggérer que l'on ferme l'école. Son idée était de créer à la place une communauté internationale. Madhavachari était absolument hostile à la vente du terrain et, pour marquer son désaccord, il démissionna de la Fondation Rishi Valley. Krishnaji décida finalement que l'on ne vendrait pas. Cependant, Subha Rao démissionna lui aussi, et l'école fut en partie fermée par Kitty, l'épouse autrichienne de Shiva Rao, et Rao Sahib Patwardhan, respectivement secrétaire et président de la Fondation. Mlle Payne-retourna en Angleterre, ce qui incita Madhavachari à faire de nouveau partie de la Fondation. Puis Mlle Payne changea d'avis et repartit pour l'Orient: elle retrouva Krishnamurti à Colombo en octobre 1949. Par la suite, elle fonda, avec Adhikaram et Pearce, le Rishi Vana Sangha, communauté où l'on mettrait en pratique l'enseignement de Krishnamurti. Ils allèrent donc prendre possession de Rishi Valley. Rajagopal Iyengar, ingénieur principal du gouvernement central, avait pris une retraite anticipée pour se joindre à eux ; il fut suivi par Maurice Friedman. Les anciens occupants furent mis à la porte par l'impitoyable Mlle Payne, et la communauté fut bientôt réduite à sa plus simple expression. K quitta Bangalore pour Poona, où il demeura dans la maison d'accueil de la « Servants of India Society ». Ce fut ma mère, Iravati Mehta, qui allait s'occuper de lui pendant son séjour. Mon neveu Asit Chandmal, âgé alors de neuf ans, était avec elle. Son père, qui était membre de l'Indian Civil Service * , souffrait d'une maladie mentale ; ses parents s'étaient séparés, et il était élevé par sa grand-mère. Celle-ci, consciente des problèmes qu'avait son petit-fils, l'avait retiré de l'école et emmené à Poona, se disant que deux mois passés sous le même toit que K lui feraient plus de bien que deux mois de scolarité. J'ai demandé à Asit quels souvenirs il avait gardés de cette époque, où il passait le plus clair de son temps auprès de K. Voici sa réponse: « A l'âge de neuf ans, j'ai habité pendant plusieurs semaines avec Krishnaji à Poona. Ma grand-mère était installée à la "Servants of India Society": il y avait deux chambres séparées par un salon. La salle à manger et la cuisine se trouvaient dans un bungalow, à près de deux cents mètres de la maison. Nous nous y rendions ensemble pour le déjeuner, K s'abritant toujours sous son parapluie du moindre rayon de soleil. Il me proposait de faire la course avec moi jusqu'au bungalow, et nous arrivions en même temps - il avait cinquante-quatre ans, six fois mon âge. Quand il me voyait jouer au cerf-volant, il me parlait de ceux qu'il y avait en Californie, dont l'envergure était plus large que celle de ses deux bras étendus. Pour Diwali, nous allâmes au marché à Poona acheter des pétards que nous fîmes exploser ce soir-là. Au moment d'une explosion, je fis un bond en arrière ; K me dit: "Ne te détourne pas, regarde ce qui se passe [1] ." » Avant de quitter Bangalore, K avait donné à Sunanda quatre cents roupies et un châle. C'était un geste symbolique, une incitation à quitter sa famille et à entrer dans le monde. Elle était venue à Poona avec sa cousine Lalita, Dwaraka et Gautam, son oncle maternel. Ils habitaient dans la maison de repos de la Société Théosophique. Le public des conférences de K comprenait des disciples de Gandhi, des étudiants, des écrivains, des universitaires, des membres des professions libérales. Les discussions étaient très animées et portaient surtout sur les problèmes de la misère et les exigences du travail social. K voyait beaucoup de monde. Nombreuses étaient les femmes, dont la vie conjugale était troublée, qui venaient le trouver ; il comprit à quel point l'insécurité et les difficultés pesaient sur la vie d'une femme mariée. Lorsqu'il parlait en public, il arrivait souvent qu'on lui pose des questions sur « les devoirs de l'épouse » et le rôle du mariage. Il pourfendait alors l'hypocrisie de la société indienne, de ses valeurs et de sa moralité. Il évoquait la situation de la femme et la domination économique exercée sur elle par son mari. « Ce n'est que dans une société statique et en décomposition que l'on parle de devoir et de droits. » Il disait: « Avez-vous déjà observé un homme dont le cœur est vide? Son visage s'enlaidit. Regardez-vous parfois dans un miroir ; vous verrez comme votre visage est flou, informe. » Il parlait de l'absence d'amour en profondeur: « Aimer, c'est être chaste, pur, incorruptible. » Mon mari fut alors nommé à Delhi, et nous nous installâmes au Delhi Gymkhana Club. Comme j'avais gardé mon travail à Bombay, je faisais la navette entre les deux villes. Lorsque je me rendis à Poona, j'étais mal à l'aise, j'avais commencé à me rebeller intérieurement. J'avais envie de reprendre ma vie antérieure, mes activités, les clubs, mes occupations multiples. C'est ce que je tentai de faire, mais je me sentis bientôt étrangère à cette vie. Je ne pouvais pas pour autant chercher de l'aide auprès de K. Lorsque j'étais auprès de lui, je sentais comme un mur entre nous ; il m'était devenu inaccessible. Mon équilibre intérieur se trouvait ébranlé. Je demandai alors à K ce qui m'était arrivé. A Ooty, j'avais eu l'impression d'être sur le point d'atteindre un éveil. Un pas de plus, et je plongeais dans l'anéantissement de moi-même. Mais ce pas n'avait pas été franchi, et avant d'avoir le temps de m'accrocher à ce que j'avais reçu, j'avais sombré dans un sentiment profond de solitude. A Ooty, il y avait eu la jubilation et l'émotion de s'éveiller chaque matin, de voir K embrasé par le soleil levant. J'avais entrevu de vastes profondeurs et une vision immense des choses. J'en avais été soutenue pendant quelque temps, mais le retour à la lumière crue de Bombay, au bruit, à l'exploitation impitoyable des hommes, à la laideur et la grossièreté de la vie, cette brusque descente dans la cohue et la pollution d'une grande ville m'avaient fait écrire à K qu'il serait plus facile de revêtir la robe orange. Mais là n'était pas la seule raison de mon rapide découragement. Lorsque j'étais à Poona, je demandai plusieurs fois à K l'explication de mon accablement et il répondait: « Pourquoi chercher une raison? Vous êtes en état de trouble, et non de lucidité. Regardez-vous tombée au fond du trou, et vous en sortirez. La prochaine fois, vous serez vigilante et vous veillerez à ne pas y retomber. » Mais je n'arrivais pas à le comprendre et il me semblait absolument inutile de retourner auprès de lui. Une des Upanishads dit qu'il est préférable de se garder de connaître la vérité ; mais, si on vient à l'apprendre, on doit agir, sinon c'est la vérité qui agit en vous tel un poison. Krishnamurti me dit la même chose: « Restez à l'écart si vous ne prenez pas les choses au sérieux. » Je n'avais jamais été ébranlée aussi profondément. Lorsque je quittai Poona, il me dit: « Ne vous accrochez pas. Pourquoi vous accrocher aussi fort? Lâchez prise et observez ce qui se passe. » Quand K arriva à Delhi, j'allai le voir seule. Il me dit qu'il avait rêvé de moi (il rêvait rarement). « Écoutez ce que je vais vous dire. Je vais vous parler comme si j'étais vous. Je suis une brahmane née dans une famille ayant une tradition de culture et de savoir, j'ai vécu dans une ambiance intellectuelle et sensible. Mais dans cette ambiance, il y a une certaine faiblesse, une pesanteur. J'ai passé mon enfance dans la maison d'un haut fonctionnaire. J'ai mangé de la viande et on m'a fait rejeter mon brahmanisme. Je suis allée en Europe, je me suis mariée, j'ai eu un enfant, j'ai été très malade et suis devenue aveugle, la vie m'a usée et m'a marquée. Je suis devenue ambitieuse, j'ai écarté tous les obstacles et renoncé à la douceur. Dans mes contacts avec les gens, j'ai reflété leur dureté ou leur sensibilité. A la dureté je n'ai pas su opposer la sensibilité. Puis Krishnamurti est venu. Au début, j'ai vu dans ce qu'il disait le moyen d'aiguiser mon intelligence, mais bientôt j'ai été saisie par l'influence la plus forte que j'aie jamais subie. Et pendant tout ce temps, quoique reniant mon origine brahmane, celle-ci était là, objet de contradiction, cette origine brahmane jamais comprise mais rejetée, et c'est pourquoi je suis toujours en conflit avec moi-même. » Puis il ajouta: « Vous voyez le tableau, les taches, les lumières, les ombres, la dureté, la sensibilité. Qu'éprouvez-vous devant lui? » Je lui répondis que j'y voyais un gâchis, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour réduire cette contradiction. Je devais bien être capable d'agir dans ce sens. « Vous êtes toujours soucieuse d'agir, me dit-il. Mais toute action de votre part n'aboutira qu'à ajouter une autre tache au tableau. Pourquoi ne vous contentez-vous pas de le regarder? C'est vous, avec les ombres et les lumières. Observez-le et voyez-vous telle que vous êtes, lucidement. Vous cesserez alors d'osciller entre votre rudesse et votre sensibilité. » « Vous voulez dire que je ne dois plus essayer d'être sensible quand je suis dure? » « Non, répondit Krishnamurti. Vous ne pouvez rien faire. Contentez-vous d'observer vos deux tendances. » C'était la première fois que je l'entendais faire allusion à mon origine et à la nécessité d'en tenir compte. Je lui demandai comment cela était possible. « Il faut, dit-il, la considérer avec toute sa richesse, sa plénitude, les milliers d'années de mémoire raciale qu'elle représente. Puis, quand elle se manifeste de nouveau, vous l'observez, la compréhension sera immédiate, et avec elle la fin du conflit. Vous ne pouvez pas rejeter votre origine, car elle vous appartient, autant que votre bras ou votre peau. La seule chose que vous puissiez faire, c'est la comprendre ; et la comprendre, c'est vous en libérer. » Il ajouta un peu plus tard: « Ce dont l'homme a besoin, c'est la satisfaction qu'éprouve la terre lorsqu'elle a donné naissance à un arbre, ou un buisson lorsqu'il fleurit. »
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« Pourquoi ne commencez-vous pas par balayer devant votre porte la partie de la rue qui est vous-même? » Pendant son séjour à Delhi, Krishnaji fut l'hôte du frère de Sanjeeva Rao, Sir B. N. Rao, brillant avocat et membre de l'T.C.S. Le Premier ministre Jawaharlal Nehru lui avait demandé de participer à l'élaboration de la Constitution de l'Inde. La capitale se prélassait au soleil, lente à comprendre les implications de la liberté acquise et les possibilités immenses qui s'offraient de toutes parts. L'Assemblée Constituante avait commencé à fonctionner ; les juristes, les hommes politiques, les combattants pour l'indépendance s'étaient réunis à Delhi pour formuler dans une Constitution écrite les idéaux pour lesquels ils s'étaient battus. La laïcité, l'égalité devant la loi, la liberté d'expression, la fin des arrestations et emprisonnements arbitraires: tout cela était l'objet de discussions passionnées, mais qui avaient pour toile de fond l'assassinat de Gandhi et les événements traumatisants de la partition, qui avaient révélé la violence et les forces de division enfouies dans la terre indienne, ainsi que la perspective de futurs troubles. Sanjeeva Rao, le paisible éducateur et l'un des plus anciens compagnons d'Annie Besant, était venu de Madras pour être avec Krishnaji. Sa femme Padmabai l'avait accompagné ; c'était une enseignante très qualifiée et une pionnière de l'éducation féminine dans l'Uttar Pradesh. A la fin des années 20, j'avais été élève pendant une courte période dans l'école de Varanasi dont Padmabai était la directrice. Pleine de dignité, maternelle, disponible, elle entourait d'affection ses jeunes élèves, qui le lui rendaient bien. A cette époque, l'éducation des filles en Uttar Pradesh était encore un sujet délicat. Il fallait de l'intelligence et de l'honnêteté pour inculquer à de jeunes adolescentes des notions valables dans le cadre limité imposé par les familles. Sir B. N. Rao partageait sa maison avec son plus jeune frère, Shiva Rao, qui était le correspondant à Delhi de l'influent quotidien du Sud, le Hindu. Kitty, l'épouse de celui-ci, était une Autrichienne, venue en Inde une vingtaine d'années auparavant pour enseigner à l'école Montessori de Varanasi. C'était elle qui remplissait le rôle de maîtresse de maison. Le soir, après le dîner, K écoutait les frères Rao discuter des affaires de l'Inde et des problèmes compliqués soulevés par la rédaction de la nouvelle Constitution. K se retrouvait à Delhi après une longue absence, et le souvenir légendaire de ses années de jeunesse soulevait une curiosité et un intérêt considérables. Des scientifiques, des administrateurs, des diplomates, des universitaires et des sannyasins venaient assister à ses conférences ; ils l'assaillaient de questions sur les dures réalités de la situation où se trouvait le pays. Ils trouvaient en Krishnaji un auditeur silencieux et attentif et ne se privaient pas de lui reprocher l'insuffisance de son enseignement qui n'offrait pas, selon eux, de solution aux problèmes de la pauvreté, de l'intouchabilité et du système des castes. En guise de réponse, Krishnaji les questionnait à son tour: connaissaient-ils la nature du problème pris dans son ensemble? Ils cherchaient un Vivekananda chez ce sage moderne, mais repartaient perplexes, car ils avaient eu en face d'eux un homme doué d'une présence souveraine, mais qui n'entrait dans aucune des catégories de saints ou de sannyasins qui leur étaient familières. A leurs questions sur la pauvreté, il répondait que les problèmes humains - nourriture, vêtements, logement - ne pouvaient être satisfaits efficacement que lorsqu'ils n'étaient pas utilisés pour satisfaire des besoins psychologiquement égoïstes, mais seulement si l'on s'en occupait de façon objective. Conscient de la suffisance de ses interlocuteurs, il les admonestait: « Le mental, c'est vous-même. Il ne peut être en paix lorsqu'il est assis sur un volcan. » Niant en bloc les croyances, les doctrines et les pratiques secrètes, il disait à ses auditeurs: « Le moi n'est pas une entité permanente, mais un ruisseau, une eau courante. » De nombreux Indiens, devant le succès du combat pour l'indépendance et devant le pouvoir détenu par un mouvement de masse en concluaient que, pour reconstruire le pays, il était nécessaire de lancer un nouveau combat auquel participerait un grand nombre de gens. Krishnaji leur disait: « Si je veux créer une nouvelle structure, je dois être à la fois l'architecte et le maçon. » Quand on lui demandait ce qu'un seul homme était capable de faire, il répondait: « Vous n'envisagez que de vastes mouvements, de vastes projets, de vastes responsabilités, mais vous-même vous ne prenez aucune responsabilité. Pourquoi ne commencez-vous pas par balayer devant votre porte la partie de la rue qui est vous-même? » Il disait encore: « Nous pensons que le "je" est différent de la pensée, du mental. Le "je", celui qui pense, est-il séparé de la pensée? Celui qui pense peut alors influer sur la pensée. Le "je" est-il distinct de ce qui le caractérise? Otez la pensée, où est le penseur? » Il s'interrompait après chaque phrase, comme s'il voulait que ses paroles pénètrent profondément dans la conscience de ses auditeurs. « Il nous semble que le "je" est permanent, parce que toutes les autres pensées vont et viennent. Si celui qui pense est permanent, alors la pensée peut être modifiée, contrôlée, transformée par lui. Mais le "je" n'est-il pas le résultat de la pensée? Vous l'en distinguez parce que votre esprit ne peut supporter l'idée d'impermanence. La pensée ne peut aller du connu à l'inconnu. Tout ce que l'esprit peut faire, c'est se libérer du connu. Pour découvrir ce qu'il y a au-delà des mots, on ne doit plus recourir aux mots. Je ne peux m'en servir que pour parvenir à la porte. » En décembre, Krishnaji fut invité à Teen Murti House, la résidence officielle du Premier ministre. J'assistai à l'entretien. Jawaharlal Nehru venait de rentrer du Congrès de Jaipur, et semblait fatigué et déprimé. Il commença par dire: « J'ai été très occupé ces temps-ci, à faire je ne sais quoi... » Puis il demanda à Krishnaji comment on pouvait endiguer les forces de désintégration qui se répandaient si rapidement. Krishnaji lui répondit que l'intégration ne pouvait être réalisée qu'au niveau de chaque individu. « C'est un processus bien lent, alors que la désintégration gagne si vite du terrain », rétorqua Jawaharlal Nehru. « Qu'est-ce qui nous prouve qu'elle ne l'emportera pas sur les forces positives? » « Ce n'est pas impossible », dit Krishnaji. Ils discutèrent ensuite du problème de savoir comment l'individu devait se régénérer. « La compréhension du soi, dit Krishnaji, ne peut venir que par la relation aux autres, aux idées, aux objets: les arbres, la terre, le monde qui est à l'extérieur et au-dedans de vous. Les liens de relation sont le miroir révélateur du soi. Et sans connaissance du soi, il n'existe aucune base pour une pensée et une action justes. » Jawaharlal Nehru l'interrompit: « Mais par où commencer? » « Où vous êtes, dit K. Déchiffrez chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe de votre esprit, observez comment il fonctionne à travers la pensée. » Nehru écoutait, mais il était manifestement très las. Il demanda: « Quel est le dénominateur commun à tous les êtres humains? » « Le désir d'éviter la douleur et la recherche du bonheur », dit Krishnaji. Puis Nehru parla de la peur qui incite les gens à la violence. Il demanda si l'action déterminée par la compréhension pouvait libérer l'homme de la peur - cette peur psychologique qui motivait tant des actions humaines. « On ne se libère de la peur, dit K, que lorsqu'on la perçoit en soi-même. Le fait de la regarder en face, c'est y mettre fin. » Jawaharlal Nehru et Krishnaji ne parurent vraiment capables de communiquer qu'à une ou deux reprises. Le Premier ministre semblait très intéressé, mais il était épuisé. Il se tenait éveillé en fumant. Il revint au problème de l'intégration et de la voie d'accès à la connaissance de soi. « Comment l'homme peut-il se comprendre? » demandait-il toujours. Krishnaji parla de la nécessité d'une profonde révolution dans la conscience, de l'urgence qu'il y avait à percevoir les problèmes dans leur ensemble, sinon l'humanité ne pourrait survivre. Ces paroles étaient prophétiques ; elles allaient se vérifier dans le monde déchiré, violent, des années 80. Au retour, après cette rencontre, Krishnaji se montra troublé et triste. Il admirait la personnalité fine et sensible de Nehru, mais ces qualités lui paraissaient gaspillées dans la politique dont le jeu était mortel. Plus tard, au dîner, il discuta avec les frères Rao du problème de la désintégration en Inde. « La société se désagrège progressivement. A quoi servirait donc un réformateur? Ne contribuerait-il pas à cette décadence? Un réformateur se préoccupe surtout des effets et de leurs palliatifs. Seul un révolutionnaire va au fond des choses, à la cause en qui l'effet est en germe. » Krisnaji réfléchissait à haute voix. Il demanda si nous pensions que Gandhi était un réformateur ou un révolutionnaire. « Gandhiji avait la vision du révolutionnaire. Il était capable d'avoir une réflexion globale. Sa pensée n'était pas celle d'un réformateur », dit Sir B. N. Rao. « Sa pensée était celle d'un révolutionnaire, dit K, mais dans ses actes il a manifesté des conceptions plus limitées. Une fois engagé dans le jeu politique, Gandhiji a dû recourir aux compromis et ses tendances révolutionnaires ont été étouffées ; c'est un réformateur qui a surgi. » Krishnaji demanda alors à Sir B. N. Rao s'il se trouvait en Inde des dirigeants capables d'agir sur les événements. « Les hommes politiques paraissent désarmés, ballottés par les événements actuels. Devant cette rapide désintégration, on peut désespérer, mais aussi espérer. L'Inde se trouve devant une alternative. Ou bien elle perdra toute importance dans le monde, ou bien les individus réagiront en face de cette décomposition et refuseront de se laisser emporter par le courant. Une nouvelle société émergera, qui sera d'un caractère entièrement nouveau. » Krishnaji nous dit qu'il attendait la suite des événements avec un grand intérêt. Il reparla de sa rencontre avec le Pandit Nehru. Il avait été profondément impressionné par la personnalité raffinée du Premier ministre, et cela l'affligeait de voir un homme aussi sensible absorbé par la politique qui, selon lui, « dessèche l'esprit ». Krishnaji eut la visite d'Anandmai Ma, qui était à ce moment-là la plus célèbre des « Mères » déifiées (ce sont des femmes qui, de leur vivant, ont transcendé le soi et sont devenues l'incarnation de Shakti, la Mère primordiale, qui est l'énergie divine). Ils se rencontrèrent dans le jardin, car la Mère ne pénétrait jamais dans une maison particulière. Elle ne parlait pas anglais, et elle s'exprima avec un interprète. Sa présence était souriante et rayonnante. Elle dit à K que, bien des années auparavant, elle avait vu une photographie de lui et s'était dit qu'il était un être exceptionnel. « Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y ait des gurus? demanda-t-elle, vous qui êtes le Guru des Gurus... » « On se sert des gurus comme d'une béquille », répondit-il. « Les gens viennent par milliers pour vous écouter, insista-t-elle. Cela signifie que vous en êtes un. » Il lui tint doucement la main et ne répondit pas. De nombreux visiteurs survinrent et se prosternèrent aux pieds de K et d'Anandmai Ma. Celle-ci accepta leur salut, mais Krishnaji était gêné. Comme toujours, il ne permettait pas que l'on s'incline devant lui, mais, se levant d'un bond, il touchait les pieds de celui qui demandait sa bénédiction. Après le départ d'Anandmai Ma, Krishnaji parla d'elle avec chaleur et affection. Il y avait eu communication entre eux, même si celle-ci avait été en partie muette. Toutefois, il avait été horrifié par les femmes qui l'entouraient, qu'il avait trouvées idolâtres et hystériques. Dans les notes que j'ai prises à ce moment-là, je raconte la visite d'un vieux sannyasin aveugle, qui ne parlait que hindi. Il avait interrogé Krishnaji à propos de la libération des liens du corps et du psychisme. Quelqu'un traduisait. Krishnaji répondit avec passion, et le sannyasin avait paru le comprendre. Dans ses discours, Krishnaji pourfendait ceux qui portaient la robe orange, mais au fond de lui-même il avait toujours éprouvé des affinités avec ceux-ci. On sait que, dans sa jeunesse, il avait songé à devenir l'un d'eux. Lorsqu'il avait réalisé ce que cela signifiait, il y avait renoncé, mais il avait gardé une tendresse spéciale pour les ascètes ou les moines bouddhistes, et il n'avait jamais refusé de les rencontrer. Cela ne l'empêchait pas de critiquer impitoyablement leurs rites, leurs règles et leurs pratiques. Un petit groupe de discussion se forma. Achyut Padwardhan était venu à Delhi, de même que Sunanda, la jeune disciple de K, au corps souple et à l'intellect aiguisé. Elle était très jeune et enthousiasmée par l'ambiance qui régnait autour de K, dont elle admirait la beauté. Elle restait assise par terre, après les discussions, les yeux fermés, et une main appuyée sur la joue. Au bout de quelques minutes, quand on lui demandait si elle était souffrante, elle répondait, ouvrant ses grands yeux: « Je fais des expériences... » Les discussions étaient précises et approfondies ; chaque impulsion, chaque action était mise en lumière et passée au crible. Le processus était parfois douloureux et l'esprit se rétractait devant cette confrontation. Nous abordions le sujet de la violence, de la peur, de la colère, de la jalousie, de la mort. Lors d'une de ces rencontres du soir, on demanda à K: « Comment peut-on aimer? Être immergé dans cet état au point que toute action, toute réaction soient inspirées par l'amour, et donc libérées de l'ego? » « Savez-vous ce que c'est que l'amour? dit Krishnaji. Évidemment non. Aimer, c'est être sensible, vulnérable à tout. C'est être vertueux. Est-ce qu'on peut apprendre à être vertueux? Tout effort pour devenir vertueux est une négation de la vertu. » Un jeune auditeur fit remarquer que quelques mystiques affirmaient qu'en reconnaissant un Dieu personnel, en lui attribuant certaines qualités et un amour universel, puis en s'en remettant entièrement à lui, on supprimait ainsi le soi. « Ceci implique la projection du soi dans une idée préconçue de ce qu'est l'amour, répondit K. Pour savoir ce qu'il est, il faut être dans un état de non-savoir. Mais le fait de vouloir être dans cet état de non-savoir, c'est viser à un résultat dont vous avez déjà formé le projet, car vous ne savez que ce que vous connaissez déjà. Comment pourriez-vous aller du connu à l'inconnu? Tout ce que vous faites à partir de cette connaissance restera dans le domaine du connu, alors qu'arrive-t-il? Vous ne cherchez pas une solution parce que vous ne savez pas qu'elle existe. Mais dès que vous en êtes conscient, de ce fait vous êtes sauvé: vous avez atteint l'état de non-savoir, vous êtes réceptif, prêt à recevoir l'inconnu. » Nous discutions aussi de la nature de la perception: on ne peut pas sortir par la pensée de la routine mentale, car c'est la pensée qui maintient cette routine. Krishnaji demanda: « Est-il possible d'avoir un esprit totalement vide, libre de tout mouvement du soi? Ce mouvement ne peut-il cesser? N'y a-t-il pas de dissolution possible du soi? » A ce moment, la lumière s'éteignit. L'atmosphère s'alourdit, les participants trouvèrent dans l'obscurité un secours contre le vide et le néant de leur esprit. Mais Krishnaji s'arrêta aussitôt de parler, disant qu'il attendrait que la lumière revienne. « Dans l'obscurité, l'esprit se laisse hypnotiser, l'imagination vagabonde, c'est dangereux ; c'est une illusion. » Ce sont ces petits incidents qui révèlent la profondeur et l'intégrité d'un esprit qui refuse tout compromis, toute influence. Achyut Padwardhan venait régulièrement voir Krishnaji. Il lui raconta un jour qu'il avait été voir le professeur Gyanchand, économiste distingué, qui enseignait à l'université de Delhi et qui avait des convictions socialistes bien arrêtées. Ils avaient discuté tous les deux de la nature et du cadre structurel qui devaient inspirer l'énoncé, dans la Constitution, des principes d'égalité. Selon Gyanchand, c'étaient les capacités intellectuelles qui devaient être le critère de l'autorité. Achyut demanda à Krishnaji s'il approuvait ce point de vue. Pour lui, le socialisme c'était l'absence de hiérarchie à tous les niveaux. En encourageant la haine et l'envie, le marxisme avait trahi le socialisme. « Y a-t-il un système qui efface les inégalités intellectuelles ou les aptitudes? » demanda Krishnaji. « Le socialisme, répondit Achyut, ne se préoccupe pas seulement des besoins matériels des hommes. Le combat économique ne peut que susciter des dons différents, à moins que n'existe à la base une égalité intellectuelle. » Quelqu'un cita l'histoire du dieu Krishna qui redressa une bossue. « Comment réaliser un "redressement" psychologique? Peut-on transformer fondamentalement un esprit, et prévenir ainsi les inégalités d'aptitude? » « Il me semble que ce qui importe, dit Krishnaji, c'est de refuser d'accepter d'être dirigé. Rien que cela suffirait à réaliser l'égalité dans les relations économiques et sociales. Quand l'homme sera maître de ses actes, il se posera inévitablement des questions et, dans ce processus de questionnement il n'y a ni inférieurs, ni supérieurs. Tout système qui accepte que l'inégalité des aptitudes serve à la reconnaissance d'un statut aboutit inéluctablement à une société hiérarchisée, et engendre la lutte des classes. » Krishnaji me demanda un peu plus tard: « Qu'est-ce qui donne de la dignité à l'homme? La connaissance de soi. L'état de disciple est une calamité. »
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« Sous les derniers rayons du soleil, les eaux avaient la couleur de fleurs fraîchement écloses. » En 1949, Krishnaji découvrit l'Inde véritable: la splendeur des montagnes, des rivières, de la campagne ; et aussi la misère et la douleur ; la poussière des chemins où avaient marché pieds nus depuis des siècles les sages et les hommes partis en quête spirituelle. Il apprit à connaître l'esprit indien qu'enchantent les abstractions et les idées ; il prit peu à peu conscience des ombres qui séparaient l'idéal de l'action. De Delhi, il prit le train pour Varanasi. Un voyageur qui partageait son compartiment et que préoccupait le problème de la mort et des phénomènes physiques l'interrogea sur la vérité de la vie après la mort. Le train s'arrêta alors dans une petite gare: « Le train s'est arrêté, raconte Krishnaji, et à ce moment passa une charrette à deux roues, tirée par un cheval, où reposait un cadavre enveloppé dans une étoffe écrue et attaché à deux longues perches en bambou fraîchement coupées. On le transportait à la rivière pour le brûler. La route était mauvaise et les cahots de la charrette secouaient brutalement le corps. Il n'y avait qu'une personne à côté du conducteur, sans doute un proche parent car il avait les yeux rouges d'avoir beaucoup pleuré. Le ciel était du bleu délicat des premiers jours de printemps ; les enfants jouaient et criaient sur la route poussiéreuse. La mort n'avait rien d'inhabituel car personne ne se détournait de ses occupations. Le compagnon de Krishnaji, si curieux de la mort, ne remarqua même pas la charrette et son fardeau [1] ... » La maison où habita Krishnaji à Varanasi était construite sur le site de l'ancienne Kashi, sur la rive surélevée de Rajghat, près du Sangam, où se rejoignent le Gange et la Varuna, qui coupe la cité de la campagne avoisinante. C'est là, à l'endroit le plus sacré de sa descente vers la mer, que le fleuve qui coule vers le nord s'incurve. C'est en face du Sangam, près de l'ancien site où se trouve le temple d'Adi Keshava, que le Bouddha, qui avait atteint l'illumination à Bodh Gaya, a sans doute pris le bac pour traverser la rivière sacrée et débarqué sur la rive de Varanasi. Le Bouddha avait ensuite suivi la vieille route des pèlerins jusqu'au parc des gazelles à Sarnath, où il prêcha son premier sermon. Tout au long des siècles, les maîtres spirituels de l'Inde ont afflué sur les rives du Gange, à Kashi, où ils ont déposé les semences de leur enseignement. Le Bouddha, Kapila Muni, Adi Shankara, se sont assis à l'ombre de vieux arbres noueux, sur les ghats ou au bord du fleuve. Les villages tout autour portent des noms qui témoignent de leur passage. C'est Kashi, ville de savants et d'hommes en quête spirituelle, de sceptiques et d'agnostiques, que choisit Adi Shankara pour y voir confirmer sa prééminence. Depuis des siècles, des iconoclastes avaient envahi la cité, détruisant temples et sanctuaires, mais le germe du doute, du questionnement, mais l'essence des grands enseignements, qui ne reposaient ni dans les temples ni dans les livres, avaient été conservés par les savants et les prêtres. Sur les rives du Gange, le dialogue et l'exploration du « dedans » de la nature et de l'esprit avaient progressé. Les manguiers et les margousiers, les chênes-lièges et les figuiers d'Inde ombrageaient les rives sacrées. Les temples et les ashrams en ruine étaient recouverts d'herbes et de plantes grimpantes sauvages. Chaque matin, à l'aube, Krishnaji debout dans l'obscurité, sur la véranda de sa maison, observait les flammes du soleil levant, annonçant un nouveau jour pour le monde. Un bateau passait, toutes voiles déployées. Des cadavres gonflés d'hommes et d'animaux, sur lesquels étaient perchés des vautours, étaient emportés par le courant. Tout était paisible ; les inondations dévastatrices de la mousson avaient pris fin ; l'eau, à l'image des pauvres gens qui habitaient sur ses rives, avait retrouvé sa dignité. Achyut et Rao Sahib Patwardhan, Maurice Friedman, Sanjeeva Rao, Nandini et moi-même avec ma fille Radhika, qui avait alors dix ans, étions venus aussi à Varanasi. Chaque soir, nous allions nous promener avec Krishnaji sur la route des pèlerins. Les fleurs blanches des akash neems qui ombrageaient la route répandaient leur parfum et le sol était couvert de pétales d'un blanc parfait. Les pluies avaient été abondantes ; la rivière avait débordé sur les rives et le pont branlant de bambou, qu'on érigeait pendant les mois secs, n'avait pas encore été mis en place. Il nous fallait prendre un bac pour la traverser. A Kashi, nous avions l'impression que le rythme de la vie humaine était immuable. La terre et les hommes étaient imprégnés du passé, qui se reflétait dans ces bateliers au corps souple, à la peau sombre, dans ces femmes portant leur cruche d'eau sur la tête, dans ces pêcheurs jetant leurs filets dans l'eau. Un soir, un groupe de petits enfants, et des chèvres avec leur berger attendaient le bac. Krishnaji prit un chevreau dans ses bras, d'un geste rapide et naturel. Il sauta sur le bateau avec agilité ; les enfants riaient de voir la petite chèvre remuer la queue et se blottir contre ce doux étranger. Nous traversâmes la rivière, et le chevreau bêlant retourna auprès de sa mère. Quand il voyait une pierre sur le chemin, Krishnaji l'écartait pour qu'elle ne risque pas de blesser le pied nu d'un paysan. Il était attentif, écoutait les bruits du fleuve, observait les gens qui passaient, les arbres, les oiseaux, et les chiens des villages qui aboyaient sans fin. Il marchait en silence, et nous suivions son exemple. Lors d'une de ces promenades, il nous dit: « L'homme existe, parce qu'il est relié au monde: sans ces liens il n'est plus rien. Pour comprendre la vie, il faut s'observer en relation avec les autres. » Il désigna le courant du fleuve, puis un vieux ficus. « La plupart d'entre nous ne sommes pas conscients de nos liens avec la nature. Nous ne regardons un arbre que d'un point de vue utilitaire - on s'y met à l'ombre, on se sert de son bois. Nous traitons de même tous les produits de la terre. Nous faisons usage de la terre, nous ne l'aimons pas. Si nous l'aimions, nous nous servirions avec frugalité de ce qu'elle nous offre. Nous avons perdu toute tendresse, toute sensibilité. C'est en revenant à ces sentiments que nous comprendrons ce qu'est la relation au monde. On n'acquerra pas cette sensibilité en accrochant chez soi des tableaux ou en se mettant des fleurs dans les cheveux, mais en renonçant à une attitude utilitaire. Vous ne partagerez alors plus la terre, vous ne l'attribuerez plus à celui-ci ou celui-là. » Krishnaji donnait des conférences à Kammacha, au cœur de la ville. Comme toujours, le public se composait de moines bouddhistes, de sannyasins, de fidèles de la Société Théosophique qui considéraient encore Krishnaji comme le maître du monde, de touristes, d'éducateurs et d'un grand nombre de jeunes qui venaient là par curiosité. Les grands pandits de Varanasi, imprégnés d'une tradition érudite, des grammairiens, des logiciens, des tantrikas et des disciples se pressaient là pour écouter le maître qui reniait tous les systèmes, tous les gurus. Certains d'entre eux venaient le trouver en particulier ; peu d'échanges étaient possibles en raison des problèmes de langue, malgré la présence de Rao et d'Achyut qui faisaient les interprètes. Krishnaji avait de nombreux entretiens avec les membres de la Fondation de Rishi Valley, qui géraient les trois établissements situés à Varanasi. On discutait de la place que l'autorité et les punitions devaient occuper dans l'éducation. Krishnaji désapprouvait la façon dont ces institutions étaient gérées et estimait que les maîtres n'étaient pas compétents. Personne ne savait bien ce qu'il fallait faire. Le Pandit Iqbal Narain Gurtu, citoyen très respecté de Varanasi, qui était en liaison depuis des années avec l'œuvre de Mme Besant et plus tard avec les écoles de Krishnaji, maintenait avec obstination que tout changement un peu important serait désastreux. L'Uttar Pradesh était un État traditionnel, et seuls des changements progressifs étaient possibles. Mais le mot « progressif » n'existait pas pour Krishnaji ; l'action était immédiate ; elle était engendrée par la vue de « ce qui est ». Ces réunions étaient de véritables épreuves d'endurance. La Fondation de Rishi Valley fut ébranlée sur ses bases mêmes. Ses membres, devant l'attitude de Krishnaji, offrirent tous leur démission, et un nouveau comité fut élu. En 1948, la Fondation consistait en deux institutions indépendantes: à Rajghat, une école enfantine, une école de garçons et un collège de filles dans la propriété de la Société Théosophique. Un autre établissement pédagogique avait été créé dans l'Andhra Pradesh, à Rishi Valley. Subha Rao était le directeur de cet internat mixte. Cet homme, qui avait su gagner l'affection et le respect de ses élèves, faisait régner dans son école une simplicité Spartiate. La longue absence de Krishnaji et l'absence d'une définition précise des buts pédagogiques poursuivis étaient à l'origine d'une dégradation à tous les niveaux dans les établissements de Rajghat et de Rishi Valley. Les maîtres étaient médiocres. Les subventions officielles freinaient toute flexibilité ou possibilité de changement. Tout cela contribuait à ce que rien ne bouge. Lorsqu'il rentra à Bombay en mars, Krishnaji descendit chez moi, à Himmat Ni vas, Dongersey Road. J'habitais un immense appartement, avec de grandes pièces et de hauts plafonds. Il le remplit de sa présence ; une atmosphère paisible y régna, même quand il n'était pas là. Les visiteurs affluèrent ; parmi eux, Morarji Desai, alors ministre des Finances de l'État de Bombay, qui comprenait à ce moment-là le Gujerat et le Maharashtra. Krishnaji et Desai parlèrent des livres sacrés de l'Inde. Sentant une certaine suffisance et une attitude de prêchi-prêcha chez Morarjibhai * , Krishnaji déclara qu'il n'avait jamais lu la Bhagavad Gita et que les livres saints ne l'intéressaient pas. Morarji fut horrifié, et me dit plus tard qu'il n'avait pas été impressionné par la personnalité de Krishnaji. Krishnaji était à présent convaincu que la situation à la Fondation de Rishi Valley et à Rajghat ne pouvait plus durer. Lors d'une réunion, le 8 février 1948, il avait déclaré: « Une école qui repose sur des tensions ne peut être créative. Il est essentiel que règne l'unanimité parmi les collaborateurs. On doit considérer une école comme un tout organique, et veiller à ce que le centre soit vivant. Un centre mort ne peut produire que des institutions mortes. Si les éducateurs montraient un véritable intérêt pour leur travail, Rajghat ne pourrait en rester au statu quo. » Il fut alors décidé que Rao Sahib Patwardhan irait à Rajghat prendre les choses en main. La situation exigeait que l'on bouleverse en profondeur les structures matérielles et mentales qui s'étaient sclérosées. Il fallait une explosion ; Rao Sahib hésitait cependant. Ou bien il n'était pas déterminé à traiter le problème avec toute l'énergie que nécessitait la situation, ou bien il ne savait comment s'y prendre. Son esprit porté à la dialectique cherchait des alternatives ; il ne comprenait pas qu'en refusant la situation existante, on en ferait surgir une nouvelle. Ce qu'il fallait à Rajghat, c'était de l'énergie, du dynamisme et une vision cohérente des choses. Rao Sahib se faisait des amis, il était chaleureux et affectueux, tout le monde l'aimait, il était l'ami intime dIqbal Narain Gurtu, le doyen intraitable de Rajghat, mais, que ce fût dû à un aspect de sa personnalité, ou à une incapacité à abandonner un idéal et à vivre dans l'incertitude, il répugnait à toute action positive. A la fin de l'année, il retourna à Poona, et Rajghat continua à refléter l'immobilisme qui régnait depuis des siècles à Varanasi. Un beau matin, au début de 1949, une petite silhouette, vêtue de safran et tête rasée, vint sonner à la porte de Himmat Nivas. Au domestique qui répondit au coup de sonnette et qui ne décela pas s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme, elle dit se nommer Chinmoyee. On vint me dire qu'un swami attendait à la porte. Connaissant l'affection spéciale que Krishnaji portait aux sannyasins et à la tunique safran, je l'avertis et il reçut immédiatement sa visiteuse, qui devait revenir bien des fois. L'histoire de sa vie illustre un aspect important de la mentalité indienne, qui intègre à la fois l'esprit révolutionnaire et la religion. Chinmoyee, dont le vrai nom était Tapas, était d'une famille de révolutionnaires bengalis. Son père et son frère étaient morts en prison. Sa mère avait travaillé dans un établissement d'enseignement et élevé ses deux filles. Selon une amie de Tapas, celle-ci était une brillante mathématicienne ; elle avait également étudié l'astronomie. Après ses études universitaires, elle était devenue directrice de la Sister Nivedita School à Calcutta. Elle avait toujours désiré mener une vie religieuse et, après la mort de sa mère, à l'âge de trente-quatre ans, elle était partie à la recherche d'un sannyas guru. Elle avait passé quelque temps à la Mission Ramakrishna, puis six mois à l'ashram d'Anandmai Ma, sans y trouver ce qu'elle cherchait. Elle était restée à Varanasi et y rencontrait des lettrés comme Gopinath Kaviraj ou Gobind Gopal Mookherjee. Elle fit alors la connaissance du grand saint et savant du Bengale, Anirvanji. Il consentit à être son sannyas guru et lui donna le nom de Chinmoyee. Elle était restée quatre ans avec lui, l'aidant au début dans sa traduction des Védas, puis dans sa traduction en bengali de la Vie divine de Shri Aurobindo. Ils vivaient alors à Almora, dans l'Uttar Pradesh. C'était en vue de réunir les fonds nécessaires à la publication de l'œuvre d'Anirvanji qu'elle était venue à Bombay. Quelqu'un lui avait conseillé d'aller écouter Krishnaji, qui donnait alors des conférences publiques. C'était après l'avoir entendu qu'elle avait cherché à le voir en particulier. Cette rencontre semble avoir changé tout son être - et en tout cas le cours de sa vie. De retour à Almora, elle s'employa à mettre en ordre les affaires d'Anirvanji et, dès qu'elle put transmettre sa tâche à quelqu'un d'autre, elle quitta celui-ci. Elle reprit son nom, Tapas, et abandonna la tunique safran. Maintenant qu'elle était entièrement libre, elle se sentit, au début de l'été, impérieusement appelée à se rendre au Kailash et au lac Manasarovar dans l'Himalaya, lieux sacrés de pèlerinage. Le Kailash est cette montagne conique qui est considérée comme le lieu où réside Shiva et son épouse Parvati. Le lac Manasarovar est situé à côté du Kailash. Ses eaux bleues sont calmes, et des cygnes mythiques sont censés y apparaître parfois. La route jusqu'au Kailash est pleine de dangers. (Une route du côté tibétain vient d'être ouverte aux pèlerins par le gouvernement chinois.) Seule et sans escorte, elle se lança dans un voyage qui l'entraîna sur des cols à six mille mètres d'altitude, et elle ne se joignit à un groupe de pèlerins que lorsqu'il ne lui fut plus permis de voyager seule. En 1950, elle retourna voir Krishnaji. Habillée d'une kurta et d'un pyjama blancs et ses cheveux striés de gris flottant sur ses épaules, elle était méconnaissable. Elle se présenta à Krishnaji et lui dit: « Me voici. » Il répondit: « C'est bien », et peu à peu elle fit partie de son entourage. Désormais, elle accompagnerait Krishnaji partout où il allait pour donner des conférences et elle prendrait soin de sa garde-robe. Elle se glissait dans la maison de l'hôte de Krishnaji et se rendait invisible - au point de se cacher derrière les portes - pour défaire ses valises, laver et repasser ses vêtements, les ranger dans l'armoire et s'affairer dans sa chambre. Elle-même ne portait que du blanc, mais elle avait un sens raffiné des couleurs et elle incitait les amis à acheter des cotonnades couleur de miel et de la soie sauvage écrue pour les kurtas de Krishnaji. Elle transforma la garde-robe de celui-ci avec un goût très sûr. Elle tenait farouchement à son rôle. Elle remédiait au plus léger désordre dans la chambre et grondait sévèrement les domestiques qui en étaient coupables. Ceux-ci en avaient une peur bleue, mais comme Tapas était sannyasin, ils acceptaient ses réprimandes et venaient lui toucher les pieds. Elle assistait aux discussions mais n'intervenait jamais ; ses amis m'ont pourtant dit qu'elle avait une profonde compréhension de l'enseignement de Krishnaji et que, partout où elle allait, elle s'entretenait avec de petits groupes. Lorsque Krishnaji n'était pas en Inde, elle disparaissait dans les montagnes, intrépide - suivant la vieille tradition. Il était impossible de lui donner un âge. Elle n'a pratiquement pas vieilli pendant les vingt-cinq ans où je l'ai connue. Un jour, elle fut atteinte d'un mal que l'on ne put diagnostiquer, son corps s'affaiblit graduellement et elle mourut d'une crise cardiaque en 1976. Les problèmes de Nandini avec son mari, Bhagwan Mehta, prirent un tour dramatique. Quelques mois après sa rencontre avec Krishnaji, elle lui avait dit qu'elle désirait mener une vie de célibataire. Il était inévitable que la situation explose. Sir Chunilal Mehta était abasourdi et déchiré entre son fils et son guru, car tous pensaient que c'était l'enseignement de Krishnaji qui avait influencé Nandini et lui avait fait cesser toute relation physique avec son mari. On considérait que sa décision venait de son manque de maturité. Sir Chunilal aurait voulu que Krishnaji intervienne, dans l'espoir qu'il persuaderait Nandini de changer d'avis ; il comptait aussi qu'avec le temps et l'absence de Krishnaji celle-ci renoncerait à sa décision déraisonnable. Mais la crise ne put être évitée. Il n'est pas dans mon intention d'exposer en détail tous les incidents conjugaux qui aboutirent à la rupture. Les rumeurs et les ragots allaient bon train et le « Tout Bombay » était en émoi. Les hommes eurent un nouveau regard pour leur épouse, les clans se refermèrent. A Malabar Hill les yeux étaient fixés sur l'immense maison de Ridge Road, meublée avec la somptuosité digne d'un grand négociant, riche depuis des générations, où les femmes gardaient la tête couverte et d'où la gaieté était bannie. Lady Chunilal, la belle-mère de Nandini, était une vieille femme desséchée, taciturne, au visage sévère. Lorsque Nandini était entrée dans la famille, elle lui avait dit qu'on ne doit jamais entendre la voix d'une femme, et qu'il n'était pas question de rire, mais seulement de sourire à condition que les dents restent invisibles. En fait, les yeux de tous étaient tournés vers Krishnamurti. Le soir de la fête de Holi, lorsque les lumières étaient déjà allumées, il y eut une scène entre les deux époux. Les enfants furent retirés à Nandini, qui s'enfuit de chez elle. Elle arriva à minuit chez ma mère, qui habitait à cent mètres à peine de la maison de Sir Chunilal. Brisée de corps et d'esprit, désespérée par la séparation d'avec ses enfants, elle alla trouver Krishnamurti le lendemain matin. Celui-ci était à quelques jours de son départ ; il lui dit: « Tenez bon si vous avez agi en toute connaissance de cause et si vous sentez que vous avez raison ; jetez-vous alors dans les eaux de la vie qui vous soutiendront et vous porteront. Mais si vous vous êtes laissé influencer, que Dieu vous vienne en aide, le guru a disparu. » Nandini n'avait pas un sou et, notre père étant mort, elle se trouvait sans appui. Il lui fallait retourner auprès de son mari, ou faire face aux conséquences d'une séparation. Ma mère alla parler à Krishnaji de ce nouveau souci, qu'elle ne se sentait pas capable de porter. K lui répondit qu'elle n'avait qu'à le laisser de côté, qu'il le porterait tout seul. Ma mère se mit à pleurer, mais ces paroles avaient calmé ses craintes. Consciente des conséquences qu'aurait une séparation légale, je dis à Krishnaji que, bien que Nandini eût décidé de ne pas retourner au domicile conjugal, il n'était pas question d'intenter le procès qui serait nécessaire pour régler la question de la garde des enfants. Comme le mari de Nandini n'avait pas d'autre argument, il accuserait certainement Krishnaji d'avoir poussé sa femme à cesser toute relation physique avec lui. Krishnaji me regarda longuement, puis me dit: « Vous essayez de me protéger? » II leva le bras d'un geste expressif. « Il y en a de bien plus grands que vous qui me protègent. N'hésitez pas, faites ce qu'il faut pour Nandini et ses enfants. C'est eux qui sont importants. Qu'elle gagne ou qu'elle perde, qu'importe! Mais si votre cause est juste, battez-vous. » Nandini, peu après, intenta donc un procès à son mari en vue d'obtenir une séparation légale pour cause de cruauté et la garde de ses enfants. Sa fille avait neuf ans, son fils aîné sept ans et le fils cadet trois ans. Le procès fut plaidé à l'automne 1949. Krishnaji était revenu de Ojai, en passant par Madras, Ceylan, puis Rajamundry en Andhra Pradesh. Les avocats de Bhagwan Mehta avaient abondamment cité des passages de conférences publiques de Krishnaji, où celui-ci, notamment à Bombay et à Poona, avait dénoncé l'hypocrisie de la société indienne, les positions indues des chefs religieux et des pères de famille, et la situation inférieure de la femme, en état de subordination vis-à-vis de son mari et de sa belle-famille. Dans ces propos, Krishnaji s'était montré passionné, grave, profondément préoccupé. De nombreuses femmes étaient venues le trouver à Bombay, à Poona et à Madras et lui avaient exprimé leurs angoisses, leurs peines et l'impossibilité où elles étaient de se libérer. Les avocats tentèrent, à l'aide de ces citations, de prouver qu'il y avait eu influence. La situation était grotesque. Une femme poursuivait son mari pour obtenir une séparation légale, et en guise de témoignages contre elle on lisait de longs extraits de discours religieux! Le beau-père de Nandini, tout en soutenant son fils, n'était pas prêt à prononcer un mot à rencontre de son guru. Lorsque, pendant un contre-examen, on lui demanda s'il regrettait que Nandini ait été en relation avec Krishnaji, il sursauta et s'écria d'une voix forte: « Certainement pas, c'est le plus grand des grands! » Selon lui, tout était entièrement de la faute de Nandini, qui avait été encouragée et aidée par sa sœur Pupul Jayakar. Il déclara que sa belle-fille s'était mal conduite à Poona. Les deux sœurs avaient beaucoup ri, Nandini ne s'était pas couvert le visage de son sari et avait insisté pour s'asseoir à la droite de Krishnaji. Son comportement, selon Sir Chunilal, avait choqué les disciples plus âgés de Krishnaji. Il faut remarquer qu'au cours des audiences aucun mot suggestif ou déplacé ne fut prononcé. On insistait seulement sur l'influence de K qui s'était exercée sur un esprit immature. Le juge Weston, de la Haute Cour de Bombay, avait écouté les arguments des uns et des autres, mais comme il faisait partie de la bonne société de la ville, il lui paraissait impensable qu'une famille aussi renommée que celle de Sir Chunilal Mehta, K.C.S.I. * , ait pu recourir à la violence. Mon père, qui avait surtout vécu dans ce qui était alors les Provinces Unies * , était mort et sa famille était peu connue à Bombay. Le juge décida que la demande de séparation déposée par ma sœur pour cause de cruauté était sans fondement et elle fut rejetée. Les enfants, dont la garde avait été confiée provisoirement à Nandini, furent repris par leur père. Nous télégraphiâmes les nouvelles à Krishnaji, qui répondit: « Quoi qu'il arrive, tout est pour le mieux. » Certains des proches de Krishnaji se demandaient s'il était opportun que celui-ci prenne la parole en public à Bombay en février et mars 1950. A la suite du jugement rendu par le juge Weston, Nandini avait fait appel ; toute la bonne société de Bombay était en émoi. On décida finalement, après avoir consulté Ratansi Morarji, que Krishnaji donnerait quand même ses conférences. Le 19 décembre 1949, il nous écrivit de Madras: « Faites tous les arrangements nécessaires. Choisissez, si possible, un espace en plein air, plutôt qu'une salle - surtout pas, cette fois, la maison de quelqu'un de riche! Ne pourrait-on trouver un endroit tranquille et central? Je n'aime pas les salles, je ne m'y sens pas bien. » Aucun espace en plein air n'était alors disponible. Nous organisâmes finalement les conférences sur la terrasse de Sunderbai Hall, qui était à ciel ouvert. Le nombre des auditeurs avait doublé, mais les membres de la bonne société et les hommes d'affaires brillaient par leur absence. Dès son retour à Bombay, Krishnaji retrouva beaucoup de ses vieux compagnons. A l'égard de Nandini, il ne témoigna aucune attention spéciale. Il la rencontra seule à plusieurs reprises, et lui déconseilla de s'apitoyer sur elle-même. Il insistait pour qu'elle accepte le fait qu'une certaine vie était finie pour elle et qu'elle devait s'ouvrir à une nouvelle existence. Cependant, son souci et sa compassion pour les enfants étaient immenses. Quand cela était possible, Nandini les lui amenait, à l'insu de leur père. Il posait la main sur les yeux du fils aîné, à qui les médecins avaient dit qu'il n'aurait jamais une vue normale car le nerf optique d'un œil ne s'était pas développé. Et pourtant, cet œil s'améliora, et par la suite Ghanashyam Mehta obtint un doctorat d'économie à Berkeley en Californie, et enseigna ensuite en Australie, à l'université de Brisbane. Rao Sahib et Achyut étaient à Bombay et venaient chaque matin dans la maison de Ratansi pour voir Krishnaji. Celui-ci était décidé à provoquer un éveil mental chez Rao. Nous étions réunis un matin lorsque Krishnaji déclara au milieu d'une discussion: « Voyons si nous pouvons rester en arrêt entre deux pensées. » Rao Sahib eut l'air sceptique, Achyut, l'air méfiant. Krishnaji se mit à harceler Rao pour l'empêcher de s'évader dans des concepts, il l'obligeait à laisser son esprit au repos pour voir « ce qui est ». Nous suivîmes tous le mouvement. Le refus de laisser une pensée s'échapper ou se modifier créa dans l'esprit une énergie intense. Immobilisé, saisi par l'injonction de K, notre mental s'était décontracté et enfin, nous y étions! Nous avions atteint l'équilibre, l'immobilité, l'interruption de toute pensée, et le sens de la durée temporelle. Le visage de Rao, qui jusque-là avait été impassible et buté, s'éclaira soudain. Tout son être se détendit. Krishnaji renouvela souvent l'expérience: forçant les limites de la conscience, jusqu'à ce que la pensée s'arrête, et ne trouve pas d'issue. Nous emmenâmes un jour Krishnaji en bateau à moteur jusqu'à la grotte d'Elephanta. C'était pendant un soir de pleine lune ; Mars, ce soir-là, disparut pendant une minute derrière la lune, pour réapparaître avec le même éclat. Les rayons du soleil couchant faisaient ressortir les couleurs des rochers. Au fond de la grotte obscure se dessinaient les contours du visage du dieu tricéphale, aux paupières baissées, qui perçoit à la fois le monde extérieur et celui de l'intériorité. La lèvre inférieure était pleine et sensuelle. Inspiré par les anciens textes sanskrits, le sculpteur avait créé cette image de la méditation cosmique. Krishnaji resta silencieux plusieurs minutes devant la sculpture. Puis, il nous dit qu'il aurait aimé passer toute une nuit dans la grotte. Soudain, Rao Patwardhan se mit à psalmodier l'hymne de Shankaracharya à Shiva ; cet « Être » qui est, quand toutes les distinctions ont disparu. Krishnaji, profondément ému par ce chant, était en extase. De retour dans le bateau, il demanda à Achyut ce qu'étaient devenues l'énergie et la créativité qui avaient inspiré la Maheshmûrti * . Pourquoi l'Inde était-elle devenue incapable de toute création? La lune se levait lorsque nous retournâmes au rivage. Les enfants du village couraient après nous, nous offrant des fleurs et mendiant. Krishnaji essaya de leur parler ; il leur montra ses poches vides, et se tourna vers nous, pour nous demander de leur donner quelque argent. Il rit avec eux et, prenant un petit enfant par la main, il l'emmena jusqu'au bateau. Pendant la traversée, nous guettâmes le moment où la planète Mars réapparaîtrait de derrière la lune. Krishnaji debout, sur le pont, s'écria: « La voilà. » Il était aussi excité qu'un enfant. Au cours des réunions matinales, Krishnaji nous entraînait de plus en plus à l'intérieur de nous-mêmes. Nous éprouvions une sorte de fluidité mentale. J'entendais les mots sans réaction verbale - j'étais envahie par un flot de sons, de paroles, de bien-être. J'aurais pu dénombrer les pensées qui survenaient pendant ces deux heures que nous passions chaque matin avec Krishnaji.
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« L'esprit qui fonctionne comme partie du tout est infini. » Pendant le séjour de Krishnaji à Bombay, un petit groupe de personnes s'était réuni autour de lui ; il comprenait Rao Sahib, Achyut, Maurice Friedman, l'Honorable Mrs Lucille Frost (cette Anglaise, disciple de Jung, avait rencontré K à Shri-Lanka et l'avait suivi en Inde), Nandini et moi-même. Des discussions que nous eûmes alors naquirent les premiers grands dialogues de Krishnaji qui eurent lieu en Inde. Son enseignement avait pris une nouvelle dimension et visait plus que jamais à faire sortir les esprits de leur routine. Nous discutions un jour des rapports de l'esprit et de la mémoire ; Krishnaji nous raconta alors qu'il s'était réveillé la nuit précédente, sous l'empire d'une impression de joie intense, née au cœur du silence. Il était resté allongé, puis peu à peu était devenu conscient et avait pu donner un nom à cette expérience. L'esprit-conscience se souvenait. Mais comment l'esprit, qui avait été absent lors de l'expérience, pouvait-il se souvenir? On émit la supposition que l'esprit à son plus haut niveau avait éprouvé cette joie et ce silence. « L'hypothèse d'un niveau mental supérieur, nous dit-il, n'est qu'une projection de l'esprit. Ou bien cet état de silence était imaginaire - simple projection mentale - ou bien il était réel. Comment l'esprit a-t-il gardé le souvenir, alors qu'il est à la fois cause et effet, dépendant de la temporalité, et qu'il a un commencement et une fin? L'esprit ne peut faire l'expérience de ce qui est sans cause, sans temporalité, sans commencement ni fin. L'état que j'ai éprouvé cette nuit était sans cause. Alors comment l'esprit, qui est cause et effet, et limité, peut-il se rappeler ce qui est sans cause et sans limites? » « Nous vivons dans un univers de cause et effet, sans cesse occupés à les modifier. Nous rejetons nos origines, notre passé d'hier ou d'il y a des milliers d'années, sans nous rendre compte que nous rejetons ainsi un aspect qui est profondément ancré en nous-mêmes, et c'est l'origine de nos conflits et contradictions. « Comprenons-nous que la conscience ne réside jamais dans le "maintenant" mais qu'elle est toujours une projection, un mouvement en arrière ou en avant? » On lui demanda: « Comment l'homme peut-il comprendre ceci? » « On n'appréhende jamais le "maintenant" par la pensée, ou par la conscience, répondit Krishnaji. Dans quel état d'esprit faut-il être pour y parvenir? » demanda-t-il à Rao Sahib. - L'esprit refuse d'accepter la réalité du moment présent, répondit celui-ci. - Mais c'est une réalité. L'esprit ne peut comprendre le "maintenant", qui est quelque chose de nouveau. C'est un fait, de même que le mur qui est devant vous, dont vous ne pouvez nier la réalité. Quelle est votre réaction lorsque vous constatez que l'esprit ne peut comprendre le "maintenant"? - L'esprit se tait, la pensée s'est arrêtée, dis-je. - Et que se passe-t-il quand l'esprit constate que la pensée s'est arrêtée et qu'il y a encore un mouvement, une liberté? - J'entends encore votre voix, la perception sensorielle subsiste. - Elle subsiste, et l'esprit en tant que pensée est absent. Il n'y a que l'identification qui a cessé, dit Krishnaji. Nous reprîmes la discussion le lendemain matin. « Il y a d'abord le niveau de l'activité quotidienne: le bureau, les repas, les rencontres, les habitudes conditionnées. C'est un état statique qui se conforme à un modèle. « Quand cette routine est dérangée, la surface s'ouvre et laisse apparaître ce qui est dessous, que nous appellerons le second niveau (bien que ces termes ne puissent s'appliquer à la conscience qui est non spatiale). La pensée qui se fait jour à ce niveau est encore une mémoire conditionnée, mais elle n'est pas aussi automatique qu'au premier niveau. Elle est plus active, plus souple, plus nuancée. Elle ne se conforme plus si étroitement à un modèle, elle a plus de vitalité. Le niveau suivant est conditionné par les goûts et les répugnances, les choix, les jugements, l'identification. C'est alors que s'installe le sens de l'ego. Puis viennent les souvenirs inconscients de l'individu et de la collectivité, les tendances, les forces, les exigences, les instincts raciaux: c'est le réseau, la matrice du désir, qui engendrent un extraordinaire dynamisme. L'ego fonctionne encore, l'ego-désir, se mouvant dans un système de causes et d'effets, avec ses tendances inconscientes qui se réincarnent. Pouvons-nous aller au-delà? Y a-t-il quelque chose au-delà? La dimension connue a-t-elle pris fin? Est-ce le fondement de l'ego, la structure de base de la conscience, de l'esprit et de son contenu? » Krishnaji resta silencieux quelques instants. Puis il reprit: « Comment peut-on aller de l'avant, dépasser la matrice? » - En faisant taire l'esprit, dit Rao. - Qui fait taire l'esprit? Celui qui est l'esprit? répliqua aussitôt Krishnaji. Que faire alors? N'est-il pas possible de mettre fin au fait de la conscience - non pas au mot, à la théorie, mais au fait même. Mais tout ce que je fais pour avancer résulte d'un effort et est donc anéanti. Je ne peux le désirer. Je ne peux que rester indifférent, et me préoccuper de mon ego, de ce que je suis et de mes problèmes. Krishnaji nous dit un matin: « Pourrions-nous réfléchir encore à ce qu'est la conscience? Hier, nous étions partis de la périphérie pour aller au centre. Nous descendions en quelque sorte dans un entonnoir. Pourrions-nous aujourd'hui partir du centre pour aller à la périphérie? - Y a-t-il un centre? demanda Rao. - Le centre n'existe que lorsqu'il y a concentration de l'attention. Il se forme quand la périphérie est agitée. Le centre est un point sur la périphérie. Les différents points de la périphérie sont votre nom, vos possessions, votre femme, votre réputation. Ils se renforcent constamment - et il y a toujours la peur qu'ils soient endommagés. Si, dans ma recherche, je pars du centre, où trouver celui-ci? C'est la clôture de ce champ spatial qui crée le centre, qui forme sa limite. Otez la clôture, où est le centre? - Peut-on ôter cette clôture? demandai-je. - Si vous évoluez dans le champ spatial, dans l'espace sans centre, il n'y a pas de mémoire. Examinez ce qui se passe lorsque vous vous dirigez vers la clôture: la mémoire apparaît. Jusqu'ici nous avons réfléchi en partant de la périphérie. Le mode de pensée, dans le parcours inverse, doit être totalement différent. - Qu'arrive-t-il aux points de la périphérie? demandai-je. - C'est comme si on passait sous la clôture, qui n'a alors plus d'importance. Pourtant nous nous précipitons à la périphérie, vers la routine. Aller de la périphérie vers le centre, c'est s'immobiliser dans le centre. Le mouvement de la périphérie, c'est la pensée routinière. Plus je reste dans le champ spatial, plus je vois qu'il n'y a pas de centre. » Le lendemain, nous demandâmes à Krishnaji: « Qu'est-ce que la périphérie? Comment s'est-elle formée? Comment la clôture s'est-elle édifiée? - Pourquoi restez-vous à la périphérie? répondit-il. Pourquoi ne pas demeurer dans l'espace, à jouir de sa flore et de sa faune, de ses parfums? Pourquoi vous préoccuper dè la clôture? - Je me suis torturé l'esprit pour le découvrir, tout cela est si incompréhensible, dit Mrs Frost. Achyut me dit qu'il faut y réfléchir comme s'il s'agissait d'un jeu. - Vous faites des efforts, mais dans quel but? demanda Krishnaji. - Parce que mon esprit est comme un mur de pierre... - Pourquoi donc? Qu'est-ce qui ne va pas? demanda Krishnaji. - Mes pensées, dit Mrs Frost. - Ce qui signifie que vous avez un modèle que vous ne comprenez pas. Le mur des idées, des mots, auxquels vous êtes habituée. Pourquoi ne pas lâcher prise? - Mais je ne sais pas comment! s'écria Mrs Frost. - Pourquoi? C'est que vous êtes perdue si vous ne pouvez diriger vos pensées le long des rails habituels. Oubliez tout cela, et voyez si nous pouvons partir, non pas du mur de pierre, mais de l'absence de centre. Où est la difficulté? - Je me rends compte, avoua Mrs Frost, que nous n'en sommes pas encore arrivés à cette étape. - Il n'y a pas d'étape. Pourquoi vous accrocher à la périphérie et vouloir aller au centre? Il y a trop de choses à la périphérie, lâchez-les. Faites comme si vous entriez dans une nouvelle pièce. Vous désirez créer le centre. Vous l'appelez Dieu et vous l'approchez. Mais il n'y a pas de centre sans la périphérie. Vous ne pouvez pas vous débarrasser de vos façons de penser. Ce n'est pas avec le champ spatial qu'il y a un problème, mais avec la périphérie. Ce sont les esprits simples qui comprennent ceci. - D'où proviennent les obstacles? demanda Friedman. Sont-ils imaginaires? - Au centre, répondit Krishnaji, il n'y a pas d'obstacle, de réponses nerveuses du corps. Vous me posez une question et je vous réponds avec mon propre conditionnement - leur flot est stoppé. Ce conditionnement est créé par l'environnement qui agit sur le corps et ses réactions. Si le flot est stoppé - j'accepte cet arrêt, conclut Krishnaji. - En quoi consiste cet arrêt? demanda Rao. - C'est lorsque l'attention se concentre. Le flot coule soudain entre deux rives et il se rétrécit. Le champ n'a ni point d'ancrage ni limites, il est immense. Pourquoi restons-nous au point d'ancrage? Voilà le problème. Dès lors que vous me posez une question, un point doit se former, allons-nous le laisser se fixer? » Il reprit, après un instant de silence: « Ce vaste champ ne comporte aucun état positif. L'état de non-centre, c'est la négation. Cette négation est contestée et donne lieu à une action positive. Cet état positif crée son contraire. C'est dans l'état de négation que repose la vraie solution. « Quelle est l'énergie de ce champ? Quelle place a-t-elle dans ce que nous nommons conscience? Nous connaissons la peur, le désir, la sublimation, les diverses raisons et causes de l'identification, mais abordons-la autrement. Qu'est-ce que le silence? Etes-vous silencieux? Comment savez-vous ce qu'est le silence? Faites-vous du bruit? Comment savez-vous que vous êtes silencieux? - Le silence, dit Rao, c'est le flot sans points d'ancrage. - Ne donnez donc pas de définition. Est-ce que je vois le silence, ou est-ce que j'en fais l'expérience? Suis-je l'observateur qui dit: "Ceci est le silence"? (Krishnaji tenait la main de Rao et l'entraînait dans le champ sans chemins.) Contentez-vous de l'écouter. En faites-vous l'expérience, ou vous suffit-il de le décrire? Vous comprenez la différence? - Dans certaines occasions, dit Mrs Frost, j'ai éprouvé un état de silence. - Ce n'est pas le silence, dit K. On m'a demandé ce qu'est l'énergie, et j'ai abordé à ce propos le sujet du silence. Laissez de côté vos idées préconçues et voyez ce qu'est le silence. Ou bien je l'imagine, ou bien il est réellement là. Je n'en fais pas l'expérience. Avec vous le mécanisme se met immédiatement en marche. Laissez-le de côté, soyez simple. - L'esprit est si prompt, observa Achyut. - Le silence est là, sans fin, dit K. Je voudrais découvrir ce qu'est l'énergie. Il lui est peut-être possible aussi de fonctionner sans fin. Mais le concept vient en premier et encadre le silence. Seulement le silence est infini, tout existe en lui, en fait partie. Les pleurs de cet enfant, c'est aussi du silence. Si le silence est total, le bruit en fait partie. Le concept du silence n'est pas le silence. Tout ce qui en est séparé peut avoir son énergie propre mais ne fait pas partie de l'immensité du silence. Cet état de séparation, par son mouvement, peut créer de l'action et de l'énergie, mais les deux énergies sont entièrement différentes. Je peux vivre dans le silence, tant que ce que je fais ne lui est pas contraire et que je ne lui résiste pas: c'est la résistance qui crée le tourbillon, de même que le feu crée les flammes qui montent vers le ciel. - Ce silence est-il la source illimitée de l'énergie? demanda Rao. - Dès qu'il y a des limites, il y a résistance, répondit Krishnaji. Quelle énergie entre en jeu?... Je respire le parfum de ce jasmin, j'entends, je vois. En sont absents l'exclusion, la contradiction, les concepts. Cet état est détruit par toute forme de résistance. Quand il y a résistance, il y a exclusion ; le bruit incite au rejet quand la sensation se cristallise en tant que gêne, il devient un bruit séparé quand on fixe son attention sur lui. - Ceci se passe, intervint Friedman, dès qu'un système de valeurs se met à fonctionner. - Dès que l'esprit conceptuel, reprit Krishnaji, se met à fonctionner, il y a contradiction. Mais cet état-là exige une intelligence et une intégrité extraordinaires. Puisqu'il est sans limites, parce qu'il est sans causalité, c'est qu'il est énergie. L'esprit crée de l'énergie qui a une cause, et donc une fin. Mais le silence ne vient pas de l'esprit, l'énergie n'a donc pas de limites. » Maurice Friedman déclara qu'il était arrivé à saturation. Il écoutait Krishnaji en ayant l'impression qu'il savait à l'avance ce que celui-ci allait dire et qu'il n'apprenait rien de nouveau. Rao Sahib n'était pas encore saturé, mais il sentait qu'il avait besoin de s'éloigner de Krishnaji. Il n'approuvait pas ces séances en commun. Nandini éprouvait la même impression. Si elle avait bien saisi ce qu'avait dit Krishnaji, il avait dû se passer quelque chose, or ce n'avait pas été le cas. Achyut était du même avis que Rao. Quant à moi, j'étais épuisée. « Cela signifie, nous répondit Krishnaji, que vous attendiez tous qu'il se passe quelque chose. Certains ont la technique, mais pas l'impulsion, et ils attendent que cette impulsion se manifeste. D'autres ont l'impulsion, mais ils nont pas la technique, et ils attendent aussi. D'autres encore se sentent au point mort, et ils attendent qu'on leur redonne vie. « Pourquoi attendez-vous, et qu'attendez-vous? Est-ce d'agir? Vous êtes incertains et vous voulez auparavant une preuve. Comment pouvez-vous la recevoir, puisque vous n'avez pas encore quitté le champ de l'action et du résultat connus? Avant de vous décider, vous voulez avoir des certitudes sur ce qui est nouveau pour vous. Vous ne vivez pas, vous attendez seulement. Rao a renoncé à l'action politique et il attend: il ne vit pas vraiment. Jusqu'ici vous étiez tournés vers le nord ; je vous demande de vous tourner vers le sud, vous y êtes disposés, mais sans quitter le nord. « Pourquoi attendez-vous? Pour avoir une certitude? Mais de quoi? L'attente, c'est la mort. Vivez, bougez, marchez! » Le lendemain, Krishnaji nous demanda de nouveau: « Où est le problème? » Il nous montra alors un vase d'œillets posé devant lui. « A la place de ces fleurs, mettez des fleurs artificielles. Vous savez quelles sont les vraies. Quelle est la différence entre l'artificiel et le réel? Regardez Rao: il est sérieux, il peut apprendre, assimiler, il est capable de sacrifices, il a le don de saisir la réalité, et il dit: "Que dois-je faire? Je ne suis pas la vraie fleur..." Pourquoi est-il devenu la fleur artificielle? - Pourquoi n'ai-je pas de chant en moi? demanda Rao. - Oui, pourquoi n'y a-t-il pas de flamme? Que manque-t-il? Nous n'avons pas d'amour sans cela. Quoi que vous fassiez, la volonté artificielle ne vous rendra pas réel. Nous avons cultivé l'intellect, qui est la fleur artificielle. Nous avons arraché le réel à ses racines. Et maintenant comment avoir de l'amour? Cela exige beaucoup d'intelligence. C'est parce que je n'ai pas d'amour que je crée des temples et des institutions. » Il montra le vase devant lui. « Cette fleur vient de s'ouvrir, l'avez-vous remarqué? - L'amour est absent, dit Rao, et je répète sans cesse que j'en souhaiterais un souffle. Je n'ai pas d'amour et j'ai dépensé mon énergie à fabriquer des fleurs artificielles. Si je n'ai pas d'amour, plus rien n'a de sens. Je sais que je vis sur un plan artificiel. Mon cerveau peut discuter de tout, et je vois pourtant que je dois chercher l'autre chose ; mais comment l'obtenir? Le silence n'est pas mon état normal ; je ne connais que rarement des moments de silence. Après une vie fondée sur l'action, je n'ai pas encore trouvé la réponse. Je suis malheureux, confia Rao, avec parfois des moments de répit, après lesquels je suis encore plus malheureux. Je souhaite trouver un mode de vie qui me libère. - Tout en vivant dans ce monde, dit Krishnaji, je veux échapper à la souffrance et ses réactions. Mais comment dois-je m'y prendre? Je ne suis pas en dehors du modèle habituel, et j'en vois toute la complexité. Je vis dans ce champ. Mon problème, c'est que je veux y vivre d'une façon nouvelle, parce que je perçois la futilité du modèle, auquel je ne peux échapper ; alors que dois-je faire? - Ces derniers jours, avoua Rao, j'ai moins de réflexes, mes aspirations sont mortes. La tension est basse... J'ai le sentiment de n'avoir envie de rien. Je désire seulement rester tout seul. - On se sent diminué... dis-je. - L'ennui, c'est qu'on nous emmène très haut, et après c'est la dégringolade, observa Friedman. - Est-ce vraiment cela que vous éprouvez? demanda Krishnaji. Vous êtes comme des seaux qui ne peuvent pas contenir l'eau. - c'est que vous manquez d'amour. Avez-vous l'impression d'être morts parce que votre esprit a perdu tout ressort émotionnel? - Je ne suis pas mort, répliqua Rao, je me sens encore vivant. - Vous avez encore votre élasticité, mais elle ne réagit plus, dit K. - On éprouve comme un reflux de la marée, dit Rao. - Est-ce que vous avez touché le fond? Avez-vous compris que vous n'êtes rien? demanda K. - Je vois un petit rayon de lumière dans l'obscurité, dit Rao, d'une voix hésitante, mais il est encore trop faible pour m'aider. On est trop conscient pour ne pas dépasser ce que l'on était autrefois, mais on n'est pas encore renouvelé. - Qu'allez-vous faire, alors? demanda Krishnaji. Eh bien, attendez! Soyez comme un champ qui a été semé et moissonné, laissez-le en jachère pour le moment. » Les dialogues touchaient à leur fin, et Krishnaji se préparait à repartir pour Ojai. Le 10 mars, lors d'une des dernières rencontres, il insista beaucoup sur la nécessité de comprendre le fonctionnement de son esprit. « Je me disais ce matin que si je pouvais y parvenir moi-même, je pourrais vous expliquer, et cela vous aiderait. Quand je parlais hier de la méditation, si ce n'était pas mon cerveau qui était en activité, qu'était-ce donc? Mes réponses étaient logiques ; comment me venaient-elles? Que se passait-il? J'ai dit que la pensée et le penseur ne faisaient qu'un - quel était le mécanisme qui produisait la pensée? On peut se livrer à des suppositions et dire que c'était l'esprit le plus élevé qui se servait de moi, Maitreya ; que j'étais une caisse de résonance. Ce serait l'explication des Théosophes, mais elle ne me satisfait pas. - Cette fois, dit Rao, je crois que je comprends ce que Krishnaji veut dire. Il sait quand ceux qui l'écoutent le suivent, mais ce pourrait être le cas pour toute personne sincère - avec lui, c'est quelque chose de plus. - S'adapter à son public, c'est facile, dit Krishnaji. Allons plus loin... - Vous êtes une trinité, déclara Friedman. Il y a l'homme Krishnamurti, très naturel ; puis le guru qui admoneste, qui exige ; il y a enfin la vérité, le pouvoir "qui est". Ces trois aspects ne sont pas distincts, mais représentent la même vérité. La question demeure: "Qui est Krishnamurti?" - Comment un homme peut-il transmettre à un autre le pouvoir créateur? demanda Krishnamurti. - C'est impossible, répliqua Friedman, sauf par une identification. - Non, il se passe quelque chose en K que je voudrais partager. Je sais que c'est possible - autant que de partager les rayons du soleil. - Recevez-vous un courant d'une source qui n'est pas pour vous seul? demanda Friedman. Pourrions-nous, nous aussi, capter cette source? - Il me semble, répondit Krishnaji, que depuis le début elle m'a été offerte, elle a toujours été là. Elle devient de plus en plus visible et proche.
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| Le Déploiement De L'enseignement 1950-1959 | ||||||
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« La religion vient quand l'esprit a compris comment il fonctionne. » Le 11 septembre 1950, Krishnaji m'écrivit d'Ojai: « Je suis ici depuis trois semaines, et j'ai besoin d'un long repos car voici trois ans que je n'ai pas arrêté de donner des conférences. J'ai donc décidé de faire retraite pendant toute une année, sans interviews, sans discussions en privé ou en public, sans conférences. Ce sera pour moi une année de silence. Je ne viendrai pas en Inde cet hiver. » Cette retraite fut totale. Il n'y eut aucune réunion, aucune interview. C'est par Rajagopal que nous apprîmes que Krishnaji observait un silence absolu. D'août 1950 à décembre 1951, il n'eut aucun contact avec l'Inde. Interrogé par la suite sur ce qu'il avait fait pendant cette période, il restait vague. Il avait été fatigué physiquement, épuisé intérieurement, et il est possible que quelques impuretés, quoique infimes, aient terni la clarté cristalline de son être. Et donc, suivant en cela la tradition mystique, il s'était retiré en lui-même. Au printemps de 1950, la nouvelle du rejet de la plainte que Nandini avait déposée pour obtenir la séparation et la garde de ses enfants avait explosé dans la presse indienne. Le magazine Time avait même consacré un paragraphe à cette nouvelle, intitulé « Révolte du paillasson ». Krishnaji y était présenté comme le Messie et on citait les conférences où il avait évoqué avec feu la situation des femmes indiennes, traitées « comme des paillassons »... On associait également son nom à la demande de séparation introduite par Nandini. Rajagopal me demanda par télégramme si ce qui avait paru dans le Time était exact. Nous lui répondîmes en lui donnant des détails et en lui exprimant notre préoccupation de voir mentionner le nom de Krishnamurti. Lorsqu'il arriva à Ojai un peu plus tard, une tempête l'attendait. Rosalind et Rajagopal l'interrogèrent sur ce qui s'était passé en Inde. Ils avaient reçu des lettres qui faisaient allusion aux « nouveaux amis » de Krishnaji. Tous les deux étaient inquiets et insistèrent pour en savoir plus sur ces personnes, mais Krishnaji resta vague et se renferma en lui-même. Rosalind et Rajagopal comprirent qu'un nouveau Krishnamurti émergeait ; il leur paraissait clair que ce long séjour en Inde, les personnes qu'il avait rencontrées, la liberté dont il avait joui, éliminant les contraintes qu'il avait connues jusque-là, avaient changé son attitude envers les gens et les situations. En Inde, il avait, pour la première fois, eu des amis qui n'avaient aucun rapport avec son passé, qui n'avaient rien exigé de lui, qui avaient senti en lui la présence de l'immensité du sacré. Ils le voyaient avec des yeux neufs et avaient noué avec lui des liens de profonde vénération, d'affection et d'amitié. Krishnaji retourna en Inde pendant l'hiver 1951, après une absence de près de dix-huit mois. Il était accompagné de Rajagopal. Les nombreux amis qu'il s'était faits durant ses précédents séjours étaient accourus pour l'accueillir à Bombay. Il entra dans la pièce où nous nous trouvions, nous salua solennellement, nous prit la main, mais ne prononça pas une parole. Il observait encore un silence absolu. Rajagopal semblait mal à l'aise. Nous le rencontrions pour la première fois, et nous nous observions mutuellement. Krishnaji ne rompit pas son silence tant qu'il fut à Bombay. Il partit bientôt pour Madras où il devait prononcer douze conférences, du 5 janvier au 12 février. Nandini et moi-même le rejoignîmes, et habitâmes à Vasant Vihar. Nous logions dans un espace ménagé avec des armoires sur la véranda ; nous partagions la salle de bains de Madhavachari et nous prenions nos repas à part. Krishnaji mangeait seul dans sa chambre. L'autorité de Rajagopal restait grande. Ses relations avec Madhavachari se précisèrent: il le traitait amicalement mais ne lui faisait pas de confidences. Madhavachari lui parlait sur un ton de respect, s'adressait à lui en lui disant « Monsieur Rajagopal », et venait prendre ses directives auprès de lui. Il était descendu à la Société Théosophique, car le premier étage de Vasant Vihar avait été loué, et il ne restait pas de chambre convenable. Krishnaji ne s'expliqua pas auprès de nous sur son long silence, mais nous parla, à ma sœur et à moi, de Rajagopal. Il tenta de nous faire comprendre à quel point celui-ci avait tout sacrifié pour lui et nous dit qu'il souhaitait ardemment nous voir lui donner notre amitié. Une entrevue fut organisée peu après, et nous nous rendîmes dans l'appartement qu'il occupait, les « Leadbeater Chambers ». Rajagopal nous reçut avec courtoisie, mais ses yeux profondément enfoncés dans un visage sombre et morose nous scrutaient attentivement. Il était soupçonneux et inquisiteur, et il nous fallut être sur nos gardes avant de répondre à ses questions apparemment innocentes. On aurait dit qu'il essayait de nous prendre au dépourvu. Il insinua que l'on ne pouvait pas compter sur Krishnaji car il changeait constamment d'avis. Rajagopal avait su, par un domestique qui avait été au service de Krishnaji à Ootacamund, ce qui s'y était passé et il nous « cuisina » pendant plus de quatre heures pour en connaître les moindres détails. Ce fut une expérience pénible et nous en sortîmes épuisées. Nous devions par la suite découvrir un autre aspect de Rajagopal. Il se montra affectueux et chaleureux avec nous, et nous devînmes amis. Des années plus tard, il confia à Nandini qu'il regrettait que nous nous fussions connus à l'ombre de Krishnaji. C'était un Indien du Sud, extrêmement intelligent et vif ; il n'aimait pas le désordre ni la saleté, avec tout ce que cela comporte. Toujours habillé d'une kurta et d'un pyjama amidonnés, d'un blanc immaculé, il s'exprimait et se mouvait avec une élégante précision. Au printemps de 1952, Krishnaji et Rajagopal repartirent pour l'Europe et les États-Unis. En juillet de la même année, Nandini, après ces cinq années d'humiliations et la douleur d'être séparée de ses enfants, tomba gravement malade. Elle avait subi trop longtemps les caprices de son ex-mari quand il s'agissait de lui laisser voir ses enfants et la désapprobation des disciples âgés de Krishnaji. Elle souffrait d'un cancer de l'utérus à évolution rapide, et fut transportée par avion en Angleterre pour y être opérée d'urgence. Je télégraphiai les nouvelles à Krishnaji. Il n'y eut pas de réponse. C'était comme s'il avait disparu de notre horizon et comme si toute relation extérieure avec nous avait pris fin. Cependant, pendant toute cette période difficile, nous éprouvâmes sa présence silencieuse, qui nous donna la force et la capacité de faire face au malheur. A Londres, on ne cacha pas à Nandini la gravité de son mal. Elle écouta le verdict dans un profond silence. Elle me dit plus tard que, mise en présence de sa propre mort, elle avait senti que son cerveau était resté parfaitement calme, libre de toute pensée ou émotion. Pendant tout le temps où elle attendit d'être opérée, dans sa chambre d'hôtel, où elle devait subir une grave hémorragie, elle n'éprouva ni anxiété, ni crainte pour l'avenir. La veille de son opération, elle parla au téléphone à ses enfants, restés à Bombay, avec tendresse et sollicitude. Elle me raconta plus tard qu'étant sous anesthésie elle avait entendu un rire sonore qui s'était prolongé pendant toute l'opération. Sa conscience n'était nullement bloquée. Elle savait ce qui se passait. Elle se vit marcher sur des prés verdoyants, effleurée par une brise légère, bercée par le chant des oiseaux. Une présence protectrice l'entourait et la soutenait. Cette protection n'était pas là pour la garder en vie, mais pour l'accompagner dans la mort ou dans la vie ; elle se trouvait dans le bistouri du chirurgien. J'étais auprès d'elle le lendemain lorsqu'on lui dit que le chirurgien qui l'avait opérée avait eu une attaque et elle resta pendant deux jours sans surveillance médicale. Après l'opération, la protection était toujours là, à sa gauche, à sa droite, au-dessus et au-dessous d'elle, elle sentait sa présence. Quelques jours après l'opération, elle s'assit les jambes croisées sur son lit, et se sentît pénétrée par le souffle du silence. Un jour, un jeune médecin entra à l'improviste dans sa chambre ; la voyant dans cette position, il lui dit: « Êtes-vous un yogi? » Les années ont passé pour elle, comme une source souterraine d'eau limpide, invisible mais riche en vitalité. Lorsqu'elle habitait avec ma mère, elle fit la connaissance de deux petites orphelines du voisinage, sans ressources. Elles vivaient chez une tante éloignée, mais passaient leurs journées dans la rue. Privée de ses propres enfants, Nandini les avait prises avec elle, et avait créé un petit jardin d'enfants à leur intention et pour d'autres petits déshérités. L'école fut installée par la suite dans deux garages voisins, et les enfants des environs affluèrent - il y en a aujourd'hui cent cinquante. Des éducatrices se sont proposées pour aider Nandini. L'école, « Bal Anand », offre aux enfants des rues un espace de création dans un lugubre univers de béton. Nandini, qui a vécu seule tant d'années, est le centre silencieux de cette école. Les enfants s'asseyent autour d'elle pour parler, rire et jouer. Ils peuvent faire de la musique, de la danse, tisser, peindre, apprendre des langues, faire du théâtre, étudier. Après vingt-cinq ans d'existence, « Bal Anand » a été adopté par la Fondation Krishnamurti indienne, dont Nandini est devenue membre. Quant à ses propres enfants, devenus majeurs, ils lui sont revenus, débordants d'affection et de sollicitude. Lorsqu'on établit le programme du séjour indien de Krishnaji, il fut décidé que lui et Rajagopal participeraient à un groupe de discussion à Poona, pendant l'hiver 1952. Rao Sahib Patwardhan avait organisé une rencontre avec ses amis à Vithal Wadi, où Achyut habitait, dans une petite maison au milieu des collines boisées, depuis sa rupture avec le parti socialiste en 1950. Les participants à ces discussions venaient d'horizons très divers. Le professeur Dhopeshwarkar enseignait la philosophie à l'université de Poona. S. M. Joshi était un brahmane Chitpavan * austère et droit, socialiste et membre du Sarva Se va Sangh. Rao Sahib Patwardhan et lui étaient amis intimes et avaient participé à de nombreux camps de travail volontaire. Il y avait aussi le poète Mangesh Padgounkar et Durga Bhagwat, écrivain et anthropologue, qui avait travaillé avec Verrier Elwin dans le Madhya Pradesh. C'était une petite femme mince, au visage osseux. Douée d'une nature solide, physiquement et moralement, elle ne s'était pas mariée ; son énergie était colossale et elle se préoccupait beaucoup du problème de la pauvreté en Inde. Elle était toute dévouée à Rao Sahib. Madhavachari était venu de Madras, accompagné de Padmabai et de Sanjeeva Rao. Le Pandit Iqbal Narain Gurtu arrivait de Varanasi et L. V. Bhave de Thana. J'étais la seule autre femme présente. Rao Patwardhan avait de la sympathie pour moi et, depuis deux ans, était devenu un ami proche. Il avait réagi avec compréhension au fait que mon éducation et mon attitude étaient totalement différentes des siennes. Nous parlions de l'art, de l'esprit occidental et des possibilités créatrices de l'Inde. Pour la première fois de ma vie, j'étais entrée en contact étroit avec un brahmane traditionnel et un mode de vie qui n'avait rien de commun avec mes premières années comme fille de fonctionnaire, et la vie mondaine que je menais à Bombay. Sunanda, qui avait entre-temps épousé Pama, l'un des plus jeunes frère de Rao Sahib et d'Achyut, n'avait pas été invitée à cette rencontre, pas plus que Nandini. Sa beauté, sa simplicité enfantine, ainsi que le fait qu'elle s'était mariée dans une famille très riche, faisaient que Rao avait de la peine à la prendre au sérieux. Il lui avait seulement demandé de veiller à l'organisation matérielle du séjour de Krishnaji. Le régime était Spartiate, les chambres minuscules et le confort réduit au minimum. Krishnaji, qui devinait que Sunanda était peinée d'être tenue à l'écart des discussions, se montrait très affectueux avec elle. Il lui parlait longuement et faisait avec elle de longues promenades dans les bois. Il se comportait avec elle comme avec une fille très aimée. Les discussions durèrent plus d'une semaine. Nous nous réunissions matin et soir à Vithal Wadi. Krishnaji avait affaire à des esprits coriaces, enracinés dans leur vision marxiste du service social. Le sujet de la pauvreté et des mesures sociales à prendre revenait sans cesse, ce qui est compréhensible dans un pays où la misère est si grande. Cependant, les participants étaient assez intelligents pour comprendre que leur démarche était gênée par leurs conflits intérieurs, leurs pulsions, leurs insuffisances. Krishnaji sondait, lentement, avec une patience infinie, les problèmes soulevés. Il dit aux socialistes qu'on ne pouvait remédier à la misère en se plaçant sur un plan idéologique et ébranla quelque peu leurs convictions. A la fin de cette rencontre, on se sépara. Ne restèrent auprès de Krishnaji que les Patwardhan, Friedman, moi et quelques vieux amis du temps de la Société Théosophique. Il est indubitable que ces entretiens eurent une influence sur les participants socialistes. Le professeur Dhopeshwarkar a écrit depuis lors plusieurs livres sur Krishnaji. Bien des années plus tard, S. M. Joshi me dit que les socialistes indiens étaient, depuis 1934, sous l'emprise de la pensée et de la dialectique occidentales et que Marx était devenu leur référence. Ils ne voyaient pas que les principes marxistes ne pouvaient s'appliquer dans le contexte indien et, de plus, ne faisaient aucune place à l'humanisme. Joshi s'était toujours demandé si le socialisme permettait à l'homme de se développer pleinement. En 1948, les socialistes étaient profondément perplexes et se trouvaient devant un dilemme: ils constataient que, pour les marxistes, la fin justifiait les moyens, ce que Joshi n'avait jamais jugé acceptable. Les discussions avec Krishnaji l'avaient, selon ses propres mots, « aidé à clarifier son attitude vis-à-vis de l'injustice [1] ». Pendant ce séjour à Poona, quant à moi, j'étais restée très attentive. J'avais guetté le mouvement de ma pensée et de mes sentiments à mesure qu'ils apparaissaient ; j'avais observé autour de moi les visages, une pierre, une feuille d'arbre... Une fois où je m'étais promenée seule dans les bois, je m'étais surprise en train de courir. Je distinguais le pépiement de chaque oiseau ; je percevais avec acuité le bruissement des moustiques et le chant des grillons, une voix dans le lointain, les battements de mon cœur. Les parfums pénétrants du margousier, du basilic, du jasmin, me fouettaient comme un vent violent. Je flottais dans un océan de couleurs. Le vert de la feuille de ficus, le vert rosé d'une pousse de bambou, le vert pâle d'un bourgeon de cactus, se fondaient avec les sons, emplissaient mes narines, mes oreilles, mes yeux, ma bouche. Je me retrouvai en larmes devant un buisson de cactus, incapable de supporter l'intensité de cette soirée de printemps. Cette surabondance de beauté, lourde comme du miel, me hanta des jours durant. L'intensité de l'émotion diminua peu à peu, mais la beauté qui s'était emparée de mes sens avait créé une perception qui me quitta rarement. Krishnaji et Rajagopal se rendirent alors à Rishi Valley. L'école avait rouvert ses portes, avec Pearce, le vieil éducateur théosophe, comme directeur. Celui-ci avait rassemblé autour de lui tout un groupe de jeunes instituteurs. Rishi Valley se trouvait à Rayalseema en Andhra Pradesh, région de disette car la terre y était stérile. Mlle Payne avait fait creuser des puits, mais on n'avait pas encore planté les milliers d'arbres qui devaient faire de cette vallée une oasis. Les collines, tout autour, étaient formées de rochers où se dressaient en équilibre instable d'énormes blocs de pierre usés par le temps et le vent, qui semblaient avoir été sculptés de main d'homme. Les levers et les couchers de soleil sur la vallée les illuminaient de leur palette safran et améthyste ; l'air était limpide et pur. Malgré la pauvreté du sol et la faible densité de la population, cette région, qui va d'Anantpur à Tirupati, était émaillée de sanctuaires dédiés aux siddhas * . Madanapalle, village natal de Krishnaji, était à vingt kilomètres de l'école. Au centre de Rishi Valley se trouvait un très vieux banyan qui ressemblait à un temple ; ses branches enracinées dans la terre en étaient les colonnes et abritaient des singes ; des cobras étaient nichés à son pied. On avait construit une estrade tout autour de l'arbre, et les enfants dansaient entre les branches et se cachaient dans les trous. L'école n'avait encore que trente élèves, mais les problèmes étaient immenses. Les maîtres discutaient sans fin entre eux de l'autorité, de la liberté, de l'ordre. Aucune solution définitive n'était possible car les problèmes évoluaient et changeaient rapidement ; c'était aux responsables de se tenir à l'écoute, d'observer, d'agir avec la même rapidité. C'est alors qu'on avertit Krishnaji que des conflits avaient éclaté à Rajghat ; il télégraphia à Achyut pour lui demander de venir le rejoindre à Rishi Valley. Lorsque celui-ci arriva, Krishnaji lui proposa d'aller s'occuper de l'établissement de Rajghat, à Varanasi. Des terrains, de l'autre côté de la Varuna, avaient été achetés dans l'idée de lancer un projet de recherche agricole, mais ils étaient restés inutilisés. Sanjeeva Rao et le Pandit Iqbal Narain Gurtu, tous deux vieux compagnons de Mme Besant, et qui avaient quitté la Société Théosophique en même temps que Krishnaji, avaient dominé la Fondation depuis sa création. Ils se faisaient vieux, et une nouvelle impulsion était nécessaire. Krishnaji prévint Achyut qu'il avait beaucoup de travail devant lui, qu'il fallait construire de nouveaux établissements et tirer parti du terrain. Mais il précisa que ce n'était pas la raison pour laquelle il lui demandait d'aller à Rajghat. Achyut, disait Krishnaji, souffrait du syndrome du travail social. Il avait cela dans le sang. « Débarrassez-vous-en. Pour que le changement soit profond, il doit partir du centre. Si le centre ne change pas, tout travail social est inutile. Ne perdez jamais cela de vue lorsque vous serez à Rajghat. Ne laissez pas le travail vous envahir ni empiéter sur votre principale fonction, qui est de changer fondamentalement. Restez vigilant. » Achyut accepta de partir. Les paroles de Krishnaji avaient pénétré en lui ; il en voyait la profondeur. D'autre part, avec ses convictions socialistes, il estimait que l'enseignement de Krishnaji ne devait pas se limiter à quelques-uns, mais imprégner le sol de Rajghat ; ce sol sacré qu'avaient foulé les pieds du Bouddha. Krishnaji avait contemplé le lever du soleil de l'endroit où le Gange s'incurvait et remontait vers le nord. Il fallait transmettre son précieux message, sa compassion débordante, aux pêcheurs, aux tisserands, aux paysans qui cultivaient cette terre sacrée. Le passé politique de Achyut était légendaire: il n'avait pas hésité à recourir à la violence, dans son combat pour la liberté, avec la passion et l'enthousiasme du révolutionnaire. A présent, le vira, le guerrier, avait spirituellement revêtu la robe safran - volte-face qui avait intrigué le Pandit Nehru et nombre de ses anciens camarades socialistes. Nul n'était mieux qualifié que lui pour travailler dans les villages. Lorsqu'il arriva à Rajghat, il fut mécontent du niveau médiocre de l'école dirigée par la Fondation. Il décida alors de se consacrer à la création d'un hôpital rural. Ce fut la première étape dans la construction d'un centre religieux. Il me dit plus tard que « ce fut la matérialisation d'une amitié toujours disponible offerte aux pauvres et aux nécessiteux ». Le Dr Kalle, F.R.C.S. * , homme d'une grande charité, se joignit à lui pour travailler dans cet hôpital. Achyut, comme tous les Indiens, aimait profondément la terre, qui était pour lui la mère. L'agriculture fut désormais sa préoccupation première. Le sol gangétique était riche, mais les récoltes restaient pauvres ; la terre était ravinée et mal cultivée. Il établit les plans d'une école d'agriculture pour les fils des paysans et trouva des encouragements auprès de Sir V. T. Krishnamachari, vice-président de la commission du Plan. Bientôt cette école fut construite, les champs furent consolidés, des puits furent forés. Achyut vivait dans une petite maison sans électricité et avec une installation sanitaire primitive. Le Dr Kalle, son principal compagnon et l'organisateur du centre médical, habitait en face, de l'autre côté de la route. Pour Achyut, la création de l'école d'agriculture était un acte symbolique qui montrait que la terre, cette terre ancienne et sacrée, le fleuve, le cycle des saisons, étaient vivants ; le sol de Kashi, la ville la plus révérée de l'Inde, renfermait le germe de la renaissance, qui avait attendu depuis des siècles la venue du Maître. La voix de Krishnamurti avait été entendue, et le germe avait fructifié. C'est à ce moment que Ram Dhar Misra, qui dirigeait jusqu'alors le département de mathématiques de l'université de Lucknow, décida de collaborer avec Achyut. Il était célibataire, et avait songé à abandonner son métier et devenir moine bouddhiste, mais il rencontra Achyut, découvrit l'enseignement de Krishnamurti et s'installa à Rajghat, dans la petite maison de Achyut. Il se mit au service du Dr Kalle, nettoya les plaies, fit les pansements ; aucune tâche n'était au-dessous de lui et il rendait mille services. Ce savant austère, versé dans les textes sacrés de l'Inde, se sentait proche de la nature. C'était un gourmet et il invitait souvent ses amis à un petit déjeuner typique de Varanasi: jalebis (pâtisseries imbibées de sirop), kachoris (gâteaux de froment fourrés de légumes épicés) et de délicieux petits pois qu'il préparait lui-même. C'est à cette époque que Vinoba Bhave, l'un des plus fidèles disciples de Gandhiji, lança son mouvement de Bhoodan. Il cheminait à pied de village en village, demandant aux propriétaires terriens de faire don d'une parcelle de terre à ceux qui n'en avaient pas. Ce mouvement s'inscrivait bien dans une certaine idéologie indienne, mêlant inextricablement les comportements socio-traditionnels à la sainteté et à l'action morale. Un grand nombre de jeunes, que l'assassinat de Gandhi avait gravement perturbés et qui ne savaient de quel côté se tourner, suivaient Vinoba Bhave. « Sarva bhoomi gopal ki: la terre appartient à Dieu », était le slogan que chantaient ces disciples. Vinobaji, ascète maigre, osseux et barbu, parcourait les routes poussiéreuses de l'Inde rurale, se nourrissant frugalement, ne demandant rien pour lui-même. Il n'y a qu'en Inde que personne ne songe à s'étonner de votre apparence ; en fait, on considère que l'excentricité va de pair avec la sainteté. Au début, le mouvement de Bhoodan fit beaucoup de bruit, et eut des répercussions dans tout le pays. De hauts fonctionnaires et des intellectuels, des riches et des pauvres suivirent à pied sur de longues distances le saint de Paunar (village du Maharashtra où se trouvait l'ashram de Vinobaji). Rao Sahib et Achyut Parwardhan furent également très impressionnés ; ils estimaient que Vinoba proposait une nouvelle approche, révolutionnaire et non violente, de la pauvreté. Depuis toujours, les campagnes de l'Inde avaient donné aux citadins leurs richesses, leur labeur et leurs talents. Achyut trouvait que le processus devait être renversé. Au fond, lui-même, par son travail à Rajghat, jetait un pont entre l'enseignement de Krishnaji et sa propre démarche inspirée par son passé socialiste et l'impact immédiat de Vinoba. Au début de 1953, Krishnaji et Rajagopal se rendirent à Bombay. Ils habitèrent Carmichael Road, chez Ratansi Morarji. L'atmosphère affectueuse des premiers temps s'était évanouie ; Krishnaji était taciturne, et passait le plus clair de son temps seul dans sa chambre. On n'entendait plus son rire, mais fréquemment la voix de Rajagopal, irritée et querelleuse. Krishnaji reçut beaucoup de gens: des sannyasins, des étudiants, des femmes dans la détresse ou la solitude de la vieillesse. Il donna des causeries dans une école d'art ; de petits groupes de discussion s'étaient formés, mais il n'y participait plus, et il restait matin et soir dans le salon. Les psalmodies auxquelles il s'était joint cessèrent. Il semblait que c'était Rajagopal qui décidait de ses moindres actes. Celui-ci était alors dans les meilleurs termes avec Jamnadas Dwarkadas, qui témoignait à Krishnaji une ardente affection et un dévouement total. Il réagit donc violemment à certaines insinuations de Rajagopal qu'il ne nous révéla jamais ; il nous dit seulement que Rajagopal accusait amèrement Krishnaji. J'étais également en bons termes avec Rajagopal, mais nous avions de longues discussions au sujet des publications, et d'autres problèmes, et nous étions parfois en complet désaccord. Je ne pouvais m'habituer au tempérament dissimulé de Rajagopal, qui refusait de répondre aux questions ; il ne nous mettait au courant de rien mais désirait tout savoir. Je lui déclarai que, dans ces conditions, je ne pouvais travailler avec lui. Aucune trace de ces remous n'apparaissait dans les conférences publiques de Krishnaji. Il se produisit alors un incident déterminant, qui devait aboutir plus tard à une rupture totale entre Krishnaji et Rajagopal. Sous la pression de celui-ci et au prix de nombreuses scènes, Krishnaji fut contraint de dire quelque chose qui pouvait mettre en cause son intégrité personnelle. Il ne tarda pas à en mesurer les implications. C'est la seule fois où je l'ai vu plongé dans une angoisse profonde. Il nous demanda de l'emmener en voiture jusqu'à la plage de Worli ; nous marchâmes le long du rivage. La marée était haute et le vent soufflait. A cette époque, l'endroit était désert. Krishnaji marchait devant nous ; silencieux, lointain. Puis il s'arrêta pour nous attendre. Se tournant vers nous, les mains croisées sur sa poitrine, il dit: « Mea culpa. » Il savait que nous comprenions. Il ajouta: « Les paroles ont été prononcées, la flèche est partie, je ne peux rien y faire. Elle atteindra sa cible. » Il ne fit plus jamais allusion à cet incident. Dès les jours suivants, les discussions et les causeries reprirent. Krishnaji parla de la nécessité de rester dans l'état où l'on se trouvait à un moment donné: haine, colère, cupidité, affection, générosité. « Mais est-ce possible, demanda-t-il, de rester dans de tels états sans un mouvement de l'esprit pour s'en écarter, les modifier ou les intensifier? » Il dit aussi qu'il était essentiel de se poser les questions fondamentales: elles venaient rarement d'elles-mêmes à l'esprit, qui se préoccupait surtout de problèmes insignifiants, et alors c'était toujours une réponse facile qui se présentait, inspirée par une expérience précédente. « On nous a dressés à combattre les émotions fortes ; cette résistance les a intensifiées. Est-il possible de s'interroger sans une démarche mentale? Peut-on poser la question fondamentale et la laisser reposer dans la conscience, rester avec elle, ne pas laisser notre attention s'en détourner? Retenir la question jusqu'à ce qu'elle déploie ses pétales et se révèle - à la lumière de l'attention - pleinement épanouie, et alors survient le dénouement? » En 1953, Krishnamurti eut la visite à Bombay de son neveu G. Narain, qui était le fils de son frère aîné. Narain avait terminé ses études pour devenir avocat. Krishnaji l'emmena dans sa chambre. C'était le soir ; il ouvrit les fenêtres, et les rayons du soleil couchant pénétrèrent dans la pièce, éclairant son visage. Il demanda à son neveu ce qu'il comptait faire. Narain hésita, et Krishnaji lui proposa d'aller enseigner à Rishi Valley. Narain demanda un délai de réflexion. Il me dit plus tard qu'il avait senti qu'une lumière bleue, fraîche et merveilleuse recouvrait son corps. Il essaya de la repousser, mais elle revint. Il avait l'impression que cette expérience avait balayé tous ses problèmes. Il se rendit à Rishi Valley, d'abord comme professeur et il devint plus tard directeur-adjoint. Il alla ensuite à Oxford et y obtint un M. A. - une maîtrise - de pédagogie. Au bout d'un an, il retourna à Rishi Valley, mais repartit après pour l'étranger. Il enseigna plusieurs années dans une école Rudolf-Steiner. Très attiré par le bouddhisme, il fit la connaissance en Angleterre de nombreux bouddhistes convaincus. A la demande de Krishnaji, il rentra en Inde en 1978 pour prendre la direction de l'école de Rishi Valley. A la fin de l'hiver 1953, Krishnaji et Rajagopal partirent pour Varanasi. Krishnaji devait donner une quinzaine de cours aux élèves de l'école de Rajghat. Ces cours posaient un problème car il fallait que Krishnaji puisse se faire comprendre des enfants, qui connaissaient mal l'anglais. Il traita de sujets complexes, de l'autorité, de la peur, de la détresse, de la mort. Ses silences, l'intensité, la sensibilité, l'affection communiquées par ses paroles touchèrent jusqu'aux plus jeunes enfants. Sa voix était douce, son débit hésitant, il souriait avec ses yeux et son cœur, et les enfants l'écoutaient, subjugués. Le 4 janvier 1954, il leur dit: « Vous n'aurez pas fini d'étudier à vingt et un ans, vous continuerez jusqu'à votre mort. La vie est comme une rivière toujours en mouvement. Si on s'accroche à un endroit de cette rivière et qu'on s'imagine que l'on comprend tout, c'est comme si on retenait une eau morte. Car la rivière s'écoule, et si nous ne suivons pas son courant, on reste en panne. Peut-on observer le mouvement de la rivière? Peut-on voir tout ce qui se passe sur la rive, peut-on comprendre, affronter ce qui est la vie? » Il aborda le sujet de la peur de façon très simple. Il parla des frayeurs qui habitent l'esprit d'un enfant, de la nature de la peur et de la punition, de l'indispensable lucidité. Sachant que les enfants venaient de familles traditionnelles, il explorait le sens du mot « conserver », « tradition ». Qu'était-ce qu'être respectable? « Si vous y réfléchissez, vous verrez que c'est avoir peur de faire une erreur. » « Et pourquoi ne pas faire d'erreur? demanda-t-il. Pourquoi ne pas découvrir tout par vous-même? Vos aînés n'ont pas créé un monde merveilleux, ils sont corrompus, peureux, autoritaires ; non, leur monde n'est pas beau. Il sera peut-être entièrement différent si vous vous libérez de la peur, et si vous pouvez affronter la peur chez les autres. » « Qu'est-ce que la douleur? » demanda un enfant de dix ans. Krishnaji, bouleversé, se tourna vers les maîtres et leur dit: « N'est-ce pas terrible qu'un enfant aussi jeune pose cette question? » Puis il s'adressa au garçon: « On ne peut pas échapper à la douleur, mais on doit la comprendre. Et le maître est là pour t'aider à la comprendre. » Une petite fille demanda: « Qu'est-ce que Dieu? » « Pour répondre à cette enfant, dit Krishnaji, je m'adresse aussi aux maîtres. Avez-vous déjà observé une feuille dansant dans les rayons du soleil? Ou la lune se reflétant sur l'eau? L'avez-vous vue l'autre nuit? C'était la lune rousse. Avez-vous regardé un oiseau voler? Ressentez-vous une grande affection pour vos parents? Je ne parle pas de la peur, de l'anxiété, mais des sentiments, de la sympathie que l'on éprouve devant un mendiant, un oiseau mort, ou un corps que l'on brûle au bord du fleuve. Pouvez-vous voir tout cela et avoir de la sympathie pour les riches qui passent dans de grosses voitures, pour le mendiant, et pour le pauvre cheval squelettique qui tire la ekka? Pouvons-nous sentir que cette terre nous appartient - et que c'est à nous de l'embellir? Eh bien, derrière tout cela, il y a quelque chose de beaucoup plus profond, et pour le comprendre l'esprit doit être libre et paisible. Mais l'esprit ne peut être paisible sans comprendre le monde qui nous entoure. Il faut donc commencer par comprendre ce qui est près de nous, les petites choses, avant d'essayer de savoir ce qu'est Dieu. » Lors d'une de ses causeries, il expliqua aux enfants qu'il était nécessaire d'apprendre à rester immobile. « Plus les gens vieillissent, plus ils deviennent nerveux et agités. Ils ne savent pas rester tranquilles. » Il leur dit aussi qu'il fallait empêcher l'esprit de se contenter d'imiter: il croit obéir à une tradition, qui est en réalité une imitation. L'esprit doit être libre, tenter des expériences qui ne soient pas inspirées par la tradition, c'est cela la liberté. Dans sa dernière causerie, il parla de la religion. « La religion vient quand l'esprit a compris comment il fonctionne ; quand il est au repos, très calme - il ne faut pas confondre ce calme avec la paix de la mort, car on peut rester très actif, très attentif. Pour découvrir ce qu'est Dieu, ce qu'est la Vérité, il faut comprendre la douleur et le combat de l'existence humaine. Pour dépasser les limites de son esprit, le soi doit cesser d'exister. C'est alors seulement que ce que nous cherchons, ce que nous adorons, se révèle à nous. » Lorsqu'il était à Varanasi, nous demandâmes à Krishnaji quel genre d'école il créerait s'il voulait qu'elle reflète son engagement. Il répondit: « Avant tout, il faudrait qu'on y ait une impression d'immensité. Celle qu'on éprouve en entrant dans un temple. Tout devrait être beau, spacieux, paisible. Les maîtres et les élèves devraient avoir un sentiment de plénitude, d'épanouissement. La vérité et la confiance y régneraient totalement. Les enfants devraient acquérir le sens de l'invisible. » « Comment réaliseriez-vous cela concrètement? » « Je leur enseignerais à être attentifs, répondit Krishnaji, à apprendre sans recourir forcément à la mémoire. Je veillerais à la façon dont les enfants dormiraient, mangeraient, aux jeux auxquels ils joueraient, au cadre où ils vivraient. Je les rendrais attentifs aux arbres, aux oiseaux, à ce qui les entoure. Ils grandiraient dans une atmosphère d'attention... »
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« Il semble que l'esprit ne connaisse plus de limites. » En mars 1955, il fut décidé qu'avant de retourner eu Europe Krishnaji irait se reposer pendant un mois à Ranikhet. Avant l'indépendance, cette station de montagne qui se trouve dans l'Himalaya, dans les collines de Kumaon, avait été une garnison et les civils n'y étaient pas admis. Les maisons étaient, comme toutes celles que les Anglais ont construites dans les montagnes, des copies nostalgiques des cottages de chez eux - blotties dans de grands jardins pleins de fleurs odorantes, de pins et de déodars immenses. C'est de Ranikhet que partait la route vers les lieux sacrés de pèlerinage, loin dans l'Himalaya - vers Kedarnath et Badrinath, respectivement sièges de Shiva et de Vishnu et sources du Gange et de la Jamuna. Elle menait aussi au mont enneigé du Kailash et au lac Manasarovar, où vivent les cygnes mythiques, les hamsa, où règnent le silence du cosmos et le souffle du prana * , la force vitale. De l'autre côté de la montagne se trouve le lac volcanique Rakshasa Tal, aux eaux sombres et tumultueuses. Ces deux lacs symbolisent les deux aspects de Shiva et du mental: l'agitation et le calme total. De Ranikhet on pouvait apercevoir par temps clair une vaste succession de sommets enneigés, aux noms sacrés: le Trishul, le Neelkanth, la Nandadevi, le Nandakhot. Les levers et couchers de soleil, la lumière éblouissante de midi, la pleine lune, faisaient jouer les lumières et les ombres sur ces montagnes grandioses. Achyut, parti en éclaireur, avait trouvé une maison. Mon mari devait conduire Krishnaji en voiture de Delhi à Ranikhet. Celui-ci était encore à Bombay, et il fut décidé qu'il le rejoindrait le 18 mars. Mais il tomba malade: il avait beaucoup de fièvre, des accès de délire et ne supportait aucun bruit. Le Dr Nathubhai Patel, médecin éminent de Bombay, après l'avoir examiné, diagnostiqua une inflammation de la vessie, provoquée par des vers que Krishnaji avait absorbés avec de la nourriture crue. Un traitement approprié le remit rapidement sur pied. Quelques jours après nous étions à Delhi et, le 28 mars, nous partîmes pour la montagne. Kitty Shiva Rao avait envoyé en avant deux de ses domestiques à Ranikhet pour préparer la maison. La distance à parcourir était d'environ trois cent cinquante kilomètres, et comme Krishnaji craignait la chaleur nous partîmes à cinq heures du matin. Krishnaji était assis devant, à côté de mon mari qui conduisait ; Madhavachari et moi-même étions assis à l'arrière. L'air matinal était frais et nous étions presque arrivés au pied des montagnes avant que le soleil ne devienne trop chaud. Krishnaji avait toujours été un excellent conducteur, ses facultés d'attention lui permettaient de sentir à temps le danger ; mais quand il ne conduisait pas lui-même, il pouvait être agaçant. Pendant le voyage, il accabla Jayakar de conseils, lui signalant tous les obstacles. Nous lui proposâmes plusieurs fois de venir s'asseoir derrière avec nous, mais il tint à rester à sa place. Nous montions régulièrement ; de la route nous apercevions des cascades, des gorges profondes et les pentes couvertes de rhododendrons, les rochers et les précipices, les ruisseaux bondissants ; la végétation se modifiait à vue d'œil. Madhachavari et moi nous étions mis à parler de divers problèmes concernant l'exploration du soi. Nous disséquions la nature de la prise de conscience, lorsque se produisit une violente secousse. Indifférents, nous continuâmes notre conversation. Krishnaji se retourna alors vers nous et nous demanda de quoi nous parlions. Nous répondîmes « de la prise de conscience », et nous commençâmes aussitôt à l'interroger à ce sujet. Il nous écouta d'un air ironique, puis demanda: « Vous n'avez pas remarqué ce qui vient de se passer? » Non, nous n'avions rien remarqué. « Nous venons de renverser une chèvre, reprit-il. Et vous étiez en train de parler de prise de conscience... » Cette remarque suffisait ; elle était accablante. La maison de Ranikhet était recouverte de plantes grimpantes et entourée de pins ; le jardin était envahi de mauvaises herbes. Les chambres sentaient bon la résine. Il y régnait le calme et le silence que l'on trouve dans les maisons isolées de la forêt. Le lendemain matin, mon mari et moi retournâmes à Delhi. Madhavachari nous accompagna jusque-là avant de continuer jusqu'à Madras. Achyut resta quelques jours auprès de Krishnaji. Celui-ci partait pour de longues randonnées. Parfois, il se perdait, mais finissait toujours par retrouver son chemin. Il évoquait auprès de Achyut les sommets qui s'étendent du Népal jusqu'à Badrinath: « Ils sont à plus de cent kilomètres de nous et emplissent tout l'horizon - et c'est comme si la distance était abolie, et qu'il n'y avait que cette puissance et cette solitude. Ils ont des noms divins, car les dieux y ont vécu, et les hommes ont parcouru de grandes distances pour les atteindre, afin d'y prier et y mourir. « L'esprit a l'impression de survoler ce vaste espace, cette immense distance, ou plutôt il lui semble qu'il ne connaît plus de limites et qu'il y a quelque chose qui contient tout. » Il s'interrogeait sur ses perceptions. « Ce qui est au-delà de toute conscience, l'esprit ne peut l'appréhender ni l'expérimenter. Mais qu'est-ce donc qui a eu cette intuition et cette conscience de quelque chose de totalement différent des constructions mentales? Qu'est-ce qui fait cette expérience? Manifestement, ce n'est pas l'esprit, préoccupé du quotidien, des pulsions, des réactions, qui entre en jeu. » « Est-ce un autre esprit? Est-ce une partie du mental, qui est restée en sommeil jusqu'à ce qu'elle soit éveillée par ce qui est unique et au-delà de toute conception? Si c'est le cas, il y a donc toujours dans l'esprit une composante qui est au-delà de la pensée et du temps. Et pourtant, c'est impossible, puisque c'est seulement une pensée discursive, et donc une création de l'esprit humain [1] . » Le soir, Krishnaji restait assis devant le feu et demandait à Achyut de lui enseigner un peu de sanskrit. Achyut commença par lire avec lui la Mandukya Upanishad. C'est l'Upanishad qui révèle le son Om - la syllabe absolue qui vibre dans l'univers et dans l'espace intérieur du cœur quand tout autre son a cessé. Achyut demanda: « Y a-t-il un inconvénient à énoncer Om si l'esprit est apaisé? » « Votre esprit l'est-il? » « Pendant l'instant où nous l'énoncions, le "Je" n'était plus là », dit Achyut. La réponse de Krishnaji fut déroutante: « Ce que vous êtes en train de faire implique le temps. Ceci n'a rien à voir avec le temps - qui est incapable de vous mener à l'Autre. » Achyut retourna dans la plaine et Krishnaji resta seul à Ranikhet, avec un cuisinier pour veiller à ses besoins matériels. Il continua à se promener, à contempler les cimes, à être à l'écoute du monde extérieur comme de son monde intérieur. Il nous raconta un jour une histoire de singes, de langours à face noire qu'il voyait se balancer sur les branches des arbres qui entouraient sa maison. Un matin, il était en train d'écrire dans sa chambre, avec la fenêtre ouverte, lorsqu'il eut soudain l'impression d'être observé. Il leva la tête et vit un grand singe assis sur le rebord de la fenêtre, qui plongeait son regard dans la chambre. Krishnaji se leva et se dirigea vers lui. Quand ils furent l'un en face de l'autre, le singe lui tendit une patte. Krishnaji la prit dans sa main. Il sentait une confiance complète chez l'animal. Il nous dit plus tard que cette patte était vigoureuse et très douce au toucher, malgré les callosités. Ils restèrent ainsi un moment, puis le langour essaya de pénétrer dans la pièce. Krishnaji le repoussa alors, doucement mais fermement, et ferma la fenêtre.
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« Une action peut-elle rester sans conséquence? » Pendant l'hiver 1955, Krishnaji vint à Varanasi. Accompagné de Rosalind, il arrivait de Sydney. Sa beauté étonnante, imposante, s'était évanouie. Ses traits paraissaient vieillis, ses cheveux grisonnaient. Il s'interrogeait devant nous: « Une action peut-elle rester sans conséquence? Le passé et l'avenir peuvent-ils se fondre dans le présent sans disparaître? L'erreur passée était une conséquence, de même que mon action sur elle, ou mon refus d'agir, et pourtant il doit bien y avoir une action sans conséquence. » Il continua à réfléchir, examinant le problème de tous côtés, accueillant toutes les possibilités. Puis, soudain, au bout de trois jours, il s'écria comme sous le coup d'une révélation: « Peut-on vivre sans l'idée de soi, sans réfléchir l'image du soi? Ce n'est qu'ainsi qu'il y a action sans conséquence. » « Qu'est-ce que cela implique? » demandâmes-nous. « Vivre sans l'idée de soi, dit-il, c'est prendre conscience du fait que le soi se met toujours en avant, et alors on peut le nier. » Il nous dit un autre jour: « Nous mourons de maladie, de vieillesse, ou nous nous suicidons ; nous sombrons dans l'inconnu, il se produit une soudaine coupure, un oubli. Vivants, pouvons-nous entrer dans la maison de la mort? » Rosalind revenait en Inde après de nombreuses années d'absence. Elle retrouva des amis de l'époque où elle faisait partie de la Société Théosophique, et s'en fit de nouveaux, dont Malti Nauroji et Kawji Dwarkadas, le frère de Jamnadas et un ancien compagnon de Mme Besant. Kitty Shiva Rao se trouvait aussi à Varanasi, et les deux femmes se virent beaucoup. Sunanda Patwardhan était depuis 1949 la secrétaire de Krishnaji lorsque celui-ci se trouvait en Inde. Elle le suivait dans ses tournées, prenait des notes en sténo, tapait ses lettres à la machine, assistait aux conférences et aux discussions. Rosalind l'aimait bien et lui témoignait de l'affection. Par contre, on sentait que ses relations avec Krishnaji étaient tendues, et on l'entendait souvent, comme Rajagopal, lui faire des remontrances. Krishnaji nous confia plus tard que, lorsqu'elle éclatait en reproches, il s'enfermait dans un silence total. Il l'écoutait avec attention, mais lui opposait une passivité absolue. Cette absence de réaction mettait Rosalind en fureur: c'était une confrontation sans adversaire. En posant une infinité de questions, Rosalind cherchait à déceler l'« influence » qui avait pu changer Krishnaji. Depuis tant d'années, elle le connaissait à fond, et elle découvrait à présent un Krishnaji avec qui elle ne pouvait plus communiquer. Elle insista avec obstination pour qu'il l'accompagne aux grottes d'Ajanta et d'EUora. Malti Nauroji et Sunanda étaient du voyage. Il faisait très chaud. Le paysage était aride, les rochers du Deccan fondaient sous les rayons brûlants du soleil. Il y avait peu de verdure pour apaiser la vue. Ce fut éprouvant pour Krishnaji, et lorsqu'ils rentrèrent à Bombay, leurs relations n'étaient pas meilleures. En octobre 1956, Krishnaji retourna seul à Delhi où il ne s'était pas exprimé en public depuis de nombreuses années. Il parla sous une tente (un shamiana) dressée sur les pelouses du Constitution Club. Des diplomates, des sannyasins, des fonctionnaires, des professeurs, et quelques jeunes vinrent l'écouter. S'il y avait peu de jeunes, c'est que, malgré les tueries de la partition, l'euphorie de l'indépendance était à son apogée. Une certaine aisance, allant de pair avec les progrès de la science et de la technologie, se répandait. Les jeunes gens, stimulés par de nouvelles possibilités de développement, ne s'intéressaient pas à la connaissance de soi, mais à des réalisations plus immédiates. La génération précédente était encore plongée dans des traditions stériles et mortes. Depuis la mort de Gandhiji, ses disciples s'étaient tournés vers Vinoba Bhave mais, alertés par l'engagement total de Rao Sahib et d'Achyut envers Krishnaji et son enseignement, ils commencèrent à assister aux conférences de Krishnaji, et de petits groupes de discussion se formèrent. On voyait à chaque réunion Shankar Rao Deo et Dada Dharmadhi-kari, deux membres influents du mouvement Sarva Seva Sangh. Shankar Rao Deo, mûri par la lutte pour l'indépendance, était fidèle à une tradition d'austérité. Cet homme d'une grande culture avait été un des disciples de Gandhi les plus fervents, s'imposant une discipline rigide de jeûne et de brahmacharya, qui est un engagement à un célibat total. Il était allé plusieurs fois en prison, où il avait été placé dans la catégorie « C », la plus basse. Les prisonniers politiques en « C » portaient l'uniforme, mangeaient la nourriture de la prison, et n'étaient autorisés à recevoir ni journaux, ni livres. Révolté par un régime injuste, il avait commencé une grève de la faim pour protester. Comme il refusait de l'interrompre, les dirigeants de la prison, furieux, l'avaient condamné à être fouetté ; il devait en garder toujours les cicatrices. Un tempérament passionné enflammait ses yeux ; il avait vaincu ses sens par une austérité impitoyable, et ses frustrations, ses désirs, ses passions, ses ambitions étaient refoulés au plus profond de lui-même. Pendant sa captivité, il s'était lié avec Javdekar, qui était l'ami de Tilak et de Bhagwat * , et compagnon du Mahatma Gandhi depuis les années vingt. Ce furent eux qui lui firent découvrir les livres de Krishnamurti, bien qu'ils ne fussent jamais entrés personnellement en contact avec celui-ci. Ils estimaient que Krishnaji exprimait tout à fait la philosophie du Vedanta non dualiste, quoique d'une manière nouvelle. En 1948, Javdekar et Bhagwat publièrent dans le Lok Sakti un article de six colonnes où ils déclaraient que Krishnaji était un être humain qui avait atteint sa réalisation parfaite. Reconnu par les pandits marathes en 1948, ce n'est qu'à partir de 1970 qu'il le fut par les pandits de Varanasi. C'est grâce à cet hommage que Krishnaji attira nombre d'intellectuels du Maharashtra, qui voyaient en lui un maître qui, sans renier le passé, avait ébranlé et transcendé la tradition. A travers lui était révélée la vérité lumineuse, éternelle. En 1948, Shankar Rao Deo s'était rendu à Delhi pour les réunions de l'Assemblée constituante. Il avait participé alors aux discussions organisées autour de Krishnaji. Celui-ci avait une fois parlé de la violence et du nationalisme, ce qui avait fait dire à Shankar Rao Deo: « Pour comprendre Krishnaji, il faut comprendre le "Je". » Krishnaji avait observé: « Pour comprendre le "Je", il faut du temps et de l'espace. On y parvient quand le temps n'existe plus [1] . » L'année 1956 fut celle du Bouddha Jayanti * , et, à cette occasion, le gouvernement indien invita Sa Sainteté le Dalaï Lama à venir visiter les sites sacrés du Bouddhisme. On avait demandé à Apa Sahib Pant, haut fonctionnaire des Affaires étrangères, qui était alors représentant de l'Inde au Sikkim, de l'accompagner pendant son pèlerinage. Ils voyagèrent dans un train climatisé, avec une nombreuse suite. Chef religieux et temporel du Tibet, le Dalaï Lama, âgé alors de vingt ans, était une figure mystérieuse. C'était la première fois qu'il quittait son pays, où seuls quelques lamas l'approchaient et où sa vie était soumise à un strict protocole. Quand il arriva à Madras en décembre, Apa Sahib Pant avait proposé à cette incarnation vivante du divin de rencontrer Krishnamurti, qui se trouvait à ce moment-là à Vasant Vihar. Apa Sahib lui avait parlé de sa vie et de son enseignement extraordinaire. Le jeune moine s'était écrié: « c'est un Nagarjuna * ! » et avait exprimé le vif désir de le connaître. Dans l'entourage du Dalaï Lama, on considérait que cette visite était contraire au protocole, mais comme celui-ci avait insisté, la rencontre eut finalement lieu. Selon les mots d'Apa Sahib, « Krishnaji reçut le Dalaï Lama avec une grande simplicité. Nous fûmes stupéfaits de voir une sympathie magnétique s'établir aussitôt entre eux. Le Dalaï Lama demanda: "En quoi croyez-vous?" et une conversation presque par monosyllabes s'engagea ; il y avait une communication entre eux qui se passait de discours. Le jeune Lama se sentait en terrain familier. En rentrant à la résidence du gouverneur, il confia:"C'est une grande âme, une grande expérience pour moi [2] ." » Il souhaitait avoir l'occasion de revoir Krishnamurti. Shankar Rao Deo devint à cette époque un familier des causeries de Krishnaji ; il venait chaque hiver à Varanasi, et descendait au siège du Sarva Seva Sangh, qui avait été construit à l'entrée de Rajghat. J'allais souvent le voir avec Rao Sahib Patwardhan ; nous le trouvions occupé par le shram dan - le don du travail qui, avec le don de la terre, faisait partie de l'enseignement de Vinoba Bhave. Il restait assis pendant des heures, appliqué à cribler du riz. J'étais amusée de le voir accomplir cette tâche apparemment absurde, mais qui lui allait très bien. Shankar Rao rencontrait parfois seul Krishnaji, qui le taquinait et le faisait rire. Il lui parlait aussi de la nature, de la beauté, de la compassion, et l'entourait d'affection. Shankar Rao l'écoutait ; il était puissamment attiré par Krishnaji, mais son éducation le faisait se rebeller contre ses idées. Il était incapable de comprendre pourquoi Krishnaji insistait tant sur la nécessité de l'amour, de la beauté, de la sensibilité. Son attitude à l'égard des sens, du désir, le décontenançait. « Écoutez le désir comme vous écoutez le vent dans les arbres », disait Krishnaji. Les disciples de Gandhi, comme Shankar Rao, imprégnés de l'idée qu'il faut détruire le désir, avaient du mal à concilier l'enseignement de Krishnaji avec l'idéal gandhien. La réponse de Krishnaji à l'austérité obstinée de Shankar Rao et à son refus impitoyable du monde des sens se trouve dans une conférence qu'il donna à Bombay en février 1957. « Rendre ses sens insensibles à ce qui est orageux, contradictoire, conflictuel, douloureux, c'est nier la profondeur, la beauté, la gloire de l'existence. La réalité exige votre être tout entier, sans un esprit paralysé. Il y a un combat perpétuel entre "ce que je suis" et "ce que je devrais être". C'est la destinée de l'homme. Refréner vos sens, c'est cultiver l'insensibilité. Vous cherchez peut-être Dieu, mais vous engourdissez votre esprit. » Au cours de nos discussions, on explorait la nature de l'être et du devenir. En germe dans les recoins de l'esprit, « le désir de devenir est le sol où la douleur prend racine ». L'esprit, pour se libérer, doit se voir lui-même comme le résultat du temps. Il y a un mouvement surprenant dans le calme de la découverte progressive du soi, qui détruit le désir en germe dans l'esprit. La connaissance de soi, c'est comprendre son propre devenir. La révélation religieuse est la fin du devenir. Lorsqu'il se promenait le soir sur la plage de Worli, il parlait de l'action d'écouter, « spontanée, sans calcul. Elle est vraie, car elle est totale attention ». Le silence était « la source de toute création ». Il fit une remarque significative, qu'il devait développer dans de futures conférences: « Peut-il y avoir un sentiment sans pensée? Pouvez-vous vous laisser emporter par un sentiment sans le diriger, sans chercher à le changer, que vous le trouviez bon ou mauvais? Essayez donc. » Les conflits intérieurs et les réactions complexes de Shankar Rao parurent s'intensifier. Il ne lui était pas possible de vivre avec passion et austérité à la fois. Krishnaji lui demanda un jour: « Si vous saviez que vous étiez sur le point de mourir, que feriez-vous? Pourriez-vous vivre une heure, un jour, avec plénitude, comme si vous alliez mourir dans l'heure qui suit? On vit alors à plein cette dernière heure, avec une vitalité énorme, une attention tournée vers les plus petites choses. Vous regardez la source de la vie, la déchirure, vous vous sentez proche de la terre, des arbres... Vous éprouvez l'amour qui est intemporel, sans continuité et sans objet. Vous découvrez alors, dans cet état d'attention, que le "moi" n'existe pas. Et l'esprit, devenant vide, peut se renouveler. » Pendant l'hiver 1956, Vimala Thakar, jeune disciple de Vinoba Bhave, accompagna Shankar Rao et Dada Dharmadhikari qui allaient retrouver Krishnaji à Varanasi. C'était une Marathe, sachant le sanskrit et connaissant les textes anciens. Depuis son enfance, elle était attirée par la vie religieuse et elle avait eu des visions du dieu Krishna et diverses expériences mystiques. Elle avait eu pour guru, pendant quelques années, Tukroji Maharaj, saint homme du Maharashtra, puis elle l'avait quitté pour Vinoba Bhave, qu'elle avait suivi dans son périple des villages. Elle était douée d'une éloquence naturelle et sa conviction d'être appelée à un destin particulier lui donnait une énergie et un dynamisme immenses. Krishnaji, devinant l'image qu'elle avait d'elle-même, lui dit un jour: « N'essayez pas de parvenir à la vérité à travers Shankara, Krishna, Gandhi ou Krishnamurti. » Elle l'interrogea, mais il lui sembla qu'il n'y avait aucun rapport entre ses questions et les réponses de Krishnaji, qui bouleversaient ses convictions. Vimala pratiquait une ascèse yoguique intense, et souffrait beaucoup d'une oreille. Ses amis lui dirent que cela était dû à l'éveil de la kundalini. Un matin, alors qu'elle-même, Shankar Rao et Dada Dharmadhikari s'entretenaient avec Krishnaji, Dada mentionna cette douleur et dit qu'à son avis elle était provoquée par la pratique du yoga ; Krishnaji ne fut pas de cet avis. Il recommanda à Vimala d'aller consulter un médecin car il pensait qu'il s'agissait d'un mal physique plutôt que d'une expérience mystique. Celle-ci fut déçue par ce qu'avait dit Krishnaji, cependant elle finit par aller voir un spécialiste et fut opérée à Bombay. La douleur disparut, mais elle resta sourde d'une oreille. En décembre 1960, elle retrouva de nouveau Krishnaji à Varanasi, avec ses deux amis. On fit, pendant une conversation, allusion à sa surdité, et Krishnaji lui dit soudain: « Quand j'étais enfant, ma mère me disait toujours que j'avais dans les mains le pouvoir de guérir. » Il s'était exprimé timidement, comme toujours lorsqu'il parlait de lui-même. « Voulez-vous que j'essaie de guérir votre oreille? » Vimala était stupéfaite. L'éducation qu'elle avait reçue la faisait réagir violemment devant les faiseurs de miracles ; elle déclara qu'elle ne croyait pas à ce pouvoir, et on parla d'autre chose. Elle se fit gronder ensuite par Dada, qui lui dit qu'elle n'aurait pas dû refuser: Krishnaji n'était pas un sadhu ordinaire, vivant de ses miracles. Après de longues discussions, elle retourna chez lui pour lui demander son aide. Krishnaji avait une certaine manière de pratiquer l'acte de guérir. Le patient était assis sur une chaise, Krishnaji se tenait derrière lui et lui posait ses mains sur la tête. Puis, d'un geste, il semblait jeter ce qui était entré dans ses mains. Il répétait cette manœuvre plusieurs fois, puis il laissait reposer ses mains pendant un moment sur la tête du malade, après quoi il lui recommandait de rester quelque temps immobile. Il se lavait alors les mains. Pendant plusieurs jours, il posa ses mains sur l'oreille de Vimala, et il y eut une légère amélioration. Krishnaji se rendit alors à Bombay pour y donner des conférences, et Vimala l'y suivit. Elle lui confia qu'elle percevait dans son oreille malade le son d'une flûte. Il lui répondit qu'elle transposait les sons selon son imagination, et lui conseilla de se mettre des sachets de glace sur l'oreille pour supprimer ce son. Elle accompagna Krishnaji à Londres, puis à Saanen en Suisse, où il continua sa thérapie, et d'où elle écrivit, toute heureuse, à Dada: « Je suis guérie, j'entends bien! » Elle avait demandé à Krishnaji d'où venait son pouvoir de guérir ; il lui répondit: « Je crains que vous ne compreniez pas. » Ils allèrent ensuite à Gstaad. Krishnaji était tendu et ne semblait pas bien. Elle l'interrogea de nouveau sur son pouvoir, car elle avait l'impression qu'elle n'avait pas seulement été guérie physiquement, mais aussi mentalement. Elle se sentait l'esprit libéré, délivré. Krishnaji lui demanda avec gravité: « Mais qui vous dit que le physique et le mental sont liés? » Elle revint sur l'« explosion » qu'elle avait ressentie à l'intérieur d'elle-même, mais il ne l'encouragea pas sur cette voie et refusa d'admettre que son contact avait pu lui apporter un profond soulagement psychique. Elle décida de ne plus assister aux conférences de Krishnaji, mais de prêcher de son côté sur les réalités spirituelles [3] . Pendant ce temps, les conflits intérieurs de Shankar Rao s'intensifiaient. En 1962, au beau milieu de la guerre avec la Chine et de la confrontation dramatique entre Kennedy et Khrouchtchev lors de l'incident de la baie des Cochons, il décida de mener une marche pour la paix jusqu'en Chine. Ses amis tentèrent de l'en dissuader, mais il fut inflexible. Un petit groupe d'hommes se mit donc en route sur des sentiers poussiéreux. Aucun d'eux n'avait une idée précise de l'itinéraire à suivre, mais l'esprit avait décidé et ils avançaient. Le poète Allen Ginsberg et son ami Peter Orlovsky, qui avaient lancé tous les deux le mouvement « Beat », révolte contre 1'« establishment » et mise en question des valeurs matérielles, étaient en Inde à ce moment-là. Ils cherchaient la Vérité sur les ghats de Varanasi, aux côtés des féroces Aghori Bawas et des Nath Panthis. Enthousiasmés par la folle démarche humanitaire de Shankar Rao, ils se joignirent à son groupe, chantant des bhajans de leur voix nasale d'Américains * . Ces deux hommes, crasseux, barbus, aux cheveux longs, finirent par éveiller les soupçons du CBI, notre service de renseignements généraux, qui refusa de prolonger leur visa. Je reçus à Delhi le télégramme suivant: « Sommes persécutés par le CID (Criminal Investigation Department), prolongation visas refusée, télégraphions Nehru, Galbraith, Lord Ganesh, arrivons Delhi lundi. Allen et Peter. » J'expliquai le problème de ces pèlerins occidentaux à Vishwanathan, sympathique et ironique secrétaire au ministère de l'Intérieur, qui me dit que le télégramme adressé au Premier ministre était sur son bureau, et qu'ils avaient donné mon nom comme garantie de leurs bonnes intentions. Les visas furent prolongés, et les Américains purent rejoindre la marche de Shankar Rao. Le 16 mars 1963, ils m'écrivirent ces lettres:
Shankar Rao et ses compagnons furent stoppés à la frontière de Birmanie. Ils attendirent quelques jours, mais le gouvernement birman fut intraitable et ils durent donc revenir sur leurs pas et se disperser. Les commentaires dans les journaux furent ironiques, et on se gaussa de cette expédition ; Shankar Rao en fut profondément mortifié. Pendant l'hiver 1961, celui-ci avait rencontré Krishnaji à Varanasi. Il lui avait confié la terreur qui le hantait. « De quoi avez-vous peur? » lui avait demandé Krishnaji. « De la mort. » Krishnaji avait souvent discuté de la peur et de la mort avec des Gandhiens ; d'après lui, Shankar Rao était consumé par la répression impitoyable qu'il avait imposée à ses sens. Après la débâcle de la marche pour la paix, Shankar Rao tenta de revoir Krishnaji, mais celui-ci, pendant l'hiver 1962, ne se trouvait pas en Inde. Frustré, inquiet, ne sachant vers où se tourner, Shankar Rao fit soudain voler en éclats l'austérité et l'ascétisme qu'il avait pratiqués jusque-là ; toute la violence contenue en lui se déchaîna et lui fit commettre un acte passionnel. S'étant pris en horreur et accablé d'un sentiment de culpabilité, il sombra dans une profonde dépression et un mutisme total. Ses amis furent très inquiets et écrivirent à son sujet à Krishnaji. Lorsque celui-ci retourna en Inde, pendant l'hiver 1963, Rao Sahib Patwardhan et Dada Dharmadhikari lui amenèrent Shankar Rao. Il avait commencé par refuser de les accompagner, puis soudain il acquiesça et cessa de se débattre. Je me rappelle l'homme épais, hagard, au regard furieux, vêtu seulement d'un dhoti, que l'on amena dans le salon de Himmat Nivas, à Bombay. Krishnaji entra dans la pièce et s'écria: « Dans quel état vous êtes-vous mis, mon ami? » et il embrassa Shankar Rao. Au contact de Krishnaji, celui-ci fondit en larmes. Krishnaji lui prit le bras et l'emmena dans sa chambre. Ils en ressortirent une heure plus tard. Le visage de Shankar Rao était paisible, il parla à Dada sur un ton affectueux, et fit ses adieux à Krishnaji. Celui-ci avait, semble-t-il, déconseillé à Shankar Rao de se mêler encore de politique. La nouvelle du « miracle » se répandit parmi les membres du Sarva Seva Sangh, et dans tous les ashrams du pays. On accourut pour écouter Krishnaji. Une foule de gens se pressait autour de lui lorsqu'il regagnait sa voiture après ses conférences ; on essayait de lui toucher les mains, de recevoir sa bénédiction. (Krishnaji refusa longtemps que l'on fasse allusion à ces incidents devant lui.) Sa présence silencieuse faisait une forte impression sur ses auditeurs qui, tout en comprenant que son enseignement était non dualiste, le trouvaient pourtant trop inaccessible. Lorsque Krishnaji et Rajagopal vinrent en Inde en 1957, Rajagopal était venu pour régler des affaires concernant Vasant Vihar et les droits d'auteur de Krishnaji qui, lui-même, se désintéressait des structures institutionnelles et de ses droits et responsabilités juridiques. Il était d'accord avec tout ce que proposait Rajagopal, et avait accordé à ce dernier et à « Krishnamurti Writings, Inc. » la libre disposition de ses droits d'auteur ; il s'était pratiquement retiré de la K.W.I., dont il avait été le président. Madhavachari, qui avait pris sa retraite, était devenu le secrétaire de la Fondation pour une nouvelle éducation ; il était également le représentant en Inde de la K.W.I. Il menait à Vasant Vihar la vie Spartiate d'un brahmane du sud orthodoxe. Cette austérité allait de pair avec un désintérêt total pour l'environnement, ou pour une ambiance propice à la création. Le souci de beauté que l'on admire dans les temples du sud de l'Inde, dans l'habitat rural et les objets d'usage quotidien était absent: des sous-vêtements séchaient sur des cordes au-dessus des lits, et des chromos décoraient les murs. Krishnaji fut frappé par l'aspect négligé du jardin et de la maison de Vasant Vihar. Ses conférences coïncidaient avec le congrès de la Société Théosophique, et un grand nombre de personnes d'âge mûr y assistèrent. Très peu de jeunes étaient en contact avec le centre de Vasant Vihar et l'enseignement de Krishnamurti. De Madras, Krishnaji et Rajagopal se rendirent pour quelques jours à Rishi Valley. Rajagopal, ayant fait ce qu'il avait à faire, repartit pour les États-Unis. Je n'avais pas été en mesure moi-même d'aller à Madras, car mon mari avait eu une grave crise cardiaque. Nos relations étaient extrêmement tendues depuis quelque temps ; en bon Marathe, il ne supportait pas que sa femme ait une vie et des intérêts autonomes. Il me portait des coups là où il me savait vulnérable, mais peu à peu ce conflit le mina, et il tomba malade. Krishnaji, accompagné de Madhachavari, arriva à Delhi au début de 1958. Je ne l'avais pas revu depuis plusieurs années. Je lui parlai de mes soucis et sa sympathie me réconforta. Il essaya de me faire comprendre qu'aucune vraie relation n'avait existé entre moi et l'homme que j'avais épousé. Je n'étais pas préparée à m'en rendre compte. Le chagrin m'envahissait par vagues, m'enlevant toute lucidité. Il entoura mon visage de ses deux paumes, forçant mon regard à plonger dans le sien, et à y voir refléter mon désarroi. Il était le père, la mère, l'ami, le maître, offrant à mon esprit angoissé force et tendresse, mais il m'obligeait en même temps à regarder la situation en face. Comme une colonne de feu, son regard annihilait les souvenirs, la solitude, le manque d'affection qui étaient à la racine de ma blessure. J'étais confrontée à l'inanité de ma souffrance ; j'acquérais une perception qui effaçait les cicatrices du passé. L'affection qu'il me prodiguait coulait en moi et apaisait mon cœur. A mon mari aussi, il donna de sa plénitude. Il améliora son état de santé, lui parla avec la même affection qu'à moi, et apaisa son esprit et son âme. De Delhi, Krishnaji et Madhavachari allèrent à Varanasi. Je reçus plusieurs lettres de Krishnaji me demandant de le rejoindre, mais mon mari n'était pas suffisamment remis pour que je puisse le quitter. Krishnaji passa l'été 1958 en Inde. On lui avait offert d'habiter dans un bungalow officiel situé à Chowbatia, l'endroit le plus élevé de Ranikhet. On y jouissait d'une vue admirable sur les cimes neigeuses de l'Himalaya. Krishnaji se retrouvait dans les montagnes sacrées de ses ancêtres. Il reprit ses longues promenades dans les forêts, où il se perdait parfois, mais il retrouvait toujours son chemin. Le soir, il psalmodiait les hymnes sanskrites qu'il avait réapprises. Il nous raconta qu'un soir on lui annonça qu'un tigre avait tué, non loin de sa maison. Le lendemain matin, il partit se promener comme d'habitude, s'avançant de plus en plus loin dans la forêt. Il accueillait tous les bruits des bois: les oiseaux, le bruissement des feuilles, le babil des singes. Il parvint à une clairière et se sentit soudain incapable d'avancer. Son instinct l'avait averti, et l'intelligence du corps obéissait. Tout bruit avait cessé, la nature s'était un instant arrêtée de respirer. Krishnaji resta immobile pendant deux minutes, l'esprit en alerte. Puis soudain tout fut comme avant, les oiseaux s'appelèrent, les singes sautèrent d'arbre en arbre, la forêt reprit vie, et Krishnaji rentra au bungalow. Le soir, on lui dit que le tigre avait été repéré dans la forêt. Ma fille Radhika, alors âgée de dix-huit ans, et Asit Chandmal, mon neveu qui avait dix-sept ans, vinrent en visite à Ranikhet. Ils devaient ensuite aller étudier à l'étranger ; Radhika la philosophie à Bryn Mawr, aux États-Unis et Asit au Royal Science Collège de Londres. Krishnaji fut heureux d'avoir auprès de lui ces deux jeunes gens. Madhavachari les gavait de nourriture et Krishnaji leur enseignait des postures de yoga. Il leur montrait comment marcher, comment se tenir debout, comment voir en laissant le regard se couler vers l'arrière de la tête et plonger dans les profondeurs. Il les emmenait pour de longues promenades et leur apprenait à observer, à écouter. « Prenez une feuille, leur dit-il, regardez-la, puis regardez au loin vers les sommets enneigés ; laissez votre vision flotter vers le lointain, puis reportez votre regard vers la feuille, tout près, et écoutez en même temps. Regardez à la façon japonaise. » Pour Radhika, cela consistait à baisser la tête et à regarder le monde à l'envers. Asit se souvient qu'au cours d'une de ces promenades Krishnaji leur avait parlé du signe de la croix. « La barre horizontale, c'est le "Je", la verticale, c'est la négation du "Je". » Madhavachari quitta Ranikhet avant Krishnaji ; ce fut Murli Rao, un vieil ami, qui vint de Delhi pour le ramener dans la plaine. Bien que les jardiniers et les domestiques ne connussent pas l'anglais, ils avaient été sensibles à la présence silencieuse et méditative de Krishnaji. La nouvelle du départ du grand yogi s'était répandue et les gens du pays accoururent pour recevoir son darshan et lui dire au revoir. Krishnaji les accueillit avec un sourire affectueux, puis avant de partir il fit le tour du jardin et s'immobilisa silencieusement devant les vieux arbres. Lorsque Murli Rao lui demanda ce qu'il observait, il répondit qu'il prenait congé de ses amis. Ils avaient été ses compagnons tout au long de son séjour, et il s'était senti en communion avec eux. En janvier 1958, à Bombay, Rao Sahib Parwardhan avait amené un de ses amis à Krishnaji. C'était P. Y. Deshpande, avocat, écrivain et théoricien du marxisme. Cet homme érudit, connu pour son intelligence et son tempérament passionné, vint accompagné de sa femme, Vimala Tai. Ils étaient tous deux accablés de chagrin car ils venaient de perdre leur fils, et le marxisme ne leur était d'aucun secours. Ils étaient revenus à la tradition brahmanique, et étudiaient les Védas et les l'Upanishads. L'Hymne à la Création du Rigveda avait été une révélation pour eux. Deshpande en avait écrit un commentaire, ce qui lui avait donné l'occasion de faire la connaissance de Rao Patwardhan. La rencontre eut lieu à Himmat Nivas. Deshpande était de frêle apparence, son visage était mince et marqué par la souffrance, mais sa vitalité intellectuelle était étonnante. Il dit à Krishnaji: « Je suis marxiste, et je désire m'entretenir avec vous à cœur ouvert, sans réserves. Si ce que vous dites est vrai, j'abandonnerai le marxisme et je resterai avec vous. » D'après ce que Deshpande confia par la suite, il tenta d'abord d'argumenter avec Krishnaji, mais n'en obtint aucune réaction, ce qui le plongea dans un état de frustration et d'irritation profondes. Plus sa démarche se faisait véhémente, plus le camp opposé se faisait invisible. Il finit par se taire. Krishnaji dit alors: « Votre problème n'est pas le marxisme, mais la mort de votre enfant. » Les Deshpande restèrent saisis d'étonnement. « Parlons de cela, reprit Krishnaji, parlons de votre peine. » Devant les époux silencieux, il leur parla de la mort. Quand il eut fini, les Deshpande le quittèrent, les yeux pleins de larmes. Rao leur demanda: « Tout va bien? » Deshpande répondit: « Tous les problèmes sont résolus. » Ils rentrèrent à Nagpur, firent leurs bagages et vinrent s'installer dans une petite maison à Sarai Mohana, au bord du Gange. Ils devinrent peu à peu étroitement associés à toutes les activités de Rajghat.
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« Parler avec toute sa tête. » Au début de 1959, il fut décidé que Krishnaji ne retournerait pas à Ojai, mais resterait encore une année en Inde. Il y était depuis l'automne 1957, et ne devait retourner en Occident qu'au printemps 1960. Jamais il n'était resté aussi longtemps dans notre pays depuis qu'il en était parti tout jeune homme. En avril, quand la chaleur humide devint insupportable, Krishnaji décida d'aller à Lonavla, petite station de montagne située entre Bombay et Poona. Il y vécut seul, avec un domestique, dans une maison qui appartenait à ma sœur cadette, Amru Mehta. Sunanda et son mari Pama Patwardhan, qui habitaient Poona, allaient souvent le voir à Lonavla, qui n'était qu'à une soixantaine de kilomètres de chez eux. En mai, Krishnaji s'apprêta à partir pour le Cachemire, via Delhi, accompagné de Madhavachari et d'un cuisinier du Sud, nommé Parameshwaran. Pendant qu'il était à New Delhi, il insista pour que Madhavachari se fasse faire un nouveau costume en lainage. Il fut enchanté de le voir bien habillé et s'écria: « Mamaji va être très élégant à présent! » A leur arrivée à Srinagar, ils passèrent la première nuit sur le lac, dans un « houseboat ». Le lendemain, ils s'installèrent dans une maison située en plein centre de la ville, et infestée de rats. Krishnaji m'écrivit qu'il ne s'y plaisait guère. Le 26 mai, ils partirent tous les deux pour Achabal, où Nur Jehan avait construit une résidence, un serai, sur l'ancienne route qui reliait Lahore à Srinagar. Achabal est décrit dans le Akbar Nama * comme un ancien lieu de pèlerinage. L'endroit est arrosé par une source impétueuse, aux eaux cristallines et glacées. D'après le chroniqueur, on y apercevait parfois un splendide poisson tacheté de jaune, ce qui était considéré comme de bon augure. Des pèlerins étaient accourus là pendant des siècles, car la source possédait des vertus curatives, quoique les esprits (yakshis) des eaux et des arbres eussent disparu depuis longtemps. Nur Jehan, l'épouse de l'empereur Shah Jahan, avait construit un mur de pierre tout autour, et planté dans l'enclos des chenars * et des peupliers. La source qui jaillissait avec force de la terre tombait en cascade sur la pente du jardin, formant comme une nappe d'eau. Elle était ombragée par les branches immenses des chenars. Tout en bas de la cascade s'étaient formés des bassins et des fontaines, et des canaux avaient été aménagés pour amener l'eau jusqu'aux endroits les plus éloignés du jardin. Ces canaux avaient été conçus de telle façon que des arcs-en-ciel se formaient lorsque les rayons du soleil tombaient sur les eaux jaillissantes. On avait planté des fleurs un peu au hasard, là où les arbres ne jetaient pas d'ombre. Des pavillons, construits autrefois par les Mogols, mais qu'on avait réparés et qui ne gardaient que peu de traces de leur charme originel, étaient disposés dans le voisinage de la source. Le grondement de la cascade et le clapotis de l'eau ne troublaient pourtant pas le silence de l'endroit, ni les oiseaux qui nichaient dans les arbres. La campagne était un vaste tapis vert de champs de riz, avec, à l'arrière-plan, les montagnes enneigées qui s'élevaient abruptement à l'horizon. Peu après leur arrivée, Madhavachari dut regagner Madras, car un de ses enfants était malade. Je rejoignis Krishnaji à Achabal le 6 juin et restai auprès de lui, dans une petite maison voisine jusqu'à la fin du mois. Auparavant, Krishnaji m'avait écrit pour me demander de lui apporter un livre pour débutants en anglais, le Golden Treasury of English Verse de Palgrave et un flacon de lotion capillaire. Je lui apportai aussi un panier de mangues alfonso, dont il était particulièrement friand. A Achabal, il n'y avait pas d'électricité, et le soir on se servait de lampes à pétrole ou à vapeur d'essence. Krishnaji se levait à l'aube, pratiquait des asanas et le pranayama que lui avait enseignés B. K. S. Iyengar, un grand professeur de yoga de Poona. Il essaya de me persuader d'apprendre ces pratiques yoguiques, mais n'étant pas d'un tempérament physique actif, mes efforts ne furent pas couronnés de succès. Après les asanas, nous prenions un petit déjeuner à la mode du Sud: des idlis, du sambhar ou des dosas et des galettes de riz et de lentilles, avec du chutney de noix de coco. Je buvai du café, Krishnaji une tisane. Krishnaji était alors prêt à partir pour une longue promenade, où je l'accompagnai. Nous traversions des forêts de pins et nous grimpions le long de pentes abruptes ; il était agile et avait un parfait sens de l'équilibre ; il escaladait les rochers et prenait les raccourcis les plus vertigineux avec une grande facilité. Je haletai et peinai mais, étant habituée depuis l'enfance à me promener en montagne, j'arrivais à le suivre. Il grimpait avec rapidité, puis se retournait et me regardait franchir péniblement les obstacles ; parfois il me tenait par la main et me tirait derrière lui sur les pentes les plus raides. Quand nous arrivions au sommet, après bien des efforts, la vue qui s'offrait à nous était saisissante. Tout en bas, nous apercevions le jardin entouré de murs et le vert tendre des champs de riz bordés de peupliers, et autour de nous les neiges d'un blanc éblouissant. L'après-midi, après une sieste, il enseignait l'anglais à Parameshwaran. Le soir, nous marchions lentement le long des champs de riz, ou dans l'enceinte du jardin mogol. Les fleurs étaient épanouies, et la brise nous apportait le parfum des roses, du lilas, du chèvrefeuille. Du cresson poussait le long du ruisseau, et nous en cueillions pour notre dîner. Il y avait un élevage de truites, et il restait en contemplation devant les rapides évolutions des poissons. Krishnaji était attiré par l'eau ; il aimait les torrents, les cascades, l'eau bondissante, coulant sur les pierres couvertes de lichen, et l'eau immobile. Il s'identifiait à la transparence, la liberté, l'effervescence de l'élément liquide, au cours paisible d'un ruisseau ou au surgissement impétueux d'une source. K était d'un caractère juvénile et égal. Il était toujours prêt à rire. Il m'entourait de sympathie et d'affection. Parfois, il restait grave et méditatif. Bien des réflexions qu'il devait développer plus tard dans ses causeries à Madras et à Bombay naquirent à ce moment-là. Comme les marées ou les phases de la lune, son esprit travaillait à son propre rythme. J'observais cet homme mystérieux, doué d'une séduction si profonde, qui parlait de « la plénitude de la lumière du soir », qui observait un bourgeon s'épanouir, qui appliquait ses mains sur un arbre séculaire, s'en faisait un ami, caressait son écorce, écoutait le bruit de la sève s'écoulant dans les veines des feuilles. « L'intemporel est ici, dans ces feuilles », disait-il. Je sentais que la terre sur laquelle nous marchions, nous parlions, nous mangions, était une source d'énergie sans limites. Il arrivait que j'éprouve une impression d'ivresse, comme si je m'étais abreuvée de la rosée du matin. Lors d'une promenade, il me demanda comment j'observais, et comment je parlais. Cette question me laissa perplexe. Il dit alors: « Est-il possible de parler, de chanter, de psalmodier, non pas avec la bouche ou la gorge, mais en laissant les mots toucher l'arrière de la tête, traverser les yeux, y retenir l'attention, et puis s'exprimer? Et donc parler avec toute sa tête? » Nous parlâmes longuement des deux mentalités qui prévaudraient dans les années à venir, l'esprit réellement religieux et l'esprit scientifique: ce devait être le sujet de ses prochaines conférences. Il évoquait la mort et notre fin comme source de création et libération d'une énergie qui ne se dissipait pas. Pour lui, l'écoute du monde était en elle-même le miracle qui vous pénétrait et vous transformait, en arrachant et en détruisant les limites secrètes du mental. Pendant les nuits sans lune, nous sortions pour regarder les étoiles et les vastes espaces obscurs qui reculaient devant leur lumière. Krishnaji me nommait les constellations, me parlait de l'exploration de l'espace et du pèlerinage à l'intérieur de soi-même, découvertes de l'infini. Le soir, après le dîner, que nous prenions de bonne heure, il récitait des vers, tirés du Golden Treasury. « L'ode au rossignol » de Keats était son poème préféré. Il faisait froid, et nous allumions dans la cheminée des feux de bois et de pommes de pin. Parfois, il se mettait à psalmodier en sanskrit. Sa voix profonde remplissait la pièce et résonnait au loin. Une ou deux fois par semaine j'allais à Srinagar en voiture, et je rentrais le soir. Krishnaji témoignant un grand intérêt pour l'artisanat, je rapportais des textiles et des objets, qu'il examinait avec attention, admirant leurs coloris, les textures, l'habileté de l'artisan. Je rapportais aussi des fruits et des légumes frais, introuvables à Achabal. Krishnaji me raconta un jour qu'il avait rencontré au cours d'une promenade un groupe de moines. Ils traversaient des champs de riz, et les hauts sommets enneigés étaient embrasés par le soleil couchant. Ce spectacle grandiose était une évocation du divin. Les moines cheminaient pourtant les yeux fixés au sol, totalement inconscients de la splendeur qui les entourait. Leur esprit était peut-être silencieux, mais d'un silence où le vaste univers n'avait sans doute pas sa place. En 1959, j'ignorais qu'Achabal était un ancien lieu de pèlerinage et que les eaux de la source étaient considérées comme sacrées. Les habitants, devenus musulmans, avaient effacé toutes les traces de leur passé, ainsi que les mythes qui y étaient associés. Mais Krishnaji était sensible aux vibrations du sol, qui avait été foulé par tant de pèlerins. Il parlait souvent du rôle qui était le leur. Je lui citai un texte ancien qui compare leurs pieds à des fleurs. Je lui dis que leur itinéraire passait par Pahalgam, à soixante kilomètres d'Achabal. Je compris peu à peu à quel point il était difficile de rester auprès de Krishnaji sans changer de sensibilité. C'était comme si l'on vivait devant un rayon laser ; on croyait s'habituer à son intensité, mais on pouvait s'y brûler. On était perpétuellement observé, écouté, en état d'alerte. Il était attentif à votre démarche, à vos mouvements, à votre façon de parler, au registre de votre voix, à vos silences. Il écoutait vos réactions, distinguait celles qui vous étaient suggérées de celles qui vous étaient personnelles, sans qu'un mot soit prononcé, sans aucun jugement ; c'était comme si vous contempliez votre visage dans un miroir. Dans notre voisinage habitait un homme qui avait été sannyasin dans sa jeunesse, et qui avait abandonné la robe orange. Il venait souvent voir Krishnaji, et lui apportait une infusion de plantes médicinales qu'il disait bonne pour les reins. Krishnaji, qui était instinctivement partisan des médecines douces, buvait cette tisane avec conviction. A la fin de juin, je rentrai à Delhi. Peu après mon départ, Madhavachari rejoignit Krishnaji à Pahalgam, le camp de base des pèlerins en route pour Amarnath, l'un des lieux les plus sacrés de l'Inde, dans l'Himalaya. C'est là, dans une grotte, que se trouve un lingam de glace, qui s'est formé tout seul, et qui fond suivant le cycle lunaire. Le principal pèlerinage a lieu en août, le jour de la pleine lune, lorsque le lingam apparaît parfaitement ovale, mais dès la mi-juin des sannyasins et le flot des fidèles se dirigent vers la grotte sacrée. Le voyage n'est pas sans danger ; le sentier monte sur des cols à haute altitude et traverse des gorges abruptes. Il passe à côté du lac de Sheshnag, dont les eaux sont limpides et bleues. La pleine lune, qui apparaît derrière les cimes des montagnes et illumine les neiges éternelles, a été comparée au croissant qui repose sur les boucles de Shiva. A Pahalgam, Krishnaji logea dans un refuge pour touristes, entouré de pins. Dans la vallée se rejoignaient deux rivières, dont le courant était rendu tumultueux par les énormes rochers qui jonchaient leur lit: la Lidar, qui descendait du glacier de Kolahai, et l'Amarganga, parfois appelé Sheshnag, que le chemin des pèlerins longeait jusqu'à Amarnath. Des sannyasins vinrent voir Krishnaji qui, dans ses futures conférences à Madras, devait parler de ces visites: « L'autre jour, au Cachemire, des sannyasins m'ont dit: "Nous vivons seuls dans les neiges. Nous ne voyons jamais personne." Je leur ai demandé: "Êtes-vous vraiment seuls, ou seulement séparés physiquement de l'humanité?" "Ah! mais si, ont-ils répliqué, nous sommes seuls." Mais ils étaient avec leur Védas et leurs Upanishads, leurs expériences, leurs méditations et leur japams* . Ils n'avaient pas renoncé au fardeau de leur conditionnement. Ce n'est pas cela la solitude. On ne renonce pas parce qu'on revêt une robe orange. Vous ne pouvez jamais renoncer au monde, car le monde fait partie de vous. Vous renoncez à quelques vaches, à une maison, mais pour renoncer à votre hérédité, à vos traditions, à votre condition, il faut un long travail de recherche. » Le 13 août, Krishnaji reçut la visite de Vinoba Bhave, suivi de ses disciples. Le vieux compagnon de Gandhi lui demanda: « Quel âge avez-vous? » - Soixante-quatre ans, répondit Krishnaji. - Vous êtes alors mon frère cadet. Je suis venu vous rendre hommage et vous demander votre bénédiction. Rao et Achyut Patwardhan, Dada Dharmadhikari et Vimala m'ont souvent parlé de vous, mais je suis toujours en route, comme vous, c'est pourquoi nous ne nous sommes pas encore rencontrés. » Après ces préliminaires, Vinobaji demanda à Krishnaji de lui exposer sa doctrine. Celui-ci parut intimidé et resta silencieux. Nirmala Deshpande, qui était présente à cette rencontre, a noté la conversation qui s'engagea entre eux [1] . « Par quoi commençons-nous? » demanda Vinobaji. - Cela dépend de ce qui vous intéresse, répondit Krishnaji. - La vie, dit Vinobaji. Tout le monde s'intéresse à la vie, mais la discussion exige des mots, les mots sont nécessaires. - Il n'en faut pas trop, dit Krishnaji, autrement la discussion perd tout son sens. La discussion implique... - Le partage d'expériences, interrompit Vinobaji. - Oui, et aussi aller au fond des choses. L'expérience a ses limites, je me méfie d'une action basée sur l'expérience. - Est-ce parce que l'expérience conditionne l'homme? demanda Vinoba. - Oui ; c'est pourquoi il est important d'avoir un esprit libre, qui ne déborde pas d'expérience mais soit capable de voir au-delà. Il faut chaque jour dépasser l'expérience. On la transpose toujours à la lumière du passé. En tant qu'Hindou, je la transpose en relation avec Shiva, ou Krishna - mais ce ne sont que des mots. » « La distinction qui vous place dans la catégorie hindoue, musulmane ou chrétienne doit être effacée », reprit Krishnaji. - Oui, accorda Vinobaji. - Vous dites "oui", mais c'est purement verbal. Cessez-vous d'être Hindou? Les scientifiques laissent tomber les expériences passées pour découvrir une nouvelle voie de recherche. Mais c'est très difficile. Réfléchir à la possibilité d'être libre ne vous mène nulle part. On doit commencer par être libre. Vinobaji proposa à ses compagnons de poser à leur tour des questions, mais ceux-ci étaient hésitants. Il dit à Krishnaji que la plupart des gens ne désirent pas poser de questions, mais viennent pour le darshan. La discussion prit alors un tour moins grave, et Vinobaji demanda à Krishnaji: - Combien de temps pensez-vous passer en Inde? - Six mois. - Prenez-vous de l'exercice? - Un peu. Je marche. Un des disciples demanda: « Quel est le sens de la réalisation de soi? » - Quel est-il pour vous? fut la réponse. - L'union avec le Brahman - avec Dieu, dit le disciple. - Dieu, c'est un mot. Pour comprendre ce qu'est Dieu, il faut avoir un esprit libre, qui ne suive personne, qui n'ait pas de guru, qui n'obéisse à aucun système. Essayez. - Comment est-ce possible? - Il faut parvenir à la connaissance de soi. Non pas de l'Atman, mais de la manière dont on pense, de la finalité de la pensée, de la manière dont on agit. Qu'est-ce que le soi? Je ne parle pas seulement du soi conscient, mais aussi du niveau le plus profond de l'inconscient. Ce qu'il faut, c'est un esprit révolutionnaire. Vous ne l'obtiendrez pas par l'ascèse ; si vous regardez par une fenêtre seulement, votre vue est limitée. - Ne peut-on enseigner la philosophie? demanda un autre disciple. - Il y a une manière de penser juste. Qu'importe celui qui écoute? dit Krishnaji. Vinoba intervint: - Il pense peut-être que vous devriez devenir prédicateur... - Moi! Mais je parle, c'est toute ma vie! Voudriez-vous que je m'inspire davantage de la tradition? - Peut-être faites-vous à votre manière ce qu'il attend de vous, dit Vinoba. - Il n'y a pas trente-six manières, protesta Krishnaji. Il n'y en a qu'une seule. J'ai ma manière de penser, vous avez la vôtre. Nous trompons ainsi toute une génération. On doit être libre, libre de parler de Dieu. Les communistes disent que Dieu n'existe pas, vous dites qu'il existe. Vous êtes tous conditionnés ; vous dites tous la même chose, c'est ça le drame. Il n'y a pas votre manière, ou ma manière de méditer, il y a seulement la méditation. - Si vous parlez ainsi aux États-Unis, les gens doivent être contents, dit Vinobaji. - Je connais quelques communistes en Europe. Ils s'intéressent à ce que je dis jusqu'à un certain point, de même que les catholiques et les hindous. C'est pourquoi je suis toujours un outsider, que ce soit en Europe, aux États-Unis ou en Inde. De quoi s'occupe-t-on dans notre pays en dehors de la politique? Pourquoi la plupart des gens qui réfléchissent ne s'intéressent-ils qu'aux réformes? Où que j'aille en Inde, les gens me demandent pourquoi je ne me soucie pas de la pauvreté ni de la corruption. Je leur demande: pourquoi ne peut-on traiter ces problèmes sous un autre angle? La démarche politique ne peut que les fausser. Et pourquoi de soi-disant maîtres spirituels ne se préoccupent-ils que de réformes? Elles ne vont pas aboutir à une transformation profonde. - Que concluez-vous de tout cela? demanda Vinobaji. - Je ne suis qu'un observateur, répondit Krishnaji. L'esprit indien est profondément contradictoire. Nous n'avons que le mot idéal à la bouche, et nous n'en mettons aucun en pratique. Nous sommes bloqués dans nos réalisations parce que nous pensons qu'il ne faut pas être trop ambitieux. Notre frustration nous fait opérer des réformes superficielles auxquelles nous travaillons avec enthousiasme. Moi je dis: agissez et observez le résultat. Mais la tradition et les gurus disent le contraire. On constate que dans ce pays règnent la frustration, les contradictions, et en même temps le sentiment d'appartenir à une très vieille race. Nous sommes à la recherche de Dieu, mais la vie, nous ne l'avons pas vécue. C'est peut-être pourquoi nous nous tournons vers ce qui est superficiel, vers ce que nous appelons "réforme". - Est-ce qu'on vous apprécie davantage en Europe? - Je déteste que l'on m'apprécie. - On vous y comprend mieux? - C'est comme en Inde, répliqua Krishnaji. Il s'y trouve des esprits sérieux. En Inde, c'est la politique qu'on prend au sérieux, et la politique est destructrice. Quand les gens disent qu'ils travaillent pour la paix, ou pour les réformes, c'est toujours leur "Je" qui domine. On ne peut pas faire de la politique et garder un esprit ouvert et clair. Et c'est de ce genre d'esprit que le monde a besoin, et pas d'esprit conditionné parce qu'on est hindou ou musulman. Si vous êtes hindou, vous ne pouvez pas aimer. Pour aimer, il faut être libre. L'autre jour, un sannyasin est venu me voir. Il avait été à Amarnath ; il m'a parlé des différentes sectes de sadhus. Je lui ai demandé: "Que font-ils?" "Rien, m'a-t-il dit, mais ils connaissent le Brahman, ils sont seuls et ils méditent." Je lui ai répondu: "Avec le fardeau de croyances qu'ils portent, ils ne peuvent jamais être seuls. Il faut pourtant être seul pour entrer en contact avec le réel, totalement seul. C'est difficile dans un pays aux vieilles traditions, qui attachent un grand prix aux gurus." Krishnaji désigna tous ceux qui entouraient Vinobaji. - Sont-ils tous vos disciples? Eh bien, tant pis! - Je ne sais pas pourquoi ils me suivent, reconnut Vinobaji. - En Inde, on désire se placer sous l'autorité d'un guru. On pense qu'avec un guide, on ne manquera pas de trouver la vérité. Personne n'est prêt à tâtonner, c'est très puéril. - Mais puisqu'ils sont des enfants, cela leur convient... La réponse fut immédiate: - Eh bien, que Vinobaji repousse ceux qui veulent le suivre. - Chaque homme pense que sa quête est unique. Vinobaji suivait le cours de ses idées. - La recherche de Dieu, dit Krishnaji, ne doit pas forcément réussir, ce peut être une quête sans fin, or l'esprit humain a en horreur le sentiment de quelque chose qui est sans fin. - Vous voulez dire que cette quête est sans objet? demanda Vinobaji, surpris. - Oui, autrement ce serait un dieu ordinaire. Les gens vont à Amarnath pour chercher Dieu. Qu'est-ce que cela signifie? Nous avons éliminé l'amour, la beauté, la réflexion individuelle, toute forme de curiosité intellectuelle ou émotionnelle, et nous avons mis à la place le recours à l'autorité, aux systèmes, nous avons refusé à l'esprit de se déployer librement. Où est donc passée notre créativité? Nous affirmons que pour trouver Dieu, il faut revêtir la robe orange, nier le sexe, les sens, nous abstenir de contempler la nature, les nuages. Non, il faut méditer ; mais cette méditation, c'est de l'auto-hypnotisme. - Quel rôle doit jouer la religion dans le progrès d'une nation? demanda un des disciples. - Qu'est-ce qu'une nation? Qu'est-ce que la société? Des relations sociales, culturelles? Si ces relations changent, la société change également. (Krishnaji resta un moment silencieux, puis reprit:) La religion, c'est la découverte de la réalité et de ses liens avec notre vie quotidienne. Aujourd'hui, personne ne dit: "Je ne suis ni un hindou, ni un musulman, je suis un être humain préoccupé par le problème de l'humanité, de la destruction de l'environnement, de la bombe atomique, de la fraternité universelle." Voilà les problèmes sérieux, et combien s'en soucient? - Il me semble pourtant que les Indiens n'ont jamais été aussi prêts à accepter les idées nouvelles, à rejeter le nationalisme et à s'évader d'une vision trop étroite de la vie, dit Vinobaji, sur la défensive. - Peut-être, mais il faut plus que cela. Les mentalités sont devenues mécaniques ; il leur faut un but dans la vie. Nous ne mettons rien en question. Nous sommes trop respectueux. Non, il faut se libérer du fardeau de la tradition, du passé. Être totalement libres. Mais dès que vous croyez l'être, vous ne l'êtes plus. On doit s'explorer, se dénouer, fouiller dans les recoins de son esprit - l'enflammer. (Krishnaji développait ses idées, mais Vinobaji, peut-être pour neutraliser l'énergie qui s'en dégageait, l'interrompit pour lui poser des questions banales:) On m'a dit qu'il y a un an que vous ne parlez plus en public. - Oui, je suis resté tranquille, mais je n'ai pas fait vœu de silence! - Je suis heureux de vous avoir rencontré aujourd'hui. Il y a longtemps que je le désirais. Connaissez-vous une langue indienne? - J'ai essayé d'apprendre le hindi, dit Krishnaji. Ma langue natale, c'est le telugu, mais j'ai cessé de le parler depuis mon enfance. - Vous n'êtes pas trop âgé pour apprendre une langue! - Je me suis mis au sanskrit, pour m'amuser. - Si vous ne parlez qu'anglais, peu de gens vous comprendront ici, dit Vinobaji. - Je sais. Mais si vous utilisez des mots traditionnels, ils ont une connotation traditionnelle, et vous êtes bloqué. - Les mots anglais aussi ont une connotation traditionnelle. - Eh bien, on la brise, fut la réponse de Krishnaji. Quand vous traduisez des mots sanskrits en anglais, il faut les comprendre vraiment, tandis que si vous traduisez du sanskrit en hindi ou en marathi, vous pouvez garder le même mot sans en saisir la profondeur. Krishnaji et Vinobaji se séparèrent avec des sourires et des pranams. Le lendemain, Krishnaji rendit sa visite à Vinoba, qui lui parla de son pèlerinage de Bhoodan Yatra. « Dieu, que je cherche, est partout - je ne vais pas aller à Amarnath. Les gens disent que j'ai tort, que je devrais y aller. Swami Vivekananda y est allé. » Les échanges étaient plus spontanés que la veille. - Hier, nous avons eu ensemble une conversation intéressante. Toutes ces idées m'ont guidé depuis longtemps, bien avant que je n'aille rejoindre Gandhiji. J'avais vingt ans. J'étais allé pour le voir et l'écouter. Jamais il n'a obligé quiconque à adhérer à ses idées. - C'est vrai, reconnut Krishnaji. - Vous avez eu l'occasion de le rencontrer? - Trois fois. Une fois, c'était à Londres avec Mme Besant. - J'ai peu le temps de lire, j'essaie pourtant, confia Vinobaji. - Je lis à peine, dit Krishnaji, seulement un ou deux livres. Vous partez tôt demain matin? La conversation prit de nouveau un tour banal. - A quatre heures et demie. Je marche une quinzaine de kilomètres par jour. Vous écrivez des livres? - Oui, dit Krishnaji. - Qui publie vos livres? - Les conférences et discussions sont éditées en Inde. - Il y a beaucoup de membres du mouvement Bhoodan qui vous ont lu. - C'est ce que me disent Rao et Achyut. Vinobaji désigna Mahadevi Tai. « Elle ne sait pas l'anglais ». - C'est dommage, dit Krishnaji. Moi, je ne sais pas le hindi, nous ne pouvons donc pas communiquer. - Mais vous apprenez le sanskrit - pour vous amuser... - C'est une langue très belle, répondit Krishnaji. Chaque mot en sanskrit a une racine. Le latin et le sanskrit appartiennent à la même famille. Le mot "igné", enflammé, devient agni en sanskrit. Le sens est le même. » Ils se séparèrent bons amis. Quelques semaines plus tard, le soir du 14 août, Vinobaji s'adressa à Pahalgam à la foule qui s'était rassemblée pour l'écouter. On sentit dans son discours une orientation différente, et il reconnut qu'elle était due à l'influence de sa rencontre avec Krishnaji. Il affirma que des hommes comme lui étaient les sentinelles - leur voix et leur témoignage étaient des avertissements qu'il fallait prendre au sérieux. Peu après, un ami rapporta à Vinoba Bhave le commentaire de Krishnaji: « Vinoba dit qu'il est de mon avis, mais il n'a rien changé à sa manière de faire. Ce qu'il dit n'a donc aucun sens. » « Krishnaji a raison », admit Vinoba. Ninnala Deshpande me raconta bien plus tard que Vinobaji avait un jour fait cette remarque: « Krishnamurti peut refuser le rôle de Maître du Monde, de suprême guru, de divin Krishna, et repousser l'Église édifiée pour lui, mais on ne peut nier le rôle de Mme Besant en tant que Yashoda, la mère nourricière de Krishna, le divin bouvier. »
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| Les Flots De La Connaissance Intuitive 1960-1962 | ||||||||||
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« La création passe par la négation. » A la mi-août 1959, Krishnaji tomba malade. Il avait une inflammation urinaire, une forte fièvre et sa faiblesse était extrême. Comme les soins médicaux étaient rudimentaires à Pahalgam, Madhavachari le ramena à New Delhi, où il fut examiné soigneusement par les médecins de Shiva Rao. Ceux-ci diagnostiquèrent une infection rénale et prescrivirent des antibiotiques. Sa constitution physique étant très sensible, elle réagit mal à ce traitement énergique. Ce fut une période d'anxiété. J'étais à ce moment-là aux États-Unis et ne fus mise au courant de sa maladie qu'à mon retour, à la fin de septembre. Krishnaji fut soigné avec beaucoup de dévouement par Kitty et Shiva Rao. Lorsqu'il fut mieux, il retourna à Srinagar, où il s'installa dans une ravissante maison au bord du lac de Dal, appartenant à Karan Singh (qui aurait été alors Maharajah du Cachemire, si les titres princiers n'avaient pas été abolis). A la mi-septembre, la fièvre était revenue. L'humidité du climat avait provoqué chez Krishnaji une crise de rhumatismes, qui le fit souffrir pendant dix jours. Il était soigné par Madhavachari, aidé de Paramesh-waran. Madhavachari m'écrivit pour me donner de ses nouvelles. A Pahalgam, il avait été dans un tel état de faiblesse qu'il fallait le porter. Le 27 septembre, je reçus une lettre de lui, où il me racontait les souffrances qu'il avait endurées. Il nous demandait, à Nandini et à moi-même, de venir le retrouver à Srinagar, dans ce lieu si calme et beau. Il prenait des médicaments homéopathiques et, dans une lettre du 4 octobre, il me demanda de consulter L.K. Jha à ce propos. Devait-il continuer a prendre alfafa tonic et beri beri vulgaris, et pendant combien de temps? Je lui répondis en lui proposant de descendre à Delhi, et de là de partir pour Bombay, où il pourrait subir un examen complet. Mais, le 5 octobre, il m'écrivit qu'il était beaucoup mieux et qu'il ne jugeait pas nécessaire de se rendre à Bombay. Il se plaignait de rhumatismes, qu'il attribuait à un lait d'amandes qu'il avait bu. Il comptait rester à Srinagar jusqu'au 21 octobre. Krishnaji se rétablit et commença même à organiser des discussions avec quelques personnes qui s'étaient groupées autour de lui. Il y avait parmi elles un sannyasin, grand et très droit, vêtu de l'ample robe des hindous du Cachemire. Il avait une présence silencieuse, une dignité, qui témoignaient d'une intense vie intérieure. Son nom était Lakshman Joo ; c'était le dernier dépositaire vivant du shivaisme du Cachemire, tradition à laquelle avait appartenu au 11e siècle le célèbre philosophe Abhinavagupta. Bien des années plus tard, Lakshman Joo me dit qu'il était allé entendre Krishnaji dans la maison de Karan Singh, et que ses paroles l'avaient émerveillé. Krishnaji arriva à Delhi en octobre, accompagné de Madhavachari. Il allait souvent se promener sur la grande esplanade (devant le palais présidentiel). Un jour, il nous parla de la prise de conscience comme d'un état d'éveil dans le présent, où la vue et l'ouïe fonctionnaient à plein, en un même flot. Un état où l'esprit n'avait pas de forme, d'expression verbale, où rien ne limitait ce qui était révélé. Il décrivit un esprit qui ne se préoccupait pas de juger, ni de retenir, mais seulement de voir et d'écouter. Il y a, nous dit-il, une qualité explosive dans le fait d'écouter. « Voir et écouter, c'est activer les sens ; le fait de voir sans parler crée de l'énergie. L'écoute accueille ce qui est petit, ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est laid, sans tout réduire à un nom, à une forme, à un mot. » La nuit précédente, il s'était réveillé avec les mots « Seigneur du monde » résonnant en lui. Il y avait une lumière intense, plus forte que celle du soleil. Krishnaji fut bientôt de nouveau fiévreux, mais il fut en état de partir en avion avec moi pour Bombay le 4 novembre. Bien qu'il ait été malade, les six derniers mois de relative solitude lui avaient permis de se « recharger » mentalement. Il débordait d'énergie et de vitalité. Il me raconta dans l'avion sa rencontre avec Vinoba Bhave et les propos qu'ils avaient échangés. « Ce qui est nécessaire, dit-il, c'est de faire progresser l'esprit, et c'est impossible si on a un but en vue. » - Quel rapport cela a-t-il avec l'action? demandai-je. - Ne pensez-vous pas, me répondit Krishnaji, qu'en faisant progresser l'esprit on agit aussi, mais d'une tout autre façon? Pour opérer un changement radical, il faut voir au-delà du présent immédiat. Quand on veut progresser en ayant un but en vue, l'esprit est limité. Vinoba a tracé un cercle autour de lui, et il est immobilisé au centre. » A Bombay, il fut examiné par le Dr Nathubhai Patel, qui l'avait déjà soigné en 1955. Celui-ci découvrit qu'il subsistait des cellules de pus dans son urine, et que le conduit urinaire était encore enflammé. Il était un peu préoccupé par la perte de poids de Krishnaji - qui avait maigri de onze kilos depuis le début de l'année. Il avait observé un régime très strict jusque-là ; le Dr Patel lui demanda d'y renoncer et de manger désormais des aliments nourrissants: du lait caillé, du beurre, des céréales et des bananes. Le docteur pensait que les rhumatismes étaient probablement dus à une infection virale, et il prescrivit un traitement. Krishnaji l'aimait bien. Il écrivit à Kitty Shiva Rao: « Le Dr Patel est très compétent et il ne fait pas d'embarras ni de remarques inutiles. Il dit que je dois grossir. » Krishnaji, toujours accompagné de Madhavachari, partit pour Rishi Valley, où il se rétablit rapidement. Le 22 novembre, il écrivit de Madras:
Au cours des ans, Sunanda avait eu trois fausses couches. A Rishi Valley, elle confia de nouveau à Krishnaji son chagrin de ne pouvoir avoir d'enfants. Il lui répondit: « La maternité est une impulsion primordiale, qui n'a rien à voir avec l'impulsion de l'ambition, du devenir. C'est un instinct naturel. Tout s'épanouit dans une femme - son corps, ses émotions. Votre corps a-t-il accepté la situation, ou seulement votre esprit? Si le corps l'accepte, il n'y a pas de conflit entre les deux. » Ils avaient parlé longuement ensemble. Sunanda avait pleuré, et il avait essuyé ses larmes. « Comment découvrirez-vous s'il reste une cicatrice? S'il subsiste un regret dans votre inconscient, il faut le faire venir au jour, communiquer avec lui. » Quand ils se promenaient ensemble, il lui montrait un bébé, ou une femme enceinte, et disait: « Regardez cette femme, ou cet enfant. N'ayez pas honte des sentiments qu'ils éveillent en vous. Ne soyez pas cérébrale. Soyez attentive à vos réactions, analysez-les. Dès maintenant. » Elle écoutait, et lui assurait qu'elle avait accepté le fait de n'avoir pas d'enfants. Krishnaji l'interrompait: « Accepter, s'habituer, rationaliser,ce sont des attitudes de fuite, d'autodéfense. Regardez la situation en face, sans émotion ni sentiment, sinon vous ne serez plus capable de perception. » Il lui dit aussi: « Soyez attentive à votre solitude, vos frustrations, aux comparaisons que vous faites ; il se passera alors quelque chose. La souffrance de ne pouvoir être mère disparaîtra. » Le 22 novembre, Krishnaji se rendit à Madras où il devait participer à plusieurs débats, il y avait parmi les auditeurs des membres de la Société Théosophique. Les réunions se tenaient sous de vieux arbres. Ses paroles étaient imprégnées du parfum des pins, du grondement des torrents, du vert tendre des jeunes pousses de riz, de la ferveur des anciens pèlerinages. Elles étaient transparentes, pures, lucides ; les intuitions étincelaient, les perceptions étaient riches de possibilités. « Ce que je voudrais vous communiquer, c'est l'abandon total de soi à chaque moment. Pour y parvenir, il faut de la passion. N'ayez pas peur de ce mot. Et alors nous pouvons résoudre le problème principal ; "moi et mes pulsions". » Il évoquait la totalité d'un arbre, avec son tronc, ses racines, ses feuilles et il demandait: « Pourrait-on avoir une vision grâce à quelque miracle, à une façon de regarder les nuages, à un instant de perception fulgurante? L'esprit pourrait-il devenir extraordinairement sensible à chaque mouvement de la pensée et des sentiments? » « L'intemporel murmure partout, sous chaque feuille. Il ne se révèle pas à l'être humain desséché, qui a tout étouffé en lui, qui n'a plus aucune passion, mais à l'esprit qui reste en état de méditation, à tout instant. [1] » A une autre occasion, il dit: « Je pense que ce serait merveilleux si on parvenait à exprimer sans paroles ce que l'on ressent à propos du problème de l'existence. Je me demande s'il ne serait pas possible de dépasser les frontières que l'esprit s'est imposées, les limites étroites de son affectivité et de demeurer là ; d'agir, de réfléchir, tout en poursuivant ses activités. » On lui demanda si une pratique régulière de cet effort était nécessaire. Il répliqua: « Pratiquez-le pendant dix mille ans, vous serez encore dans le domaine du temporel, du connu. Le soi, le "moi" n'est jamais en repos. Il rugit comme une cascade, il vit, il bouge. La connaissance de soi donne des perceptions étonnamment rapides, tandis que l'accumulation de connaissances donne naissance au "moi". » Interrogé sur la mort, il dit que « la mort et la vie cheminent ensemble ». La peur de la solitude, de l'isolement, de ne pas devenir quelqu'un, est à la racine de la contradiction avec soi-même. La création est dans l'aboutissement, non dans la continuité. « Si l'on ne vit que d'instant en instant, on arrive à un état extraordinaire, où l'on n'est plus rien. On parvient à l'abîme d'un mouvement éternel, on passe par-dessus bord, et c'est la mort. Je veux tout connaître de la mort, parce qu'elle est peut-être la réalité, Dieu, cet extraordinaire "quelque chose", qui vit, qui se meut. » En décembre 1959, Krishnaji alla à Bombay. Comme sa santé était complètement rétablie, il fut décidé qu'il y donnerait huit conférences. Son enseignement, riche de nouveaux aperçus, purifiait ses auditeurs de leurs préoccupations quotidiennes. Ses paroles, pleines de sensibilité, ouvraient de vastes perspectives. A l'image des sources et des rivières de Pahalgam et d'Achabal, alimentées par la fonte des neiges, des concepts étaient offerts, qui devaient voyager loin, explorer, trouver de nouveaux canaux, engendrer la vie. Au cours de ses causeries et des discussions, il insistait sur la nécessité de poser la bonne question, seul moyen d'obtenir une bonne perception. « Un esprit pénétrant est vivant, mobile, plein d'énergie... » « Il n'y a pas de réponses aux questions sur la vie. L'état d'esprit de celui qui s'interroge est plus important que l'interrogation elle-même. Si la question est pertinente, elle n'aura pas de réponse, parce qu'elle aura suffi à ouvrir la porte. Mais si la question ne l'est pas, on trouvera le moyen de résoudre le problème, et on restera dans la servitude. Car celui qui interroge est l'auteur de sa servitude. » Il nous dit que « l'efficacité est essentielle en technologie, mais n'est que tyrannie pour la vie intérieure ». Car, lorsque « les moyens sont utilisés en vue d'une fin, ils vous étranglent ». Dans une autre conférence, il parla de l'exploration intérieure. « Explorer le moi est une découverte, mais accumuler ce que vous avez découvert, c'est cesser de découvrir. » Il parlait dans le jardin de la J.J. School of Art ; les corbeaux se perchaient le soir dans les arbres, et ses paroles étaient entrecoupées de leurs croassements. « Avez-vous déjà écouté un corbeau? Mais pour de bon, sans vous boucher les oreilles. Si vous en êtes capable, il n'y a pas de hiatus entre le bruit des oiseaux et ce qui est dit. Être attentif, c'est avoir une perception globale, sans rien exclure. » Il insista sur le caractère universel que doit avoir l'esprit, qui n'a plus ni passé ni avenir ; c'est une sensibilité, une plénitude sans centre. « Je n'ai rien à vous offrir, continua-t-il. Si vous êtes en état d'écoute, vous avez déjà atteint ce stade. Aucun guru n'est là pour vous dire que vous êtes sur la bonne voie, que vous pouvez vous présenter à l'examen suivant. Vous vous écoutez vous-même, et c'est tout un art. » D'après lui, tout changement mû par une motivation était une recherche du pouvoir. « Est-ce que l'esprit qui n'est pas mû par une finalité peut lâcher prise? Il faut un vrai renoncement. L'esprit doit rester vigilant, alerte, observer chaque pensée, en comprendre le sens sans être encombré d'une motivation, d'une impulsion ; et alors survient une énergie, qui ne vous appartient pas. Vous atteignez à l'illimité, et dans cette énergie se trouve la réalité [2] . » Pour lui, la nature du verbe était un mouvement continu, un état de plénitude qui renfermait le passé, l'avenir et un présent actif. « Nous ne nous soucions pas d'être, mais d'avoir été et de devenir. Il y a un présent actif, un état dynamique. » Le 10 janvier, il parla de la souffrance. Pour y mettre un terme, il faut la prendre à bras le corps, vivre intimement avec elle, la comprendre. Il ne faut pas vouloir y échapper. Comprendre la souffrance représente une explosion, une révolte, un dégoût de tout. Pour comprendre la souffrance et la mort, il faut s'y sentir poussé par un désir ardent et intense, et faire face. La mort, c'est l'inconnu, de même que la souffrance ; mais en connaissant la nature, la profondeur, la beauté de la souffrance, on y met fin. « C'est une bénédiction quand on atteint un état de non-réaction, quand on connaît la mort, cette inconnue. [3] » Le 17 janvier, devant les visages tendus, marqués, tourmentés de ses auditeurs, il leur suggéra d'apprendre à jouer avec un problème. Si on ne sait pas jouer, on n'arrive à rien. Si on ne sait pas sourire, non du bout des lèvres mais de tout son être, avec ses yeux, son esprit, son cœur, on ne sait pas être simple et prendre plaisir aux choses de la vie. Il s'écria: « Si vous n'êtes pas capable de rire, vous ne savez pas ce qu'est la souffrance. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être sérieux. [4] » A propos de la méditation, il nous dit: « Pour la plupart d'entre nous, ce qui est exploré n'est pas important ; c'est pourquoi nous n'avons pas le pouvoir de pénétrer dans "ce qui est". La vie est une chose extraordinaire - nous appelons passé ce qui s'est passé auparavant, et avenir le temps qui est devant nous ; peut-on y accéder par le présent? La vérité n'a ni avenir, ni passé, ni continuité. La méditation est un état où les frontières mentales sont abolies. Il n'y a plus de soi, plus de centre, et donc plus de circonférence. » Il explora la nature de la pensée négative. La pensée positive, étant affirmative, bloque la recherche. « La création passe par la négation, dit-il. Ce qui naît d'un esprit qui s'est fait complètement vacant, c'est la création. Celle-ci suscite la pensée négative. Cette démarche, fondée sur l'attention, a des possibilités illimitées. L'esprit qui retourne en soi-même s'engage dans une quête, d'où l'on ne revient pas. » Pour entreprendre ce pèlerinage, il faut être entièrement seul, ne dépendre de personne, sans attachement, pensées ou souvenirs ; opposer à tout un refus total. « Le seul moyen pour ouvrir la porte qui mène à l'éternel, c'est le voyage à l'intérieur de soi. » En mars 1960, Krishnaji alla en Europe. En arrivant à Rome, il se sentit très mal. Il se rendit alors à Zurich pour se faire soigner à la clinique Bercher Brenner, où, après un examen médical complet, on lui prescrivit un régime alimentaire spécial. Il se rendit un peu plus tard à Ojai, où il était prévu qu'il prononcerait huit conférences, mais soudain, après la troisième, il annonça qu'il n'en donnerait que quatre.
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« L'esprit qui rentre profondément en soi-même s'engage dans un pèlerinage sans retour. » Krishnaji rentra d'Occident, à l'automne 1960, conscient des énergies formidables libérées par les nouvelles découvertes scientifiques et technologiques. Il avait une vision prophétique de ce qu'apporteraient les années à venir. Il percevait les changements rapides qui accompagneraient la découverte de beaucoup de mystères de la nature, les conséquences pour la société et l'environnement qu'auraient l'invention de nouveaux outils et systèmes et les pressions énormes qu'ils exerceraient sur les hommes. Il sentait la montée de la violence et de la confusion. Madhavachari était venu le retrouver à Delhi et habitait chez moi. Le soir, nous emmenions Krishnaji dans le Buddha Jayanti Park, qu'il aimait beaucoup, et nous nous promenions parmi les rochers, les arbres et les buissons. Un jour, il nous parla de nouveau de la création, et de la négation qui en était la source. En janvier 1961, Krishnaji se trouvait à Bombay, où il prononça dix conférences ; il parla aussi devant de petits groupes. Comme du barattement de l'océan de l'esprit dans le mythe archaïque de la création, des joyaux spirituels naissaient devant nous. Avec une passion intense, Krishnaji disait: « Le monde se renouvelle complètement. On est en train de conquérir l'espace, les machines remplacent l'homme, la tyrannie gagne du terrain. » Conscient des limitations de ses auditeurs, de leur incapacité à imaginer les transformations formidables en train de s'opérer, ainsi que la progression de la barbarie, il cherchait à leur communiquer l'angoisse qu'il ressentait. « Il se passe quelque chose de nouveau, dont nous ne sommes pas conscients. Nous croyons avoir le temps... nous avons tort... la maison brûle! [1] » Lors de ses pérégrinations en Inde, il avait observé une baisse alarmante de l'intégrité des individus. Il plaidait avec passion pour un renouvellement des mentalités, « qui éprouveraient pitié, affection, compassion. L'ancienne mentalité n'est plus capable de répondre à des défis aussi compliqués, aussi subtils et diffus. » Une nouvelle recherche était nécessaire. « Peut-on tout effacer et repartir à neuf? » « Comment envisagez-vous cette recherche? » demanda-t-il. Pour lui, il y avait trois démarches: « C'est possible, ce n'est pas possible, c'est peut-être possible. » Les deux premières réactions bloquaient la recherche, en la limitant par leurs certitudes et la soumettant donc au temporel. C'était seulement l'exploration hésitante du « peut-être » qui révélait la bonne voie. Il revenait sans cesse dans ses causeries, dans les discussions, à table, sur la nécessité d'avoir un esprit neuf, qui ne pouvait se développer « qu'à partir du vide, de la négation totale, dans un état perpétuel de transformation et dans la solitude. » L'exploration était pour lui comme une conscience négative qui percevait sans enregistrer, qui voyait sans former d'opinion ni de jugement, et sans conclure. S'écartant de sa démarche prudente des années 1950, il envisageait cet esprit nouveau comme capable de saisir le tout ; ce n'était possible que « lorsqu'il ne se préoccupait pas du particulier ; puis accédant au tout, il pouvait alors jouer avec le particulier. « On doit avoir un regard tourné vers l'intérieur comme vers l'extérieur, et cette vision apporte une énergie extraordinaire, elle fait comprendre que le monde intérieur et le monde extérieur ne sont qu'un même mouvement continu. C'est la marée montante et la marée descendante. » Voyant que ses auditeurs avaient l'air perplexe, il ajouta: « La temporalité freine la perception. Un esprit qui conçoit la distance comme un espace compris entre ici et là-bas, comme un devenir, comme un accomplissement, ne peut avoir une vision globale. » Il explorait l'esprit capable de découvrir de nouvelles perspectives, de se dépasser, de se libérer du temps, qui est un processus psychologique intérieur. « Le temps mental est source de peur. Pour comprendre la nature extrêmement envahissante de la peur, pour constater les contradictions où s'empêtre l'esprit, il faut comprendre aussi le temps. La peur est l'énergie destructrice dans l'homme, elle paralyse son esprit. » S'adressant à de petits groupes, il approfondissait les problèmes auxquels était confrontée l'humanité. D'après lui, jamais auparavant l'homme n'avait eu à faire face à une crise aussi grave. Il analysait en profondeur l'esprit scientifique et l'esprit religieux, les deux seuls capables de survivre à l'avenir. Il s'interrogeait: « L'esprit scientifique peut-il, avec sa logique, ses facultés d'investigation, pénétrer dans l'esprit religieux? Quand il brise les limitations du connu, peut-être s'en rapproche-t-il alors. » Il poursuivait sa réflexion: « L'esprit scientifique, logique, précis, curieux explore le monde de la nature, mais il n'a pas pour autant une vision intérieure des choses ; c'est cette vision-là qui permet de comprendre le monde extérieur. Nous sommes le résultat d'influences extérieures. L'esprit scientifique, précis et rigoureux dans sa recherche, n'est pas compatissant, car il ne se comprend pas lui-même. « Qu'est-ce qu'un esprit vraiment religieux? demandait-il. Évidemment pas l'homme qui a une croyance, qui va au temple ou à l'église. Mais pas non plus celui qui est contre tout cela. Ce n'est que lorsqu'on refuse toute croyance ou incroyance que l'esprit est dans un état de négation, d'indépendance, sans tutelle, ni but à atteindre. Lorsqu'il n'éprouve pas non plus de peur, qui entraîne une réaction. « L'esprit religieux n'est pas ritualiste. II est capable de penser avec précision, mais sans prendre parti ; il y a donc en lui un esprit scientifique. Par contre, l'esprit scientifique ne peut être aussi religieux, car il se fonde sur la temporalité, la connaissance ; il vise au succès, à l'accomplissement. » Krishnaji continuait à réfléchir à haute voix. « Comment l'esprit religieux pénètre-t-il dans l'inconnu? Il n'y parvient qu'en "sautant", et non en calculant. « L'esprit religieux est le vrai esprit révolutionnaire. Il n'est pas en réaction contre le passé, il explose, il est créateur. Lui seul peut apporter une réponse aux défis actuels et de tous les temps. » Il s'interrompit un long moment pour nous laisser bien pénétrer ses paroles. « Peut-il rester solitaire, ferme dans sa solitude, comme le feu? « Comment cette transformation radicale peut-elle transparaître? Comment peut-on reconnaître un esprit religieux, un saint? Que signifie le mot "reconnaître"? Pouvons-nous briser l'image que nous avons d'un saint, pour découvrir l'esprit religieux? Il n'y a alors pas de saint. Il est peut-être tout près sans être reconnu. « Peut-on observer et rester passif? Observer en dehors du cercle, c'est le processus négatif. L'esprit est l'esclave des mots, peut-on l'en délivrer? » Voyant le visage tendu de ses auditeurs, qui essayaient de saisir ce qu'il disait, il leur sourit, et ils se sentirent plus proches de lui. Il reprit: « Pour découvrir si Dieu existe, ou s'il y a quelque chose de plus que la pensée, il faut brûler ses vaisseaux. Constatant que tout conditionnement infirme la perception, l'esprit peut-il se frayer un passage sans réagir? Une barrière serait ainsi enfoncée, qui ouvrirait tout le champ de la connaissance de soi. » Dans une réunion publique, quelqu'un demanda: « Comment le premier esprit a-t-il surgi? » Il repoussa dans sa réponse toute spéculation théorique: « Le fait est que nous sommes ici. Avant de partir à la recherche des origines, il faut chercher ce que nous sommes maintenant. Y a-t-il un commencement et une fin? Ne me demandez pas ce qu'a été le commencement. Nous avons aujourd'hui commencé à parler du temps et de l'intemporel, ce qui nous amène à l'existence, à la vie, à ce que nous sommes. Si nous sommes capables de poursuivre sans relâche la recherche de ce que nous sommes, et de comprendre ce qu'est le présent, nous appréhendons alors le commencement et la fin de toute chose. Se poser la bonne question, c'est voir qu'il n'y a ni commencement, ni fin. Pour acquérir cette impression extraordinaire de l'intemporalité, il faut comprendre l'esprit actuel. L'esprit humain, de nos jours, dépend de son environnement. Pour trouver 1'« intemporel », il lui faut se dégager de toutes les influences. « Pour comprendre le temps, ne pas le mettre de côté, ne pas créer une théorie à son sujet, il faut sonder votre propre esprit, prendre conscience de l'extraordinaire impact des influences auxquelles il a été soumis. Le temps, c'est l'influence de mille "hiers". Il n'y a pas que le temps chronologique, le temps mesuré par votre montre, mais le temps qui est mémoire, tendant vers l'avant comme vers l'arrière. Cette mémoire est inconsciente, enfouie au plus profond de notre esprit. Il y a le temps dans l'espace, d'ici à là-bas: et il y a le temps du devenir ; je suis ceci, je serai cela. Cette projection dans l'avenir introduit le permanent et le transitoire. « Il y a un temps pour semer, et il y a un temps pour récolter. » Krishnaji explora le temps intérieur qu'est la mémoire, dans toute sa complexité, sa subtilité. « Est-il possible d'examiner le soi avec la démarche d'un scientifique? » demanda-t-il. Un autre jour, il explora la nature de l'observateur et de l'observé ; la distance qui existe entre les deux crée la dualité. « Ce n'est que lorsque l'esprit s'observe en étant conscient de son conditionnement qu'il n'y a pas d'observateur. L'esprit peut-il se voir comme observateur? Cela peut arriver, mais quand vous êtes en colère, passionné - il n'y a alors ni observateur, ni pensée observatrice. » Il revenait sans cesse, l'intellect en éveil, sensible aux intuitions de 1'« esprit nouveau », à la question de l'esprit scientifique et de l'esprit religieux. « Un esprit nouveau devrait fonctionner de façon globale. L'esprit scientifique est directif ; l'esprit religieux explose sans être dirigé. La connaissance de soi est essentielle, car seul l'esprit qui en est capable peut s'effacer pour laisser la place à l'esprit nouveau. « Il faut avant tout un esprit fertile, où le grain peut mûrir, être nourri ; un esprit toujours en recherche, attentif, observateur ; il ne peut devenir sensible que s'il est extrêmement flexible, et dégagé de tout lien. L'esprit fertile est vide, comme le sein avant qu'il n'y ait été conçu. Prenez par exemple l'envie - scrutez-la, sondez-la sans pitié. Mordez dedans à belles dents pour en débarrasser votre esprit. Soyez sans cesse sur vos gardes pour percer à jour ce sentiment affreux. » Ses paroles étaient comme un flambeau qui dissipait les ombres de notre monde intérieur. « L'esprit est immense ; il n'est pas qu'un point dans l'univers, il est l'univers. Scruter l'univers exige une énergie étonnante, plus considérable que toute celle des fusées, car elle se renouvelle elle-même et n'a pas de centre ; elle n'est accessible que si l'on a exploré les mouvements extérieurs et intérieurs de l'esprit. Ces derniers sont l'inconscient, c'est-à-dire les pulsions, les peurs cachées, et nous avons là toute l'histoire humaine. Comment observez-vous? Comment écoutez-vous? Si vous n'avez pas d'idées préconçues, si vous ne tirez aucune conclusion, si vous n'imposez aucune directive, vous acquerrez un esprit nouveau, qui explose sans avoir cherché une direction. C'est cela, l'esprit religieux. » Il explora alors la nature de cet esprit, qui a une tâche si ardue à accomplir. « Vous ne pouvez, dit-il, être attentif, du matin au soir. Vous ne pouvez être sans cesse vigilant, sans une seconde de distraction. Alors jouez, prenez les choses à la légère, sans vous demander "comment faire pour être vigilant?", ce qui créerait un conflit. Mais en jouant, vous apprendrez. « L'esprit nouveau est compatissant, et c'est de cela dont le monde a besoin, non de projets ; il ne demeure pas dans le champ de la connaissance, il est dans un état de création qui explose. Pour en arriver là, on doit renoncer à tout savoir. « Ce nouvel esprit ne peut s'acquérir sous une autorité, avec des gurus, des maîtres, avec une mentalité apathique ; il faut être vif, ardent, vivant. » Il offrit alors la clé: « C'est la perception directe qui libère l'énergie. Une grande partie du cerveau est encore animale ; la petite portion restante, indéterminée, est ce qui nous reste pour vivre notre vie. Pourquoi ne partons-nous jamais à la découverte? La sensibilité se développe quand on regarde un arbre, un oiseau, un animal, une fourmi. Observez-vous lorsque vous marchez, vous vous lavez, vous vous habillez, vous faites l'important. Si vous examinez ainsi chaque pensée ou émotion, votre cerveau devient très sensible, et votre esprit est sur la voie de l'épanouissement. C'est une mutation. « Être aux aguets, veiller toujours, c'est appréhender la totalité, ne limiter aucune pensée, ne rien repousser. Un esprit totalement paisible, sans préjugés, est un instrument d'observation vivant, sensible. « La mutation ne s'opérera que lorsque vous y serez parvenus par votre attention, sans effort. Si vous êtes en état d'éveil, le monde actuel, chaque instant de votre vie, vous met en état d'accueillir sans réserve ce qui est nouveau. « La création n'est pas l'invention. L'univers n'est pas fait d'invention. »
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« Soyez en état d'éveil » En mars 1961, Krishnaji quitta l'Inde pour Rome. Quelques jours avant son départ, Nandini avait eu un entretien avec lui, dans sa chambre de Himmat Nivas, à Bombay. Lui était assis sur son lit, les jambes croisées, elle sur le sol recouvert d'une natte. Soudain, il s'arrêta de parler au milieu de la conversation ; il s'immobilisa et ses yeux se fermèrent. Nandini sentit comme une vague rapide, qui envahissait la pièce - une vague de silence qui baigna son corps, l'enveloppa tout entière. Elle devint à son tour tout à fait immobile et perdit conscience du monde. Elle ne sut pas combien de temps elle était restée dans cet état. Elle revint à elle lorsqu'elle entendit la voix de Krishnaji. Quelques jours plus tard, Krishnaji était loin. Les longues retraites à Ranikhet et au Cachemire avaient libéré chez lui d'immenses énergies ; des perceptions avaient surgi et mûri, et devaient trouver forme dans les « carnets » que Krishnaji commença à écrire au printemps 1961. Le 25 mars, il écrivit de Rome à Nandini:
De Rome il lui écrivit encore:
Signora Vanda Scavarelli, vieille amie de Krishnaji, était une femme remarquable, douée de l'enthousiasme, de la vivacité, de l'originalité qu'ont certaines Italiennes. Elle accueillit Krishnaji à Rome, et l'emmena au bout de quelques jours près de Florence. Mais il dut bientôt se rendre à Genève, comme il a été dit plus haut, pour se faire soigner. En mai, Krishnaji se retrouva à Londres. Mlle Doris Pratt, représentante de la K. W.I. en Angleterre, l'avait logé près de Wimbledon Common et elle prit soin de lui. Il eut là des entretiens avec des personnes spécialement invitées. Le soir, il partait seul pour de longues promenades sur les pelouses de Wimbledon Common. Le 12 mai, il écrivit à Nandini:
Il arriva une autre lettre de Wimbledon, datée du 18 mai:
Il devait de nouveau faire allusion à Ooty dans une lettre de Londres, datée du 1er juin:
Mlle Pratt avait remarqué que Krishnaji passait par des expériences mystérieuses. Elle décrivit ce qu'elle avait observé dans une lettre à Rajagopal. Lorsqu'elle avait interrogé Krishnaji, il lui avait dit que personne ne pouvait rien pour lui, qu'il suffisait qu'on reste calme, détendu et qu'on ne s'inquiète pas. Il demandait que personne ne le touche. Miss Pratt ajoutait qu'elle était consciente d'être témoin d'un mystère profond et redoutable [1] . Le 14 juin, Krishnaji s'envola pour Ojai, via New York, où il rencontra ma fille Radhika, qui préparait un doctorat à Bryn Mawr. Il écrivit alors à Nandini:
Le 17 juin, avant son départ pour Ojai, il commença à écrire une relation de son pèlerinage dans l'océan de 1'« Autre ». Les intuitions, les perceptions sans horizon qu'il devait décrire dans ses Carnets se déployaient dans toute leur profondeur. Krishnaji reprit d'Ojai sa correspondance avec Nandini. Le 4 juillet, il lui écrivit:
Nandini reçut de Gstaad une lettre datée du 19 juillet:
Mme Scavarelli, son hôtesse à Gstaad, a décrit les états par lesquels passa Krishnaji pendant son séjour au Châlet Tanegg * . Ils n'étaient pas tout à fait semblables à ceux qu'il avait éprouvés à Ootacamund. Il ne souffrait plus autant. Son état extatique survenait au cours de ses promenades, dans la maison, ou au réveil. Vanda Scavarelli ressentait alors une présence indicible autour de lui. Son visage changeait, il reflétait une ardente attention, et donnait une impression de plénitude et de vide à la fois. Pendant toute cette période, il donna des conférences à Saanen, où se reflétaient les expériences qu'il vivait. Il n'y avait plus, semble-t-il, de séparation comme auparavant entre ses états mystiques et sa vie quotidienne. Il était encore à Gstaad lorsqu'il écrivit, le 18 juillet, dans ses Carnets: « Nos yeux et notre cerveau enregistrent les choses extérieures, les arbres, les montagnes, les torrents ; ils accumulent des connaissances, des techniques. .. C'est aussi avec eux, habitués qu'ils sont à choisir, à condamner, à juger, que nous rentrons en nous-mêmes, que nous échafaudons alors des idées, qui sont organisées rationnellement. Ce regard intérieur ne va pas très loin, car il est encore limité par ses propres observations et sa raison ; il est encore extérieur. Mais il existe une réelle observation intérieure, qui n'est pas le regard extérieur tourné vers l'intérieur. Le cerveau et les yeux n'ayant qu'une vue partielle, ne peuvent atteindre à la vision totale. Il doivent être parfaitement attentifs, mais au repos ; cesser de choisir et de juger, rester dans une attention passive. La vision intérieure est alors libérée des limites de l'espace et du temps. En un éclair se manifeste la nouvelle perception [2] ». Ce fut la dernière occasion, à notre connaissance, où il devait passer par de telles expériences. Beaucoup plus tard, il vécut d'autres états de plénitude et de vide, durant lesquels il perdait connaissance et sortait de son corps, mais il semble que leur nature était différente. K retourna à Rishi Valley à l'automne 1961. V. Balasundaram était alors le directeur de l'école. Les relations entre élèves, maîtres et directeur étaient chaleureuses et amicales, l'ambiance très vivante. K y fut sensible et réagit avec enthousiasme. Il avait une prédilection pour le pays et le collines avoisinantes. De sa fenêtre, il apercevait Rishi Konda et c'est alors que commença son dialogue avec cette colline « sculptée ». Pour K l'impression de bien-être que l'on ressentait dans la vallée s'expliquait par ce voisinage: les légendes locales évoquaient les visionnaires et les sages qui avaient vécu autrefois sur Rishi Konda. La nuit, de mystérieuses lumières apparaissaient et se déplaçaient sur ses pentes. K continua à écrire. Ce qui était en lui et autour de lui a imprégné le sol de ce lieu, et bien des visiteurs y sont encore sensibles. « Car l'Autre était là remontant la vallée ; c'était comme un rideau de pluie sans pluie ; il venait tel une brise silencieuse et douce, et sa présence se faisait sentir au-dehors et au-dedans » [3] . Radhika et moi avions rejoint Krishnaji à Rishi Valley. Il partait comme d'habitude pour de longues promenades, accompagné parfois de V. Balasundaram et de Radhika. Les arbres plantés dans les années quarante avaient poussé. On avait pu planter du riz grâce aux puits ; la vallée était verdoyante, les buissons pleins de sève ; les sentiers étaient parfumés par les fleurs tombées des neems akash. Un soir, les enfants, réunis pour assister au coucher du soleil du haut de 1a colline, à Astachal, furent éblouis par l'embrasement du ciel. Krishnaji était au milieu d'eux. Il relate cette soirée dans ses Carnets:
Dans les causeries que Krishnaji adressait aux élèves et aux maîtres et qui furent publiées sous le titre de Krishnamurti et l'éducation, il étudiait la place du savoir dans la transformation de l'homme. L'intérêt des enfants était éveillé par ce contact direct avec sa présence si bénéfique. La clarté et la profondeur des perspectives qu'il ouvrait devant tous étaient saisissantes. Dans ces causeries, K insistait sur les deux outils dont disposait l'esprit humain: le savoir, qui permet de maîtriser l'environnement physique, et l'intelligence, qui naît de l'observation. Il disait aux enfants: « Un esprit nouveau n'apparaît que lorsque l'esprit religieux et l'esprit scientifique procèdent du même mouvement de la conscience. » Selon K, il ne s'agissait pas de mouvements distincts qui devaient fusionner, mais d'un seul mouvement propre à l'intelligence et à l'esprit créateur. Pour Krishnaji, la hiérarchie n'existait pas ; il estimait que maîtres et élèves ne pouvaient avoir un vrai contact que lorsqu'ils se trouvaient sur le même plan ; l'enseignement consistait en questions et réponses jusqu'à ce qu'un problème ait été exploré à fond et que la lumière se soit faite pour les uns et les autres. A propos de la peur, K disait: « Quand vous avez peur, examinez-la, affrontez-la, et elle s'en ira. » Il explorait ce problème complexe avec les enfants, et analysait avec délicatesse et lucidité la nature de ce sentiment qui recèle tant de zones obscures. Il leur parlait du temps mesurable, et du temps intérieur, créé par l'âme, comme devenant le « je serai ». La racine de la peur se trouve dans la projection dans l'avenir. Un enfant l'interrogea sur la mort. « Il y a deux sortes de mort, dit-il, la mort du corps et la mort de l'esprit. Le corps, l'organisme physique, doit mourir. Nous n'avons pas peur de cela, mais nous craignons que l'esprit en tant que "moi", qui a vécu, gagné de l'argent, eu une famille, le "moi" qui veut devenir important, meure. » Il demanda à l'enfant: « Vois-tu la différence qu'il y a entre la mort physique et la mort du "moi"? Les jeunes écoutaient ; la graine était semée, sur de la bonne terre ou sur des pierres sèches - l'avenir seul le dirait. Il préparait les enfants à la connaissance de soi et à la méditation. Il conclut un jour en disant: « D'abord, asseyez-vous bien à l'aise, restez paisibles, détendus. Puis observez la forme des collines, des arbres, leur couleur, ceux qui jaunissent, les tamariniers, les bougainvillées. Ne regardez pas avec votre esprit, mais avec vos yeux. Puis, les yeux fermés, tournez votre regard vers l'intérieur, et regardez ce qui s'y passe. N'ayez aucune pensée, observez seulement. Gardez vos prunelles tout à fait immobiles. Pour avoir une vision intérieure, il faut être très tranquille. Et alors, savez-vous ce qui arrivera? Vous deviendrez capables de percevoir à la fois ce qui est à l'extérieur et à l'intérieur de vous-même. Vous découvrirez que l'observateur devient l'observé [5] ». Il s'adressait de la même manière aux maîtres, et leur disait qu'il fallait avoir une vision large des choses, tenant aussi compte des détails. Il explorait avec subtilité toutes les zones d'ombre de l'esprit. Sa dernière causerie est peut-être la plus audacieuse, la plus explosive qu'on ait jamais pu entendre sur l'éducation. Elle s'intitulait: « La floraison ». « La frustration peut-elle fleurir? demanda-t-il. Comment s'interroger pour qu'elle se révèle et qu'elle fleurisse? Ce n'est que quand la pensée fleurit qu'elle peut mourir naturellement. Comme une fleur dans un jardin, la pensée doit s'épanouir, puis mourir. On doit lui permettre de mourir. Il faut se demander alors si on permet aussi à la frustration de fleurir et de mourir. » Un maître demanda ce qu'il entendait par « floraison ». « Regardez le jardin, répondit Krishnamurti, et toutes ces fleurs qui sont devant nous! Elles fleurissent et, au bout de quelques jours, se flétrissent, parce que c'est dans leur nature. Eh bien, on doit permettre à la frustration de fleurir. » Vous demandiez: "Y a-t-il une force constamment en mouvement, qui se garde nette et en bonne santé?" Cette force, cette flamme qui brûle n'existe que si on permet à tout de fleurir: le laid, le beau, le mal, le bien, la bêtise - si bien que rien ne reste étouffé, que tout vient au jour pour être examiné et guéri. Et on ne peut y parvenir si on ne perçoit pas, grâce à de petites choses, les frustrations, la souffrance, les conflits, la bêtise, la morosité. Si on découvre la frustration par le raisonnement, son vrai sens vous échappe. » Les maîtres avaient du mal à comprendre, et ils demandaient des explications. « Voyez-vous, leur dit K, pour vous la floraison est un concept. L'esprit médiocre s'inquiète toujours des symptômes et non de la cause. Il n'est pas assez libre pour aller à la découverte. Il fait exactement ce qui dénote un petit esprit. » Il dit « C'est une bonne idée, je vais y réfléchir ». Peine perdue, car il abordera le concept et non la réalité. » D'après lui, la plupart des gens étaient prisonniers des petites choses. « Suis-je capable de voir le symptôme, d'en chercher la cause, et de laisser celle-ci fleurir? Mais je veux qu'elle fleurisse dans une certaine direction, j'ai mon idée là-dessus. Et maintenant puis-je voir que je bloque cette floraison parce que j'ai peur, car j'ignore ce qui se passera si je laisse fleurir la frustration. Puis-je comprendre pourquoi j'ai peur? Je constate que, tant que cette peur existe, il ne peut y avoir de floraison. Il faut donc que je m'attaque à cette peur - non pas à l'idée que je m'en fais, mais à la peur elle-même, ce qui veut dire: vais-je laisser la peur fleurir? « Tout ceci exige une grande perspicacité. Savez-vous ce que cela veut dire: laisser fleurir la peur? Puis-je laisser fleurir n'importe quoi? Il n'est pas question d'assassiner ou de voler quelqu'un, mais simplement de laisser fleurir "ce qui est" ». Constatant que son auditoire n'avait toujours pas compris, il demanda: « Avez-vous déjà fait pousser une plante? Comment vous y prenez-vous? » Un maître répondit: « On prépare la terre, on met de l'engrais... » « Vous mettez le bon engrais, reprit K, la bonne semence, vous la plantez au bon moment, vous veillez sur elle, vous évitez qu'on l'abîme, vous lui donnez la liberté. Pourquoi ne pas en faire autant avec la jalousie? » « Mais cette floraison n'est pas comme celle de la plante, qui est extérieure... », objecta le maître. « Elle est beaucoup plus réelle que la plante, dit Krishnamurti. Savez-vous ce qu'est la jalousie? Lorsque vous l'éprouvez, dites-vous qu'elle n'est qu'imagination? Non, vous vous sentez consumé par elle, vous êtes irrité, furieux. Il faut donc la poursuivre, non comme une idée, mais comme une réalité. Mettez-la au jour, examinez-la, et laissez-la fleurir. Chaque floraison est une autodestruction ; à la fin il n'y a donc plus de « vous » pour demander qui observe cette destruction. C'est cela la vraie création. » Les maîtres demandèrent encore des explications, et Krishnamurti reprit: « Prenez un bouton de fleur. Si vous l'écrasez, il ne fleurira jamais, mais se flétrira rapidement. Si vous le laissez fleurir, sa couleur, sa délicatesse, son pollen, vous seront révélés, sans que l'on vous ait dit à l'avance s'il était bleu ou rouge. Si vous laissez la jalousie fleurir, elle vous révélera tout ce qu'elle renferme en réalité: l'envie, l'attachement. Elle vous a montré toutes ses couleurs, tout ce qu'elle recèle. Lorsque vous dites que l'attachement est la cause de la jalousie, ce ne sont que des mots. Mais en la laissant fleurir, le fait que vous êtes attaché à quelqu'un devient une réalité émotionnelle et non un concept intellectuel. Chaque floraison vous révèle ce que vous n'avez pas été capable de découvrir. Et à mesure que chaque réalité se dévoile, elle fleurit, vous ouvrant ainsi d'autres portes, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de floraison d'aucune sorte, et donc plus de cause ni de motif [6] . » Devant les visages perplexes des maîtres, Krishnaji les rassura: « Grâce au seul fait que vous m'ayez écouté, la floraison a eu lieu. » L'attitude de Krishnaji envers les écoles se modifia profondément. Il les Krishnaji revint à Delhi peu après, accompagné de Madhavachari. Lorsque j'allai le voir, j'étais angoissée et triste. Il me combla d'affection, me prit le visage entre ses mains, de sorte que mes yeux plongeaient dans la profondeur des siens. Une fois de plus, je lui confiai le sentiment d'esclavage que j'éprouvais, mes illusions et espoirs qui refusaient de se calmer. Et soudain, tout fut changé. Les flots d'énergie qui émanaient de lui dénouèrent les nœuds qui me torturaient. Je devais par la suite avoir plusieurs fois l'occasion de le rencontrer en privé au sujet des écoles ou de ses conférences, mais désormais je n'abordai plus que très rarement avec lui mes problèmes personnels. En 1962, la décision prise par Radhika, mon unique enfant, d'épouser un jeune philosophe américain m'avait bouleversée. Je lui étais profondément attachée et il était normal que j'aie cette réaction devant la perspective de notre séparation. Je fus moralement anéantie, et ne pus supporter l'idée de l'accompagner aux États-Unis, où la cérémonie devait avoir lieu. Je l'accompagnai à l'aérodrome, puis je m'échappai, fuyant le reste de la famille, cherchant la solitude, loin de tout ce qui m'était familier. De Calcutta, j'allai à Birbhum. A mon retour, j'appris par les titres des journaux que l'état d'urgence venait d'être déclaré. Les Chinois avaient franchi nos lignes de défense et pénétré sur notre territoire. La confrontation entre Kennedy et Khrouchtchev à propos de l'installation de fusées soviétiques à Cuba ébranlait le monde. On avait atteint un point de non-retour. Tout s'écroulait sous moi, je ne reverrais peut-être jamais ma fille... Je restai toute la nuit avec mon angoisse, la laissant envahir ma conscience, refusant de m'en laisser détourner par l'espoir. L'anxiété, le désespoir, les souvenirs me traversaient ; l'impression du « jamais plus », ce mot terrible, me paralysait, mais je l'observai et n'y opposai aucune résistance. Le lendemain matin, mon amour pour ma fille était toujours aussi profond, mais la souffrance et l'angoisse provoquées par l'idée que je pourrais ne jamais la revoir avaient disparu. Il ne restait à présent que ma dépendance vis-à-vis du guru, et il fallait s'attaquer à celle-là aussi. En novembre 1962, Radhika, en route pour les États-Unis, s'arrêta à Gstaad pour rencontrer Krishnaji. Celui-ci m'écrivit du chalet Tannegj qu'ils avaient fait une longue promenade ensemble. « C'est bien de s'être retrouvés », disait-il. Sachant ce que j'éprouvais alors, il ajouta: « Cela a dû être une grande épreuve de la voir partir... »
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« Heureux l'homme qui n'est rien. » Lettres à une jeune amie De 1948 au début des années soixante, Krishnaji avait été aisément accessible. Nombreux étaient ceux qui venaient le voir. Ses relations s'approfondissaient au cours de promenades, dans des tête-à-tête, et dans sa correspondance. Les lettres, dont voici des extraits1, furent écrites à une jeune femme qui était venue à lui, blessée dans son corps comme dans son esprit. Écrites entre juin 1948 et mars 1960, elles montrent une compassion et une pénétration rares ; la séparation, la distance, n'y sont pas sensibles ; les mots coulent, mais sans excès, l'enseignement et la cure spirituelle y vont de pair. « ...Soyez souple mentalement. La force ne consiste pas à être dure, rigide, mais à être flexible. L'arbre qui plie résiste à la tempête. La vie est curieuse: tant de choses inattendues s'y produisent ; la seule résistance ne suffit pas pour résoudre un problème, il y faut une flexibilité infinie et un cœur sincère. L'existence est comme une lame de rasoir: il faut avancer avec une extrême prudence et une souple sagesse. La vie est si riche, si pleine de trésors, nous allons vers elle avec un cœur vide, sans savoir comment l'emplir de toutes ces richesses. Intérieurement, nous sommes pauvres, et pourtant quand ces richesses nous sont offertes nous les refusons. L'amour est dangereux: il apporte la seule transformation qui donne un bonheur total. Si peu sont capables d'amour, si peu le désirent! Nous voulons aimer à nos propres conditions, comme si l'amour était chose qui se vende et s'achète, mais il ne relève pas du marché. C'est un état où tous les problèmes se résolvent. Nous allons au puits avec un dé à coudre, la vie devient alors une chose misérable, chétive, petite. ... Comme le monde pourrait être merveilleux! Il y a tant de beauté, de splendeur, d'indestructible harmonie! Nous sommes captifs de la douleur et nous n'essayons pas de lui échapper, même quand on nous montre la voie. Il me semble que l'on doit être embrasé par l'amour, comme par une flamme inextinguible. On reçoit tant qu'on veut alors donner à tous, et on le fait. C'est comme un fleuve puissant qui arrose et fertilise tout sur son passage. Il est pollué, les saletés humaines s'y jettent, mais ses eaux se purifient vite à nouveau et poursuivent leur route rapide. Rien ne peut gâter l'amour, car tout est dissous en lui, le meilleur comme le pire. C'est la seule chose qui a pour elle l'éternité. ... Les arbres étaient majestueux, étrangement indifférents aux routes goudronnées et à la circulation des humains. Leurs racines s'enfonçaient profondément dans la terre, et leur cime s'élançait vers le ciel. Nous devons avoir, nous aussi, nos racines dans la terre, mais nous y restons cramponnés, nous y rampons. Rares sont ceux qui s'élèvent vers le ciel: ce sont les seuls êtres heureux et créateurs. Tous les autres se gâtent, se détruisent mutuellement et abîment cette terre admirable en faisant du mal par leurs actes ou leurs paroles. ... Soyez ouverte. Si vous ne pouvez pas faire autrement, vivez dans le passé, mais ne luttez pas contre lui. Quand il surgit, regardez-le sans le rejeter, ni vous y agripper. L'expérience de toutes ces années, les peines et les joies, les coups qui vous révoltaient et la perspective de la séparation, l'éloignement, tout cela aura finalement enrichi et embelli votre vie. L'important est ce que vous avez dans le cœur. Or celui-ci déborde, vous avez donc tout. Observez avec vigilance vos pensées, vos sentiments, n'en laissez pas passer un seul sans l'avoir remarqué et sans en avoir bien absorbé le contenu. Plutôt qu'absorber, il faudrait peut-être dire: voir tout ce que contient ce sentiment-pensée. C'est comme entrer dans une pièce et voir d'un seul coup d'œil tout ce qui s'y trouve: son espace, son atmosphère. Observer consciemment ses pensées rend plus sensible, plus flexible et attentif. Ne jugez pas, ne condamnez pas, mais soyez attentive. De la séparation des scories vient l'or pur. Voir « ce qui est » est certainement difficile. Comment peut-on observer clairement? Une rivière qui rencontre un obstacle ne reste pas inactive, elle détruit l'obstacle par son poids, le surmonte, se glisse sous ou à travers lui. Elle n'est pas immobile, elle ne peut qu'agir, elle se révolte intelligemment, pourrait-on dire. C'est cela qu'il faut faire: accepter intelligemment « ce qui est ». Pour percevoir ce qui est, il faut un esprit de révolte intelligent. Éviter un obstacle exige une certaine perspicacité. Mais, le plus souvent, on est si pressé d'atteindre le but qu'on se précipite en se heurtant aux obstacles et, ou bien on se brise contre eux, ou bien on s'épuise dans cette lutte. Reconnaître la corde pour ce qu'elle est n'exige aucun courage, mais la prendre pour un serpent, et alors l'observer, demande du courage. Il faut douter, chercher toujours, reconnaître le faux pour ce qu'il est. L'intensité de l'attention donne la force de voir clairement: vous verrez, cela viendra. Il faut agir. L'essentiel, je crois, est d'avoir une vue claire, car c'est déjà là une action, cela fait agir. Il faut surtout y voir très clair en soi-même ; alors, soyez-en sûre, tout s'arrangera. Soyez lucide et vous verrez les choses s'organiser d'elles-mêmes pour le mieux. Ce qui est bien n'est pas ce qu'on désire. Il faut accomplir une mutation complète, non seulement dans les grandes choses, mais aussi dans les petites. Cette mutation faite, ne vous y installez pas. Gardez intérieurement la marmite sur le feu. ... J'espère que vous avez passé une bonne nuit, que le soleil s'est levé radieux à votre fenêtre, et que vous avez vu les étoiles du soir avant de vous endormir. Comme nous savons peu de l'amour! de sa tendresse, de sa puissance extraordinaire... Nous employons ce mot trop facilement. Il est galvaudé, mais ceux qui l'utilisent ne savent pas combien il est vaste, immortel, insondable. Aimer, c'est avoir conscience de l'éternité. ... Nous nous habituons si facilement à une relation humaine, cette chose pourtant si particulière. Elle nous paraît aller de soi, la situation est acceptée, sans variation permise, sans qu'on ait même un seul instant un sentiment d'incertitude. Tout y est si bien réglé, si sûr, si fixé, qu'il n'y reste plus aucun espoir de fraîcheur, de renouveau printanier. Voilà ce que nous appelons une relation humaine. Et pourtant, si nous y regardions de plus près, nous verrions que cette relation est beaucoup plus souple, plus rapide parfois que l'éclair, et plus vaste que la terre, car c'est la vie même. Et la vie est conflit. Nous tendons à la rendre fruste, durcie, facile ; elle perd alors son parfum et sa beauté. Tout cela vient de ce que l'on n'aime pas, alors que l'amour, évidemment, est ce qu'il y a de plus grand, car c'est en lui seulement qu'on abandonne tout souci de soi-même. La fraîcheur, l'innocence, sont essentielles. Sans elles, la vie n'est plus que routine, habitude, ennui, ce que l'amour ne peut jamais être. La plupart des gens ont perdu le sens de l'émerveillement. Pour eux, tout va de soi. Réfugiés dans la sécurité de cet état d'esprit, ils perdent la liberté et l'étonnement perpétuel de l'incertitude. ... Nous nous projetons sans cesse dans un avenir loin du présent ; or l'attention qui donne la compréhension est celle qui porte sur le présent. Il y a toujours dans cette attention un sens d'imminence. Savoir clairement ce vers quoi on tend est ardu, car cette tension est comme une flamme, une incitation ardente à comprendre. Connaissez en toute clarté l'intention qui est la vôtre et, vous verrez, tout sera plus aisé. Cela est certes plus facile à dire qu'à faire. Il faut défricher le terrain pour de nouvelles semailles ; celles-ci faites, les graines donneront d'elles-mêmes des fruits, puis des graines nouvelles. La beauté extérieure est éphémère, elle est toujours ruinée quand il n'y a pas de joie intérieure. Nous soignons l'extérieur en négligeant tout ce qui se passe à l'intérieur, alors que c'est l'intérieur qui, en définitive, détermine l'extérieur. C'est le ver dans le fruit qui en détruit la fraîcheur. Il faut beaucoup d'intelligence à un homme et à une femme pour s'oublier eux-mêmes, pour vivre ensemble sans qu'aucun des deux ne soit vaincu ou vainqueur. La relation humaine est dans la vie ce qu'il y a de plus difficile. ... Nous sommes tous curieusement sensibles à l'atmosphère où nous vivons. Une tension amicale, une impression de chaleureuse attention nous sont nécessaires pour nous épanouir librement et naturellement. Bien peu trouvent ce climat, si bien que la plupart des gens sont physiquement et psychologiquement rabougris. Je m'étonne que vous ayez pu survivre sans avoir été pervertie par cette atmosphère si spéciale, mais on peut comprendre pourquoi vous n'avez pas été complètement détruite, déformée. C'est que vous vous êtes adaptée extérieurement aussi vite que possible, alors qu'intérieurement vous vous étiez mise en sommeil. Cette insensibilité intérieure vous a sauvée. Si vous étiez restée sensible, intérieurement éveillée, vous n'auriez pas supporté cette vie. Il y aurait eu conflit, et vous auriez été marquée et brisée. Maintenant, vous êtes intérieurement éveillée et votre vision est claire. Vous n'êtes plus en conflit avec le milieu - ce conflit qui ne peut mener qu'à la perversion de l'être. Vous resterez toujours indemne si vous restez alerte, éveillée spirituellement, et chaleureusement adaptée au monde extérieur. ... Il n'est pas nécessaire de posséder beaucoup pour être mondain. La volonté de puissance sous toutes ses formes est mondaine, que ce soit celle de l'ascète, du financier, de l'homme politique ou du pape. Le désir de puissance détruit la pitié et accroît l'importance du moi, dont le déploiement agressif forme l'essence de l'esprit de ce monde. L'humilité est simplicité, mais si on la cultive, elle n'est plus qu'une autre forme de l'esprit mondain. ... Bien peu se rendent compte de leurs changements intérieurs, de leurs échecs, de leurs conflits. S'ils en prennent conscience, c'est le plus souvent pour les mettre de côté ou les fuir: ne faites rien de tel. Mais il ne faut pas non plus vivre trop avec ses pensées et ses sentiments: il faut les percevoir, mais sans inquiétude, ni tension. Une véritable mutation a eu lieu dans votre vie ; il faut en être consciente. Ne refoulez pas vos pensées, vos sentiments ; laissez-les se manifester, qu'ils soient doux ou violents, en en ayant conscience. ... Vers quoi vont vos désirs, si vous en avez? Il fait bon vivre dans le monde, et pourtant nous faisons notre possible pour le fuir par la dévotion ou la prière, par nos amours ou par nos peurs. Nous ne savons pas ce que nous sommes, faute d'aller profondément en nous-mêmes et d'y découvrir « ce qui est ». Nous vivons à la surface, occupés par de petites choses. Un rien suffit à nous réjouir ou à nous attrister. Nous passons ainsi nos journées: petits esprits occupés de petits problèmes. Nous n'aimons pas, ou si nous aimons c'est toujours dans la peur, la frustration, la peine ou la nostalgie. ... Je me disais combien il est important d'être innocent et simple. On ne peut éviter les expériences de la vie, car c'est de cela qu'elle est faite. Mais l'esprit ne doit pas en accumuler le poids. Il doit effacer les expériences au fur et à mesure, éponger les jours et rester intact, léger. Sans cela, l'esprit ne pourra jamais être frais, dispos, souple. Le problème n'est toutefois pas de savoir « comment » garder cette souplesse, car chercher le « comment », c'est chercher une méthode, or une méthode ne peut jamais donner l'innocence: elle rend méthodique et non pas pur, créateur. ... Il a commencé de pleuvoir hier, et des trombes d'eau sont tombées cette nuit. Je n'avais jamais rien vu de pareil. Le ciel semblait se déverser sur la terre, et cela dans un extraordinaire silence, le silence d'une grande masse qui s'épandait sur le sol. ... Il est toujours difficile de rester simple et clair. Le monde adore le succès. Plus c'est grand, mieux c'est. Plus l'auditoire est vaste, plus grand est l'orateur. Tout doit être colossal. La simplicité est perdue, mais les gens qui réussissent ne sont pas ceux qui changent le monde. Pour opérer une véritable révolution, il faut transformer son cœur et son esprit, et combien peu veulent se libérer de toutes les entraves... On coupe les racines superficielles, mais trancher les racines profondes de la médiocrité, du goût du succès, exige bien plus que des mots, que des méthodes et des contraintes. Les vrais constructeurs sont rares - les autres travaillent en vain. ... On ne cesse de se comparer aux autres, à son propre idéal, à ceux qui sont plus heureux ; c'est une activité mortelle: la comparaison est dégradante, pervertissante. Or toute notre éducation et notre culture sont bâties sur elle, d'où un effort continuel pour être autre chose que ce que l'on est. Comprendre ce que l'on est fait surgir la créativité, alors que la comparaison n'engendre que l'esprit de compétition, la brutalité, l'ambition, qui, croit-on, mènent au progrès. Mais le progrès n'a fait qu'apporter au monde plus de guerres brutales et de misères que jamais. La véritable éducation, c'est d'élever les enfants hors de tout esprit de compétition. ... Nous sommes si rarement seuls: toujours avec des gens, avec des pensées qui se pressent dans notre esprit, des espoirs déçus, des projets, des souvenirs. Il est essentiel d'être seul pour ne pas être influencé, pour que quelque chose de pur se produise. Mais il semble qu'on ne trouve jamais de temps pour cette solitude: il y a trop à faire, trop de responsabilités, etc. Il faut apprendre à être calme, silencieux, à s'enfermer dans sa chambre et mettre son esprit au repos. Certes, rien n'est facile. Plus on exige de la vie, plus elle devient dure et pénible. Vivre simplement, sans se laisser influencer, éviter les changements d'humeur et d'aspirations n'est pas aisé. Mais sans une vie profondément paisible, tout est futile. Comme le ciel est bleu et clair, immense, intemporel, au-delà de toute étendue! La distance, l'étendue, sont des constructions mentales. L'« ici » et le « là » sont des faits empiriques, mais ils deviennent des facteurs psychologiques sous l'effet du désir. L'esprit est un étrange phénomène: si complexe, et pourtant si simple au fond. Ce sont les pulsions, les désirs mentaux, qui le rendent compliqué, qui causent les conflits, la douleur, les exclusions et l'appropriation. Avoir conscience de tout cela et le laisser passer sans s'y laisser prendre est difficile. La vie est un vaste fleuve. L'esprit attrape dans son filet ce qui s'y écoule, gardant certaines choses et en rejetant d'autres: il faut supprimer ce filet. C'est le filet du temps et de l'étendue, le filet qui crée 1'« ici » et le « là », le bonheur et le malheur. La fierté est étrange aussi, que ce soit dans les petites ou les grandes choses, celle de ce que nous possédons, de ce que nous réalisons, la fierté de la race, du nom, de la famille, des aptitudes, du savoir. Ou bien nous laissons tout cela nourrir notre orgueil, ou bien nous devenons humbles. Le contraire de la fierté n'est pas l'humilité: c'est encore de la fierté que nous baptisons humilité. Avoir conscience de son humilité est une forme d'orgueil. L'esprit veut toujours s'affirmer. Il lutte pour ceci ou cela. Il n'arrive jamais à être rien. Car il traite ce rien comme une chose que l'on peut aussi acquérir. Or il faut aller au-delà de tout mouvement d'appropriation ; alors seulement... Nos jours sont si vides, alors qu'ils sont emplis d'activités de toutes sortes de travail, de réflexion, de méditation, de chagrins ou de joies. Enlevez à un homme sa situation dans la vie, sa puissance, sa fortune: qu'est-il alors? Extérieurement, il avait toute cette apparence, mais intérieurement, il est vide, sans profondeur. On ne peut avoir à la fois les richesses intérieures et les autres. La plénitude intérieure est la seule qui importe. On peut être privé des richesses extérieures ; les événements peuvent détruire ce que l'on a soigneusement bâti, mais les richesses intérieures sont incorruptibles, rien ne peut les atteindre car elles n'ont pas été artificiellement édifiées par l'esprit. Comme il est délicieux de voir la pluie dans les montagnes..., ces gouttes tombant sur le lac paisible. L'odeur de la terre s'exhale quand il pleut. Les grenouilles coassent. Il règne un étrange enchantement sous les tropiques quand il pleut. Tout est lavé, la poussière disparaît des feuillages, les rivières renaissent et on entend partout le ruissellement de l'eau. Des pousses vert tendre apparaissent sur les arbres, et l'herbe renaît où le sol était nu. Les insectes sortent par milliers, et la terre assoiffée paraît enfin heureuse et pacifiée. Le soleil a perdu de son intensité, la terre reverdit, lieu de beauté et de fertilité. L'homme, certes, continue à faire son propre malheur, mais la terre est de nouveau féconde et l'air est enchanté. Il est étonnant de voir comme la plupart des hommes veulent qu'on les reconnaisse et qu'on les loue: comme des grands poètes, des philosophes, cela gonfle leur ego, donne de grandes satisfactions, mais n'a guère de sens. Ce genre de reconnaissance nourrit notre vanité et peut emplir nos poches, mais à quoi bon? Cela a pour effet de nous mettre à part des autres, et cela engendre des problèmes sans cesse croissants. La plupart des gens sont saisis du désir d'être admirés, d'accomplir, de réaliser, et l'échec est inévitable, avec la douleur qui s'ensuit. Ce qu'il faut, c'est être libre, aussi bien du succès que des échecs. Dès le départ, ne pas chercher de résultat, faire ce qu'on aime ; or aimer n'a ni récompense, ni punition. Agir est facile si l'amour est là. Nous ne faisons pas assez attention à ce qui nous entoure. Nous sommes trop centrés sur nous-mêmes, occupés de nos soucis, de nos succès. Nous ne trouvons pas le temps d'observer et de comprendre. Cela nous rend tristes et ternes, frustrés et malheureux, et de ce malheur nous tâchons de nous échapper. Tant que le moi égoïste s'active, il ne peut y avoir que fatigue et frustration. Les gens sont pris dans une course folle, enfoncés dans une souffrance égocentrique. Celle-ci est le fait d'un profond manque de réflexion: ceux qui sont attentifs, réfléchis, sont libres de toute douleur. Ah! comme un fleuve est beau! Un pays sans de grands et vastes fleuves n'est pas un vrai pays. S'asseoir sur la rive, devant l'eau qui s'écoule, voir les vaguelettes, les entendre laper les berges ; voir le vent rider la surface de l'eau, les hirondelles la raser de leur vol pour attraper les insectes et, au loin sur l'autre rive, entendre les voix humaines, ou un enfant qui joue de la flûte, pendant une soirée sereine, voilà qui apaise tous les bruits qui vous hantent. Il semble que l'eau vous purifie, qu'elle vous lave de la poussière des souvenirs de la veille et rende l'esprit à sa pureté native, pur comme l'eau du fleuve. Celui-ci, certes, reçoit tout: les égouts, les cadavres, la saleté des villes qu'il longe, et pourtant il redevient pur après quelques kilomètres. Il accueille tout, et cependant reste lui-même sans se soucier du pur ni de l'impur, sans les distinguer. Seuls les étangs, les petites mares se contaminent, car ils ne sont pas vivants, ils ne s'écoulent pas comme le flot suave des rivières. Nos esprits sont de petites mares, vite rendues impures, et ce sont elles qui jugent, pèsent, analysent... ... Être vraiment seul, sans les souvenirs et les problèmes d'hier. Être véritablement seul et heureux sans rien qui pèse sur vous, intérieurement ou extérieurement, c'est laisser l'esprit libre. Être seul. Aimer un arbre, vouloir le protéger, et se sentir seul. Nous n'avons plus d'amour pour les arbres, nous perdons donc aussi l'amour des hommes. Si nous n'aimons plus la nature, nous ne pouvons aimer les hommes. Nos dieux sont devenus petits, médiocres, et il en est de même de notre amour. Nous existons dans la médiocrité, et pourtant les arbres, le ciel, les richesses inépuisables de la terre sont là. Il faut avoir l'esprit clair, libre, sans attaches: c'est indispensable, mais ne peut se produire s'il reste la moindre peur. La peur entrave l'esprit. L'esprit, qui ne peut regarder en face les problèmes qu'il s'est lui-même créés, manque de clarté et de profondeur. Seul l'esprit qui affronte ses particularités, qui a nettement conscience de ses désirs, qui admet tout cela franchement, sans le refuser, est non seulement subtil mais aiguisé. Un esprit subtil est lent, il hésite, il ne juge pas, ne conclut pas, il ne s'enferme pas dans des formules. Il faut avoir cet état d'esprit très tôt. Vous pouvez l'avoir et lui donner l'occasion profonde et totale de s'épanouir. Aller vers l'inconnu, ne rien admettre comme allant de soi, ni comme établi, mais rester libre de découvrir: alors seulement il peut y avoir compréhension profonde. Sans cela, on reste à la surface. L'important n'est pas de démontrer l'exactitude ou la fausseté d'une idée, mais de découvrir la vérité. Le changement, la vérité du changement ne se découvrent que lorsqu'il y a seulement « ce qui est ». « Ce qui est » n'est pas autre chose que celui qui pense, il n'en est pas séparable. Vous ne serez pas en paix tant que subsistera le moindre désir de quelque condition future. La souffrance suit le désir, or la vie est généralement toute pleine de désir. Un seul désir insatisfait peut causer une peine sans fin. Savoir se libérer d'un seul besoin, en prendre simplement conscience, est déjà toute une affaire. Si vous y parvenez, ne laissez pas un problème se créer, car si ce dernier dure, il s'enracine: ne le laissez pas prendre racine. Le désir est toujours douleur. Il assombrit la vie, il crée frustration et douleur. Ayez-en conscience en toute simplicité. Un torrent traverse la propriété où nous sommes. Ce n'est pas une eau paisible qui va vers le fleuve, mais un courant gai et rapide. Le pays alentour est vallonné, et de nombreuses cascades coupent le torrent: à un endroit il y en a trois, de différentes hauteurs. C'est la plus haute qui fait le plus de bruit, les deux autres l'accompagnent en mineur. Elles sont situées de telle manière qu'il y a comme un mouvement continu du son: il faut prêter l'oreille, être attentif, s'unir au mouvement de l'eau, pour en saisir la musique. Pour l'entendre vraiment, il faut être à la fois le ciel, la terre, les arbres élancés, les champs verdoyants et les eaux courantes elles-mêmes. Mais tout cela est trop difficile! Vous préférez vous acheter un billet et vous asseoir avec d'autres dans une salle. Tout est fait pour vous: quelqu'un compose la musique, d'autres jouent ou chantent et vous payez pour écouter. Presque tout dans la vie est ainsi de seconde, de troisième ou de quatrième main: les dieux, la poésie, la politique, la musique. Si bien que notre vie est vide, nous essayons donc de la remplir. Or la remplir ainsi, c'est précisément la rendre vide. Car la beauté ne s'achète pas. Rejeter tout cela, c'est la seule et vraie révolution, celle où il y a vraiment la créativité du réel. ... Le fermier avait un beau lapin, vivace, vigoureux. Sa femme le lui apporta. Quelqu'un s'écria: « je ne peux pas voir cela! » et l'homme tua le lapin. Quelques instants après, ce qui avait été vivant, dont les yeux brillaient, était dépouillé. On est habitué ici à tuer les animaux. La religion ne le défend pas. En Inde, où pendant des siècles on a dit aux enfants - du moins dans le Sud, chez-les brahmanes - qu'il ne faut pas tuer, il y en a beaucoup qui, une fois grands, sont forcés de changer brusquement de culture. Il leur faut manger de la viande. Ils deviennent militaires et ils doivent tuer ou être tués. Des siècles d'une certaine culture sont ainsi rejetés, et une nouvelle culture est adoptée. Le désir de sécurité est si grand que l'esprit s'adapte, pour le satisfaire, à n'importe quel genre de vie. Mais il n'y a jamais de sécurité. Lorsqu'on a compris cela, naît quelque chose de tout à fait nouveau: une vie véritable, authentique. Celle-ci ne peut pas être comprise de l'extérieur, ni copiée. Il faut la saisir de l'intérieur, c'est cela qui apporte la liberté. La terre est magnifique. Plus vous en aurez conscience, plus elle sera belle. La couleur, la variété des verts, des jaunes. C'est fou ce qu'on découvre quand on est seul avec la terre: pas seulement les insectes, les oiseaux, l'herbe, les fleurs, les rochers, la couleur des arbres, mais les pensées, si on les aime. Nous ne sommes jamais seuls, ni avec nous-mêmes, ni avec la terre. Mais on peut rester seul avec un désir, sans lui opposer un acte de volonté, sans le laisser se disperser dans l'action, ni lui permettre de se réaliser, sans non plus dresser devant lui un barrage. Cela crée un étrange état d'esprit, sans aucun mouvement de volonté, car c'est celui-ci qui fait naître résistance et conflits, alors que rester seul avec le désir aboutit à le transformer. Jouez avec ces idées, et voyez ce qui arrivera ; ne forcez pas. Prenez cela doucement. L'éducation? Qu'entendons-nous par là? Nous apprenons à lire et à écrire, nous acquérons les techniques nécessaires pour gagner notre vie, et on nous lâche alors dans le monde. Depuis l'enfance, on nous dit ce qu'il faut faire et penser, cependant que nous sommes profondément conditionnés intérieurement par l'influence de la société et du milieu. Je me disais: peut-on n'éduquer l'homme qu'extérieurement tout en laissant le centre libre? Peut-on aider l'homme à rester toujours intérieurement libre? Car c'est seulement dans la liberté qu'il peut être créateur et heureux. La vie sans cela est tortueuse, une bataille intérieure et extérieure. Mais être libre intérieurement exige une attention et une sagesse exceptionnelles: peu en saisissent l'importance. Seul l'extérieur nous intéresse, et non la créativité. Pour changer cet état de choses, il faut qu'il y ait au moins quelques êtres qui comprennent qu'il est nécessaire de faire naître intérieurement cette liberté. Le plus important est un changement radical de l'inconscient. Aucun acte conscient de volonté ne peut affecter l'inconscient. Il faut donc que les aspirations, les désirs, les besoins du conscient s'éteignent, qu'ils restent immobiles en renonçant à s'imposer, de quelque façon que ce soit, à l'inconscient. Ce dernier a, en effet, sa propre façon d'agir, sa propre structure, qui est le cadre où il fonctionne. Ce cadre ne saurait être brisé par une action extérieure, comme est celle de la volonté. Si l'on voit et comprend cela véritablement, l'esprit extérieur s'apaisera, et comme il n'y aura plus de résistance due à l'action de la volonté, ce qu'on nomme inconscient commencera à se libérer lui-même de ses limitations. Alors seulement se produira une transformation radicale de l'être humain dans sa totalité. La vraie dignité est une chose rare. Une fonction officielle, respectable, donne une certaine dignité: c'est comme revêtir un habit. C'est l'habit, l'uniforme, la fonction, les titres, qui donnent de la dignité. Mais dépouillez-en l'homme, et bien peu alors apparaîtront comme ayant la dignité véritable, qui vient avec la liberté intérieure de l'être, et de rien d'autre. Tout homme veut être quelque chose, avoir une situation sociale qui lui assure le respect des autres. Classez un homme dans une certaine catégorie: intelligent, riche, saint, physicien ; s'il ne peut entrer dans aucune des catégories reconnues par la société, il sera considéré comme bizarre. On ne peut affecter la dignité, la cultiver: avoir conscience d'être digne, c'est être conscient de soi-même, c'est-à-dire être mesquin, petit. N'être rien, c'est être libre de toute idée de cette sorte. Être, mais sans posséder aucune dignité reconnue, voilà la vraie dignité. Elle ne peut vous être enlevée, elle est toujours là. Laisser la vie s'écouler librement sans rien qui demeure, c'est cela la véritable conscience. L'esprit humain est tel un tamis qui retient certaines choses, et en laisse passer d'autres. Ce qu'il retient correspond à ses désirs ; et les désirs, si nobles et profonds qu'ils paraissent, sont en réalité mesquins, car ils relèvent du plan de l'esprit individuel. Nous ne cessons de choisir, de garder pour nous ce qui nous semble important. Nous appelons cela l'expérience, et nous appelons la multiplicité des expériences richesse de la vie ; celle-ci consiste au contraire à être libre de toute accumulation d'expériences. L'expérience conservée empêche l'apparition de tout état où ne se trouve pas déjà du connu. Le connu n'est pas un trésor, et pourtant l'esprit s'y attache, détruisant ou souillant l'inconnu. Nous sommes pour la plupart des créatures d'humeur, d'humeurs sans cesse changeantes. Peu y échappent. La cause peut en être physique ou mentale. Nous aimons ces hauts et ces bas, car nous pensons que la variété des humeurs, qui sans cesse nous entraînent, fait normalement partie de l'existence. Ceux qui échappent au flot des expériences s'affranchissent de la bataille du devenir. Ils sont donc intérieurement stables, d'une stabilité qui n'est pas celle de la volonté, ni de la concentration mentale, qui ne résulte pas de l'effort, mais qui s'établit seulement quand cesse toute action de la volonté. ... L'argent corrompt. Il y a une arrogance propre aux riches. A de rares exceptions près, la richesse crée partout un climat singulier où l'on croit pouvoir tourner tout à son profit, même les dieux. Les riches peuvent acheter leurs dieux. La richesse n'est pas seulement la fortune ; c'est la possibilité de faire mille choses, cela donne à ceux qui l'ont un curieux sentiment de liberté. Ils se sentent au-dessus des autres, différents. On oublie sa propre ignorance, les opacités de son esprit ; on croit que l'argent et la puissance permettent d'échapper à cette opacité ; mais, en réalité, échapper c'est à nouveau résister, ce qui engendre d'autres problèmes encore. Heureux l'homme qui n'est rien. ... Prenez les choses en douceur, mais intérieurement avec plénitude et ouverture d'esprit. Ne laissez pas passer un instant sans être tout à fait consciente de ce qui se passe en vous et autour de vous. Être sensible, c'est cela. Mais il faut être également sensible à tout: ne pas accepter la beauté et rejeter la laideur, car une telle attitude ne peut que créer des conflits. Si vous vous observez, vous verrez que l'esprit ne cesse pas de juger: ceci est bien, cela est mal ; ceci est blanc, cela est noir. On juge, on compare, on pèse et calcule. L'esprit sans cesse s'agite: peut-il regarder, observer, sans juger ni calculer? Percevez sans qualifier: voyez si l'esprit en est capable. Comment l'esprit peut-il lutter entre le laid et le beau, s'attachant à l'un et rejetant l'autre? Un tel conflit rend l'esprit insensible et intolérant. Il est difficile de se tenir sur la ligne de partage, on est nécessairement d'un côté ou de l'autre: l'esprit, quoi qu'il en ait, ne peut s'affranchir des opposés, car c'est lui qui crée le beau et le laid, le bon et le mauvais. Tout ce qu'il faut faire, dès lors, c'est d'être paisible, ne pas choisir, car choisir c'est être repris dans le filet des contradictions. Le calme, la paix de l'esprit est l'affranchissement de toutes les dualités. Il y a tant d'insatisfaction dans le monde, et on croit qu'une idéologie, communiste ou autre, va résoudre tous les problèmes, éliminer tout mécontentement, ce que, bien évidemment, elle ne saurait faire. On essaie d'étouffer cette insatisfaction, on tente de lui donner une autre forme, ou un autre contenu, mais elle demeure. On croit que le mécontentement est un mal et une anomalie, et pourtant on ne parvient pas à s'en défaire. C'est cela qu'il faut comprendre. Comprendre, ce n'est pas condamner. C'est pénétrer, observer sans désir de changer ou de canaliser, avoir connaissance du mécontentement pendant qu'il opère, percevoir son cheminement, être seul avec lui. La liberté vient quand l'esprit est seul. Rien que pour voir, essayez de garder l'esprit calme, immobile, libre de toute pensée. Ne prenez pas cela trop au sérieux, mais soyez consciente et laissez l'esprit s'apaiser complètement. Tant qu'on cherche l'accomplissement d'un désir, on aboutit à la frustration. Le plaisir de l'accomplissement, c'est le désir qui continue et dont nous souhaitons qu'il se prolonge encore. Quand ce plaisir cesse, la frustration naît, elle est douloureuse. L'esprit cherche alors d'autres satisfactions, et de nouveau il trouvera la déception. Tel est le mouvement de la conscience individuelle, qui est isolement, séparation et solitude. Toutes choses à quoi encore l'esprit voudrait échapper par d'autres accomplissements. C'est seulement quand l'esprit voit et comprend la futilité de cette quête et de cet effort qu'enfin il atteint la condition de solitude inébranlable. Quand l'esprit est dans cet état, sans jamais en sortir, alors seulement il est libre. La séparativité est liée au désir d'accomplissement ; toute séparation est frustration. Il faut éviter toutes les émotions, maintenant, même les plus légères, car les chocs psychologiques affectent le corps. Soyez très forte intérieurement, ferme, claire. Soyez autonome ; n'essayez pas seulement de l'être. Il faut ne dépendre de rien ni de personne, non plus que de l'expérience du passé et de la mémoire ; rester attaché aux souvenirs du passé peut être agréable mais empêche d'appréhender totalement le présent. Soyez lucidement consciente, et conservez cette lucidité intacte, sans failles, ne fût-ce qu'un instant. Il est essentiel de dormir, car pendant le sommeil il semble que l'on touche à des profondeurs inconnues, que jamais la conscience vigile ne peut connaître. Il se peut qu'on n'arrive pas à se rappeler cette expérience extraordinaire d'un monde qui est au-delà du conscient et de l'inconscient. Celle-ci affecte pourtant l'esprit dans sa totalité. Peut-être ne saisissez-vous pas bien ce que je vous dis là, mais laissez votre esprit jouer avec. Il y a des choses qui ne peuvent jamais être dites clairement, faute de mots pour les exprimer ; mais elles n'en existent pas moins. Il est particulièrement important pour vous que votre corps reste en bonne santé. Il vous faut écarter volontairement, mais sans effort, tous les souvenirs et images qui vous ont donné du plaisir, de façon que votre esprit reste libre, intact, pour ce qui importe véritablement. Je vous en prie, retenez soigneusement ce que je vous écris là. Chaque expérience, chaque pensée, doit mourir chaque jour, chaque minute, dès qu'elle apparaît, car c'est ainsi seulement que l'esprit n'engagera pas l'avenir. Cela est essentiel, car c'est là la véritable liberté. C'est ainsi seulement que naît l'indépendance, car de la dépendance naît la douleur qui affecte l'être physique et engendre des résistances psychologiques, et, comme vous le disiez, la résistance crée des problèmes. Toute recherche volontaire implique une lutte, un effort, un désir d'entreprendre, toutes choses qui, inévitablement, aboutissent à une frustration - « je veux être quelque chose, ou devenir quelque chose » - dans le seul fait de tendre vers un but se trouve le désir d'obtenir plus. Or ce « plus » n'est jamais là, si bien qu'on ne peut que se trouver floué, déçu, ce qui est douloureux. D'où un nouvel effort en vue d'un autre accomplissement, avec toujours le même et inévitable résultat. La lutte, l'effort ont de lointaines conséquences. Pourquoi, dès lors, cherche-t-on sans cesse et sans fin? Savez-vous seulement ce que vous cherchez, et pourquoi? Si vous le saviez, vous verriez que vous cherchez toujours quelque chose. Ne comprenez-vous pas que cette recherche n'est que déception et douleur? Ne voyez-vous pas que trouver une satisfaction, c'est s'arrêter quelque part, avec tout ce que cela implique de joie, de peur et de devenir? Ne voyez-vous pas qu'on peut et qu'on doit cesser de chercher, et qu'alors seulement l'esprit atteint autre chose? Laissez votre esprit jouer avec ce que je viens de vous dire, ne le forcez pas à s'engager dans des expériences. J'ai vu quelqu'un mourir. Comme nous avons peur de la mort! Mais ce qui nous fait peur aussi, c'est de vivre. Nous ne savons pas comment vivre. Nous connaissons la tristesse ; et la mort est la tristesse ultime. Nous divisons l'existence en vie et en mort, et dès lors apparaît la souffrance avec la séparation et la solitude qui s'ensuivent. La vie et la mort, pourtant, ne sont qu'un même et unique mouvement et non deux états séparés. Vivre c'est mourir. Mourir à toute chose et être chaque jour ressuscité. Ce n'est pas là une vue théorique, mais quelque chose qu'il faut expérimenter. C'est la volonté, le désir d'être, qui détruisent le simple « être là ». Cet « être là » est tout autre chose que le sommeil du bien-être, ou que le résultat d'un raisonnement. C'est un état de l'être, sans aucune conscience de soi. Une drogue, un intérêt intense, une identification complète, peuvent créer l'état qu'on désire, mais celui-ci reste conscience de soi, alors que 1'« être là » véritable est cessation de toute volonté... Il est très tôt, la matinée est radieuse. Le ciel est pur, doux, bleu et paisible. Tous les nuages ont disparu, mais ils reviendront peut-être pendant la journée. Après le vent, la pluie, le froid, que nous avons connus, le printemps va jaillir de nouveau. Certes, il approchait déjà doucement, mais maintenant chaque feuille, chaque bourgeon va se réjouir. Que la terre est belle! Comme tout ce qu'elle produit sans fin - les rochers, les torrents, les arbres, l'herbe, les fleurs - est beau! Seul l'homme s'attriste. Lui seul se détruit lui-même. Lui seul exploite son voisin, tyrannise et tue. Il est l'être le plus malheureux et le plus souffrant, le plus inventif aussi, conquérant du temps et de l'espace. Mais malgré son pouvoir, malgré la beauté des temples, des cathédrales ou des mosquées qu'il a construits, il vit dans sa propre obscurité. Ses dieux sont ses peurs, et ses amours sont ses haines. Dans quel monde merveilleux nous pourrions vivre s'il n'y avait pas la peur et la guerre! Mais il ne sert à rien de rêver. L'insatisfaction de l'homme est un joyau d'un grand prix, mais on le craint, on le galvaude, on l'utilise à des fins intéressées. L'homme redoute ce trésor, qui pourtant n'a aucune valeur. Vivez avec cette insatisfaction. Observez-la chaque jour, sans intervenir, et cela deviendra une flamme consumant toutes les impuretés, qui ne laissera que ce qui est sans lieu et sans mesure. Le riche a plus qu'il ne lui faut, alors que le pauvre a faim, lutte et travaille toute sa vie. Mais celui qui n'a rien fait de sa vie une chose riche, créatrice, cependant que l'homme qui possède tout ce que le monde peut offrir le dissipe et dépérit. Donnez à l'un un arpent de terre et il le rendra beau, productif, alors qu'un autre le négligera et le laissera se dessécher comme il se dessèche lui-même. Nous avons une aptitude infinie soit à trouver l'indicible, soit à apporter l'enfer sur terre. Or l'homme préfère engendrer l'hostilité et la haine. C'est qu'il est plus facile de haïr et d'envier. La société repose sur le désir d'avoir toujours plus. Les hommes recourent donc à toutes les formes possibles de rapacité, d'où une lutte sans fin, que l'on justifie et ennoblit. Une vie sans combat, sans désir propre, sans choix, est d'une richesse infinie. Mais il est quasi impossible de la mener dans notre civilisation née de la compétition et de l'exercice de la volonté. Pour la plupart des hommes, elle équivaut à la mort ; une vie sans ambition est pour eux dépourvue de sens. Et pourtant une telle vie existe ; elle apparaît lorsque cesse l'exercice de la volonté. Le soleil tente de percer à travers les nuages. Sans doute y arrivera-t-il dans le courant de la journée. Un jour, c'est le printemps ; le suivant presque l'hiver. Ce temps est à l'image de l'esprit humain, avec ses hauts et ses bas, ses obscurités et ses brèves éclaircies. Nous désirons la liberté et, curieusement, nous faisons tout pour nous rendre esclaves, nous perdons toute initiative, nous demandons à d'autres de nous guider, de nous rendre plus généreux, plus paisibles, nous nous en remettons aux gurus, aux directeurs spirituels. Nous n'avons rien, nous nous tournons vers les autres pour nous distraire, nous inspirer, nous guider, nous sauver. La civilisation moderne nous détruit de plus en plus, nous vidant de toute créativité. Comme nous sommes vides, et comptons sur les autres pour nous enrichir intérieurement, nos voisins en profitent pour nous exploiter, à moins que nous ne tâchions de profiter d'eux. ... Notre esprit se construit des petits châteaux fortifiés pour assurer sa sécurité. Il nous faut être sûrs de tout: de nos relations humaines, de nos réalisations, de notre avenir. Nous édifions ainsi des prisons intérieures, et malheur à qui tente de nous déranger! L'esprit cherche sans cesse un espace où il n'y ait ni conflit, ni trouble. Nous passons notre vie à détruire ces espaces, puis à les reconstruire différemment. Notre esprit devient alors terne, fatigué. La liberté consiste à n'avoir aucune sorte de sécurité. Avoir un esprit silencieux, très calme, sans une vague de pensée, est une expérience étonnante. Cette paix de l'esprit n'est pas celle de la mort. L'esprit se calme sous l'effet de la volonté, mais l'être peut-il être tout entier, totalement, profondément silencieux? Atteindre un état où toute conscience connaissante cesse? Où l'activité intellectuelle, la mémoire, disparaissent? Or l'esprit fait tous les efforts possibles pour atteindre cet état de silence, indicible, en se servant précisément de la pensée discursive, de paroles et de symboles. Pour lui, laisser s'arrêter ce processus discursif est une sorte de mort. Or personne ne veut mourir. Il y a donc toujours une lutte inconsciente qui se poursuit - et que nous nommons vie... ... Comment vont les choses? Vos journées s'écoulent-elles plus vite que ne court la navette du tisserand? Vivez-vous mille ans en un seul jour? On est surpris de constater que tant de gens s'ennuient. Il leur faut toujours trouver une occupation, lire un livre, cuisiner, s'occuper des enfants, penser à Dieu. Sans cela, ils se retrouvent avec eux-mêmes, et rien n'est plus ennuyeux. Ils deviennent égocentriques, envieux, malades ou malveillants. Un esprit désoccupé - non pas négativement vide, mais d'une passivité alerte - est une merveille, aux possibilités infinies. Les pensées fatiguent, elles ne créent pas, elles ennuient. On peut avoir des idées brillantes, intelligentes, mais cette intelligence est comme un couteau aiguisé, elle s'émousse bientôt, et c'est pourquoi les gens qui en sont doués sont si souvent ennuyeux. Laissez votre esprit inoccupé, sans pourtant essayer d'y parvenir délibérément. Cet état doit se produire de lui-même. Lisez ce que je vous dis avec toute votre attention consciente, et laissez-vous faire. Il est important d'avoir une activité raisonnable, de bien dormir ; la journée y trouvera son sens. Mais tout cela peut aussi devenir facilement routine, et on vit alors dans un facile contentement de soi, ou bien dans le cadre d'une vertu que l'on s'impose. Tout cela mène inévitablement à la mort, à un lent dépérissement. Mais avoir une journée riche, sans obligations, sans peurs, sans comparaisons ni conflits, où l'on a seulement une conscience libre, c'est être créatif. Il y a, voyez-vous, de rares moments où nous ressentons cela. Mais la plupart du temps nous sommes englués dans les souvenirs, rongés de frustrations, occupés de vains efforts, et nous passons à côté de la réalité. Un nuage terne recouvre tout, et la réalité s'efface. Il est alors bien difficile de percer ce nuage et d'arriver à la simple clarté de la lumière: de voir tout ce qui est, rien d'autre. Mais n'essayez pas d'être simple: cela n'amènerait que des complications et de la souffrance, car tout essai est devenir, et le devenir est toujours désir, donc frustration. Gardez-vous de tout choc émotionnel - ne vous refusez pas pour autant au mouvement de la vie. Ces chocs créent peu à peu les résistances psychologiques qui, à leur tour, affectent le corps et le rendent sujet à la maladie. La vie est faite d'une série d'événements, voulus ou non, et tant que nous choisirons ceux que nous acceptons et ceux que nous refusons, il y aura nécessairement conflit, et c'est là qu'est le choc. En s'accumulant, ces chocs durcissent l'esprit et le cœur. On se renferme sur soi, ce qui ne peut être que douloureux. Laissez à la vie son libre mouvement, sans choisir, sans laisser aucun de ces mouvements, désirables ou non, prendre racine. Il faut pour cela une attention consciente extraordinaire. Il ne s'agit pas d'être constamment dans cet état, ce serait trop fatigant, mais il faut comprendre que cette conscience est nécessaire. Vous verrez alors que cette compréhension est à elle seule opérante sans que vous ayez à vous forcer à être consciente. On peut voyager, avoir été éduqué dans les meilleures écoles, en diverses parties du monde ; avoir la meilleure alimentation possible, jouir du meilleur climat, etc., tout cela rend-il plus intelligent? Les communistes, les catholiques, d'autres encore, tentent de former et de contrôler les esprits, avec des résultats évidents: plus d'efficacité, une certaine rapidité de pensée, mais tout cela ne fait pas l'intelligence. Les gens les plus cultivés, les plus informés et instruits, les scientifiques, sont-ils intelligents? La véritable intelligence, en fait, c'est l'affranchissement total de la peur. Ceux dont la morale, quelle qu'elle soit, se fonde sur la sécurité, ne sont pas moraux, car le désir de sécurité vient de la peur. La peur et la contrainte qui en découle, et que nous nommons moralité, n'ont en réalité rien de moral. L'intelligence, qui est libération de toute peur, n'est pas la respectabilité. Elle est étrangère aux vertus qui découlent de la peur. Quand on comprend ce qu'est la peur, on atteint à un état qui n'a rien à voir avec les constructions de l'intelligence. ... Il faut voir en quoi consiste l'identification à ce qu'on possède. Nous disons: « ceci est à moi - mes sandales, ma maison, ma famille, mon travail, mon dieu - » ; elle est inséparable du combat livré pour conserver tout cela. Conserver devient une habitude, et tout ce qui trouble cet état est douloureux ; nous luttons alors de nouveau pour effacer cette douleur. Ce sentiment de propriété est lié à la continuité. Si on en fait réellement l'expérience, en en ayant seulement conscience, sans désir d'intervenir, on découvre en soi des choses étonnantes. L'esprit, c'est le passé, la tradition, les souvenirs, ce sur quoi se fonde notre identification. L'esprit, tel que nous le connaissons, peut-il fonctionner sans elle? Cherchez, jouez avec cette idée ; ayez conscience des mouvements d'identification qui apparaissent dans la vie quotidienne comme dans les activités les plus abstraites. Vous ferez alors des découvertes ; vous verrez comment la pensée disparaît, se joue des tours à elle-même. Il est particulièrement difficile dans la situation où nous sommes de ne pas désirer ardemment certaines choses, certains événements, et de ne pas faire de comparaisons. Nous voulons toujours plus ou moins, ou bien voir se prolonger un plaisir ou encore échapper à la souffrance. Pourquoi l'esprit se crée-t-il un centre où il a son être et autour duquel il gravite? La vie est faite de mille influences, d'innombrables pressions, conscientes ou inconscientes. Nous en choisissons certaines et rejetons les autres. C'est ainsi que se bâtit peu à peu ce centre de notre vie. Il faudrait, au contraire, laisser passer tout cela, sans rien accueillir ni repousser. Mais l'esprit peut-il vraiment ne pas susciter en lui ce centre? Seule l'expérience peut répondre à cette question, sans affirmation ni négation. Quand ce centre a disparu, on atteint à la vraie liberté. Il arrive qu'on soit agité, inquiet, effrayé parfois. Ce sont là les vicissitudes de l'existence, qui est comme une journée nuageuse. Hier il faisait beau, à présent il pleut et il fait froid, c'est là l'inexorable mouvement de la vie. L'anxiété, la peur, peuvent survenir soudain, mais jamais sans raisons, cachées ou évidentes, qu'on peut découvrir avec un peu de lucidité. L'important, c'est d'en prendre conscience avant qu'elles n'aient le temps de prendre racine, temporairement ou définitivement. C'est ce qui se passe si l'esprit compare, juge, condamne ou approuve. Il faut constamment être aux aguets, éveillé intérieurement, mais sans tension intérieure. Celle-ci naît si vous cherchez un résultat, la tension s'accroît alors et doit être brisée. Laissez la vie s'écouler librement. On ne s'habitue que trop facilement à tout ; aux difficultés, à la frustration, comme à la satisfaction. On peut s'adapter à toutes les situations, à la folie ou à l'ascétisme. L'esprit aime suivre une voie toute tracée, créée par l'habitude ; c'est là ce que l'on appelle vivre. Mais quand on en prend conscience, on rompt avec les habitudes prises et on s'efforce de mener une vie sans signification, sans attaches ni intérêts. Ceux-ci, toutefois, si l'on n'y prend garde, nous ramènent à cette forme de vie toute tracée, où est à l'œuvre la volonté de réaliser, de devenir... La volonté est au centre même du sujet qui choisit, et tant qu'elle est présente l'esprit ne peut que suivre les habitudes qu'il s'est créées ou qu'on lui a imposées. Se libérer de la volonté, voilà l'essentiel. C'est seulement lorsqu'apparaît la véritable signification de l'habitude, du fait de choisir, de poursuivre quelque intérêt, etc., qu'a lieu le vrai miracle: la cessation de toute volonté personnelle. Les ciels du nord et ceux du sud sont si différents! Ici, à Londres, pour une fois, il n'y a pas un nuage dans le bleu tendre du ciel, et les grands arbres commencent tout juste de montrer leurs feuilles. Le printemps est là, il commence, mais ce pays est noir, on n'y trouve pas la même joie que dans les pays du sud. Un esprit paisible, mais très alerte, attentif, est une vraie bénédiction ; il est, comme la terre, riche d'immenses promesses. C'est seulement quand existe un tel état d'esprit, qui ne juge ni ne compare, que peut surgir cette infinie richesse. Ne vous laissez pas étouffer par la fumée de la mesquinerie, mais laissez le feu s'éteindre. Il faut aller de l'avant, arracher, détruire, ne jamais permettre à un problème de prendre racine, finissez-en immédiatement avec lui et réveillez-vous chaque matin fraîche, jeune, innocente... ... Trop d'influences, trop de pressions agissent sur l'esprit et le cœur, et les déforment. Ayez-en conscience, supprimez-les, n'en soyez pas esclave. Être esclave, c'est être médiocre. Eveillez [1] vous, soyez une flamme. Faites face à la peur, accueillez-la, ne la laissez pas vous envahir subitement, à l'improviste, poursuivez-la avec ténacité. J'espère que vous êtes bien et que vous n'êtes pas effrayée par tout ce que vous vivez. Cela pourra sans doute se guérir: on s'en occupera! Il peut y avoir intérieurement un dépérissement dont vous n'avez pas conscience, ou que vous avez perçu et que vous négligez. Le risque de dégradation est toujours au-dessus de nos têtes, qui que nous soyons. Pour le devancer, l'observer sans réagir, et rester indemne, il faut une grande force. Celle-ci ne vient toutefois que s'il n'y a aucun conflit, conscient ou inconscient. Soyez très éveillée! Un changement sensible s'est produit en vous ; une vitalité intérieure plus intense, une force, une clarté ; gardez-les, laissez-les agir, ouvrez-vous à ce courant fort et profond. Quoi qu'il arrive, ne vous laissez pas étouffer par les circonstances, la famille, par votre condition physique. Nourrissez-vous convenablement, prenez de l'exercice. Quand vous avez un certain niveau, ne vous y arrêtez pas, continuez d'avancer, ne vous immobilisez pas, sinon vous reculerez. Vous avez été portée pendant des années par une vague intérieure, en restant repliée sur vous-même. Maintenant, à partir de ce mouvement intérieur, il vous faut aller au-dehors, rencontrer plus de monde, vous développer extérieurement. J'ai beaucoup médité et cela m'a fait du bien. J'espère que vous en faites autant: en étant constamment consciente de toute pensée, de toute sensation. Les nerfs, le cerveau, deviennent alors calmes, immobiles - cela ne s'obtient pas par l'effet de la volonté - , et c'est alors que naît la méditation. Pratiquez-la à fond. Quoi qu'il arrive, ne laissez pas le corps influencer l'esprit: ayez-en conscience, nourrissez-vous comme il faut, mais ayez chaque jour quelques heures de solitude ; ne vous laissez pas aller et ne soyez pas esclave des circonstances. Soyez vibrante, éveillée. »
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| Les Flots De La Connaissance Intuitive 1960-1962 | ||||||||||
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« Ceux qui sont sans créativité créent des institutions mortes. » Krishnaji quitta l'Inde en mars 1962. La période de son intimité avec son pays natal et avec ses amis était terminée. Il ne serait plus jamais le même. Le Krishnaji qui avait ri, qui s'était promené avec nous, qui avait été si sensible à la beauté du pays ; qui avait regardé avec compassion riches et pauvres, écouté des milliers de gens auxquels il avait apporté la paix de l'esprit, pris la main d'un ami pour l'accompagner dans son labyrinthe intérieur, conseillant, guidant, se chargeant du fardeau de la souffrance et de la détresse, allait disparaître. Un nouveau Krishnaji lui succéderait: sévère, impatient, exigeant. Les relations personnelles allaient subir une transformation. Il serait compatissant, mais il serait aussi le maître, réclamant des réponses aux questions fondamentales. Il n'y aurait désormais plus de rires, plus de jeux partagés. De Bombay il alla à Rome où il fut accueilli par Mme Vanda Scavarelli. Dès son arrivée, il tomba malade ; il avait les oreillons, et il souffrait de nouveau des reins. La mésentente entre Krishnaji et Rajagopal, et les amis de ceux-ci à Ojai, s'amplifia. Un nouveau groupe de personnes passionnées par l'enseignement de Krishnaji se constituait en Europe. La première rencontre de 1961, à Saanen en Suisse, qui avait été autorisée à contrecœur par Rajagopal, avait attiré des auditeurs du monde entier. Krishnaji comprit qu'un nouvel intérêt s'éveillait en Occident et il y fit face totalement. Il ne retourna en Inde qu'à l'automne 1962. Lorsqu'il avait rencontré Vimala Thakar à Gstaad, puis plus tard à Rome, il lui avait fait part de ses appréhensions au sujet de l'Inde. Ses lettres de l'époque montrent que l'attaque chinoise l'avait profondément angoissé. Il retomba malade après les entretiens de Saanen et m'écrivit alors qu'il était épuisé à force de voyager, de parler, de rencontrer des gens ; il avait besoin d'un repos total. Il décida donc de ne pas passer l'hiver en Inde et de rester en Italie, pour récupérer sa vitalité et son énergie. Selon l'expression traditionnelle indienne, il commença un tapas * : il fit retraite. Krishnaji arriva à Delhi le 21 octobre 1963, après avoir passé dix-huit mois en Europe. Nous allâmes l'accueillir à l'aéroport, et dans la voiture il nous avoua qu'il avait perdu le contact avec l'Inde. Il pensait rarement à elle lorsqu'il était à l'étranger et on sentait que le courant spontané qui s'était établi au cours des ans entre son pays et lui ne passait plus. Il paraissait lointain. Chaque soir, nous allions nous promener avec Krishnaji et Madhavachari dans le parc Buddha Jayanti. Je demandai à Krishnaji pourquoi certaines personnes pouvaient suivre son enseignement jusqu'à un certain point, et pas au-delà. Il répondit: « C'est ainsi » et, l'air préoccupé, il partit en avant. Lorsqu'il nous rejoignit, il revint sur ce sujet. Il pensait qu'il manquait à l'homme une énergie capable de dépasser les conflits, et d'observer une discipline de vigilante attention et de total renoncement à soi-même. Au cours d'autres promenades, il s'interrogea sur le phénomène Krishnamurti. Que s'était-il passé? Comment expliquer que ce garçon ignorant et inintelligent n'ait pas été conditionné par la Société Théosophique et ses rites, ni par la vie occidentale? Je lui demandai s'il savait quand avait eu lieu chez lui l'illumination. « Non, dit-il. Mais comment s'est-elle produite? Les théosophes ont-ils raison lorsqu'ils disent que le corps de Krishnamurti est le véhicule du Seigneur Maitreya? Est-il une réincarnation? Pourquoi l'esprit de Krishnamurti s'est-il développé de façon indépendante et personnelle? Pourquoi a-t-il mis tout en question? » Buckminster Fuller avait déjà rencontré Krishnaji en Inde, en 1961. « Bucky », comme l'appelaient ses amis, était un architecte-décorateur, qui avait des idées révolutionnaires sur les structures et travaillait pour la culture et le mode de vie de l'avenir. C'était aussi un philosophe et un scientifique visionnaire, doué d'une grande capacité créatrice et d'une vue globale des hommes et de leurs besoins. Il me connaissait bien, et il me téléphona lorsqu'il apprit que Krishnaji se trouvait à Delhi, car il souhaitait rencontrer « cet homme merveilleux, sage et si beau ». J'organisai un dîner auquel ils vinrent tous les deux. Bucky entra chez moi en jouant avec un Yoyo. Krishnaji resta sur la réserve, comme toujours à cette époque quand il se trouvait en face d'une intelligence dominatrice. Bucky se mit à parler. Il parla avant, pendant et après le dîner. Krishnaji écoutait et n'ouvrit presque pas la bouche. Bucky continua à discourir. Lorsque Krishnaji nous quitta (il habitait chez Kitty Shiva Rao), Bucky me remercia de lui avoir permis de revoir Krishnaji, et déclara: « Quel homme merveilleux, si sage, si beau! » Krishnaji partit alors pour Rajghat, à Varanasi. Achyut, qui y travaillait depuis plusieurs années, lui parla de Vinoba Bhave et de son Bhoodan, la distribution de terre aux déshérités ; il éprouvait une immense admiration pour l'idéal de Vinoba. Pour lui, œuvrer en faveur des pauvres et des opprimés faisait partie intégrante d'une vie religieuse. Il fut cependant ébranlé par la réaction de Krishnaji. Celui-ci protesta: « Comment avez-vous pu vous conduire aussi stupidement toutes ces années? Pourquoi avez-vous perdu ainsi votre temps? Écoutez, mon garçon, si vous ne m'aviez pas eu sur votre chemin, vous seriez dans le sarvodaya * , en train de torcher le derrière de petits paysans! C'est peut-être une activité méritoire, mais vous n'êtes pas à Rajghat pour cela. Vous vous donnez bonne conscience en tentant de changer la société. Mais commencez par vous changer vous-même. » Achyut répondit qu'il ne le comprenait pas. Mais il se souvint que Mme Besant lui avait dit un jour: « Si vous ne comprenez pas Krishnaji, mettez ses paroles de côté, mais ne les rejetez pas ». Achyut avait aussi appris auprès de lui à ne jamais acquiescer à quoi que ce soit tant qu'il n'en avait pas perçu la vérité. Il quitta donc Rajghat pour six mois et alla dans l'Himalaya, pour réfléchir. Il se demandait: « Suis-je trop attaché à Krishnamurti et à Rajghat? » Il examina les raisons qu'il avait eues de travailler parmi les pauvres. Chaque matin il notait ses réflexions, et atteignit bientôt une perception intérieure libératrice. Il retourna à Rajghat en 1964, et revit Krishnaji pendant l'hiver ; il discuta avec lui de ses insurmontables conflits intérieurs. Krishnaji lui dit: « D'être à Rajghat ne vous mène à rien, ne vous aide pas à vous épanouir, il faut donc vous en aller. » En 1965, Achyut quitta Rajghat sans amertume. Il se retira dans une maison isolée des environs de Bangalore, gardant un anonymat total, et cherchant à couper toutes ses racines. Son frère Rao Sahib en fut bouleversé. Il trouvait qu'on avait laissé tomber Achyut. Celui-ci avait consacré treize ans de sa vie à Rajghat et à l'œuvre de Krishnaji, et on le renvoyait les mains vides. Rao Sahib s'éloignait lentement de Krishnaji, pour qui il éprouvait pourtant un attachement passionné. Il savait que quelque chose s'était éveillé en lui-même, mais il refusait avec obstination d'accepter l'enseignement de Krishnaji. Empêtré dans ce dilemme, il restait à l'écart, soignait ses roses, et refusait d'admettre ses contradictions. On sentait toutefois qu'il était très malheureux. Toutes ces tensions affectèrent sa santé, et il souffrit bientôt d'hypertension et d'une maladie de cœur. Dès 1963, Krishnaji exprima à son entourage la déception qu'il éprouvait en Inde. Il commençait à se poser des questions. Il ressentait la nécessité de passer à l'action, et cherchait à comprendre pourquoi l'enseignement qu'il dispensait depuis tant d'années n'avait encore débouché sur rien. « Il n'y a pas une seule personne qui vive selon l'enseignement. » Il semblait s'impatienter avec ses disciples les plus âgés, et sentait qu'il lui fallait plus de jeunes autour de lui. Il critiquait Madhavachari qui refusait avec entêtement de changer quoi que ce soit à ses habitudes. Le cercle de ses adeptes était limité ; Madhavachari faisait marcher la Fondation en vrai adjudant, et ses relations avec Achyut et Rao Sahib étaient de plus en plus mauvaises. En décembre 1964, je me retrouvai à Madras avec Achyut Patwardhan, Madhavachari, Nandini et Balasundaram. J'habitai à Vasant Vihar. Krishnaji venait souvent dîner avec nous. Rao n'avait pas quitté Poona. Un soir, nous eûmes une discussion. Je demandai: « Quelle est l'action susceptible d'opérer une percée dans l'esprit? L'exploration nécessaire a été réalisée: la connaissance de soi, les yeux ouverts, les oreilles attentives, l'esprit en état d'éveil, et pourtant nous n'avons pas atteint une perception et une compassion totales. Il semble qu'il faille une action globale pour aboutir. » Krishnaji dit que c'était une bonne question et qu'il fallait en discuter. Le lendemain soir, nous tentâmes de découvrir quelle pouvait être cette action. « La perception, dit Krishnaji, et le mouvement du cœur peuvent-ils ne faire qu'un? » « Une perception, riche des plus hautes possibilités, comment survient-elle? » demandai-je. « Par un acte d'une totale simplicité », répondit Krishnaji, qui était très calme. Cette discussion avait libéré autour de nous une énergie qui, telle une flamme, pénétra dans les replis de notre conscience. Il s'établit un silence profond, sans limites. Nous étions assis autour de Krishnaji, très droits, les jambes croisées. Bientôt mon corps ne put supporter l'intensité de cette expérience et dut chercher un appui contre le mur. Krishnaji, lui, restait assis, rigide, immobile. Nous fûmes ainsi un long moment ; le temps s'était arrêté. En 1963, parmi les nombreuses personnes qui étaient réunies au camp de Rajghat se trouvait un grand jeune homme, solidement bâti mais séduisant, nommé Alain Naude. C'était un musicien d'origine sud-africaine. Il avait assisté aux causeries de Saanen pendant l'été 1963, et avait rencontré Krishnaji à plusieurs reprises. C'est à ce moment-là qu'il coupa les ponts avec l'Afrique du Sud. Il avait suivi Krishnaji en Inde en 1964, et celui-ci nous fit part de son intention de garder Naude auprès de lui comme secrétaire, pour l'accompagner dans ses voyages, s'occuper de sa correspondance, et attirer des jeunes. En 1965, Naude devint donc le secrétaire de Krishnaji, qui se trouvait alors en Europe. En octobre, il le suivit en Inde, avec Mary Zimbalist et Georges Vithoulkas, un homéopathe grec. Krishnaji devait donner des conférences à Delhi, et de là se rendre à Varanasi. La visite à Rajghat fut un désastre. Krishnaji avait écrit à Madhavachari et, dans sa naïveté, lui avait demandé de prendre les dispositions nécessaires pour que ses compagnons logent dans le campus. Malheureusement, l'idée que Madhavachari se faisait du confort et du cadre de vie était archaïque. En Inde, les lieux d'aisance ont toujours été considérés comme une source de souillure. Les hindous orthodoxes devaient se laver chaque fois qu'ils y allaient. Achyut nous a raconté qu'il se rappelait qu'autrefois, à Varanasi, les brahmanes emportaient avec eux un dhoti de rechange pour le cas où ils devraient se rendre aux toilettes ailleurs que chez eux et donc se laver... J'avais insisté depuis des années auprès de Madhavachari pour qu'il installe des commodités un peu modernes, mais sans résultat. Pour lui, une chasse d'eau et un lavabo étaient des luxes inutiles ; les Indiens s'étaient contentés pendant des siècles d'un seau et d'un pot d'eau en métal, et il ne voyait pas pourquoi on changerait d'habitudes. A cette époque, il n'y avait un minimum de confort que dans la maison où habitait Krishnaji. Mary Zimbalist, pur produit de la bonne société new-yorkaise, qui avait été élevée dans une atmosphère des plus raffinées et qui était habituée chez elle à un luxueux confort, fut logée dans une chambre avec un cabinet de toilette sans chasse d'eau ni lavabo ; on avait fraîchement blanchi les murs à la chaux, mais les vitres étaient encore maculées de peinture. Krishnaji avait tenu à voir lui-même les chambres destinées à ses hôtes ; il fut horrifié et fit un esclandre. Mary Zimbalist vint habiter dans la maison de Krishnaji, et Madhavachari resta imperturbable. Ses relations avec Krishnaji devinrent de plus en plus difficiles. Depuis quelques années, l'attitude de celui-ci concernant l'enseignement, le personnel et le travail, avait beaucoup changé. Il devenait plus exigeant, constatant un déclin général dans le pays. Il souhaitait sortir les écoles de leur léthargie. Aucun courant créateur n'était visible. « Bougez! », disait-il toujours aux membres de la Fondation et aux enseignants. « Si vous n'avancez pas, vous dépérirez, vous vous figerez. » Il fallait entretenir en soi un dynamisme perpétuel, qui se refléterait dans le travail. Il nous écrivit un jour: « Une fois arrivés à un certain point, ne vous reposez pas, avancez ou reculez, mais ne restez pas immobiles. » Il fallait une explosion dans les institutions de la Fondation, des changements étaient nécessaires. En Inde, l'énergie d'une seule personne peut faire bouger les montagnes. Pendant l'été 1965, j'allai retrouver Krishnaji à Gstaad. Il m'emmena faire une promenade en voiture, une Mercedes qu'on lui avait prêtée. J'admirai l'habileté et la sûreté avec lesquelles il conduisait, malgré son manque de pratique, sur ces routes en lacets. En 1966, rentrant en Inde après un séjour aux États-Unis, je m'arrêtai de nouveau à Gstaad. Krishnaji m'entretint du succès qu'avaient rencontré ses conférences que Naude avait organisées dans plusieurs grandes universités américaines. Les jeunes étaient en révolte contre leur culture contemporaine, et cherchaient un « Nirvana immédiat ». Attirés par la personnalité de Krishnaji, ils étaient venus en foule l'écouter, mais, n'étant pas prêts à se plier à l'austérité et la rigueur de la connaissance de soi, qui excluaient les explorations psychédéliques de la conscience, ils avaient dérivé vers des gurus moins exigeants, qui leur promettaient la béatitude. A Saanen, un grand nombre de jeunes avaient afflué aux conférences, mais peu d'entre eux étaient capables d'une vraie introspection, ou de collaborer avec Krishnaji. Les réunions de Saanen devaient cependant devenir le point de rencontres de personnes originaires d'Europe de l'Ouest et de l'Est, que préoccupaient les immenses problèmes auxquels était confrontée l'humanité, et qui étaient à la recherche d'un nouveau mode de vie. Naude continua à accompagner Krishnaji dans ses séjours en Inde, et s'y trouva avec lui pendant l'hiver 1966. A chaque visite, les relations entre Krishnaji et Madhavachari se détérioraient un peu plus, et la faille entre Krishnaji et la Fondation s'élargissait. On lui avait assuré en Europe que celle-ci soutenait la position de Rajagopal contre lui, et qu'elle avait une attitude chauvine, étroite et arrogante. Krishnaji continua à mettre vigoureusement en question la Fondation. Il s'exprimait depuis trente ans, et avec quels résultats? Il se refusait à faire des comparaisons avec d'autres pays ou situations. A présent, il avait une nouvelle préoccupation: « Que se passera-t-il à ma mort? demandait-il. Qui pourra prendre des responsabilités? » Il n'y avait aucune réponse à cela. Une vive tension se faisait jour parmi nous. La situation était très étrange. Ce grand maître à penser qui, en public, parlait avec passion de l'esprit libre de tout conflit, de toute pression, posait des questions qui exerçaient sur ses proches collaborateurs une pression formidable. Ce n'est qu'au bout de plusieurs années que nous devions comprendre la nature de ces questions, et l'énergie engendrée par une écoute profonde et par leur maintien dans notre conscience. En janvier 1967, un grave conflit éclata à Rishi Valley entre Alain Naude et Madhavachari. Krishnaji en fut très perturbé, et me parla longuement de ses soucis. Vasant Vihar, à Madras, était sans activité, sans vie, peu de personnes venaient pour y lire ou y discuter. « Les gens qui n'ont pas de créativité construisent des institutions mortes », me déclara-t-il. L'hiver suivant, Naude n'accompagna pas Krishnaji en Inde. Depuis 1963, celui-ci parlementait avec Madhavachari pour obtenir les changements indispensables au fonctionnement de la Fondation. En 1967, il lui demanda de partager le travail avec Galloway, un Ecossais, qui avait été président de Binnys, une des plus importantes sociétés britanniques implantées en Inde et qui venait de prendre sa retraite. Krishnaji proposa également à Madhavachari l'aide' de Mme Jayalaxmi pour l'entretien du jardin et de la maison. Madhavachari ne disait ni oui ni non. Smt. * Jayalaxmi, brahmane Iyengar du Sud de l'Inde, qui avait un remarquable sens des affaires, spécialement dans l'immobilier, ainsi qu'une connaissance également remarquable de la musique classique du Sud, venait à Vasant Vihar depuis quelques années. Elle suivait les traditions de sa caste, portait un tilak rouge sur le front et des saris émeraude ou incarnat. Elle avait la voix douce, mais c'était une femme pleine d'énergie. Chaque soir, elle conduisait Krishnaji à la plage d'Adyar pour sa promenade et attendait son retour dans la voiture. Pour nous autres, en Inde, cette année 1967 fut morose. Krishnaji paraissait agité et mécontent. Lorsqu'il parlait, on sentait que de grands changements se préparaient. Lors d'une réunion du comité de la Fondation pour un nouvel enseignement, qui se tint à Bombay le 9 février 1967, Krishnaji exprima ses appréhensions concernant les établissements indiens de la Fondation. Ses paroles nous secouèrent tant que nous restâmes muets. « Je voudrais dire certaines choses, commença-t-il, ne les prenez pas comme des critiques ou une condamnation. Je ne porte aucun jugement ; que ceci soit clair dès maintenant. Voici plus de quarante-cinq ans que j'enseigne. Rishi Valley et Rajghat ont été créés dans un but bien précis ; c'est de ces deux lieux sacrés, si je peux utiliser ce mot sans être mal compris, que devait rayonner mon enseignement. Je crois qu'il est temps que nous fassions le bilan des résultats. Je me suis servi d'une expression qui peut prêter à malentendu. J'ai dit que les écoles doivent être "sauvées", jouer le rôle d'oasis dans ce pays ; échapper au chaos qui règne partout. Pardonnez-moi si je parle de façon décousue, mais je prends tout cela très à cœur. Il me semble que la floraison, après toutes ces années, ne s'est pas produite. Il se peut que je ne revienne jamais parmi vous, que je meure. Si je reviens, ce ne sera pas, comme je l'ai dit tout à l'heure à Madhavachari, pour cinq mois de suite, mais pour une période plus courte. Ma santé ne me le permet plus, je dors mal, et je me sens très fatigué. Il faut donc que vous considériez que je ne suis plus là. Il n'y a que moi qui puisse décider si je reviens en Inde pour peu de temps ou pas du tout. Je ne sais pas du tout comment se présente l'avenir. Eh bien, nos écoles peuvent-elles être sauvées? Comprenez-vous? Non pas sauvées de Balasundaram ou de qui que ce soit d'autre, de la corruption ou d'autres choses, mais sauvées en tant qu'oasis. Je l'ai déjà dit à Kittyji ce matin, et à Pupul à déjeuner, il faut que nous prenions des mesures très, très énergiques. Je ne sais pas ce que vous allez faire. Il ne me reste sans doute qu'une dizaine d'années à vivre, et je souhaite ne pas dissiper mon énergie. Je vous parle avec bon sens, sans émotion ni sentimentalité. Alors que faire pour que ces écoles soient une oasis dans ce monde dément? Et, si je ne reviens pas, que vont-elles devenir? En quarante ans, qu'avons-nous réalisé, bien que vous ayez tous donné une grande part de votre vie? Si vous dites: "Nous faisons de notre mieux", ou "nous faisons tout ce que nous pouvons", eh bien, c'est que cela n'est pas suffisant. Je ne dis pas que vous agissez bien ou mal, je ne me place pas sur ce plan, je demande seulement: "Qu'allons-nous faire?" » Il y eut une longue pause. « J'ai connu la même situation à Ojai. Vous-savez peut-être qu'il y a eu désaccord entre l'actuelle K.W.I. et moi-même. Nous avions tous entrepris là-bas d'édifier quelque chose de profond, de durable, de valable, comme en Inde. Mais là-bas non .plus, il n'y pas eu de floraison. Alors, ici, que pouvons-nous faire? J'en ai parlé depuis des années à Marna. A présent, je me pose la question à moi-même. » Madhavachari interrompait Krishnaji, voulant s'expliquer et se justifier, mais ce dernier n'était pas disposé à l'écouter. « Je sais tout ce que vous me dites, voici sept ans que nous discutons à ce sujet, à Rajghat, à Rishi Valley. Oubliez le passé, oubliez ce que j'ai dit ou ce que vous m'avez dit, ne dites plus "Nous faisons de notre mieux". La seule question est: "Qu'en est-il de l'avenir?" Comprenez-moi, Marna, je peux mourir demain, non que j'en aie l'intention, mais si je meurs, que se passera-t-il? Continuerez-vous comme auparavant? » Madhavachari dit: « Je crois que lorsque survient une crise grave comme celle-ci... » Krishnaji l'interrompit: « Il y a longtemps qu'elle est là, Marna ! » Après le retour en Europe de Krishnaji, au début de 1968, nous apprîmes qu'un nouveau groupe s'était formé autour de lui. Krishnaji télégraphia à Madhavachari de laisser Galloway lui succéder à Vasant Vihar. Madhavachari répliqua que, bien qu'il eût une procuration de Rajagopal, il n'avait pas autorité pour remettre Vasant Vihar à Galloway. Krishnaji avait peut-être l'autorité morale, mais le pouvoir juridique appartenait à Rajagopal. Cette réponse fut très pénible à Krishnaji. Kitty Shiva Rao lui écrivit que, s'il le souhaitait, elle inciterait tous les membres de la Fondation indienne à donner leur démission. Il ne lui répondit pas. Balasundaram, qui se trouvait à Paris, alla rejoindre Krishnaji en Suisse. Celui-ci avait déjà annoncé au groupe de Saanen qu'il coupait tous les liens avec la K.W.I. d'Ojai et qu'une nouvelle Fondation serait créée en Europe, pour poursuivre son œuvre. Une propriété, Brockwood Park, avait été achetée en Angleterre, et la Fondation Krishnamurti allait avoir une existence juridique. Krishnaji critiqua vivement la Fondation indienne auprès de Balasundaram. Naude était présent à ces rencontres, et prenait des notes. Après bien des discussions, il fut finalement décidé que Balasundaram serait le secrétaire de la Fondation indienne, et que l'on me demanderait d'en assumer la présidence. Balasundaram retourna en Inde peu après. En août 1968, lui et moi nous rendîmes à Madras pour prier Madhavachari de remettre Vasant Vihar soit à la Fondation pour un nouvel enseignement, soit à Smt. Jayalaxmi. Madhavachari refusa. Il partit, en renvoyant sa procuration à Rajagopal, et remit Vasant Vihar au notaire de ce dernier. En octobre 1968, nous reçûmes une lettre surprenante de Krishnaji, qui secoua la Fondation sur ses fondements:
Nous convoquâmes d'urgence une réunion à Rishi Valley. Rao Sahib, Achyut et Sunanda Patwardhan avaient déjà envoyé leur lettre de démission. Madhavachari présenta la sienne, et Balasundaram fut nommé secrétaire, en même temps que directeur de l'école de Rishi Valley. Kitty Shiva Rao, ne pouvant résister à la pression qui s'exerçait, donna également sa démission, et je fus élue présidente. Bien que Kitty Shiva Rao et les membres restants aient signé la réponse à Krishnaji, c'est moi qui fus chargée de la rédiger. Ce fut une tâche difficile. Il était le maître très aimé, auquel nous étions tous tout dévoués, mais le défi lancé dans sa lettre ne nous laissait pas d'alternative: il fallait, à la lumière de notre intelligence, lui exprimer notre affection et refuser en même temps d'être placés dans la situation impossible qu'il voulait nous imposer. Voici ce que nous lui écrivîmes:
Nous avions reconnu les liens étroits qui nous unissaient à Krishnaji, mais refusé d'accepter qu'une autre organisation soit juge de notre droit à être associés à son œuvre. Ces liens avec notre guru étaient mis à l'épreuve ; il fallait que naissent de nouvelles relations. Notre lettre resta sans réponse, mais nous apprîmes bientôt qu'une Fondation Krishnamurti avait été officiellement créée en Angleterre, dont Krishnamurti était le président. Un Centre Krishnamurti fut fondé à Madras ; Smt. Jayalaxmi était la représentante de Krishnaji en Inde, et la responsable de toute son œuvre dans le pays. Ce fut pour moi une période d'intense interrogation intérieure. Au mois de juin 1968, je me rendis aux États-Unis ; j'écrivis, puis télégraphiai à Krishnaji, qui était alors à Brockwood, que j'aimerais le voir. Je n'eus pas de réponse. J'appris plus tard que Krishnaji se trouvait à Londres lorsque j'y étais passée. Profondément blessée, je dus admettre que je n'avais plus de guru. L'intensité de mon chagrin me révéla à quel point il avait été important pour moi. Dans l'état d'abandon et d'obscurité où je me trouvai, je fus soutenue par ce que son enseignement avait semé en moi. Je ne reçus pas de réponses, mais je me sentis peu à peu plus résistante, plus forte, et encore capable de faire face aux problèmes les plus insolubles. En décembre 1968, j'écrivis à Krishnaji, en tant que présidente de la branche indienne de la Fondation Krishnamurti, pour l'inviter à venir donner des conférences. Il me répondit de Californie, le 16 janvier 1969, pour me remercier officiellement. Il nous demandait à Kitty Shiva Rao et à moi-même de les organiser et de nous charger de publier un bulletin. Il précisait qu'il resterait en Inde de décembre 1969 jusqu'en mars 1970. Krishnaji ne fit jamais allusion à sa lettre de 1968. Celle qu'il m'avait écrite d'Ojai était la première que j'aie reçue de lui depuis le 7 septembre 1966. Le 2 juin 1969. il m'écrivit de nouveau pour nous demander de trouver l'argent nécessaire à l'achat de deux billets d'aller et retour, pour Naude et pour lui-même ; les fonds étaient bas à Ojai. La nouvelle que Krishnaji avait rompu avec Naude nous arriva à la fin d'août ; notre surprise fut grande. Il nous paraissait incroyable que celui-ci ait pu exercer une telle influence, puis disparaître de la scène avec cette soudaineté. J'étais allée voir Rao Sahib pour la dernière fois à Poona, au printemps 1969. Il était gravement malade. Il m'attendait sur le seuil de sa maison, portant comme toujours sur l'oreille son calot blanc et amidonné. Il me reçut avec un sourire et cueillit une fleur de parijataka pour me l'offrir. En août, il eut soudain une hémorragie cérébrale. Achyut m'avertit de la gravité de son état ; j'étais préparée à la nouvelle imminente de sa mort, mais je ne me sentais pas la force d'aller le voir pour le trouver dans le coma, avec toutes sortes de tuyaux dans le corps. Je connaissais son immense fierté et je savais qu'il aurait été désespéré qu'on le voie ainsi. Il survécut deux jours, et mourut le 29 août. Je n'arrivai à Poona qu'après son incinération. Sa mort m'affecta profondément car il avait été pour moi un ami très cher, chaleureux et affectueux. C'était la fin d'une amitié précieuse, une autre page de ma vie était tournée.
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« Faut-il poser des questions auxquelles il n'y a pas de réponse? » Pendant que je me trouvais à Poona, j'avais demandé à Achyut et Sunanda de faire de nouveau partie de la Fondation. Sunanda avait accepté ; Achyut, ne tenant pas à être officiellement membre, proposa néanmoins son aide. Dans l'hiver 1969, Achyut, Sunanda, Nandini et moi-même accueillîmes Krishnaji à l'aéroport de Delhi. L'absence de Rao rendit ces retrouvailles particulièrement poignantes. Krishnaji nous regarda et dit d'un ton grave: « Eh bien, vous ne m'avez pas tous abandonné. » Nous discutâmes avec lui de l'avenir de la Fondation pour un nouvel enseignement et de ses rapports avec le Centre Krishnamurti de Madras. Jayalaxmi nous avait rejoints à Delhi. Krishnaji était hésitant. On décida finalement que la F.N.E. s'appellerait désormais la Fondation Krishnamurti de l'Inde, ce qui se justifiait du fait que ses activités s'étaient diversifiées. Elle ne s'occupait plus uniquement des écoles, et d'administrer ses propriétés rurales, mais assumait la tâche de répandre plus largement l'enseignement. Ce changement d'orientation allait provoquer des changements de personnes à la tête de la Fondation. Krishnaji avait accepté d'être le président de la Fondation anglaise ; nous étions tout à fait opposés à ce qu'il préside la Fondation indienne. Présider une institution, c'est en accepter la responsabilité totale, juridique et morale. Nous pensions que Krishnaji était le maître spirituel et qu'il ne devait pas être chargé de ce fardeau. Nous n'eûmes pas le loisir de mener ces discussions jusqu'au bout, mais elles devaient reprendre plus tard. Avant de se rendre à Madras, Krishnaji s'arrêta à Bombay, et il descendit chez moi, à Himmat Nivas. Un soir, à dîner, Krishnaji commença à évoquer devant nous, Nandini, son fils Asit Chandmal et moi-même, la Société Théosophique et Annie Besant. C'était la première fois, en vingt et un ans, qu'il nous en parlait longuement. Il entreprit de sonder le mystère qui entourait la découverte du jeune Krishnamurti, procédant avec délicatesse, attentif aux suggestions qui pourraient surgir. Il s'exprima au sujet de la Société avec clarté et précision, sans se prononcer sur la vérité ou le caractère illusoire de leurs idées. Nous lui posâmes peu de questions et le laissâmes parler. Krishnaji raconta que les Maîtres avaient ordonné à C. W. Leadbeater de trouver un garçon qui devait être brahmane, de bonne famille, et avoir "le visage qu'ils avaient décrit". C'avait été le devoir de la Société Théosophique de protéger le corps de l'enfant et de le faire vivre pendant deux ans dans une atmosphère de totale sécurité. Si le corps de l'enfant était préparé, le Seigneur Maitreya lui donnerait l'esprit. Lorsque Leadbeater aperçut Krishnamurti sur la plage d'Adyar, il constata qu'il n'y avait pas d'égoïsme dans l'aura du jeune garçon. Krishnaji se demandait comment il se faisait qu'il n'avait été nullement influencé, en dépit du fait qu'on lui avait donné tout ce qu'il désirait - d'un jus d'orange à une Rolls-Royce - et que tous avaient envers lui un comportement si particulier. Personne n'avait le droit de s'asseoir sur sa chaise, ni de toucher à sa raquette de tennis ; on prenait d'infinies précautions pour que son corps garde sa sensibilité. Il n'avait pas le droit de boire de l'alcool, de manger de la viande, ou de voir des gens ordinaires ou peu raffinés. Krishnaji avança alors plusieurs hypothèses pour expliquer que le jeune garçon soit resté imperméable à toutes les influences. Se pouvait-il qu'avec le cycle des naissances successives il ait atteint la perfection? Ou bien le Seigneur Maitreya avait-il protégé son corps jusqu'à la maturité? Ou encore était-il né sans un caractère et une personnalité bien définis, ce qui lui avait permis d'échapper à l'influence de son père et de l'école dans son enfance, puis des doctrines de la Société Théosophique et de la vie luxueuse qu'il avait menée en Angleterre? Il parla alors de la hiérarchie de la Société Théosophique, au sommet de laquelle il y avait le « Seigneur du Monde », puis le Mahachohan, enfin le Bouddha. On considérait le Bodhisattva Maitreya comme égal du Bouddha. Enfin venaient les Maîtres, ayant chacun un nom différent: un lama tibétain, un aristocrate indien et un comte polonais. Le jeune garçon devait aussi être protégé de telle façon que le mal ne puisse le toucher ni entrer en lui. Soudain, Krishnaji se tut, après avoir dit: « Nous parlons de choses dangereuses ; nous pourrions les introduire dans la maison. » Sa voix était étrange, son corps ramassé sur lui-même. « Le sentez-vous ici? » La pièce était secouée de vibrations ; des énergies puissantes agissaient. Krishnaji resta silencieux un long moment. Quand il se remit à parler, l'atmosphère était transformée ; il y régnait le silence et une impression d'activé bonté. Krishnaji continua à évoquer le passé. Mme Besant avait tenu à ce que deux initiés l'accompagnent constamment. « Puisque vous êtes toujours seul au-dedans de vous-même, avait-elle dit, il ne faut pas que vous soyez seul extérieurement. » Il y avait chez lui une réserve de bien qu'il ne fallait pas laisser contaminer. Il nous dit que, même en 1969, il avait encore besoin de protection, car sa personnalité n'était pas encore formée. « L'autre soir, je méditais et j'ai pu constater que ce garçon existait toujours, rien de grave ne lui était arrivé pendant sa vie. Son corps a encore besoin d'être protégé du mal. » Il s'interrompit, puis reprit: « Je me sens encore protégé. » Il parla de nouveau, mais avec de longs silences entre ses phrases, de ces années où le corps du jeune Krishnamurti devait être protégé et mis à l'abri ; son esprit devait rester intact car « le Seigneur lui donnerait ce qui lui manquait ». Le corps passerait par de grandes épreuves (comme à Ojai et Ootacamund), parce que le cerveau était encore imparfait. Nous interrogeâmes alors Krishnaji sur les êtres discutables qui l'avaient entouré des années durant. « Pourquoi le bien permet-il au mal de s'approcher sous la forme d'une personne humaine? » demanda Asit Chandmal. « Je ne peux repousser personne, dit K, je ne peux pas dire "allez-vous-en!" C'est à l'autre de me quitter, et, curieusement, c'est ce qui se passe. Quelle est la force qui vous protège si totalement que vous restez indemne? Quand on ouvre la porte, on doit être très prudent ; le mal ou le bien peuvent entrer. Pour le mal, c'est plus facile que pour le bien. Le mal n'est pas le contraire du bien, il n'y a pas de rapport entre les deux. » Il nous parla ensuite des initiations par lesquelles il était passé à la Société Théosophique. Selon leurs doctrines secrètes, il y en avait trois. Après les deux premières, il y avait encore des risques ; mais après la troisième, l'être ne pouvait plus être touché par la colère, le sexe, l'argent. Il était presque minuit lorsqu'il alla se coucher. Krishnaji se rendit alors à Madras. Dans ses conférences et discussions, il aborda une question essentielle: l'individu existe-t-il vraiment, ou n'est-il qu'un mouvement du collectif? Si on approfondit la nature du collectif, on découvre qu'il est fait de traditions, de croyances, de savoir et d'expérience livresque. Krishnaji dit que pour être un individu, une transformation du collectif était nécessaire, comme le montrent le savoir et la tradition. L'homme devait alors découvrir sa propre incorruptibilité. « Il faut poser des questions, déclara-t-il. Des questions qui n'ont pas de réponse. L'homme est ainsi renvoyé à lui-même et à la façon dont fonctionne la pensée. La main qui cherche à jeter ou à repousser est la même qui peut retenir. » Il parla également de l'urgence qu'il y avait « à se connaître, mais non tel qu'on voudrait être, ce qui est une illusion, un idéal trompeur. Il n'y a que le "ce qui est" qui peut être transformé, et non ce que vous souhaiteriez être. La compréhension sans complaisance de ce que vous êtes - que vous soyez laid, beau, bon ou méchant - , est le commencement de la vertu. Et c'est la vertu qui, seule, donne la liberté. » L'intérêt de Krishnaji pour l'approche traditionnelle indienne de la libération se manifesta dès l'automne 1970. Il se trouvait à Delhi et, au cours de nos promenades, nous parla de la ténacité de l'esprit hindou qui, malgré la conquête et la répression, avait gardé vivants les anciens enseignements. Nous discutâmes du rôle des brahmanes dans l'Inde ancienne. Il y avait un certain orgueil dans leur refus d'accepter de l'argent en échange de leur savoir. L'exercice de leur enseignement devait être gratuit ; en tant que brahmanes, ils n'acceptaient pas de rémunération (dakshina). Ils estimaient avoir droit à être entretenus par la société. La pauvreté était leur lot, de même que le savoir. Avec le temps, cette fierté avait dégénéré chez les brahmanes en arrogance et esprit de corruption. Les mythes hindous ravissaient Krishnaji. Il me demandait souvent de lui raconter la légende de Narada, ce mendiant musicien semi-divin, toujours en mouvement, qui s'affairait à colporter d'un dieu à l'autre les potins du monde céleste. Narada, curieux de connaître le secret de la maya de Vishnou, alla trouver celui-ci, qui se reposait sous un bosquet. Après qu'ils se furent salués, Narada demanda au dieu des eaux bleues le secret de sa maya, ce filet d'illusion qui enveloppait le monde de l'homme et de ses actions. Vishnou accepta de le lui révéler, mais à condition que Narada lui apporte de l'eau car il avait soif. Narada erra dans la forêt et arriva enfin devant une maison. Il frappa à la porte, et une jeune femme merveilleusement belle lui ouvrit ; elle le regarda en souriant de ses grands yeux et alla lui chercher de l'eau. Narada en tomba immédiatement amoureux et resta auprès d'elle. Le temps passa. Narada avait épousé la belle jeune fille, des enfants étaient nés, sa félicité était complète. Mais il vint une année où il plut continuellement, la rivière déborda et les flots emportèrent la maison de Narada et les arbres qui l'entouraient. Tenant sa femme d'une main, un enfant de l'autre, et le deuxième perché sur ses épaules, Narada avançait péniblement à la recherche d'un endroit élevé où se réfugier, mais bientôt il eut de l'eau jusqu'à la poitrine, puis jusqu'au menton. Les enfants furent emportés l'un après l'autre. Il faisait nuit et l'obscurité ajoutait à la terreur qui l'avait gagné. Les eaux continuaient de monter ; sa femme n'eut plus la force de retenir son bras et elle fut emportée à son tour par les flots. Alors, Narada, se retrouvant tout seul, leva les bras vers le ciel en implorant les dieux. Soudain, on entendit: « Dix minutes ont passé ; où est mon verre d'eau? » Nous nous réunissions chez B. Shiva Rao, à Lodi Estate. Chaque matin, nous discutions de la pensée traditionnelle indienne: des tantras, de l'éveil de la kundalini, du yoga et de l'énergie. Il était question de la beauté, de la perception, du mouvement. Un jour, nous abordâmes le problème de la mort. Shiva Rao était alors très malade, et les médecins étaient à son chevet. Krishnaji était resté auprès de lui un moment, à lui tenir la main. Le cœur faiblissait et on ne pensait pas qu'il vivrait encore longtemps. Krishnaji nous dit d'un ton grave que Shiva Rao ne mourrait pas, mais se rétablirait. Il ajouta, comme si cela était tout naturel, que personne n'était jamais mort dans une maison où il se trouvait. Comme il avait alors soixante-quinze ans, cette observation était étonnante. Nous lui demandâmes: « Peut-on apprendre à mourir? » « Nous reléguons la mort à l'extérieur, au-delà du mouvement de la vie. « La mort dit: "Vous ne pouvez pas me toucher, me jouer des tours - l'esprit en a l'habitude. Vous ne pouvez pas faire l'expérience de la mort: c'est une expérience unique, un état que je ne connais pas, qui me terrifie." » Krishnaji partit peu après pour Madras, où un autre groupe se réunit auprès de lui. Un des participants était George Sudharshan, un jeune physicien qui enseignait à la Austin University, au Texas. Ils discutèrent, selon les mots de Sudharshan, de « la seconde loi de la thermodynamique ». Krishnaji aborda le problème du temps et exposa comment l'observateur et l'observé ne faisaient qu'un. « L'observateur se détache de ce qu'il observe par les images et la conclusion qu'il en tire, et crée ainsi l'espace et le temps. C'est une des principales fragmentations. L'observateur peut-il regarder "ce qui est" sans qu'il intervienne et crée par là le temps, l'espace? L'observateur est le temps. » George Sudharshan se rendit compte qu'il ne pouvait comprendre immédiatement la pensée de Krishnaji, et le sens particulier que celui-ci donnait aux mots. Il lui fallait se familiariser avec son langage, mais il avait été très impressionné par Krishnaji et sensible à son charisme rayonnant. J'eus alors un accident d'auto près de Madras, et me fêlai une vertèbre, ce qui m'empêcha d'aller à Rishi Valley, où Krishnaji devait également parler. Je fus transportée sur un brancard en avion jusqu'à Bombay, où je restai trois semaines couchée. Je voulus cependant participer aux dialogues organisés à Bombay. Quand Krishnaji me vit, il réagit de façon inattendue à mon accident ; il me prit par les épaules, me secoua en disant que je n'avais pas le droit de me laisser faire par mon corps. Je respirai à fond et m'armai de courage pour notre séance de discussion, pendant laquelle allaient être traités des sujets d'une diversité et d'une profondeur immenses. Au bout de deux heures, je me retirai et m'écroulai de douleur sur mon lit. Krishnaji le remarqua sans doute, mais ne fit aucun commentaire. Il fut content de la qualité de nos dialogues ; il lui semblait que c'était une nouvelle façon de présenter son enseignement. Quand il quitta l'Inde, il en emporta le texte dans l'intention d'en faire un livre. Les dialogues furent corrigés en Inde et publiés sous le titre de Tradition and Révolution. Dans ce livre, il soulignait l'importance du dialogue pour éveiller le questionnement dans les esprits, tout en ayant conscience qu'il n'y avait aucune réponse aux problèmes fondamentaux de la vie. L'important était d'éveiller l'intelligence et de poser inlassablement les questions essentielles. Au printemps 1971, la tension monta entre l'Inde et le Pakistan. Des réfugiés, hommes, femmes et enfants, maigres, sombres de peau, aux yeux immenses, traversèrent en masse, comme un raz de marée, la frontière entre le Pakistan et l'Inde. Dix millions de réfugiés avaient envahi le Bengale, et cet énorme afflux provoqua le chaos. C'était un désastre pour l'Inde. En juin 1971, j'allai à l'étranger. Avant de partir, j'avais vu Indira Gandhi, amie de vieille date. « Si aux États-Unis, me dit-elle, on vous pose des questions sur la situation, dites-leur qu'Indira Gandhi déclare solennellement que d'ici à un an il n'y aura plus un seul réfugié sur le sol indien. » La menace de guerre était réelle et la situation sombre. Krishnaji aurait dû quitter Rome pour venir en Inde à la fin d'octobre, mais, le 19 juin, il écrivit de Paris que les journaux locaux parlaient sérieusement d'un possible conflit indo-pakistanais ; on lui avait dit que l'Inde étant gagnée par une hystérie belliqueuse, il ne pourrait y parler en toute liberté. Il nous demandait si nous estimions qu'il devait venir malgré tout. Il nous écrivit de nouveau le 28 octobre que les journaux annonçaient qu'en Inde on sentait que la guerre était dans l'air. Il ajoutait: « Vous avez pris la responsabilité, c'est vous qui l'avez dit, de protéger ce corps, et moi aussi il faut que je le protège. Ces événements peuvent compromettre toute notre œuvre en Inde. Alors, Pupul, réfléchissez à tout cela ; il faut qu'une décision raisonnable soit prise par nous tous. » Je lui répondis en l'assurant que, même en cas de guerre, il n'aurait aucun mal à quitter le pays. Le 3 novembre, il m'écrivit de Rome:
Nandini et moi fûmes très inquiètes au sujet de son état de santé. De rumeurs circulaient selon lesquelles K était gravement malade et hospitalisé. Nous téléphonâmes à Malibu, où il se reposait chez Mary Zimbalist, « les nouvelles furent rassurantes. A l'automne 1971, j'eus, alors que j'étais à Bombay, un accès d'insuffisance cardiaque, et une tension très élevée, ce qui m'obligea à rester plusieurs semaines couchée. Puis mon mari, qui était à Delhi, tomba très malade. Il avait les poumons fragiles, et souffrait d'un grave emphysème On le transporta à Bombay pour qu'il y suive un traitement, mais son état empirait. Je faisais constamment la navette entre Delhi et Bombay. Le 23 juillet 1972, son état s'aggrava soudain. Cette nuit-là, je resta devant sa porte. On m'appela un peu après minuit. Jayakar était à demi-conscient ; il parlait mais il fallait se pencher sur lui pour comprendre ce qu'il disait. « Aidez-moi, tenez-moi la main, aidez-moi... » J'ignore s'il me reconnut. Je lui avais pris une main. Nandini, qui m'avait rejointe, pris l'autre. Le corps s'immobilisa, la voix se tut, mais la pression de sa ma demeurait. La pièce était calme, de même que notre esprit. Dans ce silence impressionnant, on sentait une présence qui intervenait, qui lui faisait passer doucement le seuil. Sa main se desserra brusquement. Sur le visage usé s'effacèrent les traces d'une longue souffrance ; il paraissait jeune, beau, intact. Pourquoi me lamenter? Ma fille Radhika entra dans la chambre. Elle crut que son père dormait, et ne comprit qu'au bout d'un moment que la mort était avec nous. Le silence qui s'éveilla en moi cette nuit-là resta les jours qui suivirent. Peu après, je retournai à Delhi, et la paix demeura en moi. Mais une nuit, en octobre, je me réveillai, en proie à une grande frayeur. Ma fenêtre était ouverte, et je sentis qu'une présence attendait au-dehors, dans l'obscurité. Je suffoquai de terreur. J'allumai la lumière et restai éveillée toute la nuit, n'osant fermer les yeux. Cette expérience se reproduisit pendant dix jours. Je ne trouvais pas le sommeil tant j'avais peur de la présence qui attendait. J'étais incapable de m'observer intérieurement, l'intensité de ma frayeur m'anéantissait. J'étais une loque, et je ne pus dormir pendant plus de quinze jours. Krishnaji vint à Delhi pendant l'automne 1972, et j'allai le voir. Il me demanda des détails sur la mort de Jayakar, le moment où elle s'était produite, et sur ce que je ressentais. Nous parlâmes, puis nous restâmes un long moment silencieux, et depuis ce jour il ne fit plus jamais allusion à la mort de Jayakar. Un aspect de ma vie avait disparu, il fallait que je me libère du passé pour pouvoir avancer. Un peu plus tard, je confiai à Krishnaji la frayeur qui s'était éveillée en moi et qui me détruisait. Il m'écouta gravement, me prit la main, et me fit asseoir à côté de lui. Nous restâmes, cette fois encore, un long moment dans le silence. Les discussions avaient repris ; le sujet de l'une d'elles fut la peur. Krishnaji dit que la peur survenait quand on éprouvait un sentiment de solitude totale, de complète impuissance. Je fis remarquer qu'on pouvait dissiper une frayeur consciente, et même la laisser fleurir et ensuite mourir, mais qu'on était sans défense devant une frayeur venant de l'inconscient, devant l'obscurité primordiale qui est à la racine de l'existence. « Y-a-t-il ces frayeurs dans l'inconscient? demanda Krishnaji. L'inconscient les accueille-t-il ou lui viennent-elles de l'environnement? Se trouvent-elles dans les gènes? Pourquoi considérons-nous l'inconscient comme le réceptacle de la peur? » « La peur est toujours là, lui répondis-je, c'est au cours d'une crise que l'on en est conscient. » A mesure que la discussion progressait, elle mettait en évidence les craintes obscures et indéfinissables qui rôdent dans le cerveau, comme des ombres. Krishnaji en fut conscient et demanda: « Est-ce parce que la structure de la cellule a peur de ne pas exister? La peur fait-elle partie de l'existence humaine? Du plus petit être vivant, de la cellule la plus minuscule? S'il en est ainsi, pourquoi devrais-je susciter une crise pour l'affronter? » Il y eut un silence. « Un geste, une pensée, un mot, un regard, un murmure peuvent susciter la peur. Elle est ici, à l'extérieur et à l'intérieur. » Comme il parlait, nous la sentions autour et au-dedans de nous. « Pourquoi ne pas entrer en contact avec elle avant que ne survienne la crise? » Puis, sentant notre désarroi et devant l'immensité du problème, il ajouta: « Progressons lentement, nous risquons de marcher sur une mine. « Ce qu'il faut, reprit-il, c'est une entière simplicité, et non une analyse. La peur de ne pas exister est dans notre sang, c'est notre héritage. Je dis qu'elle est ici, sous le tapis ; soulevez-le et regardez. Elle est ici. Lorsque l'esprit conscient est en éveil, il n'est pas effrayé. Pourquoi aurais-je peur, puisque la peur fait partie de moi-même? » Il ne nous restait pas grand-chose à dire. Il reprit soudain la parole: « L'esprit peut-il s'immobiliser totalement? On laisse alors venir la peur, on la laisse se lever en nous. Quand l'esprit est en état d'éveil, quelle est alors la principale source de la peur? » Avec ses paroles avait disparu le sentiment inquiétant qui s'était emparé de nous. Notre esprit était en paix, de même que notre corps. « Êtes-vous jamais passé par cette expérience? » lui demandai-je. Il y eut un silence. « Plusieurs fois, répondit-il, souvent même ; lorsque l'esprit est complètement au repos, sans repousser, accepter ou nier quoi que ce soit, sans raisonner, ni fuir, quand il n'y a aucun mouvement mental. On est alors à la source, ne croyez-vous pas? » J'avais écouté attentivement. Lorsque je quittai notre réunion, j'avais compris que pour se libérer de la peur il ne fallait agir ni au-dehors, ni au-dedans, mais seulement si l'esprit était totalement au repos. La paix que ce dialogue m'avait apportée resta en moi et, cette nuit-là, je dormis sans sentiment de peur. Ces frayeurs primitives ne sont jamais revenues. Celles qui ont surgi depuis sont restées à la surface de la conscience, il m'était donc possible de les écarter. Pendant les jours qui suivirent, K devait me parler de la nature de la solitude. Pour lui, c'était un état extraordinaire, un esseulement total qui formait le fond du soi par opposition au moi dont le réseau de paroles enserre l'esprit. Il me demanda d'affronter une totale solitude intérieure ; ce n'était qu'ainsi que je pouvais me libérer de l'angoisse. « Être libéré de l'angoisse, c'est être libéré du temps », me dit-il. Je gardai précieusement ces paroles en mémoire.
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« L'amour ne souffre pas. » La guerre avec le Pakistan en 1971 et la création du Bangladesh fut pour le sous-continent une expérience traumatisante. Krishnaji, lorsqu'il nous revit en 1972, montra qu'il en avait été profondément affecté. Il nous reprocha de n'avoir pas protesté énergiquement contre la guerre, qui était le comble de la violence. Quelles que soient les circonstances, il ne fallait pas l'approuver. Nous tentâmes de lui exposer le problème de la présence des dix millions de réfugiés sur le sol indien, les pressions et les difficultés qui en avaient résulté. Mais Krishnaji ne changea pas d'avis. Nous remarquâmes que, dans les causeries et les discussions, son langage et son vocabulaire avaient changé. Il remontait au sens originel des mots, établissant des distinctions entre cerveau, esprit et conscience. Dans une des causeries qu'il prononça à Delhi, il dit que les cellules du cerveau avaient été conditionnées depuis des millénaires, et que si on n'échappait pas à ce conditionnement, le désastre était inévitable. « Le monde est en flammes. Est-ce que le cerveau, la structure humaine tout entière, peuvent subir une transformation totale, une grande mutation? Peut-il y avoir une vie en plénitude, et non fragmentaire? » On sentait chez Krishnaji une grande tristesse. Le 19 novembre, à New Delhi, il nous dit: « C'est une des plus grandes souffrances qui soit que de vouloir communiquer quelque chose de capital avec son cœur et son esprit, et de ne trouver personne pour l'accueillir. C'est une souffrance non seulement pour celui qui parle, mais pour vous qui écoutez. » Pressentant la montée de la violence dans l'avenir, Krishnaji dit des hommes qu'ils étaient pris entre deux tendances opposées: haine et amour, violence et non-violence. Mais la vérité est dans « ce qui est », et c'est la violence. « Maintenant, est-ce que l'esprit, et même les cellules du cerveau qui sont le produit du temps de par l'évolution, et le mouvement de la pensée peuvent être absolument en repos? Ce n'est possible que si l'on a compris la valeur de la pensée. Si vous n'en saisissez pas la structure et la nature, vous ne pouvez accéder naturellement à ce silence. « Or le silence est nécessaire. Si, lorsque vous contemplez un nuage et la lumière qui s'y reflète, votre esprit est en train de bavarder, de rêvasser, de spéculer, il ne peut en voir la beauté. Il doit être paisible, et il ne le sera que lorsque vous aurez refusé ou écarté le contrôle, l'autorité, tout ce que l'homme a mis au point pour trouver la vérité, la révélation, qui sont de sa fabrication, et donc soumises au temps. Mais pour trouver ce qui n'appartient pas au temps, qui n'est ni mesurable, ni identifiable, l'esprit doit être parfaitement paisible. Ce cerveau qui a exigé une sécurité absolue pour pouvoir fonctionner librement et efficacement, peut-il donc être vraiment en sûreté et fonctionner sans heurts? « C'est seulement si vous voyez cela que vous observez et comprenez avec une parfaite clarté, par un acte de l'intelligence. Ayant vu quel est le mauvais chemin, les cellules du cerveau deviennent calmes, et l'esprit, tout naturellement, aisément, doucement, sans aucun effort, devient lui aussi extraordinairement calme. Dans cet état, le temps ne compte plus. Il ne s'agit pas de savoir si l'esprit peut soutenir, maintenir ce silence, car ce serait aspirer à une pensée, qui ne désire que ce silence continue que parce qu'elle y trouve un plaisir. « Dans ce silence, il n'y a plus d'observateur, ni d'expérience, mais seulement cette paix totale ; une porte est ouverte sur quelque chose qu'on ne peut décrire, dont on ne peut parler avec des mots. » Pendant l'été 1971, je me trouvais aux États-Unis. Lorsque j'eus terminé ce que j'avais à y faire professionnellement, je passai quelques jours de vacances avec ma fille en Californie. Elle me parla d'une conférence tout à fait inhabituelle qu'elle avait entendue à Toronto. L'orateur se nommait Ivan Illich. C'était un ancien jésuite, qui avait passé plusieurs années en Amérique du Sud. Il s'était trouvé en désaccord avec le Vatican et, après de douloureuses discussions, avait quitté son ordre. Il s'était installé au Mexique, à Cuernavaca, où il avait créé un espace de liberté, un centre de rencontres. Le titre de sa conférence était: « Descolariser la société ». Radhika me donna un de ses livres dont l'originalité et l'intensité me fascinèrent. A mon retour en Inde, je prêtai ce livre à Indira Gandhi, qui le lut, le trouva approprié à la situation de l'Inde, et fit envoyer une invitation officielle à Illich. Celui-ci me confia plus tard qu'il avait hésité quelque temps avant d'accepter de venir en Inde. Nous avions une amie commune, Dorothy Norman, et il m'apporta une lettre d'introduction de sa part. Illich vint dîner chez moi à Delhi à la fin de l'automne 1972. Il avait une personnalité remarquable, et tout ce qu'il disait me passionnait. Nous devînmes bientôt amis. Indira Gandhi m'avait demandé de lui établir un programme, et je proposai une visite à Rajghat pour rencontrer Krishnaji. Ivan Illich arriva à Rajghat le 27 novembre. On l'avait logé dans la maison des hôtes ; le Gange s'étalait dans toute sa majesté sous sa fenêtre. La première entrevue entre Krishnaji et Illich eut lieu l'après-midi. C'était la rencontre de deux esprits différents. Krishnaji était observateur, intuitif, en éveil ; Illich était un intellectuel à l'esprit rationnel, ancré dans la plus intéressante tradition de la pensée occidentale, et cependant prêt à écouter. Le Gange était présent comme il l'avait été au cours des siècles pour tous ceux qui étaient en quête de réponses. Bien que leurs préoccupations aient pris des directions différentes, ils partageaient la même passion pour les transformations et le même besoin de libérer l'homme de l'illusion. Je présentai Illich à Krishnaji et exposai sa critique de la société moderne et son désir de la voir se restructurer, elle et ses instruments. Ils parlèrent tous deux du chaos et de la dégradation de l'éducation partout dans le monde. Illich nous parla de la nécessité de libérer l'individu de ses illusions à propos de ce qu'il devait à la société. Krishnaji écoutait, à l'affût de l'homme derrière les paroles. Sentant un désaccord entre leurs points de vue, il montra le fleuve. « Regardez le Gange, dit-il. Il s'écoule et tous les hommes sont emportés par le courant. Il me semble que l'individu est celui qui s'écarte du courant. Le mot "individu" indique bien celui qui n'est pas divisible, qui est entier, et non fragmenté. » Le fleuve devait devenir entre eux la mouvante métaphore autour de laquelle tournait leur dialogue: voix se rejoignant et se séparant. Illich s'efforçait d'établir un contact, et il avançait avec précaution avec ce nouvel interlocuteur. Il nous raconta qu'il avait passé plusieurs heures au bord du fleuve à observer les gens qui se baignaient, priaient, vaquaient à leurs occupations, tous au même endroit, au-dessous du terrain de crémation. Il en avait vu sortir de l'eau pour s'asseoir paisiblement sur la rive, et il avait senti qu'ils étaient emplis de résignation, acceptant l'idée qu'un jour ils seraient emportés par le courant de ce même fleuve. Il avait réfléchi à la société technologique moderne qui faisait peser peu à peu son emprise sur le pays, qui perdrait ainsi contact avec la vie ; et aussi à la conviction qui régnait partout dans le monde que la technologie était capable de creuser un nouveau lit pour les rivières. « Mais ce n'est pas possible, protesta Krishnaji. Ne sera-ce pas la même eau? Pour l'être humain, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de sortir du courant, de ne jamais y revenir, ou de ne pas en créer un nouveau. » En guise de réponse, Illich nous cita un poème mexicain, écrit dans le style Navajo ; le premier vers est répété avec insistance et doit être médité.
Sur les bords du Gange, Illich avait été témoin de l'expression d'une vie qu'il ne pensait pas susceptible de se perpétuer de nos jours. Il avait saisi tout le poids et la profondeur d'une civilisation enracinée sur cette terre, et dont le fleuve était le symbole. Il était très angoissé devant la disparition des anciennes traditions. L'homme moderne, l'homme de l'industrie, dont les valeurs avaient été institutionnalisées, croyait être capable d'arracher les gens au courant ancien pour les insérer dans un nouveau courant, mais celui-ci était sans vie, illusoire et abstrait. C'était une grande dégradation. Il nous parla des nouvelles méthodes d'éducation qui tentaient de créer une nouvelle mentalité avec l'illusion que vous pouvez sortir du fleuve de la tradition et en susciter un nouveau, générateur d'une humanité nouvelle. Pour Krishnaji, le fleuve symbolisait toutes les traditions, modernes autant qu'anciennes qui, malgré leur noblesse, conditionnaient l'homme. « Si j'avais des fils, j'en ai d'ailleurs en Angleterre, en France, en Inde..., j'aurais à cœur de les aider à se dégager de ces deux courants. » N'était-il pas nécessaire pour les jeunes, demanda-t-il, de se libérer de tous les courants? Tous les deux étaient persuadés que la compassion était un sentiment essentiel et ne devait pas consister à exiger des gens qu'ils évoluent en « ceci ou cela ». Illich avait compris que les femmes indiennes étaient profondément enracinées dans la tradition et il redoutait qu'elles ne changent. Lui-même était ancré dans sa tradition propre où il puisait avec reconnaissance, aide et discipline. Krishnaji, par contre, estimait que toute discipline ou contrôle était une violence exercée sur les individus. C'est seulement lorsque l'homme est responsable qu'il est libre et compatissant. Liberté et compassion ne faisaient qu'un. « Voilà cinquante ans que nous essayons de sortir quelques-uns du courant, de les en sortir sans qu'ils soient motivés. » Le savoir était pour lui l'élément essentiel de la libération de l'esprit, savoir qui crée son propre dynamisme. Sur la rive, un chien s'était mis à aboyer ; les bruits du monde extérieur arrivaient jusqu'à nous. Krishnaji demanda à Illich s'il voyait un rapport entre liberté et compassion et le fait de ne pas avoir de racines. Illich répondit par l'affirmative: le fait d'avoir des racines donnait aux gens un sentiment de pouvoir ; ne pas en avoir, c'était être sans pouvoir. Krishnaji pensait que, lorsque les gens étaient enracinés, ils avaient l'impression fallacieuse de changer, de produire, d'agir. « Peut-on dire "Je n'ai pas de racines" et attendre de voir ce qui va se passer? La plupart des gens sont catholiques, bouddhistes, hindous, et ces traditions les détruisent. » Illich évoquait la possibilité de créer des enclaves, des communautés à l'écart du courant, mais ils convinrent que jamais de telles communautés n'avaient été un succès. Krishnaji évoqua les terribles choses qui se passaient dans le monde et se demanda: « Que pouvons-nous faire? » Illich pensait que l'élite dans tous les pays en était responsable: elle vivait dans l'idée du progrès, en matière d'éducation, de santé. Pour lui, le concept de progrès était une falsification de la conscience. « Voyez-vous, dit Krishnaji, nous sommes des hommes usés - tout savoir est aussi usé, et s'en débarrasser, ce n'est pas adhérer à quoi que ce soit, ni accumuler des connaissances. » Illich demanda si le fait de ne pas accumuler des connaissances impliquait une expérience immédiate. Krishnaji rejeta la nécessité de l'expérience, il la jugeait dangereuse. « Quand l'esprit est en état d'éveil, quel besoin a-t-on d'expérience? Dans le monde entier, on ne se préoccupe que de faire des expériences, d'acquérir du savoir, d'être maintenu dans le courant, et donc d'être enraciné. » Illich, lui, s'en remettait aux modestes courants que sont les riches traditions qui ont donné une organisation à la vie humaine. Mais cette organisation, si on la laissait au pouvoir « des dieux ou des hiérarchies », pouvait se révéler aussi destructrice que les autres courants. Il se sentait la responsabilité d'aider les gens à acquérir un sens critique et n'éprouvait aucune honte à revendiquer un enracinement dans ces traditions, même si cela diminuait un peu sa liberté. « Attendez, attendez, dit Krishnaji, n'allons pas trop vite. On est enraciné dans quelque chose parce que, seul, on est isolé, effrayé. C'est ce phénomène psychologique qui vous fait adhérer à un courant ou à un autre, au dernier ashram, au dernier guru à la mode. On se tourne vers l'Église, le bouddhisme, ou ce que vous voudrez. Mais ce n'est que lorsqu'on en est clairement conscient que l'on n'est enraciné dans rien, et qu'on a donc rejeté tout ce que l'homme a rassemblé - les idées, les formules, les concepts, les croyances - parce que tout cela fait partie du courant. » Krishnaji aborda alors ce qui, pour lui, était le problème fondamental. « Il faut qu'on ait une perception claire. Je souhaiterais dire aux gens: "Regardez, ne faites que regarder, sans argumenter, sans traduire, sans dire ceci est bien, ceci est mal. Ne vous demandez pas comment vous allez vivre sans avoir de racines. Observez, gardez un regard pur." » Illich se préoccupait de montrer ce qu'on ne pouvait pas faire. Pour Krishnaji, savoir ce qu'il ne faut pas faire, c'était suivre le bon chemin. Illich comprit cela immédiatement. Une nouvelle dynamique était lancée. Il ressentit le besoin de transposer en termes concrets, de façon très claire, ce qu'ils venaient de dire. Pour Krishnaji, ce devait être une étape ultérieure. Il était avant tout nécessaire de se démarquer de toute société, de toute nation. L'esprit devait se désengager, devenir libre d'observer, et avec cette liberté venait l'action. Le fait seul d'observer était déjà une action. Krishnaji déclara que le nationalisme divise les hommes. Illich répliqua avec autant de conviction que l'homme avait besoin de racines, ce qui était bien autre chose que d'être nationaliste. Krishnaji dit alors que lui aussi avait des racines, puisqu'il était né en Inde dans une famille brahmane. Ces racines - peut-être millénaires - avaient été son conditionnement ; tant qu'on ne s'en détachait pas, l'esprit n'était pas libre. Ce sont les idées du passé qui divisent l'homme. « Si je veux vivre en paix avec vous, ces idées doivent disparaître. C'est ce en quoi je suis enraciné qui m'empêche d'établir une relation avec vous. » Pour Krishnaji, l'observation dégagée de toute pensée était nécessaire ; en cela seulement consistait l'action totale. Illich dit qu'il avait commencé à comprendre. C'était un problème de langage. Il estimait que le danger, c'était que la jeune génération avait perdu la capacité de distinguer et de repousser ce qui était fallacieux. Pour résumer leur discussion et répondre à Illich à propos de son souci d'enracinement, Krishnaji nous dit: « Lorsque je sors de ce courant, je suis ni fragmenté, ni en contradiction avec moi-même, je suis un tout - et le tout n'a pas de racines. » Mais Illich n'était pas disposé à abandonner son point de vue. Krishnaji estimait que si l'homme ne résolvait pas cette question essentielle, il ne pouvait s'épanouir. Et cet épanouissement devait avoir lieu. Illich pensait que c'était un idéal inaccessible ; il était prêt à accepter de vivre et de mourir dans un état qui n'était pas tout à fait parfait. Les deux hommes étaient arrivés là à un point où leurs routes divergeaient. Krishnaji trouvait que l'attitude d Illich était insatisfaisante. Il plaida pour l'épanouissement comme pouvant mettre fin à la souffrance. Il lui était impossible d'envisager la vie comme un destin de perpétuelle souffrance. Pour Illich, celle-ci devait être acceptée. « Pourquoi, demanda Krishnaji, les hommes devraient-ils souffrir psychologiquement? » « Parce que Dieu l'a accepté », répondit Illich. Krishnaji poursuivit implacablement Illich de ses questions. Accepter de souffrir psychologiquement, c'était pour l'homme le témoignage de son ignorance. Les êtres humains doivent-ils souffrir parce qu'ils sont ignorants? Parce qu'ils sont en conflit, en contradiction avec eux-mêmes? Illich était également véhément. Il dit que la souffrance faisait partie de la condition humaine. « Et voilà! » s'écria Krishnaji. Illich convenait de la nécessité qu'il y avait à regarder en face son conditionnement, avec lucidité et sensibilité, mais il en acceptait le poids. Krishnaji, lui, refusait d'admettre que la souffrance était inhérente à la condition humaine. Les deux conceptions s'affrontaient. Illich demanda alors. « Que faites-vous de la compassion? » La réponse vint, prompte comme une flèche. « La compassion, c'est une passion pour tout ce qui existe ; l'amour ne souffre pas. » Ils se séparèrent. Comme je l'accompagnai en silence à sa chambre, Illich cueillit une fleur de jasmin et me l'offrit. C'était un geste éloquent. Le lendemain, il revit Krishnaji, mais je n'assistai pas à leur entretien.
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« L'observateur est l'observé. »
Nous discutâmes des problèmes de publications et de droits d'auteur. Les avis différaient considérablement sur la question de savoir quelle Fondation percevrait ceux-ci. Il fut finalement décidé que la Fondation anglaise aurait l'exclusivité des droits d'auteur, mais que la Fondation indienne aurait le droit de publier les conférences et causeries que Krishnaji aurait prononcées en Inde, et d'éditer tous les trois ans une publication internationale. Krishnaji ne possédait en propre que ses vêtements et sa montre. Dans son testament, il stipulait que son corps devait être incinéré à l'endroit où il était mort et qu'aucun monument ne devait être construit sur ses cendres. Là-dessus, voyant notre mine attristée, Krishnaji plaisanta: « Si je meurs en Angleterre, vous pourrez m'incinérer à Golders Green et y éparpiller mes cendres. » J'étouffai d'indignation et lui dis de ne pas plaisanter ainsi, que son corps était sacré et que personne ne devait fouler aux pieds l'endroit où reposeraient les cendres de son corps. « Nous les emporterons et nous les disperserons dans les fleuves de l'Inde. » Il devint aussitôt très grave et approuva: « Le corps est sacré. » On convint que ses cendres seraient envoyées en Inde et seraient emportées par le courant des rivières jusqu'à l'océan. Le 17 novembre 1974, Krishnaji, en route pour Varanasi, s'arrêta à New Delhi. J'avais obtenu un laissez-passer pour pouvoir aller le chercher à l'intérieur de la zone sous douane. J'aperçus le Maharshi Mahesh Yogi, entouré de ses disciples qui lui passaient des guirlandes de fleurs autour du cou. J'étais assise dans le hall avec Krishnaji et nous attendions ses bagages. « Le Maharshi était avec vous dans l'avion? » lui demandai-je. Krishnaji sourit et me dit que lorsqu'il était monté à Rome il était passé à côté, en gagnant sa place, d'un homme barbu, assis jambes croisées sur une peau de tigre. Il avait eu vaguement l'impression de l'avoir déjà vu quelque part. Un peu plus tard, l'hôtesse était venue avec une rose à la main lui demander s'il était bien J. Krishnamurti. Sur sa réponse affirmative, elle lui avait remis la rose en disant que le Maharshi, qui était dans l'avion, lui envoyait ses salutations avec cette fleur. Krishnaji lui envoya ses remerciements. Quelques heures plus tard, en revenant des toilettes, il était de nouveau passé à côté du siège du Maharshi, qui, le voyant, se leva d'un bond. Après s'être salués en joignant les paumes (le namaskara qui est le salut traditionnel indien), le Maharshi lui proposa de s'asseoir à côté de lui pour qu'ils puissent parler un moment. Après quelques propos affables, il dit à Krishnaji qu'il se rendait au Népal pour annoncer une révolution universelle de la conscience, et il proposa à Krishnaji de l'accompagner pour œuvrer avec lui: il pensait qu'à eux deux ils pourraient transformer l'humanité. Krishnaji déclina poliment cette offre, invoquant de nombreux engagements. Le Maharshi avait insisté, car il était persuadé que ce qu'il faisait était plus important. Ils avaient parlé ainsi pendant une heure, puis ils se séparèrent et Krishnaji retourna à sa place. En novembre 1974, Krishnaji se retrouva à Varanasi. Lors d'une réunion qui se tenait dans son bureau, d'où l'on dominait le Gange, je lui demandai: « Quels sont les principaux éléments de votre enseignement? » Il y avait vingt-cinq ans que nous l'écoutions, et nombreux étaient ceux d'entre nous qui avions expérimenté tout le processus de la connaissance de soi, mais la question demeurait: « Quel est votre enseignement? » Krishnaji fut pris au dépourvu et réfléchit un moment sans parler. Finalement il nous dit: « Je ne sais pas. C'est difficile de l'exposer en quelques mots. Je crois que la conception qu'il y a un enseignement et en face quelqu'un qui est enseigné est essentiellement fausse, du moins à mes yeux. Je pense qu'il s'agit de partager, de participer, plutôt que de donner et de recevoir. Et alors, pouvons-nous partager quelque chose qui n'est pas du domaine du temps, de la pensée, d'un objectif à atteindre? Sommes-nous capables de partager, ou notre conditionnement nous empêche-t-il de savoir ce que cela signifie? » Nous discutâmes longuement du fait de participer, de partager, de recevoir. Krishnaji nous dit: « Il n'y a pas de maître ni d'élève ; n'est-ce pas plutôt affaire de compassion? » Puis, notre dialogue devenant de plus en plus intense, il déclara soudain: « Vous me demandez, n'est-ce pas? ce qu'est mon enseignement. Je vous réponds: l'enseignement dit: L'"autre ne se trouve pas où vous êtes." » Nous écoutions, rendus silencieux par la pureté de la perspective ainsi offerte. Puis déferlèrent de nouveau les réflexions. Nous l'interrogeâmes sur la qualité de l'écoute, sur la maturation de l'esprit. « Diriez-vous, nous demanda K, que l'esprit doit se libérer de tout mouvement, du savoir, du but à atteindre, de la volonté? Tout mouvement implique le temps. Le temps, c'est le mouvement. Je vous pose la question: le temps est-il nécessaire ou non pour voir? Et alors comment un esprit qui a évolué dans le temps peut-il observer ce qui est hors du temps? Vous voyez le paradoxe? Pouvez-vous supprimer en vous tout ce que vous avez acquis, le plaisir, la douleur, la souffrance? - Vous imposez-vous cette discipline? lui demandai-je. - Bien sûr que non. Elle est superflue. L'esprit, le cerveau, a évolué dans le temps, est pris dans le temps ; peut-il alors voir ce qui est hors du temps? Évidemment pas. Eh bien, qu'est-ce qui perçoit ce qui est hors du temps? Découvrez-le. » Quelques jours plus tard se tint la première des discussions qui avaient été organisées avec des bouddhistes. Il y avait parmi eux le Rimpoché Sandup. Ce bhikshu (moine) tibétain, vêtu de rouge sombre, au maintien grave et au visage juvénile, était le directeur de l'Institut de Tibétologie de Sarnath. Le Pandit Jagannath Upadhyaya et d'autres pandits de l'Université sanskrite de Varanasi, un socialiste, un spécialiste de Nagarjuna et les compagnons de Krishnaji assistaient à ces discussions. Le Rimpoché Sandup raconta plus tard que, lorsqu'il posait une question à Krishnaji, celui-ci faisait comme s'il n'avait pas entendu et l'interrogeait à son tour. Le lama, décontenancé, n'arrivait pas à comprendre cette attitude. Au terme des discussions, et plus tard, comme le Rimpoché alla écouter plusieurs fois Krishnaji, il comprit peu à peu que les problèmes essentiels devaient être posés même s'ils ne devaient pas recevoir de réponse. « Krishnaji, dit-il, ne donne jamais de réponse, mais il vous interpelle et fait germer en vous la possibilité de vous éveiller et de découvrir le "ce qui est". Si vous sentez la compassion qui émane de lui, vous comprenez que rien ne le limite, alors que la plupart des maîtres ont des vues bornées. » Il était profondément touché par ce que disait Krishnaji et par sa présence. « Plus on essaie d'entrer en contact avec lui, plus il recule, et plus ses conceptions sont profondes. Vous ne pouvez jamais le saisir, jamais l'approcher, car il est sans limites. » Rajesh Dalal, jeune technocrate fraîchement diplômé de l'Institut Indien de Technologie de Kanpur, vint à Rajghat pour écouter Krishnaji. Conquis par la profondeur et la justesse de son enseignement, il fut le premier des jeunes diplômés à renoncer à une carrière pour venir enseigner dans une école de Krishnaji. C'est lors d'une visite de celui-ci à Rajghat, en novembre 1976, qu'il le rencontra pour la première fois. Il alla le trouver dans sa chambre, très ému et un peu nerveux à l'idée de voir « le maître ». Krishnaji l'accueillit en lui prenant la main, et le mena à la véranda qui surplombait le jardin et le Gange. Ils s'assirent sur un divan, et Krishnaji rassura le jeune homme: « Je vous en prie, fie soyez pas intimidé... » Il posa toutes sortes de questions à Rajesh: sur sa famille, ses études. Sa présence était si rassurante que Rajesh fut très loquace. Il raconte: « J'avais oublié à qui je parlais, il me semblait que j'étais avec un ami proche. Quand je lui expliquai qu'à l'école j'avais toujours aimé jouer avec les objets, les personnes, les idées, les nombres, les mots, et ainsi de suite, il parut satisfait et dit: "C'est bien". » Soudain, Krishnaji devint grave et d'un calme absolu. Rajesh prit conscience du silence qui s'était établi et en eut une très forte impression. Il devint sensible au coucher du soleil et « au reflet d'or rosé des vaguelettes du fleuve ». W perçut le mouvement des feuilles de pipai agitées par la brise, et le cri du paon. Ils restèrent immobiles pendant quelques minutes, sans parler. Rajesh porta une ou deux fois son regard sur Krishnaji, attendant qu'il rompe le silence, qui commençait à lui peser. Il comprenait à présent la stature immense de l'homme qu'il avait devant lui, et l'intimité qu'ils partageaient lui inspira une impression de respect mêlé de crainte. Pour lui, Krishnaji ne faisait plus qu'un avec le fleuve, le pipai et les oiseaux qui voletaient au-dessus de l'arbre. « Je ressentais la même impression que l'on éprouve lorsqu'on est face à quelque chose d'inconnu - de très profond. » Puis il entendit la voix de Krishnaji: « Voyez-vous, Rajesh, le monde est plongé dans l'obscurité. La violence que vous constatez partout est démente. Voilà pourquoi Raghat, Rishi Valley, Brockwood Park et Ojai doivent devenir des centres de lumière. Vos aînés ont tout gâché, ils ne sont arrivés à rien. Ce sont les jeunes à présent qui doivent réussir. Vous me comprenez? J'espère que vous n'êtes pas venu ici pour faire une expérience d'un ou deux ans, mais pour vous engager à fond. » Lorsque Rajesh assura que c'était la seule chose qui lui importait vraiment, Krishnaji eut un sourire doux et énigmatique. Il était l'heure pour lui de faire sa promenade quotidienne. Il se leva rapidement et alla dans sa chambre pour mettre ses souliers. Rajesh le regarda se déplacer avec agilité, descendre rapidement l'escalier, marcher à grands pas. A quatre-vingt-un ans il était encore très alerte et Rajesh, qui n'avait que vingt-trois ans, ne put s'empêcher de se comparer à Krishnaji et de se trouver avachi et négligé à côté de lui. Il se rendit compte alors qu'il avait beaucoup à apprendre auprès de cet homme. Krishnaji lui dit à ce moment, comme s'il avait lu dans ses pensées: « Il faudra nous voir plus souvent. Je vous emmènerai à Madras et à Rishi Valley. » Rajesh retourna dans sa chambre, encouragé par l'affection que lui avait témoignée Krishnaji. L'esprit en éveil, il fut sensible comme jamais auparavant à tout ce qui l'entourait: aux roses, aux bateaux sur le fleuve, aux écureuils batifolant. En 1979, Krishnaji se rendit à Rishi Valley pour s'entretenir avec les enseignants. Il était accompagné de Rajesh. Il y parla de la nécessité de créer chez les élèves un climat de confiance. Rajesh, assis à côté de lui, écoutait attentivement. Pour Krishnaji, cette confiance profonde que les élèves devaient porter à leurs maîtres était « le point central de l'enseignement ». Il provoquait sans cesse les maîtres, les renvoyant à leurs problèmes, les forçant à réfléchir et à réagir avec tout leur être. « J'étais vigilant, j'observais, j'écoutais quand, soudain, Krishnaji se tourna vers moi et me dit: "Quel est votre avis, Rajesh?" Je restai silencieux, ne sentant pas la nécessité de répondre. Au bout de quelques minutes, il interpella les maîtres: "Messieurs, voulez-vous descendre de vos estrades et dire aux élèves que vous êtes exactement comme eux - que, vous aussi, vous avez peur, que vous êtes jaloux, susceptibles, et que vous ne savez que faire. Ils verront alors que vous êtes sincères et ils auront confiance en vous. Qu'en pensez-vous?" J'attendais peut-être quelque chose de plus profond de sa part ; de plus, il me semblait que j'avais déjà ce genre de relations avec mes élèves. Je pris donc la parole, et ma voix tremblait d'émotion. "Monsieur, c'est ce que j'ai toujours fait, mais cela ne suffit pas. On ne peut pas répéter qu'on est désemparé, qu'on a peur. Il faut se libérer de la peur si l'on veut que les élèves aient confiance en vous." Krishnaji me regarda ; me prit la main et me dit: "Rajesh, libérez-vous maintenant..." Son regard et ses paroles me causèrent une émotion intense ; ce fut une étrange expérience dont la force me stupéfia et me rendit muet. Il le comprit aussitôt et, détournant les yeux, il entama une discussion avec les maîtres, mais il continua à me caresser doucement la main comme pour me dire: "Mon garçon, je comprends par où tu es passé." » K voyait que Rajesh menait une vie d'abstinence et de chasteté totales et, sentant chez lui des tensions, il aborda le sujet de la sexualité. « Elle est, lui dit-il, comme une fleur délicate et rare, une flamme intense ; il faut l'entretenir et la chérir. On doit être particulièrement vigilant quand elle ne fonctionne pas selon les vues de la nature. Donner libre cours à sa sexualité, c'est dissiper son énergie ; la réprimer brutalement, c'est détruire quelque chose de délicat et d'extrêmement beau. Il faut la laisser se dévoiler, se révéler, sans la renier ni en devenir esclave. » Krishnaji nous disait sans cesse: « Mettez-moi en question. Vous ne me contredisez pas assez. » Nous étions à Madras, et il avait lancé la discussion sur la rapidité des changements qui s'opéraient dans le monde. En Occident, depuis la fin des années soixante, la réaction contre le matérialisme grandissant et l'appétit de consommation avait agi comme un ferment dans la jeunesse. Un vide effrayant gagnait tous les aspects de la vie. Les jeunes n'étaient pas suffisamment équipés intellectuellement et physiquement pour résister à la pression exercée par la dévastation de l'environnement et la découverte des mystères de la nature, qui aboutissaient à de dangereuses expériences. L'anormal devenait la norme. Les jeunes adolescents en révolte étaient emportés comme par une vague. Un grand nombre des « flower children » étaient partis sur les routes ; comme les fakirs ou les mendiants, ils étaient les nouveaux errants aux pieds nus. Ils affluaient en Inde, toutes les nationalités se retrouvant au Népal, à Varanasi, à Goa. Ils semaient les graines d'une nouvelle culture, discutable peut-être, mais visant à rétablir une communion avec la nature et les hommes. Cette communion, ils la cherchaient dans les drogues, la musique, le yoga, le sexe. Ils étaient contre la guerre, la compétition, l'hypocrisie, contre une société âpre au gain ; ce qui les intéressait, c'était d'aimer et d'exister. Parcourant les continents, ils avaient apporté à notre monde, malgré leurs échecs, une interrogation douce et anxieuse. Mais c'était une génération perdue. On parla aussi de la révolution culturelle en Chine. Ces millions de jeunes gens lancés à l'assaut de la société étaient une expérience qui faisait trembler. Leur action brutale, dénuée de toute compassion, terrifiait. Eux aussi avaient échoué, et laissé derrière eux désastres et destructions. Krishnaji nous posa des questions sur la jeunesse indienne. Nous lui parlâmes du mouvement naxalite, qui avait débuté dans les campagnes du Bengale occidental, et qui pénétrait rapidement dans les universités, entraînant les étudiants, les intellectuels chômeurs, garçons et filles venant de familles aisées, en révolte contre l'immobilisme de la société. Brutaux et violents, ils voulaient détruire les valeurs et les structures économiques existantes. Paradoxalement, de jeunes universitaires et membres des professions libérales appartenant à ce mouvement, éblouis par les succès scientifiques et technologiques de l'Occident et les possibilités illimitées qui y étaient offertes, se tournaient de ce côté pour avoir leur part de ces ressources apparemment inépuisables. Dans l'Inde rurale, on sentait aussi le souffle puissant du changement. Le pouvoir passait dans les mains d'autres castes, les classes soi-disant arriérées ayant pris conscience de la force que leur donnait le droit de vote. Dans les villes, la corruption était partout. Une violence destructrice généralisée, une fragmentation à tous les niveaux, une insensibilité croissante s'installaient dans notre pays. Krishnaji nous confia qu'il avait prévu cette évolution. Lors de ses voyages il avait constaté partout le déclin des valeurs morales et une tendance à éviter les responsabilités. « On le remarque non seulement dans les journaux, mais dans ce qui se passe autour de nous, et aussi intérieurement. On assiste à une désintégration, une surpopulation, une dureté, une indifférence grandissante envers l'homme et l'environnement. » Jamais il n'avait plaidé aussi passionnément pour une révolution dans les esprits. C'est dans des conférences données à Bombay que Krishnaji, sachant que depuis des millénaires les hommes étaient à la recherche de la liberté extérieure et intérieure, se pencha de nouveau sur le problème de la vie, sur le fait d'apprendre et d'observer. « Apprendre, nous dit-il, c'est observer et agir. » Il demanda à ses auditeurs de faire comme le scientifique qui observe à travers son microscope: « Observez, regardez les choses telles qu'elles sont, ne les déformez pas pour qu'elles soient conformes à vos inclinations ou vos préjugés. » Il parla de l'aspiration des hommes à se libérer de la souffrance et de la violence. L'homme avait réfléchi à ce problème de la violence depuis des milliers d'années - la violence opposée à la paix, l'agression opposée à la compassion, le mal opposé au bien. « Pourquoi? demanda-t-il. Nous devons répondre à cette question, non par des mots, mais au profond de notre cœur ; ni l'expliquer, ni la justifier, mais veiller à ne pas être violents dans nos paroles, nos gestes, nos activités. Si vous regardez autour de vous, poursuivit Krishnaji, vous constatez qu'il manque aux hommes un certain sens de la beauté, une sensibilité à la beauté extérieure, mais aussi à celle du cœur et de l'esprit. Être sensible, c'est être intelligent. Peut-on être conscient de la beauté extraordinaire du monde, d un champ de riz, d'un visage, d'un sourire, et de la tristesse des larmes? Sans cette compréhension, non seulement de la beauté visible, mais aussi de la beauté d'une perception pure et transparente, l'homme ne pourra jamais se libérer de la violence. Pour comprendre la violence, on doit se libérer du mot, et c'est impossible si l'on n'est pas sensible à la beauté de tout ce qui vous entoure. Or on doit être libre pour découvrir ce qu'est l'amour. Vous savez, le mot liberté est un mot dangereux. Pour la plupart des gens, ce mot signifie faire ce qui leur plaît, se libérer des contraintes morales et sociales. Se libérer d'une servitude est une chose, autre chose est de rechercher la liberté pour elle-même. On ne la trouve que par la voie négative. En découvrant le désordre, on entrevoit l'ordre. Dans ce qui meurt, il y a la vie. On doit mourir à hier pour vivre aujourd'hui, et l'amour sera là. On vous a donné un lopin de terre, qu'allez-vous en faire? Pour y faire pousser des plantes, il faut de l'énergie, de la passion, du dynamisme. En vivant ainsi ; le trésor que vous aurez découvert devient évident, vibrant, vivant. Vivre dans le présent, c'est regarder à travers le microscope comment le passé se coule dans le présent et explose dans l'avenir. Mais tant que l'esprit est empêtré dans l'image du passé, comment le cœur peut-il vivre dans le présent? Et l'amour, c'est le présent, non pas le lendemain. » Comme il parlait, nous l'écoutions avec tant d'attention que nous ne faisions qu'un avec ses paroles. Qu'avez-vous fait de votre vie? demanda-t-il. Ne dites pas: "Je me réaliserai dans ma prochaine vie." Seul compte le présent, sa beauté, sa richesse. Cette vie vous a été donnée, cette chose extraordinaire qu'on appelle vie, qui recèle souffrances, plaisir, peur, culpabilité, solitude, désespoir, mais aussi beauté. Et qu'en avez-vous fait? Vous avez reçu ce qu'il y a de plus précieux au monde, et vous l'avez déformé, torturé, déchiré, divisé, vous y avez introduit la violence, la destruction, la haine ; vous avez ignoré l'amour, la compassion, la passion. La question est posée et la réponse ne se trouve que dans le présent. Alors que faites-vous de votre vie "maintenant"? Si vous pouvez répondre, vous découvrirez ce qu'est l'amour. » La passion, l'intensité de ses paroles était comme une brise qui nous enveloppait, activant notre réflexion, purifiant notre esprit. Krishnaji, au cours d'une discussion, nous demanda: « La religion a-t-elle échoué en Inde? Le sannyasin, les ashrams sont devenus une forme de révolte religieuse. On peut aller sur la lune, vivre sous la mer, transplanter des cœurs humains ; sans la compassion les problèmes de l'humanité restent entiers. Pouvons-nous observer avec des yeux qu'une froide indifférence a aveuglés? Pour avoir une vision globale, une autre qualité d'esprit est nécessaire. » Nous explorâmes la nature de l'observateur et sa relation à ce qui est observé - c'était un élément essentiel de l'enseignement de K. Il nous dit: « Dans l'acte même d'observer un objet, le fait de lui donner un nom entrave la perception ; sa nature subit un changement. » Il nous parla de l'intuition qui naît de l'observation. « C'est lorsque l'esprit, le cœur et le corps ne font plus qu'un que disparaît la division entre perception religieuse et vérité scientifique. C'est dans le cerveau que se trouve la faculté de se libérer du connu. Lorsque la routine est rejetée, le cerveau est vivant. Il se produit alors une transformation physique. » Dans ces discussions, Krishnaji refusait de jouer le rôle du maître et, pour lui, ses auditeurs n'étaient pas ses disciples. Dans le fait d'apprendre, la relation entre maître et disciples subit un changement radical. Pour apprendre, il faut de l'énergie, une curiosité intense et un esprit libre. Tout cela vous est donné avec l'observation, état où toute autorité, toute hiérarchie sont abolies. Il se décrivait comme le miroir où l'auditeur se regardait, avec une vision qui n'était ni déformée, ni conditionnée. « L'acte d'apprendre, c'est l'acte de vivre. C'est une qualité de l'esprit, une attitude qui est plus importante que ce qui est appris. » Il développait dans ses conférences ce qui avait été abordé dans les discussions. A propos du cerveau, et de son besoin de sécurité, il nous dit: « Le cerveau réclame la sécurité et l'ordre, mais aussi l'harmonie. Sans harmonie, il n'y a pas de sécurité. L'harmonie ne va pas sans l'ordre ; et depuis des milliers d'années le cerveau vit dans le désordre, c'est-à-dire la contradiction. Il est donc en conflit, avec lui-même aussi bien qu'avec l'extérieur, mais il a trouvé une sorte de sécurité. Il a accepté le chaos, la confusion, malgré les perturbations et les destructions qu'ils entraînent, car il ne sait que faire. Ce cerveau, conditionné depuis des millions d'années pour accepter des valeurs qui lui sont néfastes, supporte ce façonnement qu'il prend pour la sécurité. Vous avez accepté d'avoir une nationalité, n'est-ce pas? Mais si vous réfléchissez, cette sécurité est porteuse de guerre. Quand vous acceptez le nationalisme, et cela parce que vous y trouvez une sécurité, celle-ci est complètement détruite puisque le nationalisme apporte la division ; et dans la division il y a inévitablement conflit. Ainsi, votre nationalisme qui vous donne, croyez-vous, une sécurité entraîne-t-il la destruction de celle-ci. » Krishnaji se tut un moment, puis reprit: « Réfléchissez soigneusement à ceci: vous avez adopté un idéal de non-violence. C'est une de ces illusions auxquelles vous vous êtes laissés prendre, et qu'ont enseignées inlassablement les guides spirituels et les mahatmas. Eh bien, observez cet idéal avec votre cœur et votre esprit. Vous cherchez la sécurité, c'est l'exigence première du cerveau. Vous cherchez donc la sécurité dans l'idéal de la non-violence. Il y a ainsi une division entre la violence et l'idéal, et par conséquent contradiction, hypocrisie, et désordre. Vous prétendez qu'il y a non-violence quand, dans la réalité, il y a violence. Le cerveau cherche un idéal, à cause de cette impuissance à traiter avec elle ; s'ensuivent alors division, contradiction et conflit. Vous voyez qu'il n'y a de sécurité que si l'on admet que la vie n'en offre aucune, mais qu'elle est en perpétuel mouvement. Voilà la vérité, et dans cette vérité se trouve la sécurité. » « Avez-vous appris quelque chose? demanda-t-il. En apprenant cette vérité, le cerveau subit un changement complet. Il vit désormais dans un mouvement total, et non pas fragmentaire. L'ordre, qui est harmonie, ne survient que lorsqu'on est libéré du désordre, que lorsqu'il y a compréhension, conscience du désordre. » Krishnaji passa au crible les mots « regarder », « observer », « apprendre ». « L'observateur, celui qui apprend, est-il différent de la chose qu'il observe ou dont il tire un enseignement? Le fait qu'il y a toujours l'observateur et l'observé est facteur de division, de désordre. Tant qu'il y a l'observateur, celui qui expérimente, qui pense, qui dit "j'apprends" et se distingue de ce qu'il observe, tant qu'il y a cette division, le conflit est inévitable, et entraînera donc confusion et désordre. » Il demanda alors à ses auditeurs s'ils observaient le désordre du dehors, ou bien comprenaient-ils qu'il n'y a pas d'observateur? « Comprenez-vous que vous-même êtes le désordre?» Il y avait de longs silences. « Si vous êtes l'observateur, et que vous observiez le désordre en vous-même et autour de vous, vous êtes séparé du désordre. C'est pourquoi la manière dont vous observez le désordre est très importante. Si vous le faites de l'extérieur comme s'il ne vous concernait pas, ou comme si vous alliez rétablir l'ordre, votre "moi" est un fragment d'autres fragments. Et pourtant vous faites partie de ce désordre, autrement vous n'en seriez pas conscient, vous ne le reconnaîtriez pas. Vous, l'observateur, vous êtes à l'origine de ce désordre. Si vous constatez cette vérité, vous êtes libre. Car c'est seulement cette vérité, qui n'a rien à voir avec le plaisir ou la douleur, l'apprentissage du savoir et la vision de la vérité, qui libère le cerveau de son conditionnement ; le cerveau se renouvelle alors complètement. Comprenez-vous la beauté de cette attitude? Vous voyez, le fait de voir la beauté d'une palme se balançant dans un ciel clair, non en observateur encombré de ses connaissances et de son impuissance, mais en la regardant sans être l'observateur, en admirant le mouvement de cette feuille, c'est déjà apprendre. Et là se trouve en plénitude le mouvement de la vie où il n'y a plus de fragmentation ; une vie de grande harmonie, et qui dit harmonie dit amour. »
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« Le caillou dans le lac. » En 1977, après la défaite d'Indira Gandhi, je me démis de la présidence de plusieurs comités et associations officielles, et je retournai vivre à Bombay dans un vieil appartement que je louai à Malabar Hill. J'étais déjà très active dans de nombreuses organisations bien avant l'indépendance, et c'était la première fois depuis trente-cinq ans que je me trouvai sans occupations. J'étais toujours présidente de la Fondation Krishnamurti, mais je discernais chez plusieurs de mes collègues une certaine insatisfaction. Depuis 1978 je sentais décliner mon énergie. Mes facultés n'avaient plus la même vivacité, ni la même vitalité. Je m'étais mise à écrire, mais les mots venaient difficilement. J'écrivis à Krishnaji, qui se trouvait alors à Malibu en Californie. Il me répondit immédiatement.
Krishnaji arriva d'Angleterre à la fin de l'automne 1978. Accompagné de Mary Zimbalist, il se rendit directement de Delhi à Varanasi. Je l'accompagnai et demeurai, à Rajghat, dans une petite maison au bord d'une falaise qui surplombait le Gange. Les rives étaient plantées de moutarde aux fleurs d'un jaune éclatant. Les couchers et les levers du soleil embrasaient les eaux ; les arbres étaient remplis d'oiseaux, et des bribes de psalmodie du Ramayana de Tulsidas nous arrivaient le long du fleuve. Mais la passion que le Gange avait éveillée en moi dans ma jeunesse était absente. Lors de mes conversations avec mes collègues, je discernai de nouveau des notes discordantes. Lorsque nous nous étions revus, Krishnaji s'était montré chaleureux et affectueux, mais je sentais entre nous également une certaine distance. Au bout de quelques jours, j'allai le trouver. J'hésitai d'abord, puis je me décidai à lui dire que je vieillissais, que je ne me sentais plus les mêmes capacités intellectuelles, qu'il me venait moins d'idées nouvelles. Il était assis assez loin de moi. Lorsque je me tus, nous restâmes silencieux un moment, puis il me dit: « J'ai remarqué que depuis deux ans vous n'êtes pas venue me voir. » J'étais au bord des larmes. Je levai la tête et rencontrai son regard. « Quand les cellules du cerveau se détériorent, reprit-il, elles ne peuvent plus être renouvelées. Quand une amitié est brisée, elle ne peut plus être raccommodée ». Il s'arrêta, attendant peut-être une réaction de ma part. Puis il poursuivit: « Mais une nouvelle cellule du cerveau doit naître, une nouvelle relation doit commencer. C'est là qu'est le renouvellement. » J'écoutai sans réagir, sans protester. Il ne me restait rien à dire, et je regagnai ma chambre. J'eus peu de contacts durant ce séjour à Varanasi. Au début de décembre, je partis pour Rishi Valley. Je me sentais moins tendue ; je n'avais pas retrouvé toute ma lucidité et mon énergie, mais l'impression de chaos que j'avais dans l'esprit, le sentiment que mes forces baissaient, disparurent. De nouveau, je pouvais regarder les arbres, observer les rochers changer de couleur sous la lumière du soleil, écouter les cris des enfants au loin, admirer les papillons qui butinaient les fleurs sauvages dans la vallée, mais je sentais qu'il y avait encore un fossé entre mes collègues et moi-même. Un matin, je m'éveillai d'un profond sommeil. Krishnaji avait été malade et se reposait dans sa chambre. J'allai le voir, et le trouvai au lit. Je lui dis: « Krishnaji, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit à Varanasi, et aussi au fait que c'est moi qui préside la Fondation Krishnamurti ; je sens du fond de mon cœur que c'est vous qui devriez être son président. Je m'y étais opposée l'autre année car il me semblait que le fardeau des responsabilités serait trop lourd pour vous. Mais maintenant je pense que c'est vous qui devriez être à la tête de la K.F.I. » Il ferma les yeux, joignit les mains contre sa poitrine et resta silencieux. Puis il me dit: « C'est votre conviction intime? » - Oui. - Alors laissons cela pour le moment, la réponse viendra en son temps, dit-il, les yeux toujours fermés. Le lendemain, il réunit les membres de la Fondation qui se trouvaient à Rishi Valley et il prit la parole: « Hier, Pupul est venue me dire qu'elle pensait du fond du cœur que K devrait présider la Fondation. Je ne lui ai pas répondu car une réponse se présentera d'elle-même. » Il nous dit qu'il désirait que sa position soit claire. « En 1928, K a dissous l'Ordre de l'Étoile et dit que toute organisation conditionne l'homme, qu'elle soit spirituelle, politique ou sociale ; aucune n'apporte la liberté. L'homme est devenu de plus en plus un être lié à une organisation. Que vais-je faire? Je ne suis pas un homme d'appareil. Je ne me conforme pas à un modèle. Quelles sont donc nos relations mutuelles? Est-il nécessaire que la Fondation existe? Les écoles l'ont prise en charge, ce n'est pas elle qui a pris les écoles en charge. A quoi sert-elle donc? A l'origine elle était destinée à administrer les propriétés et veiller à ce que les écoles restent dans la bonne voie. Pupul a rappelé qu'elle s'était opposée à ce que j'en sois le président, ce que j'avais alors très bien compris. A présent, elle dit que je devrais accepter de l'être mais, dites-moi, quelle fonction, quelles relations devrais-je assumer avec tout ce qui existe en Inde et quelles seraient, croyez-vous, mes responsabilités? Rappelez-vous que K a dissous toutes les organisations avec lesquelles il était en relation. Il affirme qu'aucune d'elles n'aidera le monde. Rajesh a dit que la Fondation Krishnamurti indienne n'était pas une organisation, mais qu'elle n'était pas non plus à proprement parler une force directrice. Dès lors, si K devient président, qu'est-ce que cela changera? Rappelez-vous que je ne passe dans ce pays que trois mois par an. Je ne peux pas dire: "Débrouillez-vous !" et revenir pour vous reprocher de ne pas aller dans la bonne direction. Quelles sont nos relations mutuelles? Nous faisons-nous confiance mutuellement pour accomplir toujours ce qui est souhaitable? » Je dis alors que chacun de nous avait un rapport avec Krishnaji, et que de ce fait il existait entre nous aussi un certain type de relation, mais que nous nous sentions responsables vis-à-vis de lui et non les uns envers les autres. « Nous sommes responsables, dit Achyutji, vis-à-vis de l'enseignement, qui est notre source. - Je crois, dis-je, que si K était président, la situation changerait. Nous sommes dans une impasse ; il y a des barrières entre nous qu'il faut briser. - Eh bien,, brisez-les, dit Krishnaji. K n'a rien à voir là-dedans. » Nous discutâmes alors deux jours de suite de la nature du travail en commun, non pour un idéal, ou dans un but donné, mais simplement dans un esprit de coopération. Après les réunions, je retrouvais Krishnaji dans sa chambre ; je me sentais heureuse, libérée. « Vous rendez-vous compte, lui dis-je, qu'en cessant d'être la présidente de la Fondation, je suis dépossédée de tout? - Oui, je sais », me dit-il, et il se tut. Sans qu'un mot soit prononcé, une nouvelle confiance, une amitié sans bornes étaient nées entre Krishnaji et moi. A propos de la confiance, il me dit: « Elle n'est possible que lorsque le cerveau renonce à ses fardeaux ; lorsqu'il est libre. » Je devais bientôt commencer à écrire un livre sur lui. Lorsque je lui fis part de cette intention, il y réagit chaleureusement. Je lui demandai, un matin du mois de décembre 1978, alors que nous nous trouvions à Rishi Valley, s'il me permettait d'explorer son univers mental et de découvrir la façon dont celui-ci fonctionnait. Il accepta de bonne grâce. Je lui posais des questions, qu'il écoutait avec grande attention, et la réponse venait. On sentait la force et la densité de son esprit ; ses paroles montaient des profondeurs de l'être. « Je vous écoute, commençai-je, depuis plus de trente ans. Vous dites qu'il n'existe aucun chemin vers la vérité, aucune méthode pour la découvrir. Mais je remarque qu'un certain processus se fait jour. Je pense qu'en explorant votre démarche mentale on peut découvrir ce qu'est l'observation et le questionnement. C'est là où nous achoppons. Comment accueillez-vous la question qui vous est posée? Pourrions-nous examiner ce qu'est votre état d'esprit à ce moment-là? - Bon. Comment K accueille-t-il une question? Comment prépare-t-il sa réponse? Il me semble qu'avant tout, dirait-il, il faut un esprit innocent, c'est-à-dire capable d'écouter sans tirer de conclusion, sans barrières, et, pour ainsi dire... vide. L'esprit est vide, dans le sens où il n'a pas de réponse toute prête, il ne répète pas des réponses précédentes, il ne les enregistre donc pas. » J'insistai: « Alors quel est le rôle de l'attention? En principe, elle doit observer. Si elle n'observe pas, qu'en est-il de la question? L'esprit accueille peut-être la question dans un état de vacuité, mais que devient celle-ci? Parce que vous réagissez! - Quand une question est posée, répondit K, on l'entend ; pas seulement avec les oreilles, mais aussi d'une manière différente. C'est comme si une graine était plantée dans la terre ; la terre agit alors sur la graine et vice versa, et peu à peu une plante se met à croître. Ainsi, quand une question est posée, elle est entendue par l'oreille, mais aussi d'une autre manière, et il en sort la réponse. - Quand on vous observe, lui dis-je, on a l'impression que vos yeux participent aussi à l'acte d'écouter. Vous avez en quelque sorte des yeux qui écoutent. Mais vous me dites qu'il y a une écoute par les oreilles, et une autre écoute. S'agit-il d'un nouvel instrument, non pas au sens d'une addition physique aux cellules du cerveau, mais d'une nouvelle capacité? - Je le crois, Pupulji. J'aimerais vous répondre en usant d'un autre mot: l'intuition. C'est un état d'esprit qui ne comporte ni mémoire, ni opinion, ni anticipation, ni réaction ; ce mot implique beaucoup plus que tout cela. J'entends la question avec mes oreilles, et avec quelque chose de différent. - Cette autre écoute, demandai-je, survient-elle au moment précis où l'esprit a fait le vide en lui? Ou bien est-ce autre chose? - Lorsque l'intuition entre en jeu, le cerveau subit un changement. » Il réfléchissait tout en parlant. « J'entends d'abord avec l'oreille, comme tout le monde. L'autre écoute, je la comparerais à un lac tout à fait paisible ; quand vous y lancez une pierre, elle fait des vaguelettes, qui disparaissent. Je crois que l'autre écoute, c'est cela ; c'est un état de calme absolu. Quand la question est posée à l'esprit, la réponse c'est la petite vague. Je ne sais si je suis assez clair? - Le lac est-il matrice de l'esprit? demandai-je encore. - Qu'entendez-vous par matrice? - Représente-t-il seulement l'esprit? - Je ne sais pas bien, dit Krishnaji. Il faut que j'y réfléchisse. Mais que voulez-vous dire par "seulement l'esprit"? - Est-ce la totalité de ce qui s'est passé? Vous avez dit une fois que la conscience est le contenu de l'esprit. - Oui, dit Krishnaji, qui m'écoutait attentivement. Mais attendez, la conscience est fragmentaire, et quand vous posez une question à cette conscience fragmentaire, la réponse le sera aussi. - Lorsque la question est posée, et qu'elle est reçue comme une pierre tombée dans un lac, est-ce la totalité de l'esprit qui la reçoit? - C'est un problème intéressant, dit K, et il faut que nous l'explorions. L'esprit peut-il être si extraordinairement réceptif que toutes les barrières sont abolies et que le passé n'y pénètre pas? - Le passé étant le fragment? interrogeai-je. - Oui, le passé est un fragment. Peut-on l'éliminer? - Vous dites qu'il y a l'écoute avec l'oreille, et une autre écoute. Est-ce que celle-là est d'une nature différente? - Différente, évidemment. - En quoi? insistai-je. - L'écoute avec l'oreille fait jouer la mémoire, le savoir ; c'est l'expérience qui répond, et la réponse sera nécessairement fragmentaire. Ce qui ne sera pas le cas avec l'autre écoute qui n'implique pas le passé. - S'il y a une autre écoute, demandai-je, y a-t-il une autre vision? - Oui, dit Krishnaji. Vous parlez de la vision dans le sens optique? L'autre écoute et la vision sans interférence du passé, c'est la même chose. - La tradition, dis-je, assure que le mouvement vers l'extérieur accompli par l'œil est aussi la démarche qui nomme. Le mouvement de la vision optique, qui revient vers l'intérieur, interrompt le processus de dénommement et l'annule. Êtes-vous d'accord? » Je revenais au problème de la mémoire, qui est un processus habituel dans le yoga. - Voyons, dit K, si j'ai bien compris votre question. Vous dites que la vision optique va vers l'extérieur, puis revient à son point de départ, est-ce cela? - Non. Il y a le mouvement vers l'extérieur, que nous connaissons bien, qui consiste à voir, à enregistrer ce que nous voyons, à accommoder notre vue sur quelque chose. Et puis il y a, pour le sadhaka, l'homme qui voit, un mouvement au cours duquel la vision optique se retire, brisant ainsi le processus de dénommement, qui désunit. C'est un mouvement de retour à la source. - Le mouvement vers l'avant et celui vers l'arrière? - Ce n'est pas le mouvement vers l'avant qui revient, repris-je, mais le sens de la vue qui disparaît. - Je comprends. Ce n'est pas comme la marée qui monte et qui descend. Il y a seulement un mouvement qui va vers l'extérieur. - Et un autre mouvement, dis-je, où la vue attire les choses à soi. - C'est ce que dit la tradition? dit Krishnaji. - Le regard tourné vers l'extérieur opère la mise au point. Et celui tourné vers l'intérieur met fin à la mise au point, et dépasse l'instrument qui sert à cette mise au point. » J'essayai de saisir un état de perception. - Il faut que je comprenne bien cela, dit K. Vous dites que cette perception observe le monde extérieur, mais qu'il est un regard intérieur, qui n'est pas le reflux de la marée. La marée s'éloigne et elle revient. Je sais que l'eau ne change pas. Tandis que la démarche de la vision vers l'extérieur et le regard intérieur sont deux processus tout à fait différents, n'est-ce pas? Vous voyez, je ne suis pas d'accord avec ce point de vue. Je me demande s'il y a un regard intérieur. Pourrions-nous approfondir cette question? (Il s'interrompit un moment, puis reprit:) Ce regard intérieur implique une démarche de la pensée? - Non. - Dès lors, qu'entendez-vous par "regard intérieur"? - C'est la vision de "ce qui existe" à un moment particulier. Dans cet état, il n'y a plus ni intérieur, ni extérieur. - Mais, dit Krishnaji, le regard intérieur n'est pas la réaction au regard extérieur, il en est entièrement différent. Vous dites qu'il dissout toute la structure de la pensée. » Il s'arrêta. « Je ne suis pas d'accord. Je doute qu'il y ait un regard intérieur. Qu'est-ce que regarder vers l'intérieur? D'après vous, c'est observer tout le processus de la pensée, n'est-ce pas cela? - Oui, je dirais que dans le regard intérieur il y a à la fois une vision physique et une vision qui ne l'est pas - ou, plus exactement, le regard est matériel mais ce qu'il voit ne l'est pas. La pensée n'est pas quelque chose qui peut être vue. - Toute pensée, dit Krishnaji, est un processus physique. - Mais il est invisible... - En effet, mais c'est un processus physique. La mémoire, l'enregistrement de ce qui a été vu, tout cela est un processus physique. - Peut-être, mais il y a tout de même une différence entre la vue d'un objet et la perception du mouvement de la pensée? » Krishnaji était inébranlable: « Il n'empêche que le mouvement de la pensée est un processus physique. - Admettons que ce soit un processus physique, mais il existe dans ce que nous appelons l'univers intérieur. - Intérieur? C'est ce que je conteste. Un nouvel élément apparaissait, révélant l'illusion de la distinction entre le monde extérieur et le monde intérieur. - Il faut pourtant, dis-je, qu'il soit quelque part. - Oui, mais pourquoi devrait-il être à l'intérieur ou à l'extérieur? On ne peut pas le voir, comme on voit son propre visage dans un miroir ; la pensée ne peut être perçue par l'œil. Ainsi, c'est ce qui ne peut pas être reflété par un miroir que vous appelleriez intérieur? - Mais, dis-je, cela existe pourtant... - Sans doute, mais je conteste qu'on puisse l'appeler intérieur. Je peux voir mon visage dans un miroir, je ne peux pas voir la pensée ; c'est aussi simple que ça. - Mais, alors, où puis-je voir la pensée? De quelle vue s'agit-il? lui demandai-je. - Justement, je pense qu'il n'y a pas de vue du tout. - Mais vous dites toujours qu'il faut voir... - Voir? Voir une fleur? - Voir aussi la colère... - Non, trancha Krishnaji, j'ai simplement dit "voir". On ne peut pas "voir" la pensée, car cela implique une dichotomie entre celui qui voit et ce qui est vu. Voir un visage dans le miroir est une chose toute simple. Le miroir ne peut refléter la pensée, mais "voir" une pensée suppose qu'il y a d'une part une pensée, et de l'autre quelqu'un qui la voit. Mais celui qui la voit est lui-même pensée, si bien qu'il y a seulement de la pensée, et par conséquent rien que l'on puisse voir intérieurement. - Mais alors que voulez-vous dire quand vous parlez de voir "ce qui est"? - Voir "ce qui est", dit Krishnaji, ce n'est pas seulement observer avec l'organe de la vue. C'est aussi écouter "ce qui est" sans oreille. "Ce qui est" implique tout cela: "voir", "entendre". Je n'utiliserais toutefois pas le mot "voir", je dirais: la pensée prenant conscience d'elle-même, de sa propre activité. - Mais voilà des années que vous parlez de "voir ce qui est"... - Je parlais de voir ce qui se passe intérieurement, et non du fait d'observer "ce qui est" avec l'œil physique, ou avec une autre pensée. Quand vous dites "voir", c'est ce que cela implique. - Quel est cet état? demandai-je. - Si vous dites "voir" intérieurement, il me semble que vous introduisez une dualité dans ce qui est vu. - Est-il possible, demandai-je, de "voir" sans cet état duel? - Oui, cette vision implique un état où il n'y a pas d'opposition. - Parce que cette vision a la même qualité que le lac dont vous parliez tout à l'heure? - Oui, et c'est pourquoi, lorsque vous parlez de regard intérieur, c'est un point de vue un peu artificiel. La pensée elle-même doit être paisible, elle est comme le lac. Et quand une question est posée, c'est du lac qu'on y répond. - Mais, demandai-je, la colère, la jalousie sont-elles matérielles? - Absolument. - J'en prends conscience, dis-je, et c'est déjà passé, parce que je ne peux pas "voir" ce qui est passé. - Mais vous dites que la jalousie surgit et qu'elle est observée. - Peut-on voir ou observer la naissance de la jalousie? Si c'était Possible, elle ne se produirait pas. - - En effet, répondit K. Mais le fait est là, la jalousie surgit, c'est une réaction à laquelle nous donnons un nom. Peut-on observer cette réaction tant qu'on ne l'a pas nommée? Pas comme un observateur qui observe, mais avec cette observation à quoi rien ne répond. Puis-je voir la réaction seulement? Et en disant "voir", je veux dire la "vision" non physique. Observer cette réaction qui monte, c'est l'"autre écoute", l'écoute sans l'oreille, l'autre "vision", celle sans l'œil. Cela vous paraît fou? Nous disons qu'une question est posée, et qu'elle est comme une pierre jetée dans un lac parfaitement tranquille. La réponse même est l'acte de jeter cette pierre. A présent, nous ne parlons pas du flux et du reflux de la marée, mais d'une observation de "ce qui est", sans qu'un souvenir antérieur y soit associé. C'est tout. - Ce n'est ni vu ni entendu physiquement? - Absolument. - Mais vous vous êtes servi du mot "observation"... - Dans le sens où l'on observe sans qu'il y ait de souvenir associé à ce que l'on observe. Dans ce processus, il n'y a pas de centre d'où l'on observe, le centre étant la mémoire, le jugement, la douleur. On ne se place nulle part pour observer ; on ne tire pas de conclusion, on n'établit pas d'associations avec des événements antérieurs: la "vision" est aussi calme que le lac. Le "ce qui est" vous met au défi: le lac paisible peut-il répondre lorsque ce défi s'y engloutit? - C'est la petite vague qui est la réponse? demandai-je. - Oui, et c'est une chose merveilleuse. - J'ai remarqué, lui dis-je, que vous écoutiez votre propre réponse avec la même attention que lorsque vous aviez écouté la question... - J'écoute pour voir si ce qui est dit est correct. - Pour vous, les réponses que vous donnez et les réponses de quelqu'un d'autre se placent sur le même plan. - Si vous parlez sérieusement, dit K, si vous écoutez la personne qui vous interroge et si vous lui répondez, il y a une écoute - dans les deux sens - non pas le fait d'écouter votre réponse ou la mienne, il y seulement l'écoute. - Vous écoutez, repris-je, et si ce qui est dit n'est pas ce que cela devrait être, vous vous retirez. La flexibilité est totale. - Si le caillou est très léger, il ne fera qu'une petite vague, mais si c'est un rocher qui est jeté, il y aura une grande turbulence dans le lac. Dès lors, on n'écoute pas seulement la personne qui vous jette un défi, mais aussi ce qui est répondu. Quand la réponse n'est pas ce qu'elle devrait être, il y a retrait. Et puis vous changez, vous vous déplacez. J'ai donc découvert qu'il n'y a pas de vision ni d'écoute intérieure: il y a seulement l'acte d'écouter et de voir. - Que représente le lac? demandai-je. - A qui appartient-il? C'est cela qui est important. A votre esprit, à celui de K, à celui d'une personne agitée? - Nous parlons de celui de Krishnaji. dis-je, car j'essaie de voir jusqu'où on peut aller dans l'exploration de votre esprit. - Je comprends. Vous m'interrogez au sujet du lac que K est supposé avoir. Mais je ne pense pas qu'il en ait conscience. - De quoi avez-vous conscience? - Il faut surtout comprendre que si K a conscience de quelque chose, ce n'est pas d'un lac... - Puis-je vous demander quelle est votre personnalité intérieure? » Je poussais K dans ses retranchements pour voir ce qu'il livrerait de son être intime. Il y eut un silence. Puis Krishnaji répondit avec gravité: « Je ne me suis jamais demandé ce qu'elle était. Si je réponds "rien", c'est-à-dire "pas une chose", cela vous suffit-il? Il n'y a rien. Pourriez-vous comprendre la nature intime de K, qui est rien, absolument rien. Ce serait comme de mesurer ce qui n'est pas mesurable. Mais je ne dis pas que mon esprit est incommensurable... » En 1976, ma sœur aînée était décédée d'une crise cardiaque. Ma mère très atteinte par ce choc s'effondra physiquement et mentalement, et eut une petite attaque. Elle avait toujours été toute dévouée à Krishnaji, et l'avait souvent reçu chez elle. Dans une lettre adressée à Nandini il avait joint un mot qui lui était destiné ; il s'inquiétait de sa santé, lui exprimait sa reconnaissance pour l'hospitalité et l'affection qu'il avait toujours trouvées auprès d'elle et lui envoyait toute son amitié. Nous le lui lûmes, et elle esquissa un sourire. Elle se rétablit, mais resta très faible. En janvier de l'année suivante, Krishnaji se trouvait à Bombay, et il vint la voir. Elle était couchée, car elle s'affaiblissait de jour en jour, mais elle avait pris un bain avant l'arrivée de Krishnaji, et sa tête était couverte de son sari de mousseline blanche. En le voyant, son visage s'anima. Il lui tint la main pendant plus d'une heure et lui parla avec une sollicitude extrême. Elle lui dit: « Ma fille est morte. » « Je sais, Amma, répondit-il, nous devons tous mourir ». Ma mère demeura alors paisible jusqu'à la fin. Elle s'éteignit doucement, sans déranger ses enfants qui étaient assis dans la pièce voisine. La Fondation Krishnamurti aux États-Unis avait organisé en 1976 « une rencontre de scientifiques et de philosophes au centre Arya Vihara d'Ojai Sunanda, Pama, son mari, et Narayan, le neveu de Krishnaji, y avaient participé. Balasundaram avait dû renoncer à y aller car il souffrait d'une jaunisse. Krishnaji était resté quelque temps à Ojai avec Sunanda ; ils s'étaient promenés ensemble. Krishnaji lui avait parlé longuement de Vasant Vihar et s'était montré particulièrement ouvert et affectueux... Sunanda était retournée en Inde rayonnante de confiance. Le3 juin 1976, j'évoquai dans une lettre à Krishnaji, la santé de ma mère et ma rencontre avec Sunanda. « Je suis à Bombay depuis une quinzaine de jours à cause de la maladie de ma mère. Nous venons de passer une période difficile. Elle a eu une infection urinaire, des complications pulmonaires et, depuis quelques jours, est incapable de parler et d'absorber quoi que ce soit. Le médecin pense qu'elle souffre d'un paralysie partielle de la gorge. On la nourrit par le nez et, depuis vingt-quatre heures, elle semble un peu mieux. A présent elle prononce quelques mots indistincts, mais que nous parvenons à comprendre. Elle a perdu la mémoire du passé immédiat, et ses questions trahissent une certaine angoisse. « J'ai rencontré Sunanda et Pama son mari, qui sont passés par Bombay. Nous avons longuement parlé. Je suis extrêmement heureuse qu'ils aillent à Vasant Vihar et j'espère que tout ira bien pour eux et que leur travail prospérera là-bas. Je me rends le 6 juin à Madras pour une réunion du Krishnamurti Trust. A ma dernière visite, Radha et moi avons examiné toutes les réparations qui vous paraissaient nécessaires, et je pense que les travaux ont déjà commencé. « Je suis d'accord avec vous, le secrétaire de la Fondation Krishnamurti de l'Inde ne devrait pas être en même temps le directeur de l'école de Rishi Valley. C'est ce qui avait été décidé quand vous étiez ici, il y a plus d'un an. Depuis que Balasundaram vous a rencontré en Europe, vous m'avez écrit qu'il vous avait expliqué que la tâche de secrétaire était purement technique et qu'à votre avis Rishi Valley devrait devenir le centre des activités de la Fondation. Je n'ai pas votre lettre ici avec moi, mais dès mon retour à Delhi je vous en enverrai une copie. Je vous avais demandé de me préciser si, à vos yeux, le secrétaire et le directeur pouvaient être une seule et même personne, et vous m'aviez répondu par la négative. L'année dernière, à la réunion de la Fondation, quand il s'est agi de nommer le secrétaire, on a jugé que Balasundaram devrait garder ses fonctions pendant une année encore, jusqu'à la fin du procès, puisqu'il était le principal plaignant dans cette affaire, et que la procuration était à son nom. Un changement en cours de procès aurait causé bien des complications. Tous les membres de la Fondation avaient donné leur accord. Légalement, on doit nommer un nouveau secrétaire chaque année, à la réunion qui se tient en octobre ou novembre. J'en avais parlé avec Balasundaram, qui m'avait dit de lui-même qu'il renonçait à ses fonctions de secrétaire. J'ai toujours pensé que Pama était la personne toute désignée pour le remplacer, et c'est dans cette idée que je l'ai persuadé de devenir membre de la Fondation. » En décembre, Pama avait succédé à Balasundaram, et le couple s'était installé à Vasant Vihar. La maison était en ruine, il n'y avait pas d'argent, il fallait repartir de zéro. Sunanda assuma la responsabilité des éditions et bientôt parut un bulletin. Vasant Vihar, siège de la Fondation, devint un centre pour les publications de la K .F.I., les archives et l'enseignement. Tradition et Révolution, Propos de Krishnamurti sur l'éducation, des conférences et l'édition indienne des œuvres de Krishnaji y furent publiés.
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« Je chevauche un tigre. » J'avais rencontré Indira Gandhi pour la première fois en 1931, à Anand Bhawan, la maison familiale des Nehru à Allahabad. J'avais seize ans, Indira en avait quatorze. J'ai gardé le souvenir d'une jeune fille d'aspect fragile, réservée, austère, vivant dans son univers imaginaire. Je continuai à la rencontrer au fil des ans, à Bombay, chez sa tante Krishna Hutheesing. C'est là que naquit, le 20 août 1944, son fils Rajiv. Lorsqu'à partir de 1955 je vins habiter à Delhi, nous devînmes amies. Elle remplissait le rôle d'hôtesse chez son père, le Premier ministre Jahawarlal Nehru, à Teen Murti House, résidence avant l'indépendance du Commandant en chef britannique. Indira continuait à s'abriter derrière une apparence réservée. Cet être sensible, enthousiaste, s'intéressait à ce qui sortait de l'ordinaire, aux gens et aux événements du monde extérieur. Krishnaji et son enseignement faisaient déjà partie de ma vie, et je lui parlais souvent de la connaissance de soi et de la perception. Au début, elle m'écoutait attentivement, mais sans témoigner d intérêt évident. Ce n'est que lorsque nous nous connûmes mieux qu'elle se mit à m'interroger sur la connaissance de soi et l'observation sans observateur. Elle me parla avec timidité de ses propres perceptions, finement aiguisées. Étant jeune elle se surprenait à s'observer parler ; elle voyait des choses derrière elle, était au courant d'événements dont elle n'avait pas été témoin ; et avait souvent fait des expériences sensorielles intenses. « Vous connaissez les portes de la perception de Huxley, me dit-elle. J'ai vu le monde avec la même intense acuité, mais je n'en parlais à personne, car on n'aurait pas compris et on se serait moqué de moi. » Depuis son enfance, il lui semblait qu'elle se « noyait dans la couleur ». Des années durant elle avait été obsédée par une certaine couleur. Un rouge éclatant, toutes sortes d'orange, un rose passé, éveillaient chez elle des impressions fortes. Le jaune et le vert suscitaient l'énergie, le bleu lui était étranger. Cette impressionnabilité diminua lorsqu'en 1966 elle devint Premier ministre. Indira rencontra Krishnaji pour la première fois à un dîner chez moi, à la fin des années 1950. Elle semblait intimidée et ne parla pas beaucoup à Krishnaji était intimidé lui aussi, mais il se mit bientôt à raconter de ; histoires. Un conte Zen. en particulier, enchanta Indira. Deux moine ; bouddhistes arrivent au bord d'une rivière en crue, difficile à traverser. Une femme vient les supplier de l'aider à passer de l'autre côté car ses enfants sont seuls et affamés. L'un des moines refuse ; l'autre la prend, la charge sur son dos et traverse la rivière. Quand les deux moines reprennent leur route ; le premier, horrifié qu'un moine ait pu toucher une femme, et plus encore la porter sur son dos, fait de violents reproches à l'autre, qui lui réplique: « Cela veut dire que tu portes encore cette femme dans ton esprit? Moi, je l'ai abandonnée depuis longtemps sur la rive... » Pendant l'hiver 1970, Krishnaji vint dîner chez moi avec Indira Gandhi, Karan Singh, maharajah du Cachemire, ma sœur Nandini, G. Parthasarthi * , et Jim George, le haut commissaire du Canada. On parla, à table, de la jeunesse. En Occident, les jeunes étaient révoltés, n'acceptaient plus le mode de vie de leurs parents, refusaient toute sécurité, et devenaient des errants - partant pour des pays lointains, partageant, fumant du hachich, brisant tous les tabous, observant et goûtant le monde. Quelqu'un demanda: « Pourquoi la jeunesse indienne tient-elle tant à la sécurité? » K évoqua le matérialisme croissant dans notre pays. On se demanda pourquoi les jeunes Indiens semblaient renoncer à leurs racines, et se tournaient vers le riche Occident pour satisfaire leurs besoins matériels et intellectuels. « Pourquoi, demanda Krishnaji, y a-t-il une dégradation dans ce pays à tous les niveaux de la société? » Indira écoutait, mais parlait peu. Karan Singh demanda avec malice à Krishnaji: « Est-il vrai qu'aucune personnalité politique n'est capable de percevoir la réalité? » Quelques jours plus tard, je reçus une lettre d'Indira.
Apparemment, Indira n'avait pas fait une forte impression sur Krishnaji. Il ne fit aucun commentaire sur cette rencontre. En juin 1975, je quittai l'Inde pour un voyage en Europe et aux États-Unis. J'étais à Paris lorsque j'appris que la Haute Cour d'Allahabad avait annulé l'élection d'Indira Gandhi à cause de ce qui semblait n'être qu'une infraction minime, et qu'elle avait été privée du droit de se représenter aux élections pour une période de six ans. Le commentaire du Times de Londres faisait remarquer que cette infraction n'était pas plus grave qu'un « stationnement illicite ». L'incroyable s'était produit, et personne ne pouvait prévoir ce que l'avenir nous réservait. Pendant mon séjour en Angleterre, j'habitai à Brockwood Park, avec Krishnaji. Il était très préoccupé par la situation en Inde, et nous en parlâmes longuement. Indira Gandhi avait fait appel et on lui avait accordé un sursis ; elle était donc toujours Premier ministre, mais ne pouvait voter au Lok Sabha * , puisqu'elle n'en était plus membre. La presse britannique s'interrogeait avec passion à son sujet: démissionnerait-elle avant que le jugement soit rendu? Le lendemain de mon arrivée à New York était proclamé en Inde l'état d'urgence, et nous apprîmes qu'on avait procédé à une série d'arrestations. A cette distance, et sans possibilité de vérifier les informations, le bruit courait qu'une guerre civile avait commencé. Je me rendis au bureau de la représentation permanente de l'Inde à l'ONU pour essayer de téléphoner à Indira Gandhi. A mon grand étonnement, je parvins à la joindre. Je lui fis part des rumeurs qui se répandaient et de l'absence totale d'informations exactes. Elle essaya de me rassurer tout en me confirmant que l'état d'urgence avait été déclaré, que de nombreuses personnes avaient été emprisonnées, dont Jai Prakash Narain et Morarji Desai. Elle me dit que le pays était menacé d'une vague de violence, mais insista sur le fait que l'état d'urgence ne durerait que peu de temps. Au cours de mon voyage de retour, je ne m'arrêtai pas à Gstaad pour voir Krishnaji, et je ne lui téléphonai pas de Londres. Je ne voyais pas assez clair dans la situation, et je savais qu'il était très perturbé par ce qui se passait en Inde. A New Delhi, beaucoup de personnes vinrent me parler de l'état d'urgence - un petit nombre avec approbation, mais la plupart avec colère et passion. On sentait monter la peur et les tensions. Je rencontrai Indira au Parlement et je lui parlai de l'atmosphère qui régnait dans la capitale et de mon désarroi devant cette décision prise par un gouvernement dont elle était le chef. Elle m'écouta attentivement et répliqua que je n'avais aucune idée de la violence inhérente à la situation que nous vivions, ni des dangers intérieurs et extérieurs qui menaçaient le pays. Elle évoqua la grève des chemins de fer de l'année précédente qui avait déclenché désordres et instabilité. Elle mentionna aussi le mouvement de Jai Prakash Narain, la "Révolution totale", auquel s'était rallié un grand nombre de jeunes gens. Ce mouvement, qui au début était non violent, avait été infiltré en 1975 par de nombreux éléments indésirables. Jai Prakash était un idéaliste et semblait tout à fait inconscient du danger, mais si on permettait à ces éléments de renforcer leur position, ce serait un désastre pour le pays. J'espérais que l'état d'urgence serait levé le 15 août - jour de l'Indépendance - et j'allai au Fort Rouge * pour l'entendre. Mais juste au moment où elle allait apparaître en public elle apprit l'assassinat de Mujib-ur-Rahmann, Premier ministre du Bangladesh, et de sa famille. Toutes ses craintes se réveillèrent: elle était convaincue que ces meurtres faisaient partie d'un plan de déstabilisation du sous-continent et qu'elle, ses enfants et petits-enfants seraient les prochaines cibles. L'état d'urgence se prolongea donc, avec des conséquences traumatisantes pour le pays - dirigeants et dirigés.
Je lui répondis en faisant le point de la situation en Inde, et en l'assurant qu'il était impensable qu'il soit emprisonné. Selon notre tradition, la voix d'un maître spirituel était une lumière qu'on ne pouvait éteindre. Le 20 août, je reçus une deuxième lettre. Il était encore très préoccupé, et cette fois se posait un nouveau problème: « Sa venue en Inde se justifiait-elle, servirait-elle à quelque chose? »
Il poursuivait en me demandant si j'avais toujours l'intention de me démettre d'autres fonctions que j'occupais depuis le mois de mars 1976. Il terminait ainsi:
Cette lettre me bouleversa. Il me parut clair, sur le moment, que shnaji rejetait l'Inde et ceux qui avaient été ses compagnons depuis de longues années. J'en parlai à Nandini, qui eut comme moi l'impression que son dialogue avec son pays avait pris fin. Dans ma réponse à Krishnaji j'exprimai ma profonde détresse. Je lui disais que sa lettre m'avait atterrée. Balasundaram, qui se trouvait à Brockwood auprès de lui quand celui-ci reçut ma lettre, m'écrivit qu'il avait été très étonné et qu'il avait répété plusieurs fois: « Mais qu'est-ce qui a pu atterrer Pupul? » Tous deux étaient en train de discuter de la situation de 1a Fondation indienne. Il se confirma bientôt que Krishnaji avait finalement décidé de ne pas se rendre en Inde pendant l'hiver 1975. Il annula aussi sa visite annuelle à Rome, et retourna à Malibu en Californie. Krishnaji m'écrivit de chez Mary Zimbalist, à Malibu, une longue lettre datée du 10 novembre, où il me demandait avec candeur: « Vous m'avez écrit de Delhi que vous aviez été atterrée par une longue lettre où je vous disais, entre autres choses, qu'en Inde tout marchait selon les convenance ; personnelles de chacun. Vous ne m'avez jamais précisé ce qui vous avait atterrée et j'aimerais connaître la raison. » Je lui répondis que ma première impression avait été qu'il abandonnait l'Inde et qu'il ne souhaitait plus y retourner, ce qui m'avait causé un choc. J'avais d'autres questions à lui poser, mais il me parut inutile d'entrer dans les détails. L'état d'urgence durait depuis plus d'un an et, tout en ayant conscience qu'il était pour Indira une cause de tension et d'angoisse, je savais aussi qu'elle s'était parfois montrée dure, et qu'elle avait fermé les yeux sur de nombreux incidents regrettables. Pour la première fois de sa vie, elle perdit le contact intuitif qu'elle avait eu jusque-là avec son peuple. Elle était isolée, soupçonneuse, et ne supportait aucune critique, même lorsque des amis proches lui apportaient la preuve que des fonctionnaires avaient commis des abus. Ce n'est qu'à l'automne 1976 qu'elle commença à être sensible au sentiment général de peur et de crainte. C'est à cette époque que je lui parlai de la possibilité pour Krishnaji de venir faire des conférences en Inde pendant l'hiver. Elle répondit: « Il sera ; le bienvenu, et libre de parler comme il l'entend. » Elle connaissait l'attachement passionné qu'avait Krishnamurti pour la liberté ; c'était un révolutionnaire religieux et, pour lui. une vie privée de liberté équivalait à la mort. Krishnaji arriva en Inde en octobre 1976, et habita chez moi, King George's Avenue. Le 27 octobre, Indira vint dîner, vêtue d'un sari à impressions rose pâle. Mes autres invités étaient Achyut, Nandini, sa fille Devi et sa petite-fille Aditi, jeune et gracieuse danseuse > Il y avait aussi Sunanda et Pama Patwardhan, et L. K. Jha. Indira nous dit que, selon le calendrier indien, c'était le jour de son anniversaire. Elle exprima le désir de s'entretenir avec Krishnaji ; ils restèrent ensemble jusqu'à neuf heures. A dîner, elle fut très silencieuse, à peine consciente de ce qui se disait autour d'elle. Achyut, qui désapprouvait ardemment l'état d'urgence, resta muet, voire morose. Ce furent L. K. Jha et Krishnaji qui parlèrent le plus. Ce dernier ne jeta pas un regard à Indira, et ne lui adressa pas la parole pendant tout le dîner ; il sentait qu'elle était vulnérable, et ne voulait pas s'imposer. Pour détendre l'atmosphère il se mit à raconter des histoires humoristiques. Tout le monde riait, et même Indira ne pouvait s'empêcher de sourire - tout en semblant préoccupée et lointaine. Elle se joignit pourtant un moment à la conversation et nous raconta l'histoire des astronautes qui, au retour de leur voyage dans l'espace, sont reçus par Khrouchtchev qui leur demande: « Quand vous étiez là-haut, avez-vous vu de mystérieuses lueurs et des êtres étranges? Avez-vous remarqué un grand personnage à barbe blanche, environné de lumière? » Les astronautes lui dirent: « Oui, camarade, nous avons vu tout ça, » et Khrouchtchev de dire: « C'est bien ce que je craignais. Mais surtout gardez cela pour vous. » Les astronautes font alors le tour du monde et vont en visite chez le pape. Celui-ci les prend à part et leur demande: « Mes fils, quand vous étiez là-haut, avez-vous vu des lumières et un grand personnage à barbe blanche? » Ils répondent: « Non, Saint-Père, nous n'avons vu ni lumières, ni personnage barbu. » Le pape s'écrie alors: « Ah, mes fils, c'est bien ce que je pensais, mais surtout ne racontez cela à personne ! ». Il y eut un éclat de rire général, mais L. K. Jha eut l'air embarrassé: Krishnaji lui avait raconté la même histoire, qu'il avait répétée à son tour au Premier ministre, et à présent elle revenait à Krishnaji... Après le dîner, quand tout le monde fut parti, Krishnaji me dit qu'Indira traversait une période très difficile. Lorsqu'ils s'étaient trouvés seuls, ils étaient restés longtemps sans parler. Il avait compris qu'elle était très perturbée. Puis elle lui avait dit que la situation en Inde était explosive. Krishnaji avait senti en elle une nature très belle, mais que la politique détruisait. Il me laissa entendre qu'elle était entourée de courants de violence. Le lendemain matin, Indira Gandhi m'écrivit pour me dire que Krishnaji lui avait promis de la revoir ; elle souhaitait que j'organise un rendez-vous avec lui. Je téléphonai à Seshan, son secrétaire particulier, mais soudain, à onze heures, une voiture où se trouvait Indira se rangea devant la porte. Ce n'est qu'un peu plus tard qu'arriva la voiture qui l'escortait d'habitude, avec ses gardes du corps fort inquiets. Elle passa une heure avec Krishnaji et sortit de sa chambre visiblement émue ; des larmes coulaient sur son visage. Elle se ressaisit dès qu'elle aperçut dans le salon ma petite-nièce Aditi ; elle lui demanda ce qu'elle était en train de lire et lui parla quelques instants. Je la raccompagnai silencieusement jusqu'à sa voiture. Pendant les quelques mois que Krishnaji passa en Inde, il pensait souvent à Indira. Il me posa de nombreuses questions sur elle et sa vie. Il avait été profondément frappé par sa capacité à écouter et son refus de se justifier et de se défendre. D'après lui, elle était la seule personne occupant ces fonctions qui eût une telle qualité d'écoute. D'habitude, les dirigeants politiques sont pleins d'eux-mêmes et donc incapables de prêter attention à ce qu'on leur dit, ou bien ils s'effondrent devant l'adversité. Elle lui avait paru différente. Il lui écrivit avant de quitter Delhi. Quelques années plus tard, après la mort de son fils Sanjay, je lui demandai si elle pleurait facilement. Elle réfléchit un instant, puis me répondit: « Non, je ne pleure pas quand j'ai de la peine, mais je verse des larmes quand je suis profondément émue, devant quelque chose de très beau. » Elle me dit avoir pleuré lorsqu'elle avait rencontré le Kamakoti Shankaracharya de Kanchipuram * , et aussi quand elle était venue voir Krishnaji chez moi, en 1976, « J'ai sangloté, je ne pouvais plus m'arrêter. Cela ne m'était pas arrivé depuis des années. » Elle me raconta qu'ils s'étaient entretenus des événements qui s'étaient produits en Inde les mois précédents. Indira avait fait cette remarque: « Je chevauche un tigre, et je ne sais comment en descendre. » Krishnaji lui avait répondu: « Si vous êtes plus intelligente que le tigre, vous saurez comment vous y prendre. » Elle lui avait demandé ce qu'elle devait faire, et il avait refusé de la conseiller ; il lui avait seulement recommandé de considérer les conflits, les actions et les torts comme formant un tout, et d'agir alors avec un esprit détaché. Il lui dit qu'il ne connaissait pas ses problèmes, mais qu'elle devait prendre la bonne décision, sans souci des conséquences. Elle me confia plus tard que c'est le 28 octobre 1976, le jour où elle avait rencontré Krishnaji pour la deuxième fois, qu'elle avait commencé à envisager de mettre fin à l'état d'urgence, quelles que fussent les conséquences. Elle avait réfléchi, parlé à ses proches, et finalement pris la décision de provoquer des élections. Krishnaji se trouvait à Bombay, sur le point de partir pour l'Europe lorsqu'il apprit qu'Indira avait fait libérer les personnes emprisonnées en vertu de la loi de Sécurité intérieure, et qu'elle avait annoncé la tenue d'élections. Il en fut très heureux, et m'en parla longuement. Il aurait aime la revoir avant de quitter l'Inde, et était même prêt à partir pour Delhi, mai: je l'en dissuadai, sachant qu'elle aurait l'esprit occupé par le combat à venir La veille de son départ il me demanda de lui donner régulièrement de se nouvelles. « Que se passera-t-il, demanda-t-il soudain, si elle perd le élections?
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« Elle est très vulnérable. » Krishnaji était à Ojai lorsqu'il apprit la nouvelle de la défaite d'Indira. Dans une lettre datée du 22 mars 1977, il m'écrivit: « Elle est sortie à présent du monde politique, et je me demande ce qu'elle va faire. Quand vous la verrez, transmettez-lui mon affectueux souvenir. » Le 31 mars, il me disait: « J'ai reçu votre lettre d'après les élections. Je suis heureux que vous ayez été auprès d'elle quand elle a su la nouvelle. Je me sens quelque peu responsable de ce qui s'est passé. Je vous l'avais dit à Bombay: elle pouvait perdre. Dites-lui mon affection. » Dans toutes les lettres qui suivirent, il me demandait de ses nouvelles. Je demeurai à Delhi jusqu'à la fin de mai ; j'avais démissionné des postes officiels que j'occupais. Indira avait quitté la résidence du Premier ministre pour s'installer au 12 Willingdon Crescent. Les tensions montaient. Lorsque j'allais la voir, pendant les soirées d'été, je la trouvais assise seule sur sa véranda, le regard fixé sur son jardin noyé dans l'obscurité. Parfois, je partageais son repas, puis je rentrai chez moi. Un soir, je la trouvai épuisée. Je savais qu'elle avait rendu visite à un des dirigeants du nouveau gouvernement. Je lui demandai si elle avait éprouvé de l'hostilité envers lui. « Oui, dit-elle, pendant qu'il me parlait, j'ai ressenti une allergie, des malaises internes, et j'ai saigné du nez ; je n'avais pas assez de mouchoirs sur moi. » Certains jours, elle venait chez moi à l'improviste « pour rester assise tranquillement ». Elle semblait ne rien craindre pour elle-même, mais elle était très inquiète pour son fils Sanjay. Les quelques personnes qui lui étaient restées fidèles lui avaient dit qu'il serait arrêté et torturé. Je ne savais comment la réconforter. Je partis pour Bombay au début de juin, car je n'avais plus de domicile à Delhi. Indira fut arrêtée peu après. Elle passa une nuit dans un poste de police, mais fut relâchée le lendemain matin par le juge. Krishnaji apprit son arrestation à la BBC, et m'écrivit immédiatement pour me demander de ses nouvelles. Indira lui avait écrit de son côté, mais n'ayant plus de secrétariat, sa lettre fut insuffisamment affranchie et partit par le courrier ordinaire. Quand je la rencontrai en août, elle se plaignit de ne pas avoir eu de réponse. J'écrivis à Krishnaji pour lui demander s'il avait eu la lettre d'Indira ; il me répondit par retour du courrier qu'il n'avait rien reçu. Cette lettre ne lui parvint que lorsqu'il fut de nouveau en Inde ; on la lui avait fait suivre de Brockwood. Indira lui disait:
Elle lui parlait de Sanjay et de la menace d'une accusation qui pesait sur lui. Elle terminait ainsi: « Malgré toutes ces épreuves et humiliations - perquisitions, interrogatoires et enfin ce procès - , il se comporte avec sérénité et dignité. » Ceux qui avaient été ses proches lorsqu'elle était Premier ministre l'abandonnèrent peu à peu, et elle en fut profondément peinée. Elle ignorait ce que l'avenir lui réservait, et savait que le gouvernement Janata * désirait une revanche et ferait tout son possible pour l'humilier et la persécuter. Krishnaji arriva en Inde au début de novembre. De Bombay, il comptait aller à Varanasi, mais la pénurie d'eau qui y sévissait lui fit remettre sa visite. L'appartement que j'occupais au rez-de-chaussée Dongersey Road, sur Malabar Hill, était dans un état épouvantable. Krishnaji devait y habiter et, la veille de son arrivée, une partie du plâtre du plafond de ma chambre était tombée à côté du lit où j'étais couchée, m'évitant de peu. Il était impossible de faire faire les réparations avant sa venue. Et, pour comble de malheur, des ouvriers s'étaient mis à faire des trous dans la rue, juste en face de ma maison ; aucun coup de téléphone à la Municipalité n'avait réussi à les arrêter. On n'avait même pas su m'indiquer quelle était la personne responsable. Krishnaji débarqua donc dans une maison où les plafonds s'écroulaient, et devant laquelle on creusait une tranchée. On avait posé une planche au-dessus, et des madriers soutenaient le portique et la véranda pour empêcher qu'ils ne s'effondrent. Dès son arrivée, Krishnaji m'interrogea sur Indira. Il me confia qu'en quittant l'Inde en février 1977 il avait eu une prémonition de sa défaite. Il prévoyait qu'elle aurait à faire face dans les années à venir à des difficultés et des épreuves de force. Quelques jours plus tard, on me téléphona de Delhi qu'Indira, alors à Bangalore, venait a Bombay tout exprès pour voir Krishnaji. Elle arriva en voiture, fut amusée de « marcher sur la planche * » pour entrer chez moi. Elle passa deux heures avec Krishnaji, cependant que le directeur de la police attendait dans le couloir pour des raisons de sécurité. Quand elle sortit de leur entretien, elle me dit que Krishnaji lui avait demandé de demeurer un jour de plus et qu'elle avait accepté. Pouvait-elle rester chez moi? Elle espérait que cela ne me dérangerait pas trop... J'acceptai aussitôt, tout en frémissant intérieurement. A cette nouvelle, le directeur de la police fut consterné. Il me dit qu'il était impossible d'assurer sa sécurité dans cet appartement, au rez-de-chaussée, avec des fenêtres donnant sur la rue, et me supplia de la convaincre de rentrer à Delhi. Il était très nerveux, et réellement inquiet. Plusieurs dirigeants du Congrès étaient déjà là pour la voir, et étaient entassés dans une chambre, pendant qu'Indira les recevait un par un dans le salon. On décida finalement qu'elle retournerait à Delhi. Sa présence chez moi commençait à se savoir, et une foule s'était rassemblée devant la maison. Le soir, avant son départ, Indira mangea avec enthousiasme des sandwiches au concombre et du patodi, succulent plat gujrati fait avec de la farine de pois chiches. Je l'accompagnai à l'aéroport - l'avion avait un retard de plusieurs heures. Au printemps de 1978, j'accompagnai Indira dans un voyage au Karnataka, pour visiter des temples et des maths (monastères). Nous nous arrêtâmes un jour pour déjeuner à Mulabidri, ancien centre religieux jain. On avait tiré des coffres-forts une vaste collection de statuettes de Tirthankara sculptées dans des émeraudes, des rubis, des saphirs, du cristal de roche, des obsidiennes, des agates, du jade et d'autres pierres semi-précieuses, pour les montrer à l'ex-Premier ministre. Depuis le Xe siècle, des marchands faisant du commerce avec l'Extrême-Orient avaient rapporté ces trésors pour les offrir à ce vénérable sanctuaire. Nous terminâmes notre voyage à Mercara, dans un bungalow entouré de jardins et d'arbres immenses. C'est là qu'Indira commença L'Inde éternelle. Krishnaji revint en Inde au début de novembre 1978. Il alla directement à Varanasi. Puis il se rendit via Calcutta à Rishi Valley, où je le rejoignis. On me téléphona de Delhi qu'Indira avait le projet de visiter Rishi Valley, et espérait rencontrer Krishnaji. Elle n'était jamais venue dans notre vallée, et souhaitait s'y reposer quelques jours. Elle venait de gagner, après un combat acharné, les élections à Chikmagelur, et à mesure que s'approchait la date de la rentrée du Parlement la tension montait. La veille du jour où elle devait arriver, on me téléphona de nouveau pour m'annoncer qu'il était fortement question de lever son immunité parlementaire et de l'emprisonner. Les jours à venir allaient être critiques ; elle dut naturellement renoncer au voyage projeté. Je quittai Rishi Valley et pris l'avion pour New Delhi ; j'assistai donc à la bataille qui se livra au Lok Sabha. Elle fut inculpée, et incarcérée jusqu'à la fin de la session parlementaire. Elle resta une semaine dans la prison de Tihar, d'où elle m'envoya ce message, gribouillé sur un bout de papier chiffonné et taché.
Peu de temps après qu'elle fut libérée, Indira décida d'aller à Madras visiter Krishnaji à Vasant Vihar. Des dispositions très strictes pour assurer sa sécurité furent prises. Elle devait déjeuner avec Krishnaji, passer la nuit dans la maison des hôtes du Gouvernement, et retourner à Delhi le lendemain matin. L'aéroport était envahi par une foule venue l'accueillir. Quand elle sortit de l'avion, elle paraissait un peu fatiguée. Elle arrivait du Karnataka où les partis de l'opposition avaient organisé de violentes manifestations. Krishnaji attendait Indira sur le perron, et l'emmena dans sa chambre au premier étage. J'attendis dans un salon à côté. Krishnaji m'appela lorsque leur entretien fut terminé. Indira paraissait en grand désarroi, mais elle me sourit. Puis elle dit: « Krishnaji m'a demandé d'abandonner la politique. Je lui ai expliqué que je ne savais pas comment c'était possible. On m'a intenté vingt-huit procès. » Elle se tourna vers Krishnaji et ajouta qu'on l'avait même accusée d'avoir volé deux poulets, et qu'elle était convoquée devant un tribunal pour répondre de cette accusation. « J'ai dit à Krishnaji que je n'avais qu'une alternative devant moi, me battre ou me laisser faire, sans me défendre. » Je l'emmenai à mon cottage, où elle se rafraîchit et se reposa avant le déjeuner. Elle eut le temps de me parler de sa vie en prison. Elle se réveillait à cinq heures du matin, faisait de la gymnastique, buvait le lait froid que sa belle-fille Sonia lui avait apporté la veille au soir et retournait se coucher jusqu'à sept heures. Elle prenait alors son bain, puis lisait. Une ironie du sort avait voulu qu'on lui ait assigné la même cellule qu'à George Fernandes * . Sonia lui apportait ses repas qui avaient été préparés chez elle. Le directeur de la prison ne l'avait autorisée à recevoir qu'un petit nombre de livres, ce qu'elle avait trouvé irritant. Jamais elle ne s'apitoya sur elle-même. A la fin de notre conversation, elle me confia: « Lorsque j'ai vu Krishnaji à Delhi en 1976, il m'a demandé si je me rendais compte qu'en agissant selon ma conscience, j'aurais à en subir les conséquences. On essaierait de me détruire. » Nous retournâmes pour le déjeuner à Vasant Vihar, où se trouvait aussi Mary Zimbalist. Krishnaji remplit le rôle de maître de maison avec une infinie courtoisie. Il écoutait ce que disait Indira, tout en veillant à la façon dont on nous servait. Pendant le déjeuner, Mary Zimbalist demanda à Indira comment avait été sa vie en prison. « Pas confortable » fut la réponse d'Indira, qui raconta qu'on lui avait donné un lit en bois mais pas de matelas. Deux télégrammes lui étaient parvenus. Le premier disait: « Vivez frugalement » ; le deuxième lui conseillait de compter les barreaux de sa fenêtre ; ce qu'elle avait fait. Elle y avait aussi accroché une couverture pour se protéger de la lumière du jour. M. S. Subhulakshmi, une des plus célèbres interprètes de la musique carnatique du Sud, allait donner le soir même un concert à Vasant Vihar en l'honneur de Krishnaji. Indira, qui devait assister à plusieurs réunions, ce même soir, dit qu'elle y viendrait si elle parvenait à s'échapper. Un grand nombre de personnes vinrent assister au concert. Krishnaji était assis sur le sol derrière les premiers rangs. Subhulakshmi était en train de chanter quand arriva Indira ; elle alla s'asseoir sur une chaise contre le mur. Lorsque je la vis, j'allai m'asseoir à côté d'elle. Je m'aperçus que tous les assistants l'avaient reconnue et avaient les yeux fixés sur elle. Krishnaji avait remarqué sa présence, mais il ne bougea pas. Au bout d'une heure, elle se leva et quitta silencieusement la pièce par une porte latérale. Je la suivis et nous trouvâmes Krishnaji qui, l'ayant vue partir, avait gagné rapidement le perron. Il se montra plein d'affection, lui prit la main et lui dit: « Au revoir, Madame... Je souhaite que tout aille bien pour vous. Nous nous reverrons. » Les persécutions et les tracasseries que subirent Indira et sa famille en 1979 eurent un effet contraire à l'effet souhaité. Après l'état d'urgence, les Indiens s'étaient révoltés contre elle, mais ils ne supportèrent pas de la voir humiliée. Elle était pour eux la fille courageuse de Jawaharlal. Elle m'avait confié un soir, après sa défaite, qu'elle était une survivante. La vie, dès son enfance, avait été si dure qu'elle avait appris, pour survivre, à supporter les difficultés, les privations, à se passer de ce qui était inutile, et à savoir manœuvrer en face du danger. Elle comprit ainsi que le vent tournait en sa faveur. Quand elle vit que le gouvernement Janata * se désintégrait, en politicienne avisée, elle passa aussitôt à l'action et parcourut le pays, prenant partout la parole. Les trois années de persécution et d'isolement qu'elle venait de vivre, pendant lesquelles elle avait vu des proches la quitter par peur ou intérêt, et où elle avait dû utiliser toutes ses facultés pour se protéger et protéger son fils, l'avaient aussi rendue prudente et vigilante. Lorsque Krishnaji revint en Inde à la fin de 1979, des élections devaient avoir lieu. Indira lui écrivit pour lui dire qu'elle ne pourrait le rencontrer car elle était continuellement en voyage. C'est dans l'avion de Delhi que j'appris les résultats des élections: Indira l'emportait avec une majorité écrasante. J'allai la voir dès le lendemain matin. On avait dressé des barrières tout autour du 12 Willingdon Crescent contre lesquelles se pressait une foule immense. Elle tomba dans mes bras, ses yeux étaient pleins de larmes. Bien qu'elle sût qu'il y avait un fort courant en sa faveur, elle n'avait pas encore surmonté l'émotion de sa victoire. Je retournai à Bombay, où Krishnaji arriva le lendemain. Nous parlâmes naturellement d'Indira et de son avenir. Un matin, il m'appela dans sa chambre. Il avait l'air grave et me dit que l'année qui venait apporterait une grande épreuve à Indira, et qu'il fallait que je reste autant que possible à Delhi. Il ajouta: « C'est une étrange coïncidence que vous soyez si proche d'un outsider comme moi et en même temps amie du Premier ministre. Soyez très vigilante pour vous-même, ces situations ne se présentent pas par hasard. Observez chacune de vos pensées et de vos actions. » Ses paroles me firent une profonde impression ; je comprenais qu'il pressentait que des nuages s'amoncelaient sur la tête d'Indira. Il n'en dit pas plus. A partir de février, je me rendis désormais régulièrement à Delhi ; ce n'est qu'à la fin de septembre, toutefois, que je fus nommé à un poste officiel. Je me trouvais au Cachemire, chez le gouverneur L. K. Jha, lorsqu'on m'avertit par téléphone que Sanjay Gandhi avait été grièvement blessé dans un accident d'avion. Je partis immédiatement pour Delhi. Je rencontrai dans l'avion Karan Singh, qui me dit qu'on lui avait confirmé la mort de Sanjay. J'écrivis à Krishnaji pour lui donner des détails sur la catastrophe et des nouvelles d'Indira. Il me répondit immédiatement de Gstaad: « Le choc a dû être terrible .pour elle, j'espère qu'elle s'en remettra. » Je lui avais demandé de lui écrire pour l'aider à accepter la mort de son fils. Il me répondit: « Je viens de dire, dans une réunion publique, que je ne pouvais pas lui donner de conseils dans une lettre. Je pourrais lui parler, ce qui serait tout à fait différent. J'espère que vous me comprenez. » Il envoya un télégramme, que je remis plus tard à Indira. A mesure que le temps passait, la douleur d'Indira, qui avait supporté la mort de Sanjay la tête haute et les yeux secs, se manifesta dans son apparence physique. Sa bouche, qui auparavant avait démenti la chaleur de son regard, avait perdu toute sa dureté. Sa coiffure était moins soignée, ses cheveux étaient simplement brossés en arrière ; sa démarche s'alourdit. Elle commença à recevoir toutes sortes de télégrammes et de lettres d'astrologues affirmant qu'ils avaient prévu depuis des mois le jour de la mort de Sanjay. Il était évident que ces messages visaient à briser son moral. Je lui proposai de jeter ces lettres par la fenêtre. Elle me dit un jour, d'un ton désespéré: « C'est moi qui aurais dû mourir. J'ai plus de soixante ans, et ma vie a été bien remplie. Sanjay était si jeune... » Nous étions à table ; son fils Rajiv avait l'air grave, Sonia était en larmes ; Maneka, la jeune veuve de Sanjay, était absente. Indira se leva, disant qu'elle avait encore quatre heures de travail devant elle avant de se coucher. Elle se dirigea vers la porte, le dos courbé, le corps affaissé ; elle paraissait âgée et très lasse. Lorsque Krishnaji arriva de Brockwood en novembre 1980, il alla d'abord à Madras, puis à Colombo, où il prononça quatre conférences. A la fin de novembre, il était à Rishi Valley où il avait été rejoint par les membres des Fondations américaine et britannique, qui devaient prendre part quelques jours plus tard à une rencontre commune à Madras. En décembre, on m'annonça qu'Indira Gandhi viendrait rendre visite à Krishnaji avec Rajiv, sa femme Sonia et leurs enfants Rahul et Priyanka. Krishnaji fut surpris qu'un Premier ministre vienne de si loin pour le voir. Il me confia qu'il éprouvait un intérêt particulier pour Indira. Près de deux ans s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait rencontrée pour la première fois. Pendant cette période elle avait connu un grand triomphe et éprouvé la douleur de perdre brutalement son fils. Elle avait stipulé qu'elle venait en visite privée, et qu'elle ne voulait pas que les ministres et représentants du gouvernement local encombrent le campus. Elle avait également demandé aux forces de sécurité de rester à l'extérieur, se doutant bien que Krishnaji n'apprécierait guère les armes et les uniformes. Les officiels et responsables de la police du district étaient au désespoir. Ils devaient être présents mais se faire invisibles. Cela devint un jeu de trouver un buisson derrière lequel se cacher - un gros inspecteur tenta même de se dissimuler derrière un mince eucalyptus... Près de cinq cents agents de sécurité furent répartis dans le campus de l'école. L'avion d'Indira atterrit à quelques kilomètres de Rishi Valley. Je montai dans sa voiture et nous roulâmes jusqu'aux grilles de l'école, où s'étaient rassemblés, avec des guirlandes de fleurs, les paysans de l'endroit, les élèves et les maîtres. Elle fit arrêter la voiture et en descendit pour se mêler à la foule. Je l'emmenai voir Krishnaji qui l'attendait sur le seuil de la vieille maison des hôtes. Ils passèrent quelques minutes ensemble, puis Krishnaji retourna dans sa chambre et je l'emmenai en voiture faire le tour du campus. Nous lui montrâmes les bâtiments de l'école, la ferme, les champs de riz, l'école du village, les maisons des ouvriers agricoles. Nous entrâmes dans une crèche et elle parla un instant avec les enfants. Elle observait avec attention, sans faire de commentaires, mais je voyais qu'elle était impressionnée. Nous arrivâmes au bâtiment des réunions, devant lequel Rajiv et elle plantèrent des figuiers. Nous entrâmes alors dans la salle des réunions, où Krishnaji nous rejoignit sans bruit ; il vint s'asseoir auprès d'Indira. Il y eut un moment de silence total, puis les enfants se mirent à psalmodier, avec une intonation parfaite, des slokas sanskrits. Ensuite, Krishnaji se tourna vers Indira et lui demanda de prendre la parole. Elle refusa de parler avant lui ; il se leva donc, alla s'asseoir jambes croisées sur l'estrade, et adressa quelques mots aux enfants. Quand il eut fini, Indira retira ses chaussures et alla s'asseoir à son tour sur l'estrade ; elle parla brièvement et avec simplicité. Nous allâmes tous à pied à la vieille maison des hôtes, où du thé, des dosas et des jalebis furent servis en plein air. Les rochers de Rishi Konda étaient cachés par de grands arbres, dont les branches encadraient la véranda, et y pénétraient même. Parameshwaran, le cuisinier en chef de Rishi Valley, était célèbre pour ses dosas, qu'Indira et les siens dégustèrent avec enthousiasme. Krishnaji s'aperçut qu'elle avait besoin de se laver les mains, et il demanda à Parameshwaran d'apporter un rince-doigts. Aucun récipient de cette sorte n'existait à Rishi Valley, on apporta donc de l'eau dans une assiette à soupe, où Indira se lava les mains. Krishnaji me jeta un regard ; il fut intercepté par Indira, qui sourit. Elle demanda alors à Krishnaji si elle pouvait avoir un entretien avec lui. Il l'emmena dans sa chambre. Rajiv et Sonia allèrent visiter l'école, et Rajesh Dalal entraîna les enfants en promenade. Un peu plus tard, Indira et Krishnaji allèrent eux aussi se promener dans la campagne. Les policier étaient dissimulés dans les buissons tout le long de l'itinéraire qu'ils devaient suivre. Ils marchèrent d'un pas rapide vers Rishi Konda, à travers de bosquets de manguiers ; le soleil se couchait derrière la colline, et le ciel était embrasé. Le soir, il y eut un concert sous le grand banyan, puis un dîner au clair de lune. Indira était détendue, racontait des histoires, participait à la conversation. Je lui avais préparé une chambre qui donnait sur Rishi Konda, qu'on apercevait au loin au-dessus des plantes et des fleurs sauvages. Elle admirait la vue et se montra sensible au calme infini qui régnait dans notre vallée. Le lendemain matin, elle prit son petit déjeuner avec Krishnaji. Pendant son séjour à Rishi Valley, une vigilante compassion émanait de Krishnaji, qui l'avait comme enveloppée. Je ne sais si elle avait été consciente des énergies intemporelles, apaisantes pour le corps et l'esprit qui se dégageaient de celui-ci. Un texte du Rig Veda dit: « Là où se trouve les herbes et les plantes médicinales, là le sage guérit du mal et des maladies. » Je la raccompagnai à Delhi. Dans l'avion, elle dormit profondément, sommeil, semblait-il, de la guérison.
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« Ne gardez pas son souvenir en vous, cela la retient à la terre. » Krishnaji retourna à Delhi, sur un vol de la Lufthansa, le 26 octobre 1981. Il avait été malade et était encore très faible. Asit l'accompagnait. Le président de la République indienne, Shri Sanjeeva Reddy, qui était un ancien élève de l'école de Rishi Valley, lui fit savoir qu'il aimerait le recevoir dans sa résidence pendant son séjour à Delhi. Cela posait toutefois des problèmes, et il fut décidé que Krishnaji serait invité à déjeuner. Le lendemain de son arrivée, Krishnaji me parla d'Indira. Il désirait connaître son état d'esprit. Avait-elle une vue globale des choses? Était-elle consciente de la crise qui menaçait l'humanité? Je lui dis que je pensais qu'elle voyait les problèmes dans leur ensemble. Il me demanda si elle était capable de ne plus être nationaliste. Je lui répondis que ce n'était pas possible pour un Premier ministre. Il me parla alors de la course aux armements. Il était très angoissé devant tous les dangers que courait l'humanité. Il avait aussi de sombres pressentiments à propos d'Indira. On constatait en Inde une recrudescence de corruption et de violence, « Peut-elle les contrôler? demanda-t-il. Elle est très vulnérable ». Je lui demandai alors pourquoi il se montrait toujours si préoccupé à son sujet. Que trouvait-il en elle? Il réfléchit, s'interrogea, et me dit que cette question était nouvelle pour lui, elle semblait l'intriguer. Il pensait souvent à elle, et avait l'impression qu'il pouvait communiquer silencieusement avec elle. Nous fûmes interrompus, et en restâmes là. Indira invita Krishnaji pour le thé. Elle l'attendait sur le perron. Ils étaient ensemble depuis deux heures quand elle entra dans la salle à manger, où je l'attendais avec Sonia et Maneka, pour nous demander l'heure. Quand elle sut qu'il était sept heures trente, elle éclata de rire et nous dit qu'elle avait perdu la conscience du temps et avait manqué une réunion. Elle fit venir ses petits-enfants pour qu'ils saluent Krishnaji, puis elle nous raccompagna jusqu'à la porte. Krishnaji resta silencieux sur le chemin du retour. C'est un peu plus tard qu'il me confia qu'il avait senti une grande tension dans la maison ; il y régnait des émotions fortes mais réprimées et une haine latente. Il avait demandé à Indira s'il y avait des problèmes dans la famille ; elle s'était contentée de répondre: « Des querelles, comme il y en a dans toutes les familles. » Mais Krishnaji restait inquiet, il avait senti quelque chose de violent et de très inquiétant dans l'atmosphère. Le 2 novembre, nous allâmes déjeuner à Rashtrapati Bhavan, le palais présidentiel. Achyut, Narayan, Nandini et moi-même accompagnions Krishnaji. Celui-ci portait un dhoti à bordure rouge et une kurta faite de tussor * tissé à la main, couleur d'écorce. Un angavastram était jeté sur son épaule. Très droit, silencieux, le maintien grave, les yeux profonds et compatissants, il représentait dans ce palais, symbole de la splendeur impériale, le sage rayonnant. Le président, Sanjeeva Reddy, le reçut avec grand respect, comme c'est la tradition dans notre pays S. Venkataraman, qui connaissait Krishnaji depuis plusieurs années, entama la conversation. Indira arriva quelques instants plus tard et, les yeux brillants, elle courut comme une jeune fille vers Krishnaji pour le saluer. Pendant le déjeuner, elle tint à parler français avec Krishnaji. Celui-ci connaissait parfaitement cette langue ; il y avait chez lui un raffinement qui enchantait Indira. Elle savait que le président était intrigué par leur conversation. Il se penchait pour écouter et paraissait déçu car il ne comprenait rien de ce qui se disait. Après le déjeuner, il raccompagna Krishnaji jusqu'à la porte. Cela avait été un intermède mémorable et amusant. Après un séjour à Varanasi, Krishnaji revint à Delhi au début de décembre 1981. Indira vint dîner à la maison. C'était le jour de la tragédie du Qutub Minar: lors d'une panique dans le sombre escalier en spirale de la tour (construite au xiie siècle par l'empereur Outbudin Aibak), où se trouvait un groupe d'écoliers, quarante-cinq enfants avaient été piétines à mort. Elle avait été sur les lieux de l'accident et était encore sous le choc de l'horreur des corps mutilés et des parents désespérés. Son visage était tendu et sombre. Krishnaji, qui avait appris le désastre, l'attendait à la porte. Elle resta avec lui pendant plus d'une heure. Quand ils vinrent dîner, son visage était plus serein, mais elle avait encore le regard hanté par le drame dont elle avait été témoin. A dîner, la conversation roula sur les performances magiques. Krishnaji nous raconta une histoire qui lui était arrivée dans les années vingt, quand lui et son frère Nitya se trouvaient à Varanasi. Un homme d'aspect misérable était entré dans la cour de la maison où ils habitaient. Après avoir échangé quelques mots avec eux, il avait demandé qu'on lui donne un journal, et l'avait posé à quelque distance. Il avait ensuite demandé à Krishnaji de fixer des yeux le journal. K l'avait vu disparaître peu à peu sous son regard. Le magicien avait refusé tout salaire pour son exploit, et était parti. L.K. Jha nous raconta qu'à Darbhanga, où il avait été élevé, le guru de la famille était un tantrika. Un vol fut commis et le guru avait appelé L.K., qui était alors un jeune garçon, et lui avait badigeonné un doigt avec du kajal (sorte de khôl) ; puis il lui avait demandé de fixer intensément le kajal. Peu à peu le noir s'était effacé et il avait vu un homme qui se dirigeait vers une meule pour y cacher quelque chose. L'homme s'était retourné et il avait vu distinctement son visage. Il décrivit cet homme au guru, le voleur fut appréhendé et l'objet retrouvé dans la meule de foin. Indira, à son tour, nous raconta une histoire, qui lui était arrivée au 12 Willingdon Crescent. Narain Dutt Tiwari (actuellement Premier ministre de l'Uttar Pradesh) lui avait amené un homme simplement habillé d'un dhoti et d'une kurta. On l'appelait « Balti Baba », le « Sage au seau ». Il demanda qu'on lui apporte un seau d'eau et proposa à Indira d'écrire une question sur un bout de papier. Comme elle hésitait, Narain Dutt Tiwari écrivit la question en hindi, plia le papier et le glissa sous le seau. Balti Baba demanda alors une autre feuille de papier et un peu de lait. Le papier fut plongé dans l'eau du seau et le lait fut versé par-dessus. On attendit deux minutes environ avant de retirer le papier de l'eau. L'écriture hindi apparaissait sur ses deux faces. Bien que la feuille fût mouillée, on pouvait très bien lire une réponse tout à fait appropriée à la question. Balti Baba dit que ce pouvoir, ou siddhi, lui était venu tout seul sans qu'il ait pratiqué de méditations. C'était la volonté de la déesse, et ce pouvoir pouvait disparaître aussi facilement qu'il était venu. Avec humilité, il répéta qu'il n'était pour rien dans ce qui s'était passé. Ce fut bientôt mon tour. Je contai alors une scène étrange qui avait eu lieu à Himmat Niwas, pendant un séjour que Krishnaji faisait chez moi. Un matin, deux hommes habillés de safran frappèrent à la porte. L'un était vieux et marchait avec une canne ; l'autre était jeune. Ce dernier dit qu'ils arrivaient de Rishikesh et se rendaient en pèlerinage à Rameshwaram. Ils marchaient dans Bombay, le long de Ridge Road, quand le vieux sannyasin, qui était doué de seconde vue, sentit la présence dans le voisinage d'un grand Être. Guidé par elle, il était venu jusqu'à ma maison. Il me dit qu'il voulait rencontrer le Mahatma. Connaissant l'attirance de Krishnaji pour ceux qui portaient la robe safran, je l'appelai et il vint s'asseoir avec eux sur une natte. Il tint la main du vieux sannyasin, et ils restèrent ainsi sans parler. Puis le vieil homme se tourna vers moi et me dit: « Ma fille, allez me chercher de l'eau. » J'apportai une bouteille d'eau et des verres. Il me demanda alors de lui donner un thali (récipient métallique) et de lui verser de l'eau sur les mains au-dessus du thali. Puis il nous pria de boire cette eau. A mon grand étonnement, Krishnaji s'exécuta ; le thali passa à la ronde et chacun but une gorgée d'eau. Le sadhu me demanda alors de jeter l'eau et de lui en verser de nouveau sur les mains au-dessus du récipient ; nous en bûmes une gorgée. Cette fois, l'eau me parut avoir un goût et un parfum de rose. Personne ne fit de commentaires. Le vieux sannyasin se tourna alors vers moi et dit: « Dakshina do » (faites-moi l'aumône). J'étais mécontente, mais comme Krishnaji était là, je sentis que je ne pouvais pas refuser et je lui donnai cinquante roupies. Il me dit alors: « Donnez-moi cent roupies. » Lorsque je les lui tendis, il les refusa en disant: « Reprenez-les, ma fille, je voulais seulement vous éprouver. » J'eus aussitôt une réaction dictée par mon éducation indienne: je lui répondis qu'on ne pouvait donner une dakshina, puis la reprendre. « Je suis content de vous, dit le vieux sadhu, demandez-moi ce que vous désirez. » « Je ne désire rien », lui dis-je. Le vieil homme me donna sa bénédiction, puis il s'adressa à Sunanda: « Vous n'avez pas d'enfant - en voulez-vous un? » Il est vrai qu'elle en avait longtemps désiré mais elle aussi répondit: « Non, Swamiji, je ne souhaite rien. » Il se tourna vers Balasunda-ram: « Vous non plus n'avez pas d'enfant. Demandez-en un. » Balasunda-ram, abasourdi, secoua la tête. Krishnaji observait attentivement cette scène. Le vieux sannyasin s'inclina alors très bas devant lui, demandant sa bénédiction, il lui adressa ses pranams, et déclara qu'il allait reprendre la route. Lorsque les deux swamis furent partis, Krishnaji me demanda: « Avez-vous remarqué le goût d'eau de rose? » Tous, nous lui dîmes que nous avions senti le goût et le parfum de l'eau. « Comment a-t-il fait? se demanda Krishnaji. Je ne l'ai pas quitté des yeux, il n'a pas pu ajouter quoi que ce soit dans l'eau... » Indira, répugnant à nous quitter, s'attarda après le dîner. Mais il se faisait tard, et bientôt elle fit ses adieux à Krishnaji et rentra chez elle. Lui souriait et était heureux pour elle. En juin 1982, Indira lui écrivit. La lettre s'étant perdue, elle lui écrivit de nouveau en juillet.
Indira partit en visite officielle pour les États-Unis. Elle avait auparavant pris de courtes vacances en famille au Cachemire. La tentation du désespoir l'avait quittée. Elle m'écrivit: « J'ai emmené la famille pour quelques jours au Cachemire. En fait, je n'ai eu qu'un seul jour de vrai repos, mais cela a été une merveilleuse diversion. Nous étions dans la réserve de Dachigam - on s'est promenés et on a suivi des ours à la trace. La beauté de la vallée est en elle-même revivifiante. J'ai rencontré deux fois, rapidement, le Pandit Lakshman Joo. La première fois, il m'a offert un paratha * que j'ai partagé avec des bulbuls * qui étaient venus se percher sur mes épaules et mes genoux. » En novembre 1982, Krishnaji arriva à New Delhi. Il dîna avec elle, chez moi, 11 Safdarjung Road. Rajiv avait accompagné sa mère. Elle m'avait confié un peu plus tôt qu'elle dormait très mal, et se réveillait toujours entre deux et trois heures du matin avec un sentiment aigu de malaise. Le bruit courait dans la capitale que ses opposants avaient recours à toutes sortes de manœuvres et de rites magiques visant à la détruire. Pendant trois nuits, elle avait rêvé d'une horrible sorcière qui essayait de lui faire du mal, mais sans succès car elle était protégée par un être lumineux. Indira voulut voir une fois encore Krishnaji avant que celui-ci ne quitte Delhi trois jours plus tard. Cette rencontre fut difficile à organiser car Krishnaji devait prononcer des conférences les deux jours suivants. Il fut finalement décidé qu'il se rendrait à sa résidence après sa dernière conférence, le dimanche. Nous fûmes très surpris, car il ne sortait jamais après avoir parlé en public. Indira lui dit alors que le sentiment de malaise et les cauchemars qui la réveillaient la nuit ne se reproduisaient plus. Elle dormait bien. L'atmosphère dans la maison était devenue paisible, me raconta plus tard Krishnaji. Il lui demanda si elle était bien gardée. Elle répondit qu'elle était entourée d'un grand nombre d'agents de sécurité, mais qu'elle était sûre que bien peu parmi eux risqueraient leur vie pour elle. Krishnaji partit pour Madras. Indira lui écrivit pour lui poser des questions sur la nature de la vérité et de la réalité. Il lui répondit aussitôt. Je ne sais si cette correspondance se poursuivit, mais il semble évident que la recherche spirituelle qui sommeillait en elle depuis des années se réveillait. L'année 1983 fut pour Indira une année décisive. Elle allait jouer un rôle capital sur la scène mondiale, mais des tempêtes se préparaient à l'intérieur des frontières de l'Inde. Les pays limitrophes étaient en ébullition. Les responsabilités qui incombaient à Indira devinrent de plus en plus lourdes et exigèrent beaucoup de son temps et de son énergie. Pour être mieux à même d'y faire face, elle s'imposa, à partir de juin 1983, une discipline rigoureuse, se nourrissant frugalement pour se débarrasser de tout gramme superflu. Son énergie était légendaire: sa journée de travail durait dix-huit heures. Elle était toujours exquisement habillée ; ses cheveux étaient barrés de deux mèches argentées, et dans son apparence fine et svelte s'alliaient dignité et élégance. Ses propos reflétaient ses préoccupations, toujours plus vastes. Devant les crises qui risquaient d'aboutir à la destruction de la planète, elle appelait avec une insistance passionnée à un désarmement total. Elle avait eu le temps de réfléchir dans la solitude aux liens essentiels qui devraient relier le monde à ses ressources naturelles. « Humanité ». « héritage », « écologie », étaient des mots qui étaient devenus pour elle chargés de sens. Les murs protecteurs qu'elle avait construits dès l'enfance autour d'elle étaient tombés ; elle était à présent vulnérable et éveillée. Pendant l'hiver 1983, il devint évident que le pays allait connaître de graves dangers. La situation au Pendjab devenait de plus en plus alarmante. Krishnaji avait rencontré Indira en novembre et ils avaient parlé longuement ensemble. Il m'avait donné à Rishi Valley une lettre pour elle et des pommes-cannelle. Elle lui répondit le 26 décembre 1983.
Avec l'inéluctabilité d'une tragédie antique, sa vie allait au-devant de son destin. Krishnaji, pressentant le cours des événements à venir, lui offrit de venir la voir, si cela pouvait l'aider.
J'apportai cette lettre à Indira. Elle la mit de côté pour la lire plus tard, e nous parlâmes un moment. Elle se sentait découragée et l'avenir lui semblai inquiétant. Elle avait le pressentiment d'un désastre et elle fit allusion à de forces qui tentaient de déstabiliser le pays. Elle paraissait calme extérieurement, et je m'en étonnai. « Parfois la me semble lisse, me répondit-elle, mais il y a des tourbillons dans les profondeurs. » Elle n'avait pas vu son petit-fils Varun depuis un an ; je savais la peine que lui causait cette séparation. Après la mort de Sanjay, pendant les vingt moi que l'enfant avait passés auprès d'elle, il avait toujours dormi dans sa chambre. Je l'avais vue jouer avec lui, le câliner, lui parler en langage bébé... Sans qu'elle voulût l'admettre, la décision de Maneka, prise en mars 1983, d'empêcher le petit de voir sa grand-mère, l'avait profondément blessée. Indira répondit à K le 29 janvier, et j'emportai sa lettre à Bombay.
Krishnaji logeait à Bombay dans les Sterling Apartments, sur Peddar Road. C'est là qu'Indira vint le voir le 13 février au soir. Elle passa un peu plus d'une heure avec lui. Il la raccompagna jusqu'à sa voiture, et au moment de se séparer tint ses deux mains dans les siennes. C'était la dernière fois qu'ils se voyaient. La situation au Pendjab, depuis longtemps inquiétante, devint explosive. Indira et son fils Rajiv recevaient constamment des menaces de mort. En février, le meurtre d'un officier de police nommé Atwal, alors qu'il sortait du Temple d'Or * où il était venu prier, rendit la situation encore plus alarmante. En avril, je me trouvais à Washington. Krishnaji venait d'arriver à New York où il devait donner des conférences ; il était accompagné de mon neveu Asit Chandmal. Je lui parlai au téléphone des derniers événements en Inde. Il me demanda si je pensais qu'il devait appeler Indira. Il eut beaucoup de mal à obtenir la communication avec elle et, comme il ne s'était jamais habitué à parler au téléphone, la conversation n'alla pas très loin, mais il lui exprima son affection et elle réagit avec beaucoup d'émotion. Je l'appelai moi aussi, et elle me remercia à plusieurs reprises de penser à elle. Je devais présider la délégation indienne qui devait participer à un séminaire sur la culture à Delphes, au début de juin. La veille de mon départ, j'entendis Indira à la télévision. Au caractère grave de ses paroles et au ton de sa voix, je compris que des événements terribles se préparaient. Je demandai à ma secrétaire d'annuler mon départ pour Athènes ; il me semblait que je ne devais pas quitter Delhi. Le lendemain, Dhawan, le secrétaire particulier d'Indira, m'appela au téléphone. Le Premier ministre désirait savoir pourquoi je n'étais pas partie pour Athènes. Je répondis que je lui expliquerais quand je la verrais le soir même. Quand je la rencontrai, elle insista pour que je parte. « Tout va bien, Pupul, dit-elle. Allez-y. » Elle me donna une lettre pour le président grec qu'elle me chargea de lui remettre. Je la revis la veille de mon départ. Elle était sereine et paisible. J'eus l'impression qu'une grave décision avait été prise, et qu'à présent elle se tenait en retrait, laissant les événements suivre leurs cours. Je restai assise dans sa chambre et nous parlâmes de la Grèce - de son art, de sa lumière, de la beauté de ses paysages. Un peu plus tard, nous dînâmes en famille. Lorsque j'arrivai à Rome le lendemain, j'appris que l'armée avait pénétré dans le Temple d'Or. Le mois d'octobre est agréable à Delhi. La chaleur humide disparaît et la rosée du matin annonce l'hiver proche. On sort les châles des coffres parfumés au clou de girofle ; des fêtes populaires célèbrent les moissons. Je revis Indira plusieurs fois pendant ce mois d'octobre 1983. Nous restions assises dans son bureau - elle était en paix avec elle-même, et parfois laissait de côté le fardeau du pouvoir. Elle voyait de nouveau des philosophes, des poètes. Le 3 novembre, elle devait venir déjeuner chez moi avec Krishnaji et le Dalaï Lama. Ce mois était pour elle une pause, une période de renouvellement, car, en novembre, la campagne électorale allait commencer. Ce jour-là, la conversation roula sur les symboles, et je lui parlai du temple de Bhadrakali sur la côte nord du Kerala, où ne se trouve aucune représentation de la divinité. La Mère, en tant qu'énergie, est symbolisée par un brillant miroir de bronze où les fidèles peuvent voir reflété leur visage, et recevoir l'étincelle qui les éclairera sur le chemin de la connaissance de soi. Voyage solitaire, car ils ne sont accompagnés d'aucun dieu, d'aucun guru. Elle fut vivement intéressée par ce symbolisme et se montra très réceptive à ces conceptions,.nouvelles pour elle. Un souvenir lui revint: un jour, sans aucune cause apparente, elle avait éprouvé un sentiment ineffable de joie d'une telle intensité qu'il lui avait semblé que la terre allait s'entrouvrir pour l'engloutir. Son visage était devenu radieux, lui avait-on dit après. Cette impression qu'elle avait eue de disparaître dans la terre n'était pas un désir de mort. Elle me dit qu'elle n'avait jamais eu peur de mourir. « Pour moi c'est un processus naturel, cela fait partie de la vie... » Elle évoqua le besoin chez elle de retourner aux sources de la pensée indienne, qui affirme que « la lumière est en vous-même », et de son aspiration à la découvrir. Je la vis pour la dernière fois le soir du 26 octobre. Elle devait partir le lendemain matin pour Srinagar. Elle n'y était jamais allée à l'automne et se réjouissait de voir les chinars changer de couleur ; elle voulait s'étendre au soleil, et regarder le vert des feuilles virer à l'or et au vermillon. Elle revint au sujet de la mort, et me dit: « Mon père aimait les fleuves, mais moi je suis une fille de l'Himalaya, et j'ai dit à mes fils » - elle parut oublier un instant que Sanjay était mort - « que je désire que mes cendres soient éparpillées sur le sommet enneigé des montagnes. » Au moment où je la quittai, elle me redit: « Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, Pupul... » Krishnaji arriva le même soir, accompagné de Mary Zimbalist. Il devait prendre la parole avec le Dalaï Lama à une réunion publique, le 4 novembre. Un grand nombre de moines bouddhistes de l'Inde et de l'étranger étaient attendus. Le soir du 30 octobre, Krishnaji insista après le dîner pour qu'on lui lise le livre que j'écrivais sur lui. Mary Zimbalist commença la lecture du passage ayant trait à sa naissance et à son enfance. Je pris la relève un peu plus tard. Pendant la lecture, Krishnaji était resté absolument immobile. Il ne l'interrompit qu'une seule fois: lorsque je lus le passage sur Alcyone, où je disais que ce mot signifie "martin-pêcheur", celui qui apaise les tempêtes. Il me corrigea: « Non, c'est l'étoile la plus brillante des Pléiades. » A mesure que la lecture progressait, nous sentîmes autour de nous comme une présence, et cette impression devint si forte que bientôt je n'eus plus de voix. Krishnaji se tourna vers moi: « Vous la sentez? me dit-il, je pourrais me prosterner devant elle... » Il tremblait de tous ses membres: « Oui, elle est ici. » Soudain il se leva et gagna seul sa chambre. Le 31 octobre, à 9 heures 20 du matin, Indira Gandhi fut assassinée par deux de ses gardes, alors qu'elle se rendait de sa résidence à son bureau. Criblée de balles, mortellement blessée, elle s'affaissa sur le sol, à côté du buisson de kadamba qu'elle avait planté à la saison des pluies, après la tragédie qui avait eu lieu trois mois auparavant au Pendjab. En apprenant la nouvelle, je me précipitai chez elle ; on était déjà en train d'élever des barrières autour de la résidence. Rahul et Priyanka, les petits-enfants d'Indira, étaient seuls avec une amie, et ne savaient pas très bien ce qui s'était passé. Sonia était à l'hôpital où elle avait fait transporter en hâte sa belle-mère. Il régnaft dans la maison une atmosphère de violence et de peur. Le chef du bureau d'information, Sharada Prasad, me mit au courant des événements. Avant de partir pour l'hôpital, j'envoyai un message à Krishnaji pour le prévenir de l'assassinat d'Indira. Lorsque je rentrai chez moi tard dans la soirée, je le trouvai qui m'attendait. Il m'emmena dans sa chambre et me demanda des détails sur ce qui était arrivé. Ma famille me raconta qu'après avoir appris la nouvelle, Krishnaji était resté toute la journée dans le salon, qui donnait sur le jardin. Il avait contemplé sans parler les arbres et les oiseaux, et n'avait presque pas mangé. A quatre heures de l'après-midi, il avait senti la présence d'Indira, et avait recommandé que l'on fasse le silence en soi pour permettre à celle-ci d'être en paix. Je voyais qu'il était profondément ému. Un peu plus tard, il me dit: « Ne gardez pas son souvenir, cela la retiendrait à la terre ; laissez-la partir. » Ses mains esquissèrent un geste évoquant l'espace et l'éternité.
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| L'essence De L'enseignement 1978-1985 | ||
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« Pouvez-vous, à partir d'aujourd'hui, regarder ces trente années comme le passé, et non pas, à partir de ces trente années, regarder le présent? » Au début de l'été 1978, je me trouvais en Angleterre, à Brockwood Parle. J'y eus deux dialogues avec Krishnaji. Depuis 1970 environ, je décelais un changement dans son enseignement. Ses contacts avec la communauté scientifique, au cours de discussions ou de séminaires, l'avaient amené à utiliser un langage plus précis. Il se penchait sur le sens premier des mots, donnait une définition claire des termes "cerveau", "esprit", "conscience". Il n'explorait plus, pas à pas, la pensée, ou les sentiments de peur, de jalousie, de colère. Les expressions dont il se servait dans les années 1940 et 1950 - « le penseur et la pensée ne font qu'un », ou « il faut observer la pensée, la voir naître, puis disparaître, pour la suivre jusqu'au bout » - n'apparaissaient plus dans ses conférences depuis plusieurs années. En 1978, il parlait d'une vision totale, globale. Je lui rappelai qu'il y.avait trente ans que je l'écoutais et qu'il me semblait que son enseignement changeait. « S'est-il développé ou modifié? », lui demandai-je. Krishnaji réfléchit, puis dit: « Il s'est plutôt développé, sans changer d'orientation. Il est devenu global, et n'entre plus dans les détails. Il est direct, simple et complet. » Je lui demandai si la totale immobilité mentale dont il parlait à présent était possible sans une observation, une interrogation préalables. Il me répondit: « Pour mettre fin à la pensée, il faut l'immobilité, le silence ; la pensée en tant qu'elle est temporelle doit s'arrêter. - Mais si le temps est le mouvement du devenir, lui demandai-je, peut-il y avoir une fin au devenir si on n'observe pas ce mouvement? N'est-ce pas là un changement fondamental dans votre enseignement? » La réponse de Krishnaji fut surprenante: « Pouvez-vous, à partir d'aujourd'hui, regarder ces trente années comme le passé? Et non pas, à partir de ces trente années, regarder le présent? » Cette distinction me déconcerta un instant. « Peut-on se reporter à un hier sans qu'il y ait eu d'hier? - Quand vous évoquez un "hier" aujourd'hui, vous le faites avec un esprit différent, avec un regard que vous n'aviez pas hier, me dit-il. - J'ai eu un hier, répondis-je. c'est pourquoi je peux l'évoquer. - Quel regard jetez-vous sur le passé à partir d'aujourd'hui? demanda Krishnaji. Cet acte de regarder et d'écouter d'aujourd'hui vers hier, c'est l'immobilité. Dans le présent est contenue la totalité du passé. Et que signifie pour nous le présent? Est-il possible d'en appréhender, d'en pénétrer immédiatement la totalité? » Krishnaji réfléchissait à haute voix. « Mais sans l'introspection et l'exploration pas à pas de la conscience, comment est-ce possible? » demandai-je, toujours ferme sur mes positions. Puis, soudain, je compris. Jeter un regard aujourd'hui sur trente années en arrière, c'était rompre le linéaire, le continu. C'était voir la profondeur en étant dans la profondeur, alors que regarder aujourd'hui à partir des trente années passées, c'était avancer pas à pas à la mesure du temps. - Eh bien, dit Krishnaji, comment allons-nous explorer? - Il y a trente ans, répondis-je, vous nous avez pris par la main pour sonder l'inconscient. Aujourd'hui, vous avez retiré votre main. - Nous sommes plus mûrs, remarqua Krishnaji. - Qu'est-ce-qui nous a donné cette maturité? Ces trente dernières années? demandai-je. - Non... non... Je lui dis que je distinguais trois périodes dans son enseignement: les premières années au cours desquelles Krishnaji parlait de la connaissance de soi, du penseur et de la pensée comme ne faisant qu'un, de l'abstention de jugement et de condamnation. Puis, dans les années 60, il en était venu à refuser de considérer l'individu comme séparé de l'humanité ; pour lui, désormais, une révolution dans la conscience collective était impérative. Sa terminologie était devenue aussi plus précise. Il semblait surtout préoccupé par les problèmes universels, et désireux d'atteindre une perception globale. « Quand Krishnaji dit qu'une perception globale est possible "maintenant", interrogeai-je, comment celle-ci est-elle provoquée? Comment a-t-on acquis la maturité sans l'expérience de trente années? - Un aveugle peut-il voir la lumière? demanda Krishnaji. Peut-on avoir une vue globale des choses sans préparation? Sans une exploration minutieuse, peut-on considérer la totalité d'une existence, l'intégralité de la conscience? Oui, oui, je maintiens que cela est possible. - Votre position d'il y a trente ans n'était donc pas la bonne? demandai-je. - Si, à ce moment-là, elle était justifiée. - Votre perception du penseur et de la pensée comme ne faisant qu'un est-elle toujours aussi valable? demandai-je. - Mais je doute que K soit passé par tout cela. Ce qu'il disait alors était le résultat d'une vision d'ensemble, comme ce qu'il dit à présent. Cette observation minutieuse provenait d'une perception globale. Ces explications ne me satisfaisant pas, je continuai à l'interroger. - Est-ce qu'une personne qui vous écoute pour la première fois peut comprendre le devenir, sans envisager ce devenir comme un mouvement de la conscience? - Vous me demandez s'il vous faut passer par l'école et l'université avant de subir vos derniers examens? fut la réponse de Krishnaji. - Je sais que vous direz que tout progrès est temporel. Mais cette vision était totale, de même qu'à présent. Si vous affirmez qu'on peut atteindre du premier coup cette vision globale, comme vous nous l'avez montré alors, montrez-nous aujourd'hui comment cela est possible! » Je poussais Krishnaji dans ses derniers retranchements. « Peut-on observer en faisant abstraction du passé? demanda-t-il. Peut-on atteindre à la perceptivité sans le poids de l'hier? Je le pense. Elle est instantanée. Quel besoin, alors, de s'y préparer? » On sentait une certaine tension dans cet esprit paisible. « La perceptivité n'est possible que dans l'instant, et l'instant ne fait pas partie du temps. X ne peut pas voir cela. Il dit: "Dites-moi ce que je dois faire." K lui répond: "Observez le penseur et la pensée comme ne faisant qu'un". X écoute-t-il, ou un processus abstrait se produit-il qui l'éloigné de la perception immédiate? - Vous ne pouvez pas nier l'évidence de ces trente années, lui dis-je. Celui qui vous a écouté pendant tout ce temps est capable de comprendre ce que vous dites aujourd'hui. - Qu'est-ce qu'écouter? demanda Krishnaji. Pourquoi les gens n'ont-ils pas compris quand on leur dit: "La perception immédiate est la totalité"? - C'est comme si je vous demandais de me donner cette perceptivité, lui dis-je. - Personne ne peut le faire. Ni le temps, ni l'évolution ne peuvent vous la donner. - Oui, c'est vrai. - Si vous écoutez, l'effet est considérable. Toute votre attention est fixée dans le fait d'écouter, et le temps est alors aboli. - Croyez-vous qu'il soit possible d'écouter ainsi sans réflexion, sans recherche? Krishnaji parlait avec passion. « Les retours en arrière ne facilitent pas l'écoute. Où en est votre esprit lorsque vous écoutez? Cela signifie que je dois tout abandonner. Cette dépendance absolue, je l'ai cultivée depuis des millénaires. - Vous affirmez qu'il n'y a aucun changement dans votre enseignement? - Aucun, répondit Krishnaji. Il y eut un silence. Puis je l'interrogeai de nouveau, avec grande hésitation: « Et vous-même, avez-vous changé au cours de toutes ces années? » Il mit un moment à me répondre ; il semblait regarder au plus profond de lui-même. - Laissez-moi réfléchir. Personne ne m'a jamais posé cette question. Non, je ne crois pas qu'il y ait eu chez moi un changement fondamental. Il y a immobilité. Il y eut un nouveau silence. Puis Krishnaji se tourna vers son médecin personnel, le Dr Parchure, et vers G. Narayan, et leur demanda: « Êtes-vous d'accord lorsque je dis que la perception de la totalité est immédiate? Que ni le temps, ni une préparation, ne sont nécessaires? Me demandez-vous: "Que dois-je faire?"? Je vous répondrai alors: " Écoutez." Si vous écoutez, vous obtenez la perception totale. » Il s'adressa à moi: « Voyez-vous, Pupulji, toute votre attitude se fonde sur l'évolution - le devenir, la croissance, la réalisation, puis l'accès au but. A mon avis, cette façon de voir est radicalement fausse. - Je vois que c'est vrai, reconnus-je. Je peux vous écouter sans que la moindre pensée ne s'éveille en moi. - Si vous écoutez ainsi, que se passe-t-il? » Une grande paix régnait dans la pièce. Krishnaji reprit d'un ton grave: « Que se passe-t-il quand le Bouddha me dit: "La félicité de la compassion met fin à la souffrance"? Je ne réfléchis pas à cette affirmation, je ne l'accommode pas à ma façon de penser. Je suis simplement dans un état de totale écoute. Il n'y a rien d'autre. Ces paroles contiennent une formidable vérité, et cela me suffit. Je dirais alors au Bouddha: "Je ne suis pas capable de cette intense capacité d'écoute, alors aidez-moi." Et je reçois cette réponse: "D'abord, écoute ce que je te dis." Mais je suis effrayé, car je comprends que cela signifie que je dois renoncer à tout ce à quoi je tiens. Je demande alors: "Comment puis-je me détacher?" Il suffit que je dise "comment?" et je suis perdu. Il me dit: "Sois détaché", mais je n'écoute pas. J'ai pour lui un immense respect, mais je n'écoute pas. Parce que l'attachement prend une place énorme dans ma vie. Il me dit alors: "Débarrasse-t-en, immédiatement!" Il y eut une longue pause. « Dès que vous êtes entré dans la conscience d'un fait, vous en êtes libéré. » - S'agit-il, demandai-je, de comprendre la totalité de cette injonction du Bouddha: "Soyez détaché", sans la formulation verbale? - Bien sûr. Ni le mot ni l'injonction ne sont l'essentiel. On doit se libérer du mot. C'est l'intensité de l'écoute qui importe. - Qu'est-ce qui donne cette intensité? demandai-je. - Rien. » Le ton de Krishnaji était catégorique. « Toute notre façon de penser est fondée sur le devenir, l'évolution. Cela n'a rien à voir avec l'illumination. L'esprit est fortement conditionné, il n'écoute pas. K dit quelque chose de totalement vrai. Quelque chose d'immuable, d'irrévocable, qui a un poids comparable à celui d'une rivière gorgée d'eau. Mais X n'écoute pas cette parole extraordinaire. Vous avez demandé s'il y avait eu un changement fondamental en K depuis les années 30 et 40. Je réponds: non. Sa façon de s'exprimer a considérablement changé. Mais si vous écoutez avec une intense attention, le temps, l'évolution, la connaissance doivent être laissés de côté. Y consentirez-vous? Si oui, vous y avez déjà renoncé. Au fond, le fait d'écouter, de voir globalement, on peut le comparer au tonnerre, aux éclairs qui détruisent tout. Passer par ce processus de dépouillement ne veut pas dire qu'il n'y aura pas conscience fulgurante. - Voilà! - vous venez de le dire! - Quoi donc? demanda Krishnaji. - Que l'on peut passer par tous les stades, sans supprimer l'immédiateté de la prise de conscience. Cela veut dire que le temps n'est pas en cause. - Mais l'homme, dit Krishnaji, le traduit en termes de temps. Le lendemain, nous parlâmes de la possibilité de préciser certains des termes qu'il employait afin qu'il n'y ait pas de confusion chez ses auditeurs. Au cours des années, il y en avait beaucoup qui avaient changé de sens. Au sujet du mot "conscience", il nous demanda: « Comment le définissez-vous? » Je lui dis que c'était le sentiment d'exister, d'être. Le sentiment que l'on "est". Nous étudiâmes après le rapport de la pensée à la conscience. « La pensée, dit Krishnaji, ne concerne pas la totalité de la conscience, mais seulement une partie de celle-ci. » - Mais, lui dis-je, c'est bien par la pensée que la conscience se révèle? La partie qui en est révélée dans le "maintenant" n'en est qu'un fragment. - La pensée, qui n'est qu'un fragment, peut-elle percevoir la totalité de la conscience? Par exemple, "Je suis blessé" - ce sentiment est une partie de la conscience. La pensée est une pièce détachée qui se meut et qui ne peut voir le tout. Elle ne voit pas qu'elle est blessée, elle dit: "Je suis blessée." - Mais, dis-je, c'est alors une construction de la pensée? - Ce qui construit le moi, c'est le nom, la forme et l'environnement. Ce n'est pas vraiment la pensée qui dit "Je suis blessé". - Mais qui le dit? demandai-je. - Regardez les choses objectivement, dit Krishnaji. "Je suis blessé" - quand elle explique cette blessure, la pensée se conçoit comme différente de la construction qu'elle a élaborée et qui, elle, est blessée. La pensée ne peut jamais avoir conscience de la totalité de la conscience. Elle ne peut en percevoir qu'un fragment. Quel est le contenu total de la conscience? La conscience est la totalité de la vie. Pas seulement ma vie, ou votre vie, mais la vie de l'animal, de l'arbre, de la totalité de la vie. - Pour vous le mot "conscience" n'a plus le même sens que dans les années 50, remarquai-je. - Oui, je m'éloigne de ce que j'ai dit autrefois. - Vous dites que la conscience est la totalité de la vie: est-elle différente de mon expérience de la vie? - Votre expérience de la vie est celle de tout être humain. Elle peut avoir différentes couleurs, mais elle va toujours dans la même direction. Votre vie est celle même de l'homme. Vous ne différez pas fondamentalement de l'ensemble de l'humanité, votre conscience est celle de l'humanité, qui traverse les douleurs de l'enfantement, comme tous les êtres dans la nature. - Vous voulez dire que la conscience représente le phénomène tout entier de la vie? - Qu'entendez-vous par phénomène? demanda Krishnaji. - Ce qui ]peut être perçu par les sens. - Ce n'en est qu'une partie, dit Krishnaji. - Quelle est l'autre partie? - Tout le savoir et l'expérience accumulés, les souffrances morales de l'homme, que vous ne pouvez ni voir, ni toucher. L'agitation psychique l'anxiété, peuvent avoir une influence sur l'organisme humain. - Comment la pensée peut-elle percevoir la totalité de la conscience Krishnaji réfléchit avant de répondre. « Si la pensée ne peut la percevoir qu'est-ce qui le pourra? Serait-ce l'esprit? Ou les cellules du cerveau? - Dans son état actuel, dis-je, le cerveau enregistre la mémoire, mais il n'est pas capable de percevoir la totalité de la conscience. - La pensée non plus. L'esprit en est-il capable? Mais alors, qu'est-ce que l'esprit? Soyons plus subtils, Pupulji, et voyons s'il y a une activité mentale au-delà de la conscience. La pensée est-elle pour nous une activité du cerveau? Est-ce qu'une partie du processus de pensée dans le cerveau fabrique une perception qui dépasse cette conscience? Et qu'est-ce que l'esprit? Est-ce l'intellect? En partie, bien sûr. Mais l'intellect peut-il percevoir? - L'intellect est-il distinct de la pensée? demandai-je. - Non. L'intellect est la chose la plus extraordinaire que nous ayons, nous le révérons, mais peut-il percevoir la totalité de la conscience? L'intellect est le produit de la pensée. L'esprit peut-il percevoir le tout? - Vous parlez de l'esprit, dis-je, comme s'il était un instrument. Est-il un instrument ou un champ d'opérations? Comprend-il l'intellect, et quel rôle jouent les sens? - Je ne crois pas que des émotions, des sensations, puissent provoquer une perception du tout. - Vous éliminez les sens, alors? - Non, pas du tout. - Les emploie-t-on mal? demandai-je. - Quand la pensée s'identifie à une sensation, elle devient alors le "moi", répondit Krishnaji. Vous dites que l'esprit est le champ d'opérations, la matrice. Un champ est circonscrit. L'esprit comprend le cerveau, la pensée, les émotions, l'intellect. Mais le temps en fait-il partie? » Krishnaji élargit encore l'interrogation: « Si le temps ne fait pas partie de mon esprit, les sensations en font-elles partie? » - Parlez-vous des sens qu'on identifie avec le désir qui construit le soi, ou bien y en a-t-il qui jouent un autre rôle? demandai-je. - Lorsque vous observez avec tous vos sens, il n'y a pas cette identification. - Peut-on regarder et écouter en même temps? demandai-je. Est-il possible d'observer, comme vous dites, avec tous les sens éveillés, et y a-t-il alors une activité mentale? - Lorsqu'il y a une pensée, il y a alors un sens en activité. Puis-je découvrir s'il y a une dimension totalement différente? Un état où la conscience que nous connaissons cesse d'exister? - Vous avez examiné et nié tous les instruments de connaissance que nous avons. Le seul instrument que vous ne niiez pas est le mouvement du sensible. - Comment puis-je nier les sens? reprit Krishnaji. - Ce sont les sens qui peuvent vous libérer de l'illusion, remarquai-je. - Seulement quand on comprend qu'il y a identification du sensible et de la pensée ; ils ne produisent alors pas de structure psychologique, comme le "moi". Le mouvement de la pensée, les émotions comme la peur, la haine, l'amour, se perpétuent indéfiniment dans le cerveau. Il nous faut mettre ordre à tout cela ; quel instrument est nécessaire pour sortir de ce cercle vicieux de la conscience? - Il n'y a qu'un instrument qui puisse être intact. - Les sens? demanda Krishnaji. - Vous avez bloqué tous les autres instruments dont dispose le cerveau. - Et nous n'avons pas bloqué les sens? demanda-t-il encore. Ma fille Radhika avait quitté l'Inde depuis 1957 - d'abord pour ses études, et, depuis son mariage, elle avait vécu aux États-Unis, puis à Toronto, au Canada. Elle avait gardé des liens étroits avec son pays natal et avec l'enseignement de Krishnaji, qu'elle avait écouté dès l'âge de dix ans, et dont elle avait retenu l'essentiel. Elle avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer Krishnaji, soit en Inde, soit aux États-Unis, mais en était restée délibérément éloignée pour conserver le mode de vie qu'elle avait choisi. Mariée à un professeur, son univers était celui des livres et des études. Mais au fond d'elle-même, elle était consciente de la médiocrité de sa vie et elle gardait une immense nostalgie pour des valeurs qu'elle avait négligées. Elle vint à Rishi Valley avec ses deux filles, en 1978 et en 1979, pour être avec Krishnaji. L'attention que celui-ci lui portait, sa présence même, la touchaient profondément. Les deux années suivantes elle revint accompagnée de son mari, Hans Herzberger. C'est alors qu'elle parla avec Krishnaji de l'éventualité de son retour en Inde et de son installation à Rishi Valley. Je me tins à l'écart de ces entretiens pour ne pas risquer de l'influencer dans sa décision. Son époux, sensible à l'atmosphère qui régnait dans notre vallée et comprenant les aspirations de Radhika, consentit à envisager ce changement de vie. Krishnaji n'exerça aucune pression sur elle, mais lui parla longuement de son enseignement. Radhika et sa famille se rendirent alors à Oxford, où son mari avait été invité comme « Visiting Fellow » à Ail Souls Collège. Elle alla plusieurs fois à Brockwood Park pour rencontrer Krishnaji. Sa décision de rentrer en Inde était prise. Au printemps de 1982, elle termina son doctorat en sanskrit et études bouddhiques, et à l'automne de cette même année elle était de retour à Rishi Valley. Son mari avait obtenu l'accord de son université pour enseigner pendant un semestre, et être libre de poursuivre ses recherches dans son domaine, qui était la philosophie, pendant l'autre semestre. Ces dernières années ont vu un certain nombre de jeunes gens très compétents s'engager dans nos écoles: Rishi Valley, la Valley School à Bangalore, Rajghat à Varanasi, l'école de Madras et Bal Anand, l'école pour les enfants défavorisés de Bombay que ma sœur Nandini dirige depuis trente ans: un nouveau départ se manifeste clairement.
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« L'énergie est le cosmos. Elle est aussi le chaos qui est l'origine de la création. » Krishnaji revint seul en Inde au début de novembre 1979. Nous étions au seuil d'une décennie où s'opérerait une mutation considérable. La recherche technologique allait se concentrer sur l'intelligence artificielle ; les microprocesseurs seraient fabriqués en grande série et entraîneraient une révolution dans les communications ; les recherches génétiques et le clonage feraient de rapides progrès, inquiétants pour l'avenir de l'humanité, tout en étant pleins de promesses. Je rejoignis Krishnaji à Madras. J'y retrouvai Asit Chandmal, Radha Burnier et Ahalya Chari, qui avait quitté un poste gouvernemental pour travailler à la Fondation Krishnamurti. Dès l'arrivée de Krishnaji, nous ressentîmes la force de sa présence ; une énergie infinie émanait de lui. Son esprit était toute fermeté et conviction, et en même temps immobilité. Depuis des années j'observais l'évolution de son enseignement. Il n'insistait plus sur la transformation individuelle, mais mettait en question l'individualité et demandait que l'on s'insère dans le courant de la conscience humaine, où une profonde révolution devait se produire. Pour lui, l'individu était celui qui sortait de ce courant. La perception avait écarté toute limitation, pour englober l'univers et son énergie sans limites. Il ne paraissait pas fatigué, malgré un voyage en avion de Londres à Madras, avec une seule escale, à Delhi. Il voulut commencer dès le déjeuner les discussions avec nous. La question qu'il nous posa d'emblée fut: « Devant la décadence de l'Inde, quelle est la priorité? Est-il possible de faire quelque chose? Où est l'essentiel? L'Inde a vécu depuis des siècles sur des idées. A présent, il faut qu'elle passe aux réalités. » Nous comprîmes qu'il n'y avait pas de réponse à donner. Il fallait enregistrer la question dans toute sa densité, sans chercher la solution. Krishnaji posait le problème de l'Inde, mais la tension de l'atmosphère devint telle que chacun vit qu'il était identifié à l'Inde, et que Krishnaji adressait cette question à tous ceux qui l'écoutaient. Le 28 novembre 1979, nous nous retrouvâmes à Rishi Valley. Radha Burnier avait quitté Madras pour passer quelques jours avec nous. Un matin, au petit déjeuner, Krishnaji lui demanda si elle était candidate à la présidence de la Société Théosophique. Elle répondit qu'elle ne savait pas. Il lui dit: « Que voulez-vous dire par là? » L'atmosphère se chargea soudain d'une nouvelle énergie. « Mme Besant, dit Krishnaji, destinait Adyar à être consacré à l'enseignement. La Société Théosophique n'a pas respecté cette intention, le but initial a donc été trahi. » Il parla du vrai esprit religieux, qui explore, qui met en question, qui nie. Selon lui, il n'existait ni en Amérique ni en Europe. En Inde, il avait été balayé. Mais il était encore là, en attente, dans la terre. « Pouvons-nous le faire renaître? », demanda-t-il. Pour la première fois, sa principale préoccupation n'était pas l'individu, mais la terre de l'Inde, son caractère sacré et son aptitude à contenir la source de la création. On aurait dit que Krishnaji avait découvert un trésor ; il jubilait, comme si le moment tant attendu était enfin arrivé. Nous restions silencieux. Il s'adressa à nous, en quête d'une approbation. « Pupulji, me demanda-t-il, qu'en pensez-vous? » Lorsque je lui répondis que tout ceci était une nouvelle mystique, il ne le nia pas. Il revint au sujet de la Société Théosophique et de la présidence éventuelle de Radha Burnier. Je lui demandai alors: « Vous dites que Radha est profondément engagée dans la Fondation, et aussi qu'elle devrait assumer la présidence de la Société Théosophique ; comment conciliez-vous ces deux positions? - Moi, je peux le dire, répondit-il. D'autres, non. » Il répéta: « Je peux dire ce que je veux. » Cela me rappela la Brihadaranyaka Upanishad qui, parlant de celui qui est illuminé, dit: « Que le Brahmane, lorsqu'il a accompli son temps d'étude, soit libre de vivre comme un enfant. Lorsqu'il en a fini avec le stade de l'étude et de l'enfance, qu'il devienne le méditant silencieux. Lorsqu'il en a fini avec le stade méditatif et le stade non méditatif, il devient un Brahmane. Quoi qu'il fasse, il reste un Brahmane. » Krishnaji continua à parler de l'Inde comme du terrain où pouvait fleurir le sacré, bien qu'il ait été chassé par la laideur de la politique, la corruption et la destruction des valeurs morales. C'est dans la terre indienne que la graine avait été semée. Il lui semblait que quelque chose dans cette terre était en attente. Je lui demandai s'il fallait prendre la terre au sens littéral. Il répondit qu'il songeait à la terre et à son caractère sacré ; elle se tenait prête. L'atmosphère était vibrante, intense. Il dit à un moment: « Ils m'avaient trouvé deux anges - j'en ai eu beaucoup plus au cours de ma vie. » Il se mit à rire à gorge déployée, en s'interrompant pour répéter: « Mais je suis très sérieux... » Il n'avait pas ri ainsi depuis des années. «Je m'aperçois maintenant que je peux me passer de certains d'entre eux. » Se tournant vers Radha, il lui demanda: « Puis-je vous en céder deux? » Il était très gai, mais en même temps profondément grave, comme s'il suggérait quelque chose. Il nous confia que nombreux étaient ceux qui lui avaient déconseillé de retourner en Inde, mais il lui avait toujours semblé que son pays natal était une terre sacrée, où il aimait revenir. Chaque matin, au petit déjeuner, on l'interrogeait. L'esprit de Krishnaji était immense et chargé de mystère. Un jour, s'adressant à nous avec une grande intensité, il nous communiqua une possibilité de perception et de comportement qui prenait sa source au-delà du cerveau, de la mémoire et des réactions de la conscience. « C'est un état qui survient lorsqu'on écoute en profondeur ; où ni la conscience ni son mouvement ne font obstruction ; où la vision est globale, non fragmentée ; où il n'y a aucun mouvement: au-delà de la matrice et de toute mémoire humaine. » Krishnaji nous parla aussi de l'état d'esprit qui apparaît lorsqu'il y a totale confiance, lorsqu'on a rejeté tout fardeau et qu'on est libre. Il précisa: « Cet état n'implique pas la fin de la pensée, ce n'est pas l'intervalle entre les pensées, mais c'est une écoute qui a le poids des millions d'années d'existence humaine, et qui va au-delà. On peut y accéder à tout moment. C'est comme si l'on aspirait l'énergie de l'univers. » Nous discutâmes aussi du rôle du guru ; était-il justifié? Je dis à Krishnaji qu'en regardant le passé il me paraissait évident qu'il avait été mon guru. Il me demanda: « Qu'entendez-vous par guru? » « Celui qui montre le chemin », dit Radha Burnier. D'autres exprimèrent leur avis. Quant à moi, je déclarai: « C'est celui qui éveille. Krishnaji m'a éveillée. Il a plongé son regard dans le mien. » Me tournant vers lui, je lui demandai: « Quel a été votre rôle en 1948? Ne m'avez-vous pas éveillée? » Il répondit: « Ce n'est pas ainsi que l'on doit envisager l'éveilleur et l'éveillé. Quand il y a de la lumière, et que je suis dans l'obscurité, puis que je marche vers la lumière, il n'y a pas de coupure. Il y a seulement de la lumière. Où est l'éveilleur? Les uns restent dans la lumière, les autres s'en écartent, c'est tout. » Il ajouta un peu plus tard: « Je ne dis pas que je suis la lumière. » Un autre matin, nous abordâmes le sujet du cerveau et de ses possibilités de transformation. Krishnaji nous dit qu'il en avait parlé avec des scientifiques. D'après ce qu'ils lui avaient dit, il avait compris que « chaque cellule du cerveau humain renferme la mémoire d'un million d'années d'existence humaine ». Il demanda: « Peut-il alors y avoir une transformation totale? » A mesure que nous discutions, l'intérêt de Krishnaji pour l'activité cérébrale devenait évident. Il se préoccupait de savoir à présent si on pouvait mettre fin au mouvement de la mémoire dans le cerveau. Ce n'était qu'à cette condition qu'une nouvelle perception pouvait apparaître. Quelqu'un demanda si Krishnaji pouvait, en touchant un objet, libérer de l'énergie ; et cet objet pouvait-il alors avoir un pouvoir? Guérir ou protéger? Krishnaji répondit que, depuis l'enfance, il avait le don de lire les pensées des gens, et de les guérir. On lui avait donné des objets à magnétiser, à emplir d'énergie. Mais cela n'intéressait pas le petit Krishnamurti. Il parla de l'immense réservoir d'énergie qui existait sûrement. « L'homme peut-il l'atteindre et s'en servir? » demanda-t-il. « Un garçon pur de tout mal, dit Asit, pourrait y accéder, mais il n'en existe pas beaucoup ; des êtres ordinaires pourraient-ils parvenir à cette énergie? » « Je crois que cela est possible », répondit Krishnaji d'un ton hésitant. Il nous dit ensuite qu'il fallait aborder le sacré avec un esprit capable de recevoir le pouvoir, mais ne le désirant pas. Un esprit absolument pur était nécessaire. Je lui demandai quelle était la nature de cette pureté. Il me répondit: « La pureté de mon esprit n'est pas la pureté de "l'esprit" qui est l'esprit de l'univers et qui est sacré. » Je lui demandai si un être humain dont l'esprit était pur pouvait recevoir cette énergie. "Comme il est possible de donner de l'énergie à un objet, un être humain peut-il communiquer le tout? Vous-même pourriez-vous communiquer l'Autre? » « Non, dit Krishnaji. Même s'il est pur, le cerveau est encore matière, est encore esprit. L'Autre, c'est l'univers, il est immense. » Krishnaji ne se laissa pas entraîner plus loin dans la discussion. Il s'interrogeait: « Y a-t-il un absolu au-delà duquel il n'y a rien? Un fondement d'où vient tout ce qui existe, au-delà duquel il n'y a rien, aucune causalité? » Nous parlâmes alors du caractère sacré de Rishi Valley. Je lui dis qu'en Inde on pensait qu'il y avait des sites sacrés (Punya Sthal). Les dieux pouvaient y venir et s'en aller, mais le site restait sacré. - Pour moi, dit-il, Rishi Valley est le Sthal de tous les Sthals. Je lui dis que la vallée était imprégnée de sa présence et de ses paroles. C'était aussi le cas de Rajghat. « Il faut veiller, dit Krishnaji, à ce que cette impression ne disparaisse pas. » Il nous dit qu'il était très tenté de s'installer pour de bon à Rishi Valley. Asit lui demanda pourquoi cela n'était pas possible: les gens viendraient du monde entier pour le voir. Il y eut un silence, puis Krishnaji dit: « Toute ma vie, j'ai voyagé. Il serait important pour moi de rester ici, mais je ne peux pas. Pour l'amour de Dieu, n'insistez pas. » Il devait dire un peu plus tard: « L'énergie est le cosmos. Elle est aussi le chaos, qui est l'origine de la création. La colère est énergie, la douleur est énergie - mais il y a un ordre suprême. Pourra-t-il s'installer à Rishi Valley? »
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La négation et l'esprit ancien En janvier 1980, Krishnaji anima une discussion à Vasant Vihar avec ses amis proches. Nous parlâmes de l'école de Rishi Valley, des élèves et des réalisations futures. Soudain, le ton changea, et les questions de Krishnaji se firent plus pressantes, plus passionnées. Le feu de ses paroles éclaira nos esprits embrumés. Il nous parla d'une négation absolue de tout ce que l'homme avait pensé, dit ou réalisé. Cela commença par une simple question: « Comment Narayan va-t-il aider les élèves? - non pas en leur parlant seulement, mais en éveillant leur intelligence pour leur communiquer ce que c'est que pénétrer au plus profond? » - Je vais, dit Narayan, les rencontrer chaque jour, par petits groupes, avec leurs maîtres. Il savait que sa réponse ne satisferait pas Krishnaji, mais il ne pouvait rien dire d'autre. - Comment ferez-vous? Le fait de leur parler ou d'avoir des discussions ne suffira pas. Comment les rendrez-vous sensibles, ouverts? - Il faut, tergiversa Narayan, qu'ils aient un certain sens de l'ordre, de la sensibilité... Krishnaji insista: - Il faut introduire un nouvel élément. Les élèves devraient avoir une grande intelligence, mais ce n'est pas suffisant. Il faut former des génies. On a besoin de cerveaux capables de discuter à fond, d'êtres humains doués d'affectivité. Il faudrait qu'il y ait en eux une absence totale d'ambition personnelle. Comment K a-t-il été capable de cela? Comprenez-vous ma question? J'intervins: - Vous nous avez déjà posé plusieurs fois cette question, et je n'ai jamais compris pourquoi. On ne sait pas de quelle manière Krishnaji y est parvenu, mais comment certains d'entre nous pourraient-ils y parvenir? - K est-il un monstre biologique? demanda Krishnaji. - Je n'en sais rien. Peut-être... Il me semble que vous avez atteint une nouvelle étape dans votre enseignement. Vous disiez d'habitude: « Si vous voyagez vers le sud, pouvez-vous changer de direction et partir vers le nord? » A présent, vous demandez: « Est-ce que Narayan ou Sunanda peuvent être dans le même état d'esprit que Krishnaji? » Mais Krishnaji suivait son idée. « Pouvez-vous donner à vos élèves le sens de la liberté, le sentiment qu'ils sont "protégés"? Qu'ils ont un rôle particulier à jouer dans la vie, qu'ils sont des êtres à part? J'essaie, Pupul, de découvrir quel est le catalyseur, l'élément qui transforme l'esprit tout entier. Existe-t-il une autre dimension qui fait que l'esprit, le cerveau et les sens sont vigilants, et que le mental ne se repose jamais, mais est toujours en mouvement? Voilà ce que je souhaiterais que les élèves acquièrent. A votre place, je parlerais avec eux, je marcherais avec eux, je resterais silencieux à leurs côtés, je ferais tout ce qui est possible pour développer ce sens en eux. Mais seront-ils réceptifs? Ou bien le cerveau est-il trop lent pour pouvoir suivre et se mouvoir rapidement? Et Narayan, qui est à Rishi Valley, peut-il être cet être extraordinaire, capable de sentir les arbres, la terre, d'avoir un cerveau prodigieusement vif? Peut-il être attentif à la vérité? Peut-il avoir cette révélation qui donne vitalité, énergie et dynamisme? Je voudrais qu'il en soit capable, et je me demande comment je peux l'y aider... » Il se tut un moment, puis reprit: « Est-ce d'ailleurs en mon pouvoir? Ou bien y a-t-il une porte qu'il nous faut ouvrir tous les deux? Une porte qui n'est ni la sienne, ni la mienne. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui voudrait entrer, une sorte de Saint-Esprit, qui attend qu'on lui ouvre cette porte et qui entrera. Je ne sais si je me fais comprendre... Voilà, Narayan, ce qu'il faut que vous fassiez. Réfléchissez à votre comportement, à la façon dont vous regardez un arbre, une femme... Mais ce n'est pas suffisant. Il y a quelque chose d'immense qui nous attend, et nous le négligeons. Nous parlementons, nous nous contentons de discuter. Ce que vous faites est nécessaire, mais ce n'est pas assez. - Quel est l'état d'esprit, interrompit Rajesh, qui révèle que ce n'est pas suffisant? - La réponse est évidente. Des millions de gens ont médité: les moines catholiques, les sannyasins ont médité, mais ils n'ont pas reçu la grâce. Eh bien, que puis-je faire pour Narayan? Il est mon élève, il est prêt à faire tout ce dont je parle: à observer, à se taire, à parler, à lire, à regarder autour de lui, à sentir la beauté du monde. Mais il y a un autre élément qui exige quelque chose, et cette exigence, il ne la trouve pas en parlant, en observant. Et la grâce ne vient pas. Nous écoutions tous intensément. Narayan demanda: « Quand vous dites qu'il faut ouvrir la porte, pouvez-vous nous dire ce qu'elle est? » - Je voudrais de toutes mes forces, dit Krishnaji, que Narayan parvienne à ce stade, mais que dois-je faire pour que cela survienne. - Il y a peut-être de notre côté quelque chose qui nous bloque, dit Achyut. On sent chez vous une qualité ineffable, infinie, et il me semble que nous ne tendons pas les7 mains vers elle. - Si, vous tendez les mains, dit Krishnaji, mais rien ne se passe. Peut-être sommes-nous condamnés ; ils sont très peu, ceux qui sont parvenus à l'illumination. Avec le Bouddha, il n'y en a eu que deux en cinquante ans: Sariputta et Mogallanna. C'est sans doute le sort de l'homme d'en être privé. - Le renoncement est-il nécessaire? demanda Achyut. - Je ne crois pas. Les hommes ont jeûné, médité en solitaires dans les montagnes, ils ont tout tenté, et il semble que ce ne soit pas ainsi qu'on obtient l'illumination. C'est pourquoi je dis qu'il faut en finir rapidement avec le processus d'observation. Et je vous le demande, qu'est-ce qui est le plus important? Est-ce l'énergie? Le missionnaire est mû par une immense énergie quand il va prêchant de par le monde, et pourtant il lui manque "cela". Est-ce l'intensité de ma conviction qui peut transformer Narayan? S'il restait auprès de moi, s'il écoutait toutes les discussions, s'il mettait tout en question, cela servirait-il à quelque chose? » Il se tut un moment, puis dit avec gravité: « Il faut peut-être tout rejeter: le rôle du sannyasin, du moine qui fait vœu perpétuel de silence, qui choisit la solitude. Faut-il y renoncer? Depuis des siècles l'homme lutte, et pourtant il n'a jamais obtenu "cela", » Il s'anima soudain: « Je suis le saint, je suis le moine, je suis l'homme qui a décidé de jeûner, de se torturer physiquement, de refuser le sexe ; je suis cet homme. Je déclare que j'en ai fini avec cette ascèse, parce que je suis un homme, que je suis passé par cette expérience et, pourtant, l'illumination ne m'est pas venue. Rajesh, me comprenez-vous? - Je vous écoute seulement. - Ce n'est pas suffisant. Je n'ai pas besoin de rester immobile tout le reste de ma vie. Les moines trappistes l'ont fait, pourquoi le ferais-je? Je vois tous ces saints, ces ascètes, qui jeûnent, qui étudient dans de grands livres, qui méditent. Je suis tout cela, car mon cerveau en est imprégné. Je n'ai donc pas besoin d'en faire autant. Est-il possible de rejeter toutes ces pratiques avec le même élan que celui de l'homme qui prononce des vœux? Et après, conserve-t-on cet élan? - Il est possible, dit Rajesh, que lorsque nous rejetons, nous rejetions en même temps cet élan. - Que reste-t-il lorsqu'on a tout rejeté? demandai-je. - Je vois ce que vous voulez dire, dit Krishnaji. L'homme a tout essayé, depuis le commencement des temps, pour atteindre à cette illumination, à l'ineffable. Je vois cela en face de moi, et je ne peux l'approcher. Je n'y peux rien. - Après toutes ces années où vous recommandiez la connaissance de soi, la floraison du "ce qui est", vous semblez être arrivé au point où vous rejetez tout. Krishnaji me répondit avec passion: « J'ai tout rejeté. J'ai constaté que tout cela ne menait nulle part. Me comprenez-vous? J'ai rejeté toutes les tentatives humaines pour atteindre à "cela". Et je me demande si Narayan peut y parvenir. Mais la négation de tout est-elle signe de maturité? Est-ce faire preuve de vraie maturité que de dire que tout ce que l'homme a tenté n'a pas apporté l'illumination, et qu'on n'a donc pas à en faire autant? Est-ce le sens d'une grande maturité qui fait défaut? Je pense aux gurus et l'immaturité qui les entoure ; je ne veux pas suivre leur exemple. Mais alors, vais-je en rester là et me laisser aller ; devenir inactif et paresseux? L'homme qui dit: "J'ai tout essayé et j'ai tout rejeté" reste en mouvement. Si vous demeurez immobile, ou si vous vous contentez de comparer ce que dit K avec ce qu'a dit le Bouddha, qu'avez-vous gagné en fin de compte? Nous devons rejeter les connaissances, rejeter tout. Narayan, saurai-je vous donner l'exemple? » Je ne pus m'empêcher de l'interrompre: « Vous voulez dire que je dois vous rejeter? » - Oui, répondit Krishnaji. Vous ne pouvez pas rejeter la vérité, mais tout le reste. Pour obtenir la vérité, je rejette tout ce qu'a fait l'homme, le saint qui s'est torturé, le trappiste qui a fait vœu de silence. En êtes-vous capable? C'est peut-être parce qu'il n'y a pas négation totale que la porte n'est pas ouverte. - Lorsque j'étais jeune, dit tristement Achyut, quand vous avez rompu avec les conventions et que vous avez dit qu'il n'y avait pas de voie qui menait à la vérité, j'ai été très perturbé. J'éprouve le même sentiment maintenant que je sens qu'aucune voie ne m'y conduira. - C'est parce que malgré leurs efforts les hommes n'ont pas réussi à atteindre la vérité que je me demande pourquoi nous devrions faire comme eux. C'est pour cette raison que je rejette tout ce qui a été tenté jusqu'à présent. - Vous voulez dire, repris-je, que l'esprit ne doit être orienté dans aucune direction, vers aucune recherche qui a déjà été tentée? - Dans cet état, dit Krishnaji, le cerveau n'expérimente pas, ne cherche rien. Les hommes ont cherché et n'ont rien trouvé ; ils ont aussi essayé l'alcool, le sexe, les drogues. Je rejette tout en bloc, en pleine connaissance de cause, et mon attitude est fondée sur la raison et la logique ; mon esprit a atteint la maturité. Y êtes-vous aussi parvenue? Il faut me le dire. - Je rejette la théosophie, sa hiérarchie, ses Maîtres. Je ne crois plus à tout cela. - Est-ce la négation totale qui est nécessaire pour aider nos jeunes élèves à voir la réalité et se dégager de tout cela? Le cerveau est alors absolument inébranlable, parce qu'il ne se tourne vers aucune direction. Qu'en pensez-vous, Narayan, vous qui êtes mon disciple à Rishi Valley? - La force physique et morale peut manquer, dit celui-ci. - J'ai quatre-vingt-cinq ans, répliqua Krishnaji, et moi je vous dis qu'il faut tout rejeter. Pourquoi n'en seriez-vous pas capable? - Allez-vous revenir aux discussions, à la connaissance? » Narayan se dérobait, ne pouvant envisager une négation absolue. - Ceci est sans importance, dit Krishnaji. Ce qui m'importe, c'est que les jeunes ne passent pas par toutes ces épreuves. Pourrais-je travailler avec un groupe d'une dizaine d'élèves? Il faudrait qu'ils soient très différents les uns des autres. - Comment peut-on comprendre tous les problèmes de l'adolescence? demanda Narayan, désireux de changer de sujet. - Ces garçons qui sont avec nous depuis l'âge de cinq ans changent subitement lorsqu'ils ont environ treize ans, et perdent toute délicatesse. Je vais étudier ce qui se passé, pour éviter cela. - Aucun éducateur n'y est parvenu jusqu'à présent, fit remarquer Narayan. - Eh bien, trancha Krishnaji, je vais rejeter tous les éducateurs. Je veux étudier le phénomène ; est-ce la puberté, le sexe, qui veut cela? Je crois que vous êtes capable d'éviter cette transformation. Vous pourriez veiller à ce que ces garçons n'atteignent que très lentement la puberté. - Que voulez-vous dire? demanda Rajesh. - Ne comprenez-vous pas? Pourquoi un garçon ou une fille garde-t-il sa délicatesse jusqu'à un certain moment, et puis devient grossier? Est-ce l'organisme physique, avec son rôle de procréation, qui est responsable de ce changement? Peut-on retarder le processus? Narayan, je regrette de vous bousculer, mais pouvez-vous renoncer à tout ce que vous savez? - Je voudrais étudier encore. - Étudier... dit Krishnaji, mais au bout de quarante ans vous en êtes au même point. Cela ne vous mène à rien d'étudier, de pratiquer l'abstinence, la chasteté, de prononcer des vœux. Les Védas parlent d'un maître qui avait gardé son disciple enfoui en lui-même, comme un embryon, pendant trois nuits, et les dieux s'étaient rassemblés pour assister à sa naissance. En un sens, c'est ce que Krishnaji faisait avec nous: il nous attirait à lui, nous permettait de plonger dans son esprit, toute division avait disparu. - Je crois que nous ouvrons tout doucement la porte, reprit Krishnaji. Vous voyez ce que nous sommes en train de faire? Nous avançons. C'est une étape qui n'a pas encore été étudiée. Krishnaji n'est pas passé par toutes les épreuves habituelles, pourquoi le ferait-il? - D'où tenez-vous vos perceptions? demanda Narayan. - En ne faisant pas comme les autres, répondit Krishnaji. - Les obtiendrai-je en faisant comme vous? - Non. (La voix de Krishnaji avait l'accent de l'éternité.) Le cerveau constate qu'il est vieux, qu'il est las des connaissances. Il est comme un rocher inébranlable, mais cela ne veut pas dire qu'il soit immobile. Il ne va pas s'endormir. Comprenez-vous ce qui s'est passé? Il est sorti de son enfermement. Faites-en autant. Sortez, vous aussi, de cet enfermement où l'homme s'est maintenu jusqu'ici. Êtes-vous disposé à créer une école, comme il n'en a jamais existé auparavant? Quelques jours plus tard, Krishnaji m'emmena dans sa chambre pour me parler. « Je voulais vous dire quelque chose, me confia-t-il. Il m'est arrivé une expérience étrange lorsque j'étais à Rishi Valley. Une nuit, je me suis réveillé avec le sentiment que l'univers entier convergeait vers moi. Tout pénétrait en moi, de plus en plus profondément, jusqu'à l'infini. » Son visage était grave, lumineux.
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« On touchait à la source de l'énergie de toute chose. » Lorsque Krishnaji arriva à Bombay, il était plein d'un enthousiasme qu'il nous communiqua. Continuant inlassablement à s'interroger, il nous demanda un jour, au petit déjeuner: « Le cerveau, qui est mémoire, peut-il s'en libérer totalement? Possède-t-il la capacité de se transformer? Quelle est votre réaction à cette question? » Il se tut un moment: nous-mêmes restâmes silencieux. « L'esprit humain se dégrade-t-il parce qu'il a emmagasiné les traditions et la mémoire pendant des millénaires? Le cerveau est-il capable de se transformer pour se libérer du passé, et renaître à neuf? Depuis que nous avons été à Rishi Valley - je ne rapporte pas cela de façon personnelle et je n'exagère pas - , chaque nuit, le cerveau « se disloquait » et pénétrait dans quelque chose d'immense. J'ai observé cela comme si cela arrivait à quelqu'un d'autre. » Je lui demandai alors s'il consentirait à méditer à haute voix, ce qu'il accepta. Nous nous réunîmes chez lui vers la fin de janvier 1980. « Depuis quatre mois, j'ai ressenti des phénomènes curieux, comme un lavage de cerveau - une sorte de purgation, et je me demandais ce qui se passait. Récemment, à Rishi Valley, pendant plusieurs nuits de suite j'ai éprouvé un sentiment extraordinaire: on touchait à la source de l'énergie de toute chose. Cette impression venait non de l'esprit ou du cerveau, mais de la source elle-même. Cela a continué à Madras et ici. C'est comme si l'on était totalement isolé, sans qu'il y ait dans ce mot une nuance de retrait. Rien n'existait, semblait-il, en dehors du "cela". L'esprit, le cerveau ne fonctionnaient plus - seule fonctionnait cette source. Cela peut paraître, à tort, étrange, et même fou. J'ai décidé d'observer soigneusement si j'étais victime d'une illusion née d'un désir. Car si le désir entre en jeu, il devient mémoire, et l'énergie disparaît. Je veille donc scrupuleusement à ce que cette expérience reste pure. Le mot "pur" signifie clair, intact, non corrompu. C'est comme de l'eau pure, de l'eau distillée, un torrent de montagne qui n'a jamais été touché par un esprit humain, une main humaine. J'ai donc été très vigilant. J'ai découvert récemment que le cerveau perd (il est difficile d'exprimer cela) sa volonté, son activité propres. Je ne sais si beaucoup de personnes éprouvent ce phénomène, mais depuis aussi longtemps que je m'en souviens, lorsque je pars pour une promenade de trois ou quatre heures, je n'ai pas une seule pensée pendant tout ce temps, "cela" est toujours avec moi... Ce n'est pas une invention, ni le fait de prendre mon désir pour une réalité. L'esprit, le cerveau, est si habitué à se souvenir, à expérimenter, à acquérir des connaissances... Il doit se mettre au calme, pour qu'il n'y ait pas d'interférence avec l'origine, le commencement. Dans la Bible et dans d'autres textes religieux, il est dit qu'au commencement était le chaos, et que de ce chaos est venu l'ordre. Je pense que c'est l'inverse. Je me trompe peut-être, mais je crois qu'au commencement était l'ordre. L'homme a créé le chaos. Car la création ne peut être chaos, c'est-à-dire désordre. La Genèse parle de chaos, d'obscurité, à partir desquels Dieu a créé l'ordre. Je suis sûr que c'est le contraire. Il y avait un ordre: les tremblements de terre, les volcans faisaient partie de cet ordre. Nous avons perdu le sens d'un ordre total, originel, saint. Les ténèbres du chaos sont l'œuvre des hommes. Au commencement il n'y a pas eu de chaos, c'est impossible. Même si Dieu existe - je me sers de ce terme au sens habituel - , et s'il a créé le chaos originel à partir duquel il a créé l'ordre, à l'origine il y avait l'ordre. L'homme cherche à présent à retourner à cet ordre, qui est quelque chose d'infiniment saint, d'intemporel, d'incorruptible. En est-il capable? Il ne peut en faire l'expérience, car cela impliquerait la mémoire, le ressouvenir. Or "cela" est en dehors de tout ressouvenir, de toute expérience, de toute connaissance, inaccessible à tout effort. Mais l'homme est encombré de ses sens, de ses désirs, des vastes connaissances accumulées dans son cerveau. Alors peut-il balayer tout ce qu'il a accumulé depuis des millions d'années? Je pense que c'est possible quand tous les sens sont en éveil, quand il n'y a plus de centre, plus d'expérience, il n'y a alors aucun centre pour accueillir une expérience. Les sens sont actifs et extraordinairement sensibles, il n'y a plus de centre en tant que "moi" qui puisse engendrer le désir. Ce n'est pas par l'aspiration, le sacrifice ou l'austérité que l'homme peut arriver à ce stade. Il faut d'abord bien comprendre que le désir prend des formes extrêmement subtiles qui offrent d'énormes possibilités d'illusion. Le désir, la volonté, le temps doivent être abolis. L'esprit doit être absolument pur - non pas en termes de sexe ou de mauvaises pensées - ; le cerveau doit être vidé de toute connaissance, être dans un état où aucune pensée ne puisse survenir - à moins que cela ne soit nécessaire. Un cerveau débarrassé ainsi de toute expérience, et donc de toute connaissance, n'est plus dans le domaine du temps, il est parvenu au commencement de tout. C'est difficile à expliquer. - Vous avez dit que les sens n'étaient pas néfastes, mais peuvent-ils aider à acquérir la connaissance? demanda Achyut. - Quel rapport y a-t-il, demanda Sunanda, entre l'état de l'esprit et cet état? - L'esprit ne peut l'atteindre puisqu'il est intemporel. Seul l'esprit libre de toute expérience, qui est comme un réceptacle peut le recevoir. - Et quel est le rapport, demanda encore Sunanda, entre le réceptacle et le "cela"? - Il n'y en a pas, dit Krishnaji, sur un ton de grande exaltation. Le désir des sens, qui vient du centre, doit être supprimé. Il n'y a pas de mouvement vers le "cela" qui est intemporel, puisque tout mouvement implique une temporalité. L'homme a essayé de toutes ses forces de l'atteindre, mais ce n'est pas possible. Le désir, qui est si subtil et donc créateur d'illusion, doit être aboli, le cerveau doit être vidé de tout désir, il ne peut y avoir ni modèle, ni direction, ni volonté. - C'est la création, lui dis-je. Il ne s'y trouve pas de passé, on en est seulement au commencement. - Ah! attention, Pupulji. Il y a toujours un état de commencement, restez-y. Quand vous dites ceci, que comprennent ceux qui vous écoutent? - Quelles sont les conséquences de ce que vous nous avez dit? demanda Asit. La fin est toujours un commencement, c'est bien cela? Qu'est-ce que cela signifie? - La fin de tout attachement ; c'est là qu'est le commencement. Lorsqu'un problème est résolu, l'esprit est vide. Si l'on n'a pas de problème, on n'a pas d'expérience, mais si je suis un homme ordinaire, j'ai toutes sortes de peurs, de désirs, je les garderai toute ma vie, et je ne pourrai jamais mettre fin à l'attachement, à la jalousie. - L'esprit est encore plein de pensées, dit Asit. - Oui, répondit Krishnaji, car les sens ne sont pas entièrement épanouis. Ils créent la pensée et l'expérience, qui est connaissance, mémoire, puis pensée. S'ils sont épanouis, le désir n'est plus au centre. - Comment appliquer tout ceci à ma vie de tous les jours? demanda Asit. - Il faudra veiller à ce que vos sens soient épanouis ; pas seulement le sexe, ni seulement la vue ou l'ouïe. Pouvez-vous regarder une femme avec tous vos sens? Vous n'êtes alors plus au centre, et l'expérience n'a pas lieu. Vous me comprenez? - Qu'est-ce qui empêche les sens de s'épanouir? demanda encore Asit. - Rien, sinon le fait que nous ne les laissons pas s'épanouir. C'est par la pensée que nous agissons ; mais nous n'avons pas réfléchi suffisamment à l'origine de la pensée. Si j'étais privé de sens, je serais une pierre, traversée de vibrations, ou encore une masse de chair. Mais dès qu'interviennent les sens, survient l'appétit, le sexe, je commence à me mouvoir dans une routine étroite. Il faut alors réfléchir intensément pour que tous les sens entrent en action. La tradition les rejette, ce qui explique... - Puis-je demander, interrompit Asit, quel est le rapport entre une pierre qui n'est pas douée de sens et moi-même quand tous mes sens sont éveillés? - Je ne suis pas sûr que les pierres ne soient pas douées de sens, dit Krishnaji. La matière n'est que la roue de l'énergie. - S'agit-il d'entrer dans cette énergie? demanda Asit. - Ce qui m'importe, c'est de voir si mes sens peuvent s'épanouir car c'est à partir de là que tout commence. - Les sens perdent-ils leur acuité s'ils manquent d'attention? - Vous n'êtes pas conscient de vos sens, vous êtes les sens. L'amour est-il un mouvement des sens? demanda Krishnaji. - L'attention peut-elle éveiller les sens? demanda Asit. - L'attention, répliqua Krishnaji, implique le souci des autres, le sens de la responsabilité, l'affection, le désintéressement. - Cela concerne alors la vie quotidienne, remarqua Asit. - Il n'y a pas de problèmes psychologiques lorsqu'on est dans un état sans centre. Si vous vous dites: "Je dois être conscient", vous êtes perdu. Hier, pendant notre promenade, vous me parliez de l'ordinateur, mon cerveau écoutait, mais il n'a pas enregistré. - Dans cet état, il doit bien y avoir quelque chose? demanda Asit. - Je ne peux répondre à cela, dit Krishnaji. - Est-ce un renouvellement total? insista Asit. - Un renouvellement du cerveau? Oui, les cellules du cerveau sont purifiées, elles ne charrient plus de vieux souvenirs. - Les millions d'années sont balayées? demandai-je. - Oui, répondit Krishnaji, autrement, il n'y aurait que ténèbres. Quelques jours plus tard, je demandai à Krishnaji s'il songeait à un nouvel usage des sens? Quand les sens sont tous pleinement épanouis, il n'y a plus de centre. Dans cet état-là, la pulsion de la conscience du "Je", qui dirige l'esprit, disparaît-elle? Cette globalité de l'intelligence sensorielle supprimait-elle la coupure entre l'extérieur et l'intérieur, hier et demain. - Faites-en l'expérience, Pupulji. Il n'y a que l'être et le commencement. Les jours suivants, Krishnaji revint maintes et maintes fois sur ce qui est au-delà de la création. « Au commencement est l'ordre, disait-il, la source d'une énergie intarissable. Pour la sonder, il faut sonder les sens et le désir. On atteint cet ordre miraculeux lorsque l'esprit n'éprouve plus aucun désir et que les sens fonctionnent à plein ». Je lui demandai de nouveau si ce qu'il nous disait était, dans l'essentiel, ce qu'il nous avait toujours enseigné, mais avec une nouvelle formulation ; ou bien si cette approche était entièrement différente. Il me répondit: « Elle est entièrement différente. » Je remarquais que, depuis ses séjours à Rishi Valley et à Madras, lorsqu'il nous parlait du cerveau humain, de la création, des origines, son visage changeait.
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« Le doute, condition essentielle de la recherche religieuse. » Le 1er novembre, Krishnaji, qui de Londres se rendait à Colombo, s'arrêta pour quelques jours à Madras. Il était accompagné de Mary Zimbalist, dont les bagages ainsi que les siens avaient été acheminés dans une mauvaise direction. Krishnaji se fit beaucoup de souci pour Mary en raison de ce contretemps. Le soir venu, il n'alla pas se promener sur la plage, mais fit les cent pas autour de Vasant Vihar. Le lendemain, au petit déjeuner, eut lieu une discussion importante, qui ouvrit des perspectives sur la pensée de Krishnaji. Celui-ci s'était demandé si l'esprit indien était en train de dégénérer. Achyut évoqua une rencontre que Krishnaji avait eue en 1931 avec Jawaharlal Nehru et l'Acharya Kripalani * , à laquelle il avait assisté. « Nehru et Kripalani pensaient que, pour que l'esprit indien se régénère, il était essentiel que l'Inde soit indépendante. » Krishnaji était persuadé que, si le combat pour l'indépendance n'était pas sous-tendu par les valeurs morales, l'Inde se perdrait. Nehru était jeune alors ; son esprit vif, alerte, comprenait l'importance d'une renaissance morale, mais il donnait la priorité à la liberté politique, qui permettrait aux Indiens de s'épanouir spirituellement. Achyut avait alors été de l'avis de Nehru. Mais Krishnaji avait répliqué que l'esprit religieux avait toujours été vivant en Inde: « Le bouddhisme s'est répandu en Chine, au Japon, dans tout l'Extrême-Orient: quel rapport y a-t-il entre ce fonds religieux de l'Inde et le monde d'aujourd'hui? » avait-il demandé à Nehru. Achyut relata cet épisode avec une grande émotion. Krishnaji l'avait écouté sans mot dire, puis il se tourna vers nous et nous demanda: « Ce noyau spirituel est-il encore vivant? Celui du monde chrétien reposait sur la foi. En Inde, au cœur de la religion, il y avait la négation de tout ce qui n'était pas "cela". Eh bien, ce fonds spirituel, cette semence, existent-ils toujours? Sinon, quelle sera la réponse de l'Inde face à l'Occident et à ses valeurs? Achyut a dit que ce pays était fait d'un terreau différent. Les Anciens exprimaient cette idée avec les mots Tat et Brahman. Autrefois, la religion n'était fondée ni sur la caste, ni sur le rituel. Ce souci de l'essentiel aboutissait à un autre genre de vie. Est-il possible à présent que germe la semence qui est restée enfouie depuis des siècles dans notre sol? » J'évoquai alors un séjour récent à Varanasi au cours duquel j'avais parlé avec le Pandit Jagannath Upadhyaya de l'enseignement de Krishnaji. Le Pandit, bouddhiste du Mahayana de l'école de Nagarjuna, qui avait participé à des discussions avec Krishnaji, m'avait dit: « Il nous faut comprendre sa dialectique, mais l'essentiel de son enseignement repose sur la Beauté, une effusion totale de l'Être. » Nombreux étaient ses amis qui, inquiets des tendances actuelles de l'hindouisme, s'étaient tournés vers le bouddhisme. Ils s'étaient demandé entre eux quel serait le discours du Bouddha s'il revenait parmi eux, et avaient conclu que Krishnamurti parlait comme aurait parlé le Bouddha. Krishnaji m'avait écoutée patiemment, mais il me dit: « Vous n'avez pas répondu à ma question. Vous êtes des Indiens au courant de votre culture. Vous connaissez l'atmosphère religieuse de l'Inde, les gurus, les cultes, et vous avez aussi conscience du fonds spirituel d'où sont sorties de grandes choses ; quel rapport y a-t-il, si celui-ci existe encore, avec l'Occident et sa religion qui est basée sur la foi, la croyance? S'il n'y en a pas, c'est de là que peut surgir une régénération. » - Si ce fonds n'existe plus, demandai-je, est-ce en cela que se rencontrent Orient et Occident? » - Apparemment, dit-il. Depuis le commencement des temps, les Indiens ont détenu quelque chose qui est authentique et vrai. Ils étaient profondément religieux. Il y eut les Bouddhas et ceux qui les ont précédés, qui ont laissé leur empreinte sur le sol de l'Inde. Le monde actuel, avec ses astrologues et ses gurus, voit-il la disparition de cette profonde spiritualité? - Dans le monde chrétien, le doute n'a jamais fait partie de la religion. En Inde, il a toujours existé. Cette capacité de douter s'évanouit-elle et se transforme-t-elle peu à peu en croyance? - Comprenez-vous que le doute dans la recherche religieuse est une des choses les plus extraordinaires qui aient existé ici? Dans le christianisme, le doute, le scepticisme, la mise en question étaient bannis et considérés comme des hérésies. En Inde et dans le monde asiatique, il est un des principes essentiels dans la quête religieuse. Est-il en train de disparaître, et l'Inde se fond-elle dans le courant occidental? S'il est encore là, est-on en train de l'étouffer? Nous perdrions alors son dynamisme. Le doute, c'est une extraordinaire purgation. - Le doute, dit Radha Burnier, est devenu une interrogation purement formelle. - Je parle du vrai doute, et de l'immense énergie qu'il renferme. Qu'en dites-vous, Pupulji? Vous qui êtes un mélange d'Orient et d'Occident * ? - Dans votre bouche, ce doute prend une dimension immense. Mais je ne peux vous dire s'il existe encore ou non. - La Société Théosophique et Amma, reprit Krishnaji, avaient ce don au début. Mme Besant avait renoncé au christianisme et quitté son mari ; elle cultivait le doute alors, mais peu à peu elle s'est laissée piéger dans des organisations, et a perdu sa vitalité. L'esprit indien, à l'origine, accordait une grande importance au doute qui, avec sa clarté, son dynamisme, purge le mental de ses illusions. Ce n'est qu'à partir du doute que l'on atteint le Brahman, et non en se laissant guider. - Le Bouddha aussi a dit cela, fit remarquer Radha. - N'en sommes-nous plus capables en Inde? dit K. - Je crois qu'il existe encore, répondit Radha, mais il est devenu une tradition formelle. En Occident, c'est la recherche scientifique qui en tient lieu. Le doute est ce qui n'est pas prouvé par l'expérience, et nous nous orientons dans cette direction. - Le conformisme occidental a aussi pénétré chez nous, ajouta Achyut. - Krishnaji, dis-je, a introduit un nouvel élément dans son enseignement. Si vous évoquez le doute dans le contexte indien, surgit aussitôt l'idée d'interrogation métaphysique. - Qui suis-je? Qui suis-je? dit Achyut. Voilà la question posée par les Indiens. Elle ne s'oriente dans aucune direction. - Bien sûr, dit Krishnaji. Si votre doute est orienté dans une certaine direction, il a alors un sens tout différent. - Un doute, dis-je, qui n'est pas accompagné d'une recherche n'a jamais existé en Inde. Chez Krishnaji, il s'agit d'une immobilité immédiate de l'esprit. - Je me pose une question très grave, reprit Krishnaji. Je voudrais savoir si, en Inde, la vague matérialiste est en train de gagner les esprits. Elle menace le monde occidental, et s'exprime à travers la technologie, le matérialisme, le nationalisme. La mentalité occidentale est tournée vers l'extérieur et domine le monde. L'Inde n'est-elle pas en train de perdre quelque chose? Cela me paraît être le cas d'après ce que l'on peut constater. - Comment peut-on savoir, demanda Mary Zimbalist, si la pensée originelle de l'Inde est en train de disparaître? - Pupul ou Achyut peuvent-ils nous dire ce qui se passe dans ce pays? répondit Krishnaji. Peut-on juger de l'extérieur sans pénétrer à l'intérieur? Ce que je dis est très simple. L'Inde s'est épanouie à partir d'un centre, qui a rayonné dans tout le monde asiatique à travers la quête spirituelle, la danse, la musique, etc., tandis que le monde occidental était centré sur la croyance, si superficielle qu'elle a laissé la place au matérialisme. Celui-ci se manifeste en Inde dans la bureaucratie, la technologie, la science, l'énergie nucléaire, l'imitation de l'Occident. Le cœur spirituel de ce pays se dessèche peu à peu. L'Inde se concentrait sur une chose, c'est ce qui lui a donné ce feu qui s'est répandu dans le monde entier ; mais qu'est-il devenu?» L'ardeur que Krishnaji apportait à ses propos était communicative. - Ne pourrait-on dire qu'en Inde, observa Mary Zimbalist, l'esprit a été contaminé, qu'il a perdu sa force. Quelle est alors la différence entre l'Inde et l'Occident? - Il ne me semble pas, dis-je, que durant ces dernières années il y ait eu une dégradation dans ce domaine. - Je l'espère, s'écria Krishnaji. Mais je n'en suis pas aussi sûr que vous Je souhaite que l'Inde ne perde pas sa spécificité, ce serait un désastre. - Y a-t-il des Indiens, demanda Achyut, qui, bien que n'ayant pas entendu l'enseignement de Krishnaji, tirent leur énergie du doute? - Il y a eu au cours de l'histoire, dis-je, des époques où l'énergie s'est manifestée avec une grande vitalité. Quand vous dites que l'Inde est décadente, estimez-vous qu'il y a cent ans ou plus ce doute religieux était pratiqué? - Divers facteurs ont contribué à détruire cet esprit, dit Radha. Il y a eu le mouvement de la Bhakti, fondée sur la foi et la dévotion, qui existe depuis des siècles, et qu'on pourrait comparer au christianisme. Puis est apparue la science moderne qui a fait de la nature un champ d'expériences. - Autrefois, objectai-je, il n'y avait qu'un petit nombre d'esprits supérieurs qui fondaient leurs convictions sur l'absolu. - Mais cette élite dominait la culture, dit Achyut. - Le Bouddha, dis-je, est apparu et a parlé, mais ce n'est que trois cents ans plus tard que son enseignement s'est répandu. Krishnaji continua à s'interroger: « L'Occident a-t-il conquis l'Orient? Il a été merveilleusement capable de construire des systèmes. Ici, nous n'avions ni organisation, ni système. - Il y a le domaine du bien et celui du mal, dis-je. Que faut-il faire pour donner du pouvoir au bien. - Le bien n'a pas de pouvoir, interrompit Krishnaji. Le bien est le bien. - Si le centre est altéré, comment pouvons-nous réagir? - S'il n'existe plus, agissons en conséquence, et si vous dites qu'il subsiste, nous n'avons qu'à continuer, répartit Krishnaji. - Pour moi, dit Achyut, vous êtes la première personne qui se demande si la semence existe encore. Moi, j'ai été élevé dans une tradition qui croyait à cette source originelle, et on parlait même de renaissance. - L'Occident, répondit Krishnaji, a un pouvoir énorme, qui a étouffé tout ce qui n'était pas énorme. Le fonds spirituel de l'Inde pourra-t-il résister? Je pense au génie indien qui a donné les Upanishads, le Bouddha... L'Inde a été à l'origine de très grandes choses. L'Occident, avec ses convictions et son matérialisme, est en train de les détruire. C'est un défi pour tous les Indiens. On se pose cette question: "Y a-t-il un esprit qui soit incorruptible, ou est-il détruit par l'influence occidentale"? Cette essence s'exprime-t-elle encore à présent? Non, bien sûr, comme le Bouddha ou Maitreya. La religion, en Occident, est fondée sur une foi et des convictions, avec tout ce que cela comporte. Le doute n'y a pas sa place, alors qu'en Inde la religion n'est pas fondée sur la foi, elle peut s'orienter dans n'importe quelle direction. Cette essence est-elle altérée à présent? - Cette essence est incorruptible, répondis-je. Elle ne peut donc être altérée. Aujourd'hui, l'esprit indien est conditionné. La seule chose qu'on puisse dire est qu'ayant été orienté vers l'Autre pendant des siècles, il a peut-être gardé une attirance pour cet Autre. - Il y a donc une possibilité de mutation, dit Krishnaji. Je pense que le génie indien a un grand pouvoir de mutation. Il ne s'agit pas de rejeter l'Occident, ni de lui opposer l'Orient ; il s'agit de l'esprit qui n'a pas d'orientation préconçue. - Selon vous, demanda Radha, l'esprit conditionné n'a rien à voir avec le "cela" »? - Non, mais le "cela" a quelque chose à voir avec le "ceci". L'esprit indien - je ne parle ni du mien ni du vôtre - qui a évolué depuis cinq mille ans, l'esprit du Bouddha, qui cherche, qui questionne, qui doute, peut-il être conditionné? Vous voyez, Pupul, c'est là le grand courant de la pensée indienne. Y sommes-nous, dans ces eaux d'interrogation? Ou bien flottons-nous sur des mots, des symboles, des mythes, des idées, des théories? » Le soir du 4 novembre, à Vasant Vihar, Krishnaji aborda le sujet de la perception et de la totalité. Je lui dis que j'avais essayé de comprendre cette conception où le tout est contenu dans un fragment. Il nous dit que, dans la perception totale, il y avait la totalité de l'humanité. Dans la perception de la souffrance, on est totalement libéré de la souffrance ; la conscience humaine est ainsi renouvelée. Puis il s'interrogea: « Est-ce bien le cas? Dans une perception de la souffrance, y a-t-il toute la souffrance humaine? » Nous lui posâmes des questions, et il reprit: « Si vous considérez le plaisir - sexuel, sensuel - dans sa totalité, vous comprenez tout le contenu de la conscience. Peut-il y avoir une exploration de l'attention? Nous avons parlé d'être attentifs, mais avons-nous exploré l'attention? Que se passe-t-il alors? Si vous êtes vigilant, tous vos sens sont en éveil. On ne peut être attentif quand un seul sens est mobilisé. L'état d'attention, c'est une activité sensorielle totale. Si elle était partielle, elle aboutirait à une concentration. Or l'attention n'est centrée sur rien, elle jaillit d'elle-même, se meut et ne reste jamais immobile ; elle obtient de plus en plus, non pas comparativement, mais comme une rivière qui a derrière elle un volume énorme d'eau, un volume formidable d'énergie, d'attention, les vagues succédant aux vagues, chacune d'elle mue par une impulsion différente. Nous n'avons jamais réfléchi à ce qu'il y a au-delà de l'attention. Est-ce une récapitulation de l'énergie? » Des scientifiques lui avaient dit qu'énergie et matière ne faisaient qu'un. La vague était encore de l'énergie, elle ne pourrait jamais être immobile. « En pénétrant dans une vague de perception qui est énergie, reprit Krishnaji, il se passe des choses extraordinaires. On ressent une extase exaltante, une impression d'espace sans limites, un tourbillon de couleurs. » Il s'interrompit un instant, puis déclara: « La couleur, c'est Dieu. Non pas les dieux que nous adorons, mais la couleur de la terre, du ciel, la couleur extraordinaire d'une fleur... - Et son parfum? demanda Asit d'une voix hésitante. - Bien sûr. dit Krishnaji, la couleur est aussi un parfum. Peut-on avoir une vision totale avec tous les sens? Ne pas voir seulement avec ses yeux, mais avec ses oreilles ; écouter, goûter, toucher. Il faut qu'il y ait harmonie, et ce n'est possible que lorsqu'il n'y a ni centre, ni mouvement. Observez-vous, un jour. Regardez la lumière du soleil et demandez-vous si vous pouvez le faire avec tous vos sens, totalement en éveil et libres. Ceci nous amène à une remarque intéressante: là où il y a disharmonie, il y a le soi. « L'attention consiste en une harmonie totale. Celle-ci accumule un grand volume d'énergie, comme le Gange. L'attention est un mouvement vers l'éternité. » Cette soirée-là fut mémorable. Krishnaji pénétra de nouveau dans le domaine de la Société Théosophique à Adyar. Tous, nous l'accompagnâmes. Radha était avec lui dans la voiture. Ils furent accueillis à l'entrée par le vice-président, et on lui passa des guirlandes de fleurs au cou. Radha et Krishnaji longèrent les bâtiments, passèrent devant l'ancienne chambre de ce dernier, et marchèrent jusqu'à la plage. Les arbres étaient magnifiques, le site très beau. Ceux qui vivaient là avaient cherché un refuge loin des soucis du monde. Ce retour de Krishnaji fut émouvant. Chaque jour, pendant son séjour à Madras, il se rendait en voiture à la Société Théosophique, jusqu'à la maison de Radha ; de là il partait se promener sur la plage. Un soir, en rentrant de sa promenade, il nous parla de deux jeunes pêcheurs - grands, minces et à la peau sombre - qu'il avait observés. Avec une adresse infinie, ils avaient préparé leur catamaran au départ, le gouvernail tourné vers la mer, puis ils l'avaient poussé et avaient bondi dessus pour disparaître rapidement au loin. Ce spectacle avait profondément ému Krishnaji. Un jour qu'il était allé déjeuner chez Radha, celle-ci l'emmena dans le bâtiment où avait vécu Mme Besant. Il visita d'abord sa propre chambre, qui donnait sur la rivière et sur la mer. Il resta devant la fenêtre, contemplant l'endroit où elles se rencontrent. Il nous dit par la suite qu'il n'en avait pas gardé le moindre souvenir. Puis il alla dans la chambre de Mme Besant. Il contempla le chowki * avec son petit pupitre, tourna autour de la pièce, paisible et attentif. Soudain, il tomba en arrêt devant une grande photographie de Leadbeater qui était accrochée au mur. « Elle n'était pas là de mon temps », remarqua-t-il. Radha Burnier lui dit qu'on l'avait placée là des années après son départ. Il regarda le portrait pendant quelques instants, puis levant la main il dit: « Pax! Pax! » et sortit de la pièce.
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« Soudain, j'ai vu le visage. » Krishnaji, lorsqu'il alla prononcer ses conférences à Colombo, fut l'hôte du gouvernement. De nombreux amis l'accompagnèrent sur l'« île d'émeraude ». Mary Zimbalist, Nandini et moi-même habitâmes avec lui à Auckland House, la résidence officielle. Tout avait été fait pour l'accueillir dignement. Le président de Sri Lanka l'invita pour le thé ; il rencontra le Premier ministre, et donna plusieurs interviews à la presse. Un grand nombre d'auditeurs - moines et laïcs, Cinghalais et Tamouls - vinrent écouter l'homme de sagesse. Asit Chandmal était là aussi. Il venait de Californie où il avait rencontré des scientifiques et des techniciens qui travaillaient à la frontière de nouvelles sciences. Il raconta à Krishnaji les progrès de l'électronique, des nouveaux ordinateurs et des recherches entreprises pour créer l'intelligence artificielle. On étudiait le fonctionnement du cerveau humain et la possibilité de le reproduire. Les savants japonais étaient à l'œuvre, ainsi que IBM. Krishnaji fut vivement intéressé ; il perçut aussitôt les dimensions et l'orientation de cette nouvelle intelligence, le prodigieux esprit d'invention des hommes, et aussi les dangers redoutables qui menaçaient l'humanité ; il posa beaucoup de questions à Asit. Nous eûmes plus tard une discussion au sujet des ordinateurs et du cerveau humain. K nous dit: « Le cerveau a une capacité infinie, qui est utilisée à des fins matérielles. » Il voyait très clairement qu'avec les progrès actuels certaines facultés mentales seraient bientôt relayées par la machine. « Si ces facultés cessent de fonctionner, vont-elles dépérir? Le cerveau s'atrophiera-t-il lentement? L'homme devra procéder à une recherche intérieure afin de se servir intelligemment de ces nouveaux outils, sinon la perception, la compassion, les sentiments humains disparaîtront. Ou bien nous nous engageons uniquement dans toutes les distractions extérieures, ou bien nous cultivons une vie intérieure. » Cette question passionnait Krishnaji. Il en parla avec nous à Colombo, puis plus tard à Rishi Valley et à Madras. Pendant plus de deux ans, le problème du cerveau humain et du défi qui lui était lancé par la machine fut sa préoccupation première. Je demandai un jour à Krishnaji si nous pouvions nous réunir pour discuter de certains problèmes qui me déconcertaient. Il semblait être dans un état étrange^hors de lui-même... Je mis en cause sa position selon laquelle on ne pouvait s'appuyer sur rien pour atteindre la vérité: « La plupart des systèmes de méditation ont besoin d'appuis aux premiers stades. Vous nous avez répété qu'il n'y a aucune étape, aucun niveau. La première étape est aussi la dernière. Mais dans toute votre vie j'ai remarqué que vous étiez passé par tous les Kriya, toutes les actions recommandées par la tradition religieuse. Vous vous êtes mis à l'épreuve, vous avez pratiqué l'ascèse, le jeûne, vous avez bandé vos yeux pendant de longs jours pour faire l'expérience de la cécité. Vous avez fait vœu de silence pendant plus d'un an en 1951. Pour quelle raison? - Pour voir, dit Krishnaji, si je pouvais rester tranquille, probablement. - Cela vous a-t-il aidé? - Absolument pas, répondit-il. - Alors pourquoi tout cela? - J'ai fait des choses folles: j'ai suivi un régime où il ne fallait pas mélanger protéines et amidon ; puis je n'ai mangé que des légumes ; ensuite seulement des protéines. - Est-ce que vous rangez le silence dans la même catégorie? demanda Nandini. - Vous pensez que je ne parlais à personne? En êtes-vous sûre? Cela n'a jamais été sérieux, je n'y mettais aucune intention spirituelle. - Non. (Il hésita.) Attendez une minute. Si, quelquefois. Mais qu'entendez-vous par visions? Des images, des représentations visuelles? Vous savez, quand ils m'ont choisi, cela a dû être bien étrange... Dans mon souvenir, Master K.H. et le Bouddha étaient toujours quelque part dans mon esprit. Leur image a continué longtemps à être présente en moi. - Vous parliez autrefois d'un visage qui était avec vous, qui se confondait avec le vôtre. Est-il toujours là? - Oui, parfois. Il faut que je réfléchisse. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions? - Je souhaite écrire une relation exacte, et pas seulement des événements de votre vie, qui pour moi jouent un rôle secondaire. - Dès le début, C.W.L. et Amma m'ont dit que ce visage avait existé au cours de nombreuses vies. J'étais trop jeune pour comprendre ce qu'ils voulaient dire, mais il semblait les impressionner beaucoup. Ils disaient que ce visage avait été créé depuis de nombreuses vies. Selon eux, c'était le visage du Boddhisatva Maitreya. Ils répétaient cela sans cesse, mais pour moi cela n'avait aucun sens. Bien des années plus tard, après la mort de mon frère, soudain, un matin, je vis le visage ; il était d'une beauté extraordinaire, et il est resté longtemps avec moi, puis il a disparu progressivement. Tout a commencé après la mort de mon frère. - Pendant des années, je n'étais pas vraiment dans mon corps. D'ailleurs, cela m'arrive encore parfois. A Ojai j'étais libéré de l'influence de C.W.L. et à Ootacamund de celle de Rajagopal et Rosalind. C'est lorsque j'ai quitté Ojai, en 1947, que j'ai eu la vision de ce visage merveilleux ; elle se produisait chaque jour, quand je dormais, quand je marchais... Ce n'était pas vraiment une vision, mais plutôt, comme ce tableau, une chose réelle. - Cela vous arrivait-il quand vous étiez éveillé? demanda Nandini. - Bien sûr ; quand je me promenais, il était là. - Nous l'avons vu à Ooty, dis-je. Votre visage avait prodigieusement changé. Vous nous aviez dit que le Bouddha était auprès de vous. Cela vous arrive-t-il encore? demandai-je. - L'autre nuit, à Madras, je me suis réveillé et le visage m'est apparu. - J'aimerais tant, dis-je, en faire l'expérience... - En tout cas, reprit-il, ce n'est pas une vision, ni quelque chose que j'ai imaginé ou désiré. Je ne me dis pas: "Quel visage admirable..." Je le contemple. - Quel effet en ressentez-vous? - Je ne sais pas... C'est comme s'il purifiait mon corps, mon visage, l'air que je respire. Je le vois dans l'obscurité et dans la lumière. Cela vous paraît peut-être loufoque, mais c'est ainsi. Je n'ai jamais rien fait délibérément dans un dessein spirituel. - Avant votre expérience mystique d'Ojai, dit Mary Zimbalist, dans vos lettres à Lady Emily, vous écriviez que vous méditiez chaque jour. - Je méditais comme on me l'avait enseigné à la Société Théosophique, et parce qu'on m'avait dit de le faire. Cela faisait partie des convictions de mon entourage. Je m'exécutais machinalement. - Quand vous vous êtes "émancipé", lui demandai-je, était-ce tout d'un coup ou à la suite d'une lente maturation inconsciente? - Tout d'un coup, naturellement. J'ai toujours eu horreur des contraintes, des vœux que l'on prononce, de tempérance ou de célibat, par exemple. Si quelque chose me déplaisait, j'y mettais fin, c'est tout. - Quand on lit vos Carnets et vos causeries de 1948, on s'aperçoit qu'il y a un grand bond dans votre enseignement. Y a-t-il une évolution continue? - Oui, je suis mentalement toujours en éveil. Le lendemain de mon arrivée à Madras, cette fois-ci, j'ai eu l'impression pendant la nuit que mon cerveau explosait ; j'avais une sensation extraordinaire de beauté, de lumière... Mais le calme est nécessaire. - Je constate, dis-je, que ces états surviennent lorsque vous êtes seul ; par exemple, quand vous étiez censé être très "malade" en 1959, à Srinagar, puis plus tard à Bombay. Je n'ai jamais su s'il s'agissait d'une maladie ou d'autre chose. Après chaque maladie grave, vos conférences sont merveilleuses. - La maladie peut être une purgation, dit Krishnaji. - Vous avez été deux fois malade à Bombay, et j'étais là. Il règne une étrange atmosphère autour de vous lorsque vous êtes souffrant. - Je me rappelle, dit Nandini, lorsque vous avez eu une bronchite à Bombay. Nous avions dû annuler vos conférences. Vous aviez 40° de fièvre et soudain vous avez eu envie de vomir. J'ai couru chercher une cuvette puis je vous ai tenu la main, car je voyais que vous étiez sur le point de vous évanouir. J'ai voulu appeler et vous m'avez dit: « Non, non! » Votre voix avait changé. Votre visage aussi. Vous vous êtes assis, et vous étiez tout différent: vous étiez guéri. Vous m'avez demandé de ne pas laisser votre corps seul, de rester simplement à côté de vous. Puis vous m'avez dit: "N'ayez jamais peur quand vous êtes près de moi, ne vous inquiétez pas: ne laissez pas trop de gens m'approcher. En Inde, il y a toujours foule auprès d'un malade." Puis vous avez ajouté: "Il faut que je vous dise quelque chose. Savez-vous comment aider une personne à mourir? Il faut l'encourager à être calme, à oublier tout ce qu'elle a accumulé au cours de sa vie, à se libérer de ses soucis, de ses problèmes, à se détacher de ses affections, de ses possessions." Vous êtes resté silencieux, puis vous avez dit: "C'est passé" et votre visage s'est éclairé. "Si on ne peut pas, on reste où on est." »
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« Peut-on conserver un cerveau jeune? » Le 14 janvier 1981, Krishnaji donna une conférence à Vasant Vihar. « Est-il possible de conserver un cerveau jeune? demanda-t-il. Peut-il rajeunir? Ce cerveau qui est si vieux, doué de telles capacités, qui a subi au cours des temps des pressions sociales, économiques, cet instrument extraordinaire qui contrôle toute pensée, toute activité, toutes nos impressions sensorielles, peut-il redevenir tout à fait innocent - j'emploie ce mot au sens d'indemne. » Il demanda à ses auditeurs de faire un effort personnel pour observer leur esprit. « Pouvons-nous stimuler notre cerveau afin de découvrir s'il a le pouvoir, l'énergie, l'intensité nécessaires pour briser la continuité du passé et aboutir à une transformation? La pensée est un processus matériel ; elle est le résultat de la mémoire, de l'expérience, de la connaissance, emmagasinées dans les cellules du cerveau. Elle s'est développée dans une certaine direction, au cours d'une évolution continue. La pensée, la mémoire font partie du cerveau. Ce cerveau est matériel, il contient la mémoire, il acquiert la connaissance, qui sont à l'origine de la pensée. Celle-ci a donc une continuité, fondée sur la connaissance qui appartient au passé, et ce passé agit tout le temps, se transformant en présent et se perpétuant ainsi. Elle a trouvé une immense sécurité dans cette continuité grâce aux croyances, à l'illusion, aux connaissances. Elle a l'impression d'être protégée, d'être "dans le sein de Dieu". C'est une illusion. Toute perturbation dans cette continuité est un défi, et si le cerveau ne réagit pas comme il faut, il a un sentiment d'insécurité. » K resta un moment silencieux, plongé dans sa réflexion. « Observez cela en vous-même, très attentivement. Nous nous posons la question de savoir si le cerveau - qui a évolué depuis des temps immémoriaux, qui est conditionné par les cultures, les religions, les pressions économiques et sociales - peut atteindre à un arrêt de la continuité temporelle. » K demanda alors à ses auditeurs de ne pas se laisser influencer par celui qui parle. « Sinon, celui qui parle devient votre référence, votre guru. Je vous demande d'être votre propre lumière, de ne pas l'attendre d'un autre. » Il aborda le sujet de la mort en tant qu'elle est fin, destruction du cerveau, fin de la continuité de la vie. « Pour comprendre cela, dit-il, examinons le "ce qui est" de votre vie de chaque jour. Nous nous sommes, au cours des temps, cramponnés à une continuité dans notre vie. Nous ne nous sommes jamais demandé quel était le sens de la mort, mais nous l'avons envisagée comme le contraire de la vie. La continuité implique le temps et le mouvement de la pensée. Le temps, c'est le mouvement d'ici à là-bas, pour partir de ce qui n'est pas beau et aboutir à ce qui est beau. La mort vous demande de renoncer totalement à vos affections, il faut que vous abandonniez tout. C'est en mettant un terme à tous les liens que vous avez avec la vie qu'il y a un commencement. Et c'est alors que le cerveau peut découvrir tout seul un mouvement qui est libéré du passé. S'il n'y a pas de fin, qu'arrive-t-il à l'esprit, à la conscience? Qu'en est-il de notre vie quotidienne? La vie est comme un vaste fleuve qui charrie douleurs, angoisses, tristesse. Même si une partie en disparaît, le courant continue de s'écouler. Certes, ce courant se manifeste par vous, il peut porter votre nom, etc. Vous n'en êtes qu'une partie, et pourtant vous vous demandez si vous pouvez l'arrêter? Vous le faites parce que le "moi" est la continuité. Le "Je" est le commencement génétique, il est aussi ce qui passe de génération en génération au cours des siècles. C'est une continuité, et ce qui est continu a un caractère mécanique. C'est le fait de prendre conscience des choses qui donne la continuité. Entreprenons de découvrir ce qu'est la méditation. C'est avant tout la compréhension de nous-mêmes. En comprenant l'angoisse, la douleur, on voit que la conscience n'est rien d'autre que son contenu, mais peut-elle apprécier son contenu, sa durée et mettre un terme volontairement à ce qui en elle est attachement? Peut-on dès lors briser la continuité et ne prendre conscience que de ce qui est nécessaire? La connaissance est limitée. Le cerveau, qui y a trouvé la sécurité, s'y accroche et interprète tout événement à la lumière du passé. Mais en rompant la continuité, on opère une révolution dans la structure du cerveau. C'est le cerveau qui met tout à sa place. Puis, dans cette vision globale du mouvement de la conscience, l'activité et la structure du cerveau subissent une transformation. Quand vous voyez quelque chose pour la première fois, une nouvelle fonction se met à opérer. Il en est de même pour le cerveau. Il est nécessaire que l'esprit, le cerveau, redeviennent jeunes, frais, innocents, alertes. Et ce n'est possible que s'ils n'enregistrent rien psychologiquement. » Puis Krishnaji nous parla de l'amour et de la méditation. « Y a-t-il une continuité dans l'amour? L'amour est-il désir? Peut-il naître comme la rosée du matin? Non, il ne le peut pas. L'amour n'est pas présent dans votre cœur, c'est pourquoi le monde est dans un état si pitoyable. Pour rencontrer l'amour, tout le courant de la conscience doit s'arrêter. La conscience, c'est votre jalousie, vos antagonismes, votre ambition, votre recherche du pouvoir. L'Autre ne se trouve pas là où il reste une trace d'égotisme, et l'essence de l'égotisme, c'est le fait d'enregistrer. La fin de la souffrance est le commencement de la compassion. A présent, pouvons-nous aborder la méditation? Elle exige plusieurs conditions. Il lui faut de l'espace, pas seulement dans le sens littéral, mais aussi dans le mental. Nos esprits sont occupés. Ainsi une maîtresse de maison est occupée avec sa cuisine, ses enfants ; un dévot avec son dieu, un homme avec son métier, son sexe. Leur esprit est encombré, il n'y reste plus de place. Il faut aussi que vos relations humaines soient en ordre, sinon vous ne pouvez méditer. Mais l'ordre peut contempler l'ordre cosmique. Il a un rapport avec lui. L'ordre cosmique, c'est le coucher du soleil et de la lune, l'admirable ciel du soir. Cela ne sert à rien d'observer le cosmos, l'univers à travers un télescope si l'ordre ne règne pas en vous. L'ordre doit commencer ici, dans votre vie, et il a alors une relation extraordinaire avec l'univers. » Un soir, un sadhu barbu et pieds nus, revêtu d'une robe brune et enturbanné, vint parler à Achyut. Il cherchait à rencontrer Krishnaji, qu'il vit quelques jours plus tard. Il appartenait à l'ancienne secte des Siddhas et vivait auprès d'un guru fort âgé, dans le district d'Anantpur. Celui-ci lui avait révélé qu'il avait ressenti la présence mystique d'un grand sage qui dispensait son enseignement au monde. « Je vais mourir, lui avait-il dit, il sera alors ton guru, va le chercher. » Le disciple avait erré en quête du maître. Il avait visité tous les ashrams, mais restait insatisfait. Puis, à Madras, il avait entendu parler de Krishnaji et avait assisté à ses conférences. Sentant qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait, il revint vers son guru et lui raconta cette rencontre. Celui-ci lui avait confirmé son intuition et lui avait dit de retourner auprès de Krishnaji. A son arrivée à Madras, il apprit que son guru était mort. Ce sannyasin connaissait les secrets des plantes et leur usage médicinal. Il savait à quelle heure du jour ou de la nuit on pouvait les cueillir, comment les conserver, et il connaissait les montras qu'il fallait prononcer lors de la préparation des potions. Il y avait un élément de merveilleux dans tout ce qu'il disait: les plantes étaient douées d'intelligence et de conscience. Elles ne se laissaient découvrir que par ceux qui s'y prenaient comme il fallait. « Une plante dont on s'approche avec avidité ou désir disparaît et reste introuvable. Il faut leur parler. Avant de les cueillir, on doit leur en demander la permission avec humilité: "Puis-je vous toucher? ou préférez-vous que j'attende?" Elles donnent lumière et parfum à ceux qui sont en communion avec elles. » Ce qu'il disait faisait penser aux hymnes de l'Atharva Veda, où les plantes sont décrites comme ayant un caractère sacré et mystérieux, et comme donneuses de vie et d'énergie. Cet homme intéressa beaucoup Krishnaji par sa sensibilité et ses relations avec les plantes. Achyut l'envoya porter l'enseignement de Krishnaji parmi les Siddhas et les sectes de sadhus errants.
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« La nature de Dieu. » Au début de l'année 1981, Indira Gandhi me demanda de présider le comité d'organisation du Festival de l'Inde en Angleterre * . Je partis donc pour ce pays en mai. Lorsque j'en eus fini avec ma mission, je me rendis à Brockwood Park pour rendre visite à Krishnaji. Je lui demandais s'il était disposé à reprendre nos dialogues. Il accepta. Le premier jour, nous discutâmes de « la nature de Dieu ». Quelques professeurs de l'école étaient présents. Je priai Krishnaji de nous dire s'il était possible de pénétrer « la nature de..., disons Dieu, le Créateur, ou le Premier Principe de l'Être ». « Oui, je crois, répondit Krishnaji. Mais l'esprit doit être libre de toute croyance, de toute conception traditionnelle du mot Dieu avec tout ce que cela implique ou conditionne. Le cerveau et l'esprit peuvent-ils se débarrasser de tout à priori avant de partir à la recherche de celui dont les Israélites ne prononcent pas le nom, et qui est pour les Hindous le Brahman, le "Premier Principe"? Le monde entier croit en Dieu. Pouvons-nous nous débarrasser de toute croyance? - Dieu, dis-je, c'est un mot riche de contenu. Quand on se déclare libéré de toute conviction, qu'est-ce que cela signifie exactement? - Les hommes déclarent croire en Dieu, dit Krishnaji. Dieu est pour eux omnipotent et omniprésent. Ils acceptent la foi traditionnelle, avec tout son contenu. Comment se libérer de cette tradition millénaire, consciemment et inconsciemment? - A un certain niveau, lui dis-je, il est possible de se déclarer libre. Si vous me demandiez si je crois en Dieu, en Krishna, en Rama ou en Shiva, je dirais que non, je n'y crois pas. Mais il y a quelque chose au-delà de tout cela. - Certainement, dit Krishnaji. - Il y a, continuai-je, le sentiment que le concept de Dieu dépasse les mots, fait partie intégrante de la vie elle-même. Avant de chercher l'origine de ce mot, il faut que j'examine mon état d'esprit qui me dit que les croyances religieuses sont extérieures, car je sens que sans "cela" rien ne pourrait exister. C'est la base de départ. - Parlons, dit Krishnaji, du Principe qui est à l'origine de tout. Comment le découvrir? En faisant le vide dans notre conscience qui est si chargée, si encombrée! En étant capable d'une négation en profondeur. Il faut se dire "je ne sais rien" et en rester là. - Je ne peux pas dire que je ne sais rien, dis-je. Mais je peux dire que la croyance en un Dieu particulier ne me vient pas à l'esprit. Je n'ai donc aucune croyance à rejeter. Mais je ne connais pas encore le stade où l'on dit: "je ne sais rien", qui est très différent. - Comment s'y prendre? interrogea Krishnaji. Pouvons-nous rejeter complètement tout le processus de la connaissance? Rejeter tout, sauf le fait de savoir conduire une voiture, ou d'avoir des connaissances techniques. Pourrait-on rejeter le sentiment que l'on sait quelque chose? Et tout l'expérience accumulée par l'homme, qui dit qu'il y a un Dieu, ou celle de ceux des prophètes et des visionnaires pour qui il n'existe pas? Peut-on rejeter tout ce que l'on a appris? - On a compris, dis-je, quel était le moyen de stopper le mouvement ascensionnel. - Vous voulez dire, demanda Krishnaji, le mouvement ascensionnel de la pensée en tant que croyance? - Oui, mais les millions d'années qui ont formé la matrice de l'être humain, comment les atteindre? - Ne pourrions-nous pas commencer, au lieu de chercher s'il y a un Dieu, à nous demander pourquoi l'esprit humain a fonctionné, a lutté avec le devenir? Un devenir qui n'est pas seulement extérieur, mais intérieur, qui est fondé sur la connaissance, sur un mouvement continuel, un mouvement vers le haut. » Krishnaji entrait dans le vif du sujet. - En nous interrogeant, dis-je, sur la nature de Dieu, nous en sommes venus à la matrice et au devenir. Eh bien, n'y a-t-il pas une relation entre les deux? - Je le pense, répondit Krishnaji, mais je peux me tromper. Mon être est essentiellement fondé sur ce que j'ai compris, mais pas de façon verbale ; j'ai le sentiment qu'il existe quelque chose d'incroyablement immense. J'observe cette partie de mon être constituée par les connaissances, la tradition, la base sur laquelle on se tient. Tant qu'on ne l'a pas écartée, on n'est pas réellement libre. Pouvons-nous réfléchir à cela? - Chaque être humain a reçu cet héritage, dit Mary Zimbalist. Se distingue-t-il de l'instinct humain auquel il est lié? A-t-il été transmis. ou bien est-ce une pulsion profonde qui est innée dans l'esprit humain qui n'a subi aucune influence? - Vous pensez, demanda Krishnaji, que cette pulsion est inhérente ; l'être humain? - Oui, dis-je, c'est une pulsion qui pousse à chercher un être inconnu. Quelque chose qui est au-delà de tout ce que l'on a appris, de ce qu'on a glané dans son propre héritage. - Est-ce génétique? demanda quelqu'un. - Ce qui est génétique, répliqua Krishnaji, implique le temps, la croissance, l'évolution. Eh bien, pouvons-nous nous débarrasser de tout cela? Je pense à ce qui est le plus enraciné en nous, qui est du domaine d« l'inconscient, comme le sont toujours les choses profondes. - Peut-on, demandai-je, aller jusqu'au bout de l'inconscient? Est-ce possible sans qu'il soit mis à nu? Comment peut-on expérimenter ce qui ne peut être exprimé, ce qui dépasse totalement la connaissance d'un individu? - N'avez-vous pas le sentiment, me demanda Krishnaji, qu'un rejet total ou un renouveau total sont nécessaires? - J'admets la négation de tout ce qui se présente dans le cerveau. Mais peut-on rejeter les différentes couches de l'inconscient, la base sur laquelle on se tient? Peut-être n'est-ce pas une bonne question. Peut-être n'est-ce jamais possible... » J'essayais de comprendre. - Écoutez, l'homme a essayé de plusieurs manières de parvenir à l'absolu. Il a jeûné, s'est infligé des souffrances, mais il est resté ancré à quelque chose. - On peut se dégager de l'ancre dans bien des cas, dit Mary Zimbalist. - Mais est-il possible de se dégager de ce questionnement? - Oh oui, oh oui! s'écria Krishnaji. - Alors, pourquoi Pupul pose-t-elle cette question? se demanda Mary. - C'est là qu'est le problème, dit Krishnaji. Peut-on être totalement en "non-mouvement"? Car le mouvement, c'est le temps, la pensée, etc. Et puis, pourquoi voulons-nous découvrir la signification de Dieu? - Une part de nous la cherche encore, dis-je. - Oui. Nous ne disons jamais "je ne sais pas", qui est un état absolument immobile. Je crois que c'est une de nos difficultés. Tous, nous désirons savoir - ce qui veut dire que nous mettons Dieu dans le champ du savoir. - Mais, dis-je, n'y a-t-il pas dans le fait d'écouter, de voir, de parler, tout ce qu'est Dieu? N'est-ce pas nécessaire d'effacer cette matrice? - En êtes-vous capable? demanda Krishnaji. - Je ne sais pas. - Que voulez-vous dire par matrice? demanda-t-il encore. - Je sais seulement qu'au-delà de mon esprit, des convictions évidentes, il y a en moi des profondeurs infinies. Vous avez dit un jour quelque chose de très significatif: "jouer avec la profondeur..." Cette profondeur est-elle à l'intérieur de la matrice? - Non, dit Krishnaji, ce n'est pas possible. C'est pourquoi je cherche la raison pour laquelle je désire découvrir s'il y a quelque chose au-delà de ce que je connais. - Parce que, Krishnaji, je ne sais comment faire avec cette matrice... - Je me demande ce que vous appelez matrice? dit Krishnaji. - Ces profondeurs que je ne peux faire remonter à la surface, à la lumière de la conscience, de la perception, de l'attention. Ces profondeurs qui ne sont pas à la portée de mes yeux, de mes oreilles, mais qui existent, je le sais, c'est "moi". Puisque je n'ai aucun moyen de les sonder, j'ai le sentiment que, peut-être, si j'écoute la vérité... » J'essayai de me faire comprendre. - Réfléchissons à cela, dit Krishnaji. Ces profondeurs sont-elles mesurables? - Non, dis-je. - Alors pourquoi utilisez-vous le mot "profondeurs", qui implique quelque chose de mesurable? - Pour exprimer ce qui est au-delà de ma perception. S'il s'agissait de quelque chose que mes sens pourraient appréhender, ce serait alors mesurable. Mais ce n'est pas le cas, et je n'ai aucun instrument pour y accéder. - Comment connaissez-vous l'existence de cette profondeur? N'est-ce pas un effet de l'imagination? En avez-vous fait l'expérience? demanda Krishnaji. - Oui. - Ah! faites attention! - Le problème, c'est que si je dis oui, c'est un piège, et si je dis non, c'en est un aussi. - Il faut avant tout, Pupulji, que nous nous entendions sur le sens des mots. - Bien sûr, dis-je. Un mot peut être prononcé à la légère, il peut l'être , aussi avec un grand poids. Ne puis-je vous parler de mon problème sans que vous l'attribuiez à mon imagination? Ne pouvez-vous pas concevoir ces profondeurs? - Je comprends, Pupulji, mais voyez-vous... (Il s'interrompit un instant). Ces profondeurs, sont-elles faites de silence? Ce qui signifierait que l'esprit, le cerveau, sont absolument immobiles. - Comment puis-je vous répondre? dis-je. - Je pense que vous le pourriez - si vous n'éprouviez aucun attachement pour cette impression. Reprenons tout le problème. Le monde croit en Dieu. Rappelez-vous qu'à Ceylan on a été très choqué quand j'ai dit que le mot Dieu était une création de la pensée. Voyez-vous, je ne sais pas ce que Dieu est, je ne le saurai probablement jamais. Et cela ne m'intéresse pas de le savoir. Mais ce qui me préoccupe, c'est de savoir si l'esprit et le cerveau peuvent se libérer totalement de toute connaissance acquise, de toute expérience. Parce que, dans le cas contraire, ils resteront toujours dans leur sphère, se dilatant, se contractant, horizontalement, verticalement, quel que soit le niveau des connaissances, mais sans en sortir. Et si l'esprit sort de cette sphère et décide de partir à la découverte, il véhicule encore le mouvement. Je ne sais si je me fais comprendre? » Krishnaji parlait lentement, s'interrompant souvent. - Tout ce que je viens de dire est pour moi extrêmement important, parce que s'il y a mouvement, l'esprit restera bloqué. Le mouvement qu'il tentera hors de sa sphère, à la recherche de la connaissance de Dieu, lui fera découvrir qu'il est encore ancré dans la connaissance. Je voudrais savoir si l'esprit est capable d'être tout à fait immuable. Cette question amène deux réponses: "Ce n'est pas possible" ou bien "c'est possible". Si vous les rejetez toutes les deux, que reste-t-il? Vous me suivez? Suis-je capable d'une perception suffisamment profonde du mouvement de la connaissance pour y mettre fin? Mon but est de mettre fin à cette connaissance consciemment, en profondeur. Et alors survient ce sentiment immense d'unicité, d'harmonieuse unité. « Le "moi" est l'essence de la connaissance, continua-t-il. Je doute de tout ce que l'homme a élaboré, y compris moi-même. C'est une attitude très purifiante. Nous commençons donc avec cette impression extraordinaire de ne rien savoir. Si nous pouvions dire: "je ne sais rien" avec une profonde conviction, nous n'aurions plus aucun effort à faire. » Krishnaji s'adressa alors à moi: « Pupulji, imaginez que je ne sois pas là. Pourriez-vous aborder ce problème de Dieu, de la croyance, sans vous en rapporter à quiconque? - Oui, dis-je, je pourrais le faire. - A partir de cette constatation, nous pouvons en conclure que chacun de nous est responsable de lui-même et n'a pas besoin de s'en rapporter à des témoignages du passé ou à des saints. Chacun doit chercher la réponse à ce problème en toute indépendance. - Pourquoi devrais-je me le poser? demandai-je. - Parce que vous faites partie de l'humanité, et que tous les saints, tous les philosophes, tous les êtres humains se le posent. - Comment aborder un problème pareil et le garder dans la conscience? - Pupulji! Ou bien vous n'y avez jamais réfléchi, ou bien vous y avez réfléchi et recueilli beaucoup d'informations dans les livres ; c'est peut-être la première fois que vous le regardez en face. Allez-y doucement... - Vous avez une manière à vous de poser une question, puis d'en rester là, sans aucun mouvement de l'esprit. - Oui, c'est bien ainsi. - C'est ce que je voudrais savoir. On pose la question, et il se produit alors un mouvement de l'esprit. Ce n'est pas le cas avec vous. - Vous avez raison. A présent, vous demandez comment y arriver? - Oui, mais je sais que je n'en suis pas capable. - Vous avez raison de me demander cela. » Il s'adressa à tous les autres: « Avez-vous compris ce qu'a dit Pupulji? Je vous le demande: êtes-vous prêts à répondre, ou bien gardez-vous paisiblement cette question en vous-mêmes? Gardez-la, vous me comprenez? Et alors, sans réaction, sans explication, viendra la réponse. - Dites-nous en quoi consiste le fait de garder en soi cette question? demanda Scott Forbes, un membre de l'équipe enseignante de l'école de Brockwood Park. - Une coupe contient l'eau ; un lac est un réceptacle qui la contient sans qu'il y ait de vague, de motif ou de mouvement, sans aucun effort pour obtenir une réponse. - La plupart d'entre nous, dit Mary, peuvent ne pas essayer de trouver une réponse ; nous pouvons rester paisibles sans en attendre une, mais tôt ou tard surgit une réponse qui, peut-être, ne vient pas des profondeurs de notre inconscient et qui jaillit pour combler cet espace. - Je sais, dit K. Mais je vous demande: "Croyez-vous en Dieu?" Me répondez-vous que vous ne savez pas, ou que vous ne croyez pas, ou bien dites-vous: "Peut-être..." Pouvez-vous réfléchir à la question avant de répondre. Si vous posez cette question à un chrétien fervent, il vous répondra aussitôt: "Bien sûr, je crois en Dieu." Vous obtenez la même réaction en Inde: c'est comme si vous pressiez un bouton. Pour ma part, je ne sais vraiment pas si Dieu existe ou non. - N'y a-t-il pas une recherche dans le fait de garder la question en soi? demanda Scott. - Voyez-vous, si vous ne comprenez pas ceci, cela peut donner lieu à de nombreux malentendus. Les ordinateurs peuvent être programmés par dix professeurs différents, doués de beaucoup de savoir. Ils contiennent une quantité formidable d'informations. Nos cerveaux sont comme eux, ils ont été programmés depuis des milliers d'années, et ils répondent immédiatement à une question. Si le cerveau n'est pas programmé, il observe, regarde. Eh bien, est-il possible pour nos cerveaux de ne pas être programmes? - Mais cette faculté d'observer, n'est-ce pas celle de garder en soi demanda Scott. Pouvez-vous me dire ce qu'est celle-ci? - Dites-le vous-même, dit Krishnaji. - Moi, je n'ai rien à dire? - Essayez, insista Krishnaji. - Y a-t-il quelque chose qui contient l'interrogation, comme la coupe contient l'eau, et la terre le lac? - Non. Pupulji m'a interrogé sur les profondeurs de l'esprit. Vous l'avez entendue. Quelle est votre réponse à cette question? J'intervins à ce moment: « Vous voyez, Krishnaji, quand une question est posée normalement, c'est comme du sucre qu'on a laissé tomber par terre - et qui attire les fourmis. Quand une question est posée, des mouvements, des réactions se mettent en branle autour d'elle. Existe-t-il une question qui ne suscite aucun mouvement? - Sans les fourmis..., bien sûr! On me dit que, lorsque le cerveau ne fonctionne pas, qu'il est calme, il a un mouvement qui lui est propre. Nous parlons du cerveau qui est constamment en mouvement, dont l'énergie est la pensée. Est-ce la pensée qui fait le problème? Comment résoudrez-vous cette situation? Pouvez-vous la mettre en cause? Je vous pose une question. N'y répondez pas immédiatement, réfléchissez-y, gardez-la en vous. Je ne vous fais pas passer un examen. Peut-on avoir un esprit capable de ne pas réagir immédiatement à une question? Peut-il y avoir une réaction à retardement, ou peut-être une-question indéfiniment gardée en soi? Revenons en arrière: existe-t-il un état d'esprit intemporel? Est-ce celui de la méditation profonde? Une méditation dans laquelle il n'y a aucun résultat, il n'y a rien. Ce pourrait être le premier principe, l'origine de tout, un état où ne se trouve pas le méditant. - Le méditant n'est donc pas le premier principe? - Manifestement non. - Sans le méditant, peut-il exister? - Si le méditant est présent, il n'y a pas de premier principe. - Mais sans le méditant, peut-il y avoir méditation? demandai-je. - Je parle de la méditation sans le méditant. - La méditation, dis-je, est une action humaine. - Non, dit Krishnaji. - Mais la méditation ne peut être dissociée de l'individu. Il ne peut y avoir de méditation sans méditant. Vous pourriez dire que le méditant n'est pas le premier principe. - Attendez une minute, repartit Krishnaji. Tant que je m'efforce de méditer, il ne peut y avoir de méditation. Il y a seulement un cerveau, un esprit, qui est dans un état de méditation, et c'est le premier principe. L'univers est dans un état de méditation, qui est le premier principe, l'origine de tout. Ce n'est possible que lorsqu'il n'y a plus de méditant. - Et, ajoutai-je, lorsqu'il n'y a plus d'ancres. - Tout à fait. Il y a alors libération totale de la souffrance. Cet état de méditation est survenu avec la disparition totale du soi. Le commencement peut être le processus éternel, un éternel commencement. Est-il possible pour un cerveau humain d'être absolument libéré du méditant? On ne se pose plus alors le problème de l'existence de Dieu ; la méditation est la méditation de l'univers. » Il s'interrompit un moment, puis reprit: « Est-il possible d'être absolument libéré? Je pose la question. Ne répondez pas, gardez-la en vous. Comprenez-vous ce que je veux dire? Laissez-la faire son chemin, et ainsi l'énergie s'accumule et ce ne sera pas vous qui agirez, mais elle. » Après un long silence, il nous dit: « Alors, avons-nous compris ce qu'est la nature de Dieu? »
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« Le sens de la mort. » Le lendemain matin, nous discutâmes du problème de la mort. J'abordai le dialogue en posant la question qui se présente à tout esprit humain: le début et la fin, la vie et la mort... « C'est entre ces deux extrêmes, le miracle de la naissance et l'horreur de la mort, que s'écoule la vie humaine. Nous n'y pensons que de manière superficielle ; il serait pourtant indispensable que nous comprenions en profondeur le sens de l'existence et les terreurs, l'obscurité qui accompagnent la fin de tout ce que nous connaissons. » Krishnaji avait, comme d'habitude, écouté avec une grande attention. Il me demanda: « Pourquoi vous servez-vous du mot "problème?" » - En eux-mêmes, la naissance et la mort, dis-je, ne présentent pas un problème. L'esprit envisage volontiers la naissance, mais il rejette la mort, à cause des ténèbres qui accompagnent l'idée de la mort, et c'est là qu'est le problème.. Il y a de la joie et de l'émerveillement à l'évocation de la naissance, la promesse du devenir, on s'y raccroche, et on écarte l'idée de la mort. - Oui, je comprends. - Cette peur est donc source de souffrance et d'angoisse. - Alors, quelle est votre question? demanda Krishnaji. - Comment explorer le mot "mort"? Comment pouvons-nous écarter l'obscurité qui l'entoure? Comment l'esprit peut-il regarder la mort en face, avec simplicité et réalisme? - Envisagez-vous dans votre question tout le processus de la vie, avec ce qu'elle a de confus, de complexe, qui arrive à un terme. Essayez-vous de découvrir ce qu'est la mort après une longue période de lutte, de malheurs, à laquelle nous.nous accrochons? Avez-vous en tête le mouvement total de la vie et de la mort? - La vie et la mort, dis-je, sont un seul et même mouvement, mais si vous vous placez à cette hauteur, nous ne voyons plus la souffrance de la mort. On éprouve une telle angoisse devant quelque chose qui "est", puis qui "cesse d'être"! Il y a des choses merveilleuses qui vous comblent, mais la souffrance vous guette, car vous savez qu'elles ont une fin. - Eh bien, qu'est-ce que la fin? demanda Krishnaji. - C'est ce qui existe, puis cesse d'exister, qui n'est pas éternel, répondis-je. - Pourquoi ce mot "éternel"? demanda encore Krishnaji. - Quelque chose "est", mais par définition cessera d'exister, pour l'éternité. Il n'y a pas de demain dans' la fin. - Quelle fin? dit Krishnaji. L'exploration commençait. - La fin de ce qui réconforte. La souffrance, c'est la fin de ce qui réconforte. - La fin de la souffrance, soit, mais la fin n'est pas l'éternité, dit Krishnaji. - Non, mais la souffrance vient lorsque quelque chose de merveilleux prend fin. - Est-ce si merveilleux? - Je vais être franche. C'est vous - et cela ne devrait pas être - qui êtes la cause de cette grande angoisse. - Vous êtes... » Krishnaji hésitait encore, essayant de me donner une idée absolument claire du problème. - C'est vous, Krishnamurti, insistai-je, et en disant cela, s'exprime l'angoisse de voir Krishnaji cesser d'exister. - Parlez-vous de l'angoisse de la mort de Krishnaji, ou seulement de la mort de Krishnaji? Vous me comprenez? Perplexe, je demandai: « Pourquoi faites-vous une distinction? - Pour cette personne, la mort est inévitable, mais cela lui est indifférent. Il n'a ni peur, ni angoisse. Mais vous regardez cette personne en disant: "Mon Dieu! Un jour, il va mourir." La peur, l'angoisse, sont donc de votre côté. - Oui, c'est mon angoisse, dis-je. - Pour quelle raison? demanda Krishnaji. - C'est ainsi. Pourquoi me posez-vous cette question? - Je voudrais savoir pourquoi, lorsqu'un être humain meurt, qu'il ait été beau ou laid, toute l'existence humaine est contenue en cela ; il meurt et c'est inévitable. J'aime cette personne, elle meurt. Pourquoi suis-je désespéré, solitaire, malheureux? Cette personne m'était chère, c'était mon compagnon, et il a fini sa vie. Je crois qu'il est très important de comprendre ce que c'est que la fin, parce qu'il se passe quelque chose de tout à fait nouveau quand il y a une fin à tout. - N'est-ce pas inévitable? dis-je. Il était le parfum de ma vie. - Oui, je l'aimais. Avec lui je me sentais comblé, riche. Et cette personne arrive à la fin de sa vie. - N'est-ce pas douloureux? demandai-je. - Oui. Mon fils, mon frère meurt ; c'est une immense douleur. C'est comme si votre existence entière était déracinée, un merveilleux arbre abattu en un instant. Je pleure, je souffre, et mon esprit cherche alors un réconfort et me dit que je retrouverai l'être aimé dans une autre vie. Ce que je demande à présent, c'est pourquoi l'homme porte cette souffrance en lui? Vous voyez, il souffre parce qu'il n'a jamais compris en profondeur ce qu'est la fin. Il a vécu quarante, cinquante, quatre-vingts ans. et il n'a jamais saisi la signification de cette fin. La fin de ce qui lui est cher. La fin totale - ou son départ dans une autre direction... - Comment l'esprit devient-il capable d'accepter la fin? Qu'est-ce qui l'en empêche? demandai-je. - La peur, naturellement. Peut-on mettre fin à quelque chose sans motif, sans orientation, sans attachement, sans couper tout ce qui vous relie à des souvenirs, des expériences, des connaissances? La mort survient..., après tout, c'est la fin de tout savoir, c'est à cela que l'on s'accroche - le savoir qu'une personne meurt, que je l'ai entourée et chérie - , peut-on mettre fin totalement à ces souvenirs? » Il s'interrompit un instant. « C'est cela, la mort. » Krishnaji s'exprimait très lentement, se frayant un chemin dans ce problème immense. - Vivre, est-ce, comme vous l'avez dit, entrer dans la maison de la mort? - Oui, répondit-il. C'est inviter la mort pendant la vie. Cela ne signifie pas qu'il faille se suicider. Je veux dire qu'il faut mettre fin à ce que j'ai aimé. Si je m'accroche au souvenir, si je vis en lui, si je m'y attache, je ne découvrirai jamais le sens de la mort. Il faut mourir chaque jour à tout ce qu'on a accumulé comme impressions. - Doit-on mettre fin à l'attachement? demandai-je. - C'est cela la mort, dit Krishnaji. - Ce n'est pas la mort, protestai-je. - Qu'appelez-vous la mort? L'organisme physique qui s'éteint, ou la fin d'une image que j'ai construite de la personne qui meurt? - Si vous la réduisez à une image, dis-je, je vous dirai alors l'image que j'ai construite de vous, et c'est beaucoup plus que cela. - Naturellement, mais je suis en train de sonder le problème. J'ai eu beaucoup d'affection pour vous, et votre image est profondément enracinée en moi. Vous mourez, et cette image se renforce évidemment. Je dépose des fleurs devant elle, je lui dédie des poèmes, et je souffre. Maintenant je vous parle de la suppression de cette image en moi. L'esprit ne peut pénétrer dans une dimension entièrement nouvelle s'il subsiste le moindre souvenir. Si l'esprit doit entrer dans l'intemporel, l'éternel, il doit se défaire de tout élément temporel. Je pense que c'est logique. Vous n'êtes pas d'accord? - La vie n'est ni logique, ni rationnelle, objectai-je. - Évidemment non. Mais c'est en mettant fin à tout ce que vous avez accumulé, et qui est de l'ordre du temporel, que vous comprendrez ce qui est éternel, intemporel. - Comment y parvenir? - Qu'est-ce que mettre fin? reprit Krishnaji. Arrêter la continuité d'une pensée, d'un désir? Entre la naissance et la mort, dans ce grand intervalle, il y a une profonde continuité. Dans une rivière, c'est le volume de l'eau qu'elle charrie qui en fait le Gange, le Rhin, l'Amazone. Mais nous vivons à la surface de cette vaste rivière qu'est la vie et nous ne pouvons pas voir la beauté des profondeurs si nous restons toujours là où nous sommes. Mettre un terme à la continuité, c'est aller vers les profondeurs. » Il y eut alors un long silence. J'avais l'impression de sombrer dans un abîme. Je demandai alors: « Qu'est-ce qui meurt? » - Tout ce que j'ai accumulé, extérieurement et intérieurement. Je me suis fait une belle situation, j'ai une « jolie maison, une gentille famille. Peut-on renoncer à tout cela? demanda Krishnaji. - Vous voulez me faire comprendre que ce n'est pas seulement le corps de Krishnamurti qui mourra, mais aussi sa conscience? Je vous en prie, répondez-moi, demandai-je, cette question est si importante! - Vous avez parlé de deux choses, de la conscience de Krishnamurti et de son corps. Le corps finira, c'est inévitable, de maladie, d'accident, ou d'autre chose. Et alors, qu'est-ce que la conscience de cette personne? demanda Krishnaji. - Une compassion infinie, surabondante. C'est ce que je dirai. - Je n'appelle pas cela la conscience. - J'emploie ce mot car c'est un domaine qui est associé au corps de Krishnamurti. Ou bien devrais-je dire l'esprit? - Gardons le mot "conscience", et examinons-le. La conscience d'un être humain, c'est son contenu: le mouvement global de la pensée, l'apprentissage du langage, les croyances, les rituels, les dogmes, la solitude, les inquiétudes. Si le mouvement de la pensée s'arrête, la conscience, on le sait, n'existe plus. - Mais, dis-je, la pensée en tant que mouvement dans la conscience, telle que nous la connaissons, n'existe pas dans l'esprit de Krishnaji. Il y a pourtant un état d'esprit qui se manifeste quand je suis en contact avec lui... - La conscience telle que nous la connaissons est un mouvement de la pensée, et un mouvement temporel, répliqua Krishnaji. Quand la pensée prend fin, non pas dans le monde matériel, mais dans le monde psychologique, la conscience, telle que nous la connaissons n'existe plus. - Vous pouvez vous servir de n'importe quel mot, dis-je, mais il y a un état de l'être qui se manifeste en tant que Krishnamurti. Quel mot choisir? - Je ne vous demande pas d'utiliser un autre mot, mais disons, par exemple, que dans la vraie méditation vous arrivez à un stade qui est absolu. Je le vois, je le sens, pour moi c'est un état extraordinaire. A travers vous je sens cette immensité. Et tout mon être s'efforce de l'atteindre. Vous l'avez, mais ce n'est pas "vous" - Elle est là. Elle n'est ni à Pupulji ni à moi. Elle est là. - Elle est là grâce à vous, lui dis-je. - Non, elle n'est pas là à cause de moi. » Il y eut de nouveau un long silence. Nous approchions de quelque chose. - Où est-elle? demandai-je. - Nulle part, dit-il. Et surtout, elle n'est ni à vous ni à moi. - Je sais seulement, repris-je, qu'elle s'est manifestée dans la personne de Krishnamurti. Je ne peux donc admettre qu'elle ne soit nulle part. - Vous l'avez donc identifiée avec Krishnamurti? - Mais Krishnamurti est "cela". - Peut-être. Mais K dit qu'elle n'a rien à voir avec Krishnamurti ou quiconque. Elle est là. La Beauté n'appartient à personne, elle est dans l'arbre, dans la fleur. - Mais, dis-je, la compassion, le don de guérir, qui sont en Krishnamurti ne sont pas à l'extérieur ; c'est d'eux que je parle. - Mais ceci n'est pas Krishnamurti, dit-il en se désignant. - Mais ils se manifestent en Krishnamurti, objectai-je, et ils cesseront d'être manifestés. La réponse de Krishnaji fut immédiate. « Je ne suis pas d'accord. Ils peuvent se manifester à travers X. Ce qui est manifesté chez X. ne lui appartient pas. - Peut-être, dis-je. - Cela ne concerne pas X. - Ils peuvent ne pas appartenir à Krishnamurti, mais Krishnamurti et ces qualités sont inséparables. - Oui, mais, voyez-vous, quand vous les identifiez avec une personne, nous entrons dans un domaine très délicat. - Je voudrais, demandai-je, que l'on procède lentement. Prenons le Bouddha, par exemple ; quelle qu'ait été sa conscience, celle-ci s'est manifestée à travers lui, et elle a disparu avec lui. - Je ne pense pas que la conscience du Bouddha ait disparu avec lui. - Je ne peux affirmer qu'elle a disparu, dis-je, mais on ne pouvait plus entrer en rapport avec elle. - Bien sûr que non, dit Krishnaji. - Que voulez-vous dire? demandai-je. - Parce qu'il avait reçu l'illumination. Quand il est mort, ses disciples se sont dit: "Il est mort et maintenant tout est fini." Moi, je dis que non. Ce qui est bon n'est jamais fini. De même que le mal - si je peux me servir de ce terme sans qu'il ait un sens trop sombre - , qui est totalement différent du bien sans être son contraire, se perpétue dans le monde. Le bien se manifeste, et existera toujours. - Vous voulez dire, demandai-je, que cette immense compassion illuminée ne disparaît pas, mais que je peux dès maintenant entrer en contact avec elle? - Ce ne sera possible que lorsque cette personne ne sera plus. C'est cela qui est important. Krishnamurti n'a rien à voir à cela. - Quand vous dites "Soyez une lumière pour vous-même", vous indiquez la voie pour entrer en contact avec "cela", sans intermédiaire? - Il ne s'agit pas d'entrer en contact, mais de le recevoir, de le vivre. Il est là pour que vous l'atteigniez, le receviez. Mais la pensée, en tant que nous la connaissons comme conscience, doit prendre fin. C'est la pensée qui est l'ennemie du "cela", de la compassion. Et pour obtenir cette flamme, le "cela" n'exige aucun sacrifice, mais une intelligence en éveil qui voie le mouvement de la pensée, et cette prise de conscience suffit à y mettre fin. C'est cela la vraie méditation. - Quel sens la mort a-t-elle alors? demandai-je. - Aucun. Elle n'a aucun sens, car on vit tout le temps avec elle. Car on se détache sans cesse de tout. Je ne pense pas que nous voyions la beauté et l'importance de cet acte de détachement. Nous voyons la continuité, avec ses vagues de beauté, son caractère superficiel. - Je pars demain, dis-je. Serai-je complètement coupée de vous? - Non, mais si vous entretenez en vous mon souvenir, vous vous coupez de cette éternité, avec toute sa compassion. » Il s'interrompit un instant, puis reprit: «Je rencontre le Bouddha. Je l'ai écouté de toute mon attention, puis il s'en va. La totale vérité de ce qu'il me dit demeure en moi. Il m'a dit: "Sois ta propre lumière". La semence fructifie. Il se peut qu'il me manque. C'était un ami, quelqu'un que j'ai aimé vraiment. Mais ce qui est réellement important, c'est que la semence de vérité qu'il a plantée fructifie, grâce à ma vigilance, à l'état d'éveil où je suis, à mon écoute intense. Autrement, quel intérêt y a-t-il à ce que quelqu'un la possède? Si X reçoit cette extraordinaire illumination, avec un sens de l'immensité et de la compassion, s'il n'a que cela et qu'il meure, à quoi cela a-t-il servi? - Puis-je vous poser une question? Quelle est alors sa raison d'être? - Pourquoi devrait-il y avoir une raison? demanda Krishnaji. Une fleur n'a pas de raison d'être, ni l'amour, ils existent simplement. J'essaie de trouver une raison, mais la fleur se contente d'être. Je ne cherche pas à être obscur. N'importe qui peut tenter d'atteindre le "cela" et le garder. La mort et la naissance - événement extraordinaire pour une mère, et peut-être pour un père - sont loin l'une de l'autre, et toutes les épreuves de la continuité font le malheur de l'homme. Mais nous mettons chaque jour un terme à la continuité si nous vivons avec la mort. C'est le renouveau total, et il brise la continuité. Il est donc important de saisir ce que signifie le détachement complet. Peut-on en finir avec une expérience, ou avec le souvenir de l'expérience? Pourrions-nous nous demander si un être humain est capable de vivre hors du temps et du savoir, hormis le savoir pratique? - Pour arriver à cet état, suffit-il d'écouter et d'observer? Il y a un courant de connaissances. Quand je demande: "Puis-je me libérer de ce courant?", ma question ne provient-elle pas du courant lui-même? - Certainement, répondit Krishnaji. Mais quand vous déclarez "je suis le courant de connaissances et je ne peux rien faire pour en sortir", vous jouez avec les mots. Ne pouvez-vous faire quelque chose sans essayer de le changer ou d'y échapper? Peut-on voir monter la colère et en être conscient? La laisser fleurir et disparaître? - Comment observe-t-on quelque chose sans celui qui observe? - L'esprit humain, répondit Krishnaji, s'est dissocié en observateur et chose observée. - Je suis capable d'observer la colère monter, de noter ses manifestations, sans interférer avec elles, et de la voir s'apaiser. - Vous avez alors des chances de parvenir au but, dit Krishnaji. Seul l'esprit qui voit qu'il ne peut rien faire est immobile. N'avons-nous pas compris, dans ce dialogue, quel était le sens de la mort? »
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« Apprenez à vous-même à mourir totalement. » Le 22 octobre 1981, Krishnaji arriva à Delhi, accompagné d'Asit Chandmal. Il venait d'être malade à Brockwood, et s'était froissé un muscle du dos. Il paraissait très frêle et avait beaucoup maigri. Il avait vieilli, et s'était voûté. Dès l'après-midi, il voulut s'entretenir avec Nandini et moi-même. Il nous dit qu'il avait été souffrant et alité pendant un mois. Puis, une nuit, il s'était réveillé avec le sentiment d'être tout à fait rétabli. Il sentait dans tout son corps une sensation de bien-être. C'est dans cet état qu'il avait eu l'impression que la porte de la mort s'était ouverte. Il allait la franchir en toute lucidité quand, à l'instant de la mort, la porte s'était refermée. Ce n'était pas lui qui l'avait refermée. Il me regarda d'un air grave et me dit: « La mort peut survenir à tout moment. » Il me demanda comment je me portais. Je lui répondis que je n'allais pas très bien. « Il faut que vous soyez en bonne santé, me dit-il, vous devez me survivre. » Puis il prononça cette phrase étrange, qu'il répéta deux fois: « Apprenez à vous-même à mourir totalement. » Son corps était fragile et chancelant, mais ses paroles avaient la force du tonnerre. Krishnaji se rendit ensuite à Varanasi. Le ton de sa première causerie fut d'une grande intensité. Il nous parla de son enseignement comme « du miroir où nous pouvions voir réfléchi le "ce qui est" » ; c'était la perception au-dedans de nous-mêmes de la réalité. « Qu'est-ce que la religion, qu'est-ce que la pensée? nous dit-il. Regardez monter la pensée, observez-la - autrement tout est illusion et devenir. L'esprit réellement religieux se préoccupe de découvrir et de comprendre ce qu'est la Vérité. Étudiez l'origine de la pensée et son déroulement dans le temps. Depuis des millénaires, l'homme est prisonnier des modes de pensée, des connaissances. » Il nous parla de l'avenir humain, des ordinateurs qui relayaient l'homme dans ses capacités d'invention. Les savants cherchaient à mettre au point la machine intelligente, qui pourrait créer à son tour les futurs ordinateurs. Ceux-ci inventeraient des dieux, créeraient une philosophie. « Alors, que devient l'homme? La seule chose qu'il puisse faire, dont l'ordinateur est incapable, c'est de regarder l'étoile du soir. L'homme est devant une alternative: se tourner vers les activités extérieures, le sport, le rituel, ou bien rentrer en lui-même. Le cerveau est doué d'un pouvoir infini ; s'il est relayé par les machines, il se desséchera. Seule la religion peut lui apporter une nouvelle culture, mais une religion qui soit totalement dépourvue de superstition et de ritualisme. Il faut donc aller au-delà du temps, au-delà de la pensée. » Jagannath Upadhyaya fut présent au déjeuner. Il venait de recevoir une bourse et s'apprêtait, pour son premier voyage à l'étranger, à visiter les centres bouddhiques de plusieurs pays. Krishnaji lui demanda comment il communiquerait avec ses interlocuteurs car il ne savait pratiquement pas l'anglais. Le Pandit répondit qu'il recourerait au sanskrit. Puis Krishnaji se mit à lui donner des conseils sur la façon dont il devrait s'habiller en Europe. Jagannath Upadhyaya fut stupéfait et touché lorsque Krishnaji demanda à Achyut de lui faire une liste des vêtements qu'il devait emporter, sans oublier des caleçons de laine... Krishnaji craignait qu'il n'ait du mal à supporter l'hiver européen. Nous discutâmes de la conférence du matin. Le Pandit nous dit qu'il en avait parlé avec ses amis et que, pour la première fois, le contact s'était établi. Quand les pandits de Varanasi avaient entendu K pour la première fois, au début des années 50, les bouddhistes étaient convaincus qu'il était inspiré par le bouddhisme et les Védantins, qu'il était dans la mouvance du Vedanta. Par la suite, Upadhyayaji avait eu l'impression que Krishnaji était plutôt inspiré par Nagarjuna et qu'il parlait comme celui-ci aurait parlé de nos jours. Mais, depuis les conférences de l'année précédente à Madras, il avait changé d'avis et ne voulait plus se prononcer. Il voulait encore étudier son enseignement. Krishnaji lui dit qu'il avait donné beaucoup de conférences, écrit de nombreux livres, auxquels certains se référaient comme aux « enseignements » de Krishnamurti. » Le seul vrai enseignement, ajouta-t-il, ce sont ces mots: "Examinez-vous, observez-vous, et dépassez-vous". Ce n'était pas son enseignement qu'il fallait tenter de comprendre, mais soi-même. Jagannath Upadhyaya, sur la demande de Krishnaji, exposa alors la nature de la négation selon Nagarjuna. Elle visait toute croyance, toute doctrine, y compris celle du Bouddha. Krishnaji se montra très intéressé. Un peu plus tard, il demanda à Upadhayaya: « Comment abordez-vous un problème? » Celui-ci ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, Krishnaji dit encore: « La réponse se trouve dans la façon dont on l'aborde, et non ailleurs en l'écartant. » Le 24 novembre 1981, Achyut, le Rimpoché Sandup et moi-même déjeunâmes avec Krishnaji. Le Rimpoché avait l'air sombre. Nous parlâmes du Tibet et du retour éventuel du Dalaï Lama à Lhassa. Krishnaji l'interrogea sur les différentes écoles dans le bouddhisme tibétain. Soudain, le Rimpoché nous dit: « Ces derniers jours, j'ai éprouvé une grande souffrance. J'ai eu beau méditer, observer, écouter, elle est toujours là. » Il avait les larmes aux yeux, et paraissait profondément affligé. Nous revînmes sur le sujet de la souffrance, du moyen d'y mettre un terme, de la retenir intérieurement et de tout ce que cela impliquait. Tout d'un coup Krishnaji mit ses deux mains sur son cœur en disant: « Elle est ici. » Je lui demandai d'expliquer son geste. « D'abord, dit-il, on doit observer son esprit et la façon dont il fonctionne avec la plus grande attention, puis écouter ce qui est à l'intérieur et à l'extérieur ; la sensibilité s'éveille alors, et de cette sensibilité naît la vision. Et seule cette vision sera capable d'effacer la souffrance. » La veille, il nous avait parlé, entre autres choses, de la méditation sur l'univers comme étant le principe premier de la création. La méditation était un état sans horizons, hors du temps, un espace sans limites. Il s'était servi des mots "éternité intemporelle". Il introduisait dans son enseignement la logique bouddhique, puis mettant fin à la logique et à la pensée, il explorait l'espace, l'intelligence servant d'instrument. « On explore le "rien", l'être infini et indicible. » « Peut-on garder cela dans la conscience? demanda-t-il. Alors, qu'est-ce-que la conscience? » Lors d'une promenade, il dit encore: « La recherche intérieure est infinie. Il faut être seul, se dépouiller de tout, et partir alors pour l'inconnu. » Un autre jour, il réfléchissait sur l'immensité du temps et ses implications. « Le temps intérieur, demanda-t-il, est-il réel? La flèche du temps est-elle implantée dans l'esprit? » Il parla de la création en tant que destruction totale. « Dans la vie coexistent création et destruction - mais le seul acte d'écouter est un miracle, une lumière dans l'obscurité. Il représente une mutation, un profond déracinement. » A Rajghat, Krishnaji explora la nature de l'attention. « A quoi doit-on être attentif? nous demanda-t-il. L'attention totale sur une pensée dévoile la nature entière de la pensée. » Je lui demandai: « Qu'est-ce qui donne à l'esprit la rapidité, l'intuition qui lui permettent de percevoir que, dans une pensée, toute pensée est révélée? » Krishnaji répondit que c'était en immobilisant les cellules du cerveau. Je lui fis remarquer que le cerveau avait une tendance à ne jamais rester immobile, il contrecarrait donc sa nature. - La mutation est immédiate, répliqua Krishnaji. Mais comment cela se produit-il? - Biologiquement, dis-je, la mutation est possible quand elle est absolument nécessaire ; ou bien, avec l'arrêt d'une certaine fonction du cerveau, les cellules se dessèchent et de nouvelles cellules apparaissent. - La nécessité absolue du changement crée le besoin biologique de trouver de nouvelles cellules. Comme le savoir ne peut transformer l'homme, y a-t-il une action qui ne serait pas fondée sur le savoir? - E faut, dis-je, que j'observe mon esprit pour y déceler ses pièges. C'est cela la vision. Krishnaji m'interrompît: - Non, vous êtes une traditionaliste. Vous prévoyez des années pour vous préparer à cette vision. Moi je dis que cette étape est perçue grâce à l'intuition. - Le mot « intuition » est intéressant, dis-je ; il indique une vision intérieure. L'intuition, c'est le fait de vous détourner du connu. - Oui, dit Krishnaji. Le cerveau est conditionné selon un modèle, que les nécessités biologiques tendent à briser. L'intuition qui vous amène à cette démarche n'a besoin ni de préparation, ni de temps. - Je n'envisageais pas la continuité dans son sens temporel, objectai-je, mais l'intuition comme un approfondissement de l'esprit. - L'approfondissement est lié au temps. - Vous parlez, lui dis-je, d'un esprit totalement immobile. Il y a vingt ans, quand vous posiez une question, mes pensées se dirigeaient vers elle. Ce n'est plus le cas, mon cerveau est immobile et écoute. Comment pouvez-vous rejeter ces vingt années? - Le temps engourdit peu à peu le cerveau. Je conteste la conception du temps comme moyen de parvenir à quelque chose. - Votre logique est impitoyable, déclara Achyut. Vous vous placez à un niveau si élevé, que j'ai parfois de la peine à vous comprendre. - Pourriez-vous essayer de rejeter la temporalité? Non pas le temps linéaire, mais le temps psychologique qui est le devenir, le mouvement d'ici à là. Pouvez-vous écouter paisiblement? Accepter le temps comme le lever et le coucher du soleil et vous dire qu'il n'y a pas d'autre temps? Comprenez-vous que ceci implique qu'il n'y a pas d'avenir psychologique? Cela signifie que le passé a sa dynamique propre, mais pas en tant que mouvement du temps, en tant que devenir. Pour obtenir la vision intérieure il n'y a pas besoin de préparation. Comprenez-vous cela? Pouvez-vous "voir" immédiatement, en vous dégageant du temps? - On peut voir, dis-je, que le cerveau et la pensée ne font qu'un. Vous nous avez dit, il y a quelques années, que les cellules du cerveau ne pouvaient se renouveler, mais qu'une nouvelle cellule devait apparaître. - La transformation ne peut se produire dans les vieilles cellules, ni dans la pensée. Les nouvelles cellules peuvent être entièrement différentes. Tout changement, tout mouvement mental n'implique pas un renouvellement. Essayez de trouver s'il est possible de briser le conditionnement et de découvrir quelque chose de radicalement nouveau. Je lui dis qu'avec l'attention totale on supprimait les vieilles cellules, avec lesquelles je n'avais aucun moyen d'entrer en contact ; je ne connaissais que la pensée. « Nous avons dit que le mouvement est inscrit dans le cerveau ; peut-il s'immobiliser, alors qu'il est en activité depuis des millénaires? - Oui, dit Krishnaji, nous y arrivons. Peut-on considérer les cellules du cerveau comme une pensée et voir que l'attention ne peut agir que sur la pensée? Et aussi que la transformation n'est pas active et n'a aucun lien avec la pensée? On doit mettre un point final à ce qui est ancien. » Je rentrai à Delhi et, le 31 décembre 1981, j'allai accueillir à l'aéroport Krishnaji et Achyut qui arrivaient de Varanasi. Ils vinrent habiter chez moi. C'était la première fois que nous nous retrouvions tous les trois, seuls dans la même maison. Le lendemain matin, Krishnaji nous parla de Mme Besant et de Leadbeater. Sa grande affection pour Mme Besant était manifeste. Il nous raconta que, quand il était enfant, il était doué de pouvoirs extra-sensoriels: il pouvait lire dans les pensées et ce qui était écrit dans une enveloppe cachetée ; il pouvait matérialiser des objets, prédire l'avenir. Il avait aussi le don de guérir. Mais il ne s'était jamais servi de ces pouvoirs, cela ne l'intéressait pas. Nous aurions voulu poursuivre sur ce sujet, mais il nous demanda soudain: « Croyez-vous au mystère? - Oui, lui dis-je. Quand vous nous parlez de certaines choses, une atmosphère mystérieuse nous entoure. Nous avons l'impression qu'il y a une présence invisible. - Elle est dans la pièce, dit Krishnaji. Je ne sais si vous la sentez. » Il eut un regard étrange. « Je dois être extrêmement prudent. » Il se tut brusquement. - Quelle est-elle? demandai-je. - Faites attention. Quand nous parlons de ceci, ou bien nous nous imaginons des choses, ou bien... - Est-ce que ce phénomène a un rapport avec vous? demandai-je. - C'est évident », dit Krishnaji. Ses paroles semblaient venir de très loin. « Je pense qu'il y a une énergie, que les théosophes ont entrevue et qu'ils ont tenté de concrétiser. Mais en essayant de l'exprimer avec leurs symboles et leur vocabulaire, ils l'ont perdue. C'est une impression que j'ai eue toute ma vie. Elle n'est pas... - Elle n'est pas liée à la conscience? demanda Achyut. - Non, non. Quand j'en parle, je ressens quelque chose d'immense. » Un silence absolu régnait dans la pièce. - Toutes vos maladies ont été très étranges, lui dis-je. Après chacune d'elles, vous étiez doué d'un nouveau dynamisme. Krishnaji resta un moment abîmé dans ses pensées. Puis il demanda soudain: « De quoi parlions-nous? - Cette immensité est-elle extérieure à vous? Vous sentez-vous protégé par elle? demandai-je avec hésitation. - Oui, oui... sans aucun doute. - Lorsqu'elle se manifeste, change-t-elle de nature? - Non, dit Krishnaji. - S'intensifie-t-elle? - Oui, elle s'intensifie. » Il y eut de nouveau un long silence. Puis, comme s'il hésitait à s'exprimer avec des mots, Krishnaji nous dit: « Est-ce un phénomène extérieur qui a lieu à l'intérieur? L'univers se déverse en moi - et le corps a du mal à supporter cela. En ce moment, je le ressens très fort. Il y a cinq minutes, la présence n'était pas là. Quand j'étais jeune, ils m'ont dit: "Ouvre-toi complètement, ne résiste pas." Ce n'est que plus tard que je me suis demandé qui "ils" étaient. - Cette présence a-t-elle un rapport avec le Boddhisatva Maitreya? demanda Achyut. - Le Boddhisatva Maitreya est-il une invention de C.W.L.? Le jeune garçon a-t-il vécu inconsciemment avec ce nom? Ou bien est-il tout à fait indépendant de l'endoctrinement des Théosophes? »Krishnaji semblait entièrement absorbé par les questions qu'il se posait à lui-même. - Le mot de Maitreya a-t-il un sens pour vous? lui demandai-je. - Aucun, répondit Krishnaji. - Pourquoi dites-vous cela? insistai-je. Pourquoi ces mots "Boddhisatva Maitreya" ont-ils un effet sur vous, alors que vous dites qu'il n'y a pas de mémoire psychologique? - Vous vous souvenez du "Bouddha" de Rabindranath Tagore? Ce tableau avait produit une impression extraordinaire sur le jeune garçon, qui ignorait ce qu'était le bouddhisme. Mais le sentiment de la présence du Bouddha a toujours été en moi. Une présence immense. - Ce sentiment est-il intérieur ou extérieur à vous? - Ne me croyez pas fou. Je n'ai jamais éprouvé cette présence autant que maintenant. L'univers me paraît si proche ; c'est comme si ma tête y était prise. Cela vous paraît dément? demanda Krishnaji d'une voix timide. - Voulez-vous dire que toutes les barrières sont levées? - Voyez-vous, les mots "Bouddha", "Maitreya" n'ont plus de sens. J'ai l'impression que toute sensation verbale a cessé. - Vous disiez que vous vous sentiez proche de l'univers... - Oui, dit Krishnaji en riant, ma tête y est prise! - Cela ressort de vos conférences, dis-je. Votre enseignement se place à présent à un niveau cosmique. Il nous parla alors d'une manière étrange. « Oh! ce n'est peut-être rien du tout, simplement une antenne qui tâtonne. Je n'y vois pas clair. Quoi qu'il en soit, cette pièce palpite de cette présence, j'en ressens l'intensité. Je pourrais me laisser emporter par cette chose immense, et la laisser agir en moi. C'est un mystère, et dès qu'un mystère est percé, il n'y a plus de mystère. On ne peut comprendre le mystérieux, il est trop infini. J'ai pourtant le désir de le pénétrer, mais j'hésite à m'en approcher. On ne peut le toucher. Il est là. Au moment de l'atteindre, c'est quelque chose de différent; ou peut-être la même chose. »
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« Les limites de la pensée. » Krishnaji arriva à Bombay en janvier 1982. Après sa conférence, le dimanche 24 janvier, il dîna avec ma sœur Nandini et moi-même. Nous parlâmes du cancer, et je déclarai que si on ne le décelait pas chez moi à son tout premier stade, je ne me laisserais pas démolir par les nouvelles thérapies, beaucoup plus destructrices que le mal lui-même, et que je me préparerais à la mort. K raconta qu'une association s'était créée en Occident dont les membres revendiquaient le droit de mourir. Un manuel avait été publié où l'on décrivait la façon la plus commode d'en finir: il fallait avaler une grande dose de somnifères, se mettre la tête dans un sac en plastique, retenu autour du cou par un élastique ; si on étouffait, on pouvait écarter, l'élastique et laisser entrer un peu d'air. Lorsqu'on s'endormait, la main retombait, et la mort survenait pendant le sommeil. En entendant cela, Nandini eut un cri de frayeur: « Non! non! » Nous la regardâmes et je m'étonnai de sa réaction. Avait-elle jamais songé à se suicider? Elle hésita, se ressaisit, et nous dit: « Une fois... En entendant K, j'ai eu l'impression d'étouffer. » Nous discutâmes de la peur et de sa nature. Je demandai à Krishnaji s'il l'avait déjà éprouvée. Il réfléchit un moment. « Bien des choses peuvent se passer la nuit ; l'obscurité les encourage. » Il n'avait jamais éprouvé de peur, mais le mal existait. Il avait une présence, et guettait sans cesse une faille par laquelle il s'introduisait. « La peur attire le mal, dit-il. Parler du mal, c'est l'attirer. » Soudain, Krishnaji eut l'air étrange, on le sentait très loin de nous. Il se recroquevilla, comme s'il voulait que son corps occupe le moins de place possible. Puis il dit: « Le sentez-vous, dans cette pièce? » Son visage avait changé. Nous sentions une force autour de nous. Puis K nous dit: « Avant de nous coucher, il faudra que je le chasse, que je protège cette maison. » Il ne voulut pas dire ce qu'il ferait. Un moment plus tard il se leva et fit le tour de toutes les pièces. Devi et Ghanshyam, les enfants de Nandini, étaient arrivés. Ils avaient ressenti quelque chose et n'étaient pas entrés dans la pièce où nous nous trouvions. Lorsque Krishnaji revint dans la salle à manger, son visage était serein et lumineux, ses yeux limpides. L'atmosphère avait totalement changé. Ce qui était là auparavant avait été balayé. Depuis longtemps ma sœur et moi parlions de l'attitude de Krishnaji envers le bien et le mal. Il nous avait dit: « Le mal est une réalité. Évitez-le. N'entretenez pas de pensées mauvaises ; la jalousie, la haine, l'attirent. C'est pourquoi il est si important pour l'esprit et le corps de rester immobiles et silencieux et de ne laisser surgir aucune émotion forte sans la surveiller impitoyablement. La dégradation vous guette, qui que vous soyez. » Au cours des ans, j'avais remarqué que, lorsque des émotions profondes se manifestaient autour de lui, ou qu'une question ayant trait au mal était posée, sa voix changeait, son regard s'éteignait, et il se recroquevillait. L'atmosphère se faisait lourde. Puis, au bout de quelques instants, tout redevenait normal. Pour lui, les forces obscures du mal guettaient une occasion pour pénétrer en vous ; d'où la nécessité d'être vigilant. « Avez-vous déjà observé un chat qui surveille un trou où s'est cachée une souris? C'est ainsi que l'on doit surveiller tout sentiment violent, ne pas le quitter des yeux... » devait-il nous dire un jour. Pendant l'été 1982, je me trouvais à Londres à l'occasion du Festival de l'Inde, dont je m'étais beaucoup occupée. Puis j'étais allée passer une semaine auprès de Krishnaji, à Brockwood Park. Au cours d'une de nos conversations, nous parlâmes de la perception et du mythe. Lorsque je lui exprimai l'idée que l'esprit moderne n'avait ni densité, ni poids, il me répondit: « Ce qui importe, c'est d'avoir un esprit inspiré par le passé, et qui ne soit pas superficiellement occidental ou oriental. La perception donne de la force à la pensée. Les gens croient qu'ils ont un esprit solide. Mais avec un esprit solide, on ne peut partir à la découverte. Des phénomènes étranges se produisent. Je m'éveille la nuit avec la tête pleine d'activité. J'ai l'impression que chaque cellule de mon corps vit, danse, palpite... » Je demandai à Krishnaji s'il pensait qu'il y avait un esprit spécifiquement indien. Les Indiens pouvaient éprouver les mêmes tendances qu'en Occident - avidité, jalousie, colère - mais leur mentalité avait une base différente de celle des Occidentaux. Ils se complétaient les uns les autres. Krishnaji me dit que, lorsqu'il était en Inde, il observait autour de lui un matérialisme croissant. « Quelle est la préoccupation des Indiens actuellement? » me demanda-t-il. Je répondis que c'était difficile à dire, il s'était produit de grands changements dans les dernières années. La violence progressait, de même que le matérialisme et l'appétit de consommation. La culture technologique pénétrait les esprits et l'environnement. Krishnaji me demanda alors quelle était, à mon avis, la différence essentielle entre la mentalité indienne et l'occidentale. Depuis des siècles, l'esprit indien était doué pour la spéculation métaphysique, mais il lui manquait la précision, la capacité de transformer une abstraction en réalité concrète. La technologie avait peut-être fait descendre l'esprit indien sur terre... L'esprit occidental, lui, était précis, enraciné dans la logique et la raison ; il s'était tourné vers l'extérieur et la transformation de son environnement. Selon lui, toutefois, la pensée n'appartenait ni à l'Orient, ni à l'Occident. « Il n'y a qu'une pensée ; c'est son expression qui diffère. Croyez-vous que les Indiens soient particulièrement doués pour la recherche intérieure? » - Oui, dis-je. De même que les Occidentaux sont enclins à s'activer dans le monde extérieur. Le monde intérieur a toujours été la préoccupation des Indiens. - De quelques-uns, commenta Krishnaji. - Mais ce sont ces quelques-uns qui créent la culture, répondis-je. Nous nous interrogeâmes sur ce qui divisait les deux mentalités ; pourquoi avaient-elles évolué dans des directions différentes? Krishnaji invoqua le climat, les orientations politiques, qui avaient donné à l'Occident son esprit inventif. En Inde, pays de vieille civilisation, la religion avait occupé la première place dans la vie des gens. Peut-on dire que l'esprit indien s'intéresse plus aux questions religieuses que l'esprit occidental? « Pour la tradition indienne, dit K, c'est la recherche de la compréhension du Soi, du Premier Principe, qui est primordiale. D'autre part, le doute, le scepticisme, la mise en question, y sont la base de la recherche religieuse. En Occident, c'est la foi qui est importante. » - Aujourd'hui, dis-je, les deux cultures sont en crise. - Oui, la conscience et la culture humaines sont en crise. - Faites-vous une distinction entre conscience et culture? demandai-je. - Non, dit Krishnaji, c'est la même chose. - Les hommes, dis-je, sont insatisfaits et se tournent vers d'autres cultures que la leur. - Je me demande, dit Krishnaji, si dans cette recherche de valeurs non matérielles les hommes ne sont pas pris au piège de la superstition, des idées romantiques, des gurus? Si la conscience humaine est en crise, on se demande si cette crise peut être surmontée, ou s'il est inévitable que les hommes ne puissent pas dépasser leurs limitations. - Ces deux recherches, dis-je, l'intérieure et l'extérieure, sont deux reflets dans un miroir. Pour que l'homme survive, ne devraient-elles pas fusionner? Une culture humaine ne pourrait-elle voir le jour, qui serait capable de soutenir et de contenir les deux? - Que voulez-vous dire par "culture"? demanda Krishnaji. - Tout ce que le cerveau contient. - La formation et le raffinement de l'intelligence, commenta Krishnaji, l'éducation du cerveau dans l'action, le comportement, les relations humaines, et aussi un processus de recherche qui mène à quelque chose d'inaccessible à la pensée: pour moi, c'est cela la culture. - Vous y faites entrer la recherche? La culture n'est-elle pas un circuit fermé? - Vous pouvez en faire cela, mais vous pouvez aussi aller au-delà, répondit Krishnaji. Pour vous, qu'est-ce encore que la culture? - Les perceptions, la façon dont nous réagissons devant les choses, les pensées, les sentiments, les attitudes, l'activité des sens. - Faites-y entrer aussi la religion, la foi, les convictions, dit Krishnaji. - Le contenu pourrait augmenter, mais dans certaines limites. Pour vous, la quête spirituelle en fait partie? - Naturellement, dit Krishnaji. Je me demande, tout en éprouvant des doutes, si le cerveau qui s'est développé au cours des siècles, qui a fait l'expérience de souffrances indicibles et du désespoir, qui a tenté d'échapper à ses peurs en recourant à toutes sortes de religions, est capable de jamais changer? Peut-il de lui-même procéder à une mutation? Sinon, toute tentative nouvelle, toute culture différente sera vouée à l'échec. - S'il n'y parvient pas tout seul, y a-t-il un recours? demandai-je. - Les Hindous se sont posé cette question depuis des siècles: existe-t-il un agent extérieur, le Premier Principe, qui pourrait agir sur le cerveau conditionné? - Peut-il se produire un éveil dans le cerveau? demandai-je. - Il y a deux possibilités, répondit Krishnaji. Ou bien il existe un agent extérieur, l'énergie par exemple ; ou bien un éveil se produit dans les cellules du cerveau, qui déclenche la transformation. - Malheureusement, dis-je, l'énergie naturelle se communique rarement au cerveau. Il y a tant d'obstacles construits par l'homme. Soudain, Krishnaji demanda: « De quoi parlions-nous? » - D'une culture universelle qui ne serait ni indienne, ni occidentale, et qui engloberait toutes les intuitions de l'humanité, où il n'y aurait pas de division entre spirituel et matériel. Si l'instrument de cette transformation était le cerveau, il faut qu'il s'y passe quelque chose... Krishnaji se demandait si cela était possible sans l'intervention d'un agent extérieur qui provoquerait une mutation dans le cerveau conditionné. Ou bien ce cerveau conditionné pouvait-il prendre conscience de son conditionnement, percevoir ses limitations, et en rester là? « Je constate, dit-il, que mon cerveau est conditionné et que toutes mes activités et relations sont limitées. Je sais que ces limites doivent être abattues, mais le "je" agit sur la limitation et le "je" est limité. Il n'y a pas de distinction entre la limitation du soi et celle du conditionnement. Le "je" n'est pas indépendant de ses éléments. - D'où il observe? - Une partie observe l'autre partie, répondit Krishnaji. C'est cela la vie. Le cerveau est ancré dans la conviction que l'acteur est différent de l'action. Le conditionnement se perpétue donc. Mais lorsqu'on se rend compte que l'acteur est l'action, la perspective est différente. Nous cherchons à savoir ce qui peut changer le cerveau humain. - C'est là le point crucial, dis-je. Comment mettre un terme à cette division? - L'homme n'a pas changé depuis des millions d'années et, psychologiquement, nous sommes toujours aussi primitifs. Nous continuons à nous tuer mutuellement, à convoiter le pouvoir, nous sommes corrompus. Qu'est-ce qui fera changer l'humanité? - Une prise de conscience intuitive? demandai-je. - La prétendue culture empêche-t-elle cette prise de conscience? » s'interrogea Krishnaji. Selon lui, ils n'étaient que quelques-uns en Inde à l'avoir tentée - la plupart des gens se bornaient à suivre la tradition « qui est une chose morte, et l'Inde vit avec cette chose morte. Ici aussi, la tradition pèse d'un grand poids ». - C'est en Occident, observai-je, que se trouvent les quelques-uns qui ont eu une intuition scientifique géniale. - Oui, mais comment les êtres humains accompliront-ils une mutation en eux-mêmes? La culture essaie de changer quelque peu le comportement humain. Les religions ont dit: "Tu ne tueras point" et cela n'a pas empêché les hommes de tuer. Il y a les prescriptions, les sanctions, et nous n'en tenons aucun compte. - Les cultures se sont effondrées, dis-je. - Si c'est le cas, et que les hommes ne peuvent plus s'appuyer sur elles, ils sont désemparés. Le problème est le même en Inde et en Occident ; le désespoir, le désarroi sont identiques. Ne faisons plus de distinction et réfléchissons à ce qui peut entraver cette nécessaire mutation. - Il n'y a donc pas d'autre moyen que d'être en prise sur le présent? demandai-je. - C'est ce que nous répétons depuis des années. Le présent est plus important que le concept. Les concepts idéaux n'ont aucune valeur car ils s'écartent de "ce qui est". Il est apparemment terriblement difficile de ne pas avoir d'idéal. - En percevant la réalité présente, le cerveau reste immobile? demandai-je. - Si on observe très attentivement, les faits en eux-mêmes opèrent un changement. La souffrance humaine est partout, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. Nous tentons toujours de la repousser. Pouvons-nous en comprendre la profondeur et la signification? Non pas intellectuellement, mais en y plongeant réellement. La souffrance n'est ni vôtre, ni mienne ; qu'est-ce donc qui empêche le cerveau humain d'opérer une recherche intérieure en profondeur? - Vous parlez de plonger, de chercher ; ces mots impliquent un mouvement, et pourtant vous dites qu'il faut mettre un terme au mouvement. Bien sûr, le mouvement, c'est le temps, la pensée, mais est-il possible d'y mettre fin, ou est-ce une illusion de notre part? Nous faisons une distinction entre l'entité qui cherche et celle qui est l'objet de cette quête. Voilà mon objection. - Cette quête a-t-elle le sens de "perception"? dis-je. - De perception, d'observation, répondit Krishnaji. Comment changer le comportement humain? Comment mettre fin à cette terrible brutalité? Ni l'homme politique, ni le prêtre, ni les écologistes ne sont capables de changer l'être humain. Les religions ont tenté de transformer le monde, d'humaniser l'homme, de le rendre plus intelligent, plus affectueux, mais elles ont échoué. - Nous en sommes conscients, Krishnaji, mais cela ne suffit pas pour amener l'homme à la perception de la réalité. - Comment parviendra-t-il à cette perception? Vous l'avez peut-être acquise, mais si je ne l'ai pas, quel effet.a votre perception sur moi? J'irai plus loin: pourquoi les groupes, les tribus, les nations sont-ils dressés les uns contre les autres? Est-ce qu'une nouvelle culture provoquera un changement? L'homme désire-t-il changer? Ou bien se dit-il que cela viendra en son temps? En attendant, nous nous détruisons mutuellement. - Quel est le moment où il faut affronter un fait réel? demandai-je. - Soyons clairs. Quand nous voyons le fait d'hier ou de la semaine dernière, l'incident est passé, mais son souvenir est enregistré dans le cerveau. Ce qui est accompli en ce moment est aussi un fait, mais coloré et contrôlé par le passé. Puis-je considérer comme un fait unique le processus entier? - Ce serait alors le voir dans son unicité? demandai-je. - Sans préjugés, dit Krishnaji, et en rejetant la mémoire. Mais est-ce possible? Le cerveau peut-il être si attentif que l'incident de la semaine passée apparaisse? Vous n'en gardez pas le souvenir. Par exemple, mon fils est mort, et je souffre. Le souvenir de ce fils est si fortement imprimé dans mon cerveau que la douleur se réveille constamment. - Il y a donc le mouvement de la souffrance, dis-je. L'attention y met fin. - Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Krishnaji. Mon fils est mort. C'est un fait, je n'y peux rien. Il est parti. Cela paraît cruel de le dire, mais il est parti. Pourtant, je le porte sans cesse en moi. Le cerveau le garde en lui en tant que souvenir. Je vis sur des souvenirs, qui sont des choses mortes. La mémoire n'est pas le présent. Il faut y mettre fin. Cela ne veut pas dire que je n'aie plus d'amour pour mon fils. - Mais que reste-t-il de lui? demandai-je. - Puis-je dire quelque chose sans vous choquer? Il ne reste rien. Mon fils est parti - ce n'est pas être cruel que de le constater, ni renier mon amour pour lui. Ce qui s'est terminé, ce n'est pas cet amour, mais son identification avec mon fils. - Vous faites une distinction entre l'amour du fils et l'amour... - Si j'aimais mon fils, au sens le plus profond du mot, j'aimerais l'humanité entière. J'aime la terre, les arbres, tout l'univers. Que se passe-t-il quand il y a une perception intacte d'un fait, sans parti pris, sans fuite? Est-il possible d'observer un fait? Quand on souffre, on se sent perdu. Lors d'un décès, que dire à la personne qui est dans l'affliction? Mais quand elle émergera de la confusion, de la solitude, de la douleur, elle sera peut-être assez sensible à cette réalité. Je lui demandai si cela nécessitait un grand effort d'observation. « Vous ne pouvez attendre, dit-il, d'une personne qui ne s'est jamais observée de mettre fin à sa souffrance. Ce serait cruel. Mais c'est possible avec quelqu'un qui a réfléchi à la mort, qui sait qu'elle est le lot de tous les humains et qui cherche une réponse. - Comme tout cela paraît simple, envisagé de cette manière... dis-je. - Il faut que cela reste simple, et ne pas chercher à échafauder des théories intellectuelles. - Nous sommes si intellectuels... observai-je. Compliquer les choses fait partie de notre éducation, de notre culture. Brasser des idées, c'est fondamental pour nous. Pour vous, l'anéantissement du soi est le plus haut degré de la culture. - Oui, mais il est devenu un concept, et nous vénérons les concepts. On revient toujours à la même question: comment obtenir que les hommes se comportent, non pas comme moi ni comme vous, mais sans avoir le désir de tuer, en étant capables de sensibilité? Rien n'a encore abouti à ce résultat. Le savoir n'a servi à rien. - Il n'est pas étonnant, dis-je, que l'homme vive dans la peur. - Et il veut connaître l'avenir. - Parce qu'il a peur? demandai-je. - Parce qu'il cherche la sécurité dans tant de choses, sans résultat ; il a l'impression qu'il la trouvera quelque part... Mais je me demande si elle existe. - Quel effet peut avoir cet anéantissement sur les cellules du cerveau? demandai-je. - Je dirais plutôt l'intuition, qui n'a rien à voir avec la mémoire, le savoir ou la temporalité, qui font partie de la pensée. L'intuition est hors de leur mouvance, si bien qu'il y a perception directe. Puis-je me rendre compte que depuis dix mille ans je me dirige vers le nord? Que mon cerveau est habitué au nord? Quelqu'un survient alors, qui me dit: "Cela ne vous mène nulle part, dirigez-vous vers l'est." En changeant de direction, mon cerveau change aussi. Si je constate que le mouvement total de la pensée est limité et qu'elle ne résoudra aucun de mes problèmes, je ne me dirige plus vers le nord. En mettant fin au soi, on met fin au mouvement qui s'est perpétué depuis des millénaires. C'est cela l'intuition: elle provoque une mutation dans le cerveau. Mais cette perception incitera-t-elle l'humanité à changer? La tradition a-t-elle tant de pouvoir? J'ai pensé à moi depuis tant d'années, et je continue à penser à moi... Je suis persuadé qu'il faut que je me réalise, c'est mon sort, ma tradition. Ce passé si puissant incarne toute la temporalité. Est-ce que cela fait partie de notre culture de continuer dans cette voie? - Je dirais que c'est une partie de la culture, répondis-je. - J'ai beaucoup réfléchi au pouvoir de la tradition, en tant qu'elle est en continuité avec le passé, porteuse de son énergie propre ; cette tradition qui consiste en notre culture, nos idées religieuses. Que doit alors faire le cerveau? - Peut-il y avoir une culture vivante, dont le moteur serait l'intuition? demandai-je. - Je n'utiliserais pas le mot "culture"... - Au début, ce mot "culture" dépassait pour vous la seule culture humaine - qui est peut-être la culture de l'esprit. Dans ces conditions, quel est le sort de toutes les civilisations que le monde a connues? - Pupulji, ceci revient à dire: "Qu'est-ce que la liberté?" Sommes-nous conscients d'être prisonniers de nos fantasmes? - Je crois que nous le sommes. - Dans ce cas, ces civilisations ne sont plus bonnes à rien. - Vous n'admettez pas qu'il puisse y avoir une étape intermédiaire? - L'homme, qui est violent, répondit Krishnaji, et essaie d'être moins violent dans une étape intermédiaire, reste violent. - Pas nécessairement. N'y a-t-il pas aussi dans ce que vous dites le mouvement total de la pensée et du temps? - Qui est quoi? Je sais que la pensée introspective est limitée. - Sauf que j'aurai beau en être consciente, je n'aurai pas toujours la force et la capacité de maintenir cette attention. - Cette flamme, dit K, ce mouvement continu de l'énergie ne sont pas dissipés par la pensée, ni par aucune forme d'activité - et ils surviennent quand vous comprenez la souffrance. En mettant fin à la souffrance, on acquiert la compassion, et cette clairvoyance, cette énergie ne diminuent pas. - Vous voulez dire qu'elles n'augmentent, ni ne diminuent? - Non, car il faudrait alors en être conscient... - Mais est-ce possible de les conserver continuellement en soi? demandai-je. - Soyez seulement vigilante, sans chercher à les retenir. C'est comme un parfum - elles sont là. C'est pourquoi je pense qu'on doit comprendre à quel point notre cerveau est entièrement conditionné. C'est là que se trouvent la véritable réflexion, la véritable exploration de la conscience, le terrain commun à toute l'humanité. Et c'est une démarche que nous ne faisons point. Jamais nous ne disons: "Je vais étudier cette conscience qui est moi". Et se libérer du soi, c'est le plus difficile, parce qu'il se cache sous les pierres, dans les fissures des crevasses... »
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« Jusqu'où peut-on aller? » Le lendemain, Krishnaji entra dans ma chambre alors que je buvais ma tasse de thé matinale. Nous devions avoir un dialogue dans l'après-midi. Il me dit: « Pupul, pourrions-nous discuter aujourd'hui en allant jusqu'aux limites de la pensée, et en les dépassant? » Il se trouvait dans un certain état d'exaltation. Quant à moi, j'étais très enrhumée et je ne me sentais pas très brillante ce matin-là. Je ne réfléchis pas d'avance au sujet que nous allions traiter et ne fis pas d'effort pour me secouer intellectuellement. Lorsque Krishnaji et moi-même nous retrouvâmes face à face, je ne savais toujours pas ce que j'allais dire. Puis je me mis à parler, les mots vinrent tout seuls comme s'ils avaient été programmés. Je lui dis que j'avais lu un article sur une fusée qui irait jusqu'aux extrémités de l'univers, et dont le voyage n'aurait donc pas de fin. Le temps serait aboli. « Y a-t-il dans le soi, lui demandai-je, dans l'esprit, dans le cerveau humain, des espaces immenses, infinis? - Vous voulez savoir si dans le cerveau humain (je préfère faire une distinction entre esprit et cerveau) il peut y avoir un espace sans fin, une éternité en dehors du temps? Nous ne pouvons émettre que des hypothèses à ce sujet. - Mais c'est l'intuition de la possibilité d'explorer l'espace qui a permis ensuite à l'homme de le faire, objectai-je. Si nous n'émettons pas d'hypothèses, nous ne pouvons pas explorer. - Sommes-nous en train de faire des suppositions ou bien cherchons-nous sérieusement à saisir si cette immensité existe, s'il y a un mouvement qui échappe à la temporalité et qui est éternel? Nous nous sommes demandé si le cerveau peut appréhender la vérité, s'il y a une éternité. C'est une question que l'homme se pose depuis toujours. Est-il à tout jamais lié au temps, ou le cerveau peut-il tout seul appréhender un état d'éternité? - Comment peut-il y parvenir? demandai-je. Vous avez dès le début établi une distinction entre esprit et cerveau: pourriez-vous développer votre pensée? - Le cerveau est conditionné par le savoir, la mémoire, l'expérience. Il a des limites. Pour découvrir quelque chose de nouveau, il faut donc une période temporaire où la pensée ne soit pas en mouvement, mais en suspens. - Le cerveau, dis-je, est une chose matérielle, il a son activité propre. - Oui. dit Krishnaji, une activité qui n'est pas imposée par la pensée. - Pour nous, l'activité du cerveau a été une activité de la pensée. - La partie du cerveau qui est utilisée, reprit Krishnaji, est conditionnée par la pensée, qui est toujours limitée, sujette aux conflits. Ce qui est limité suscite les conflits. L'esprit a une dimension totalement différente qui n'a aucun contact avec la pensée. Une partie du cerveau, qui a fonctionné en tant qu'instrument de la pensée, a été conditionnée, et tant qu'elle reste dans cet état, il n'y a pas de communication complète avec l'esprit. Celle-ci ne s'établit donc que lorsque la pensée ne fonctionne pas. - Vous avancez l'idée qu'il existe un état en dehors du domaine de la pensée? demandai-je. - Exactement. Il est en dehors du domaine temporel. - Comme le temps et la pensée semblent être au cœur du problème, nous pourrions peut-être découvrir, en essayant de pénétrer l'écoulement du temps, à quel moment une interception est possible? - Qu'entendez-vous par interception? demanda Krishnaji. - Je pense à un contact direct qui est le fait de mettre fin au temps. Le temps n'est-il pas depuis toujours une projection dans un avenir qui n'a pas de fin? - Non, dit Krishnaji, l'avenir est conditionné par le passé. - Mais vous aurez encore recours à la pensée. C'est son contenu qui changera, dis-je. - Eh bien, la pensée est le principal instrument à notre disposition. Mais après des années de conflits, de guerres, il s'est émoussé, il est à bout de ressources. La pensée est limitée, elle est conditionnée et en perpétuel état de conflit. - Pour moi, dis-je, le terme "interception" signifiait le contact avec le mouvement du passé, de la veille. - Et d'aujourd'hui, dit Krishnaji. - Mais comment contacter l'aujourd'hui? demandai-je. - Aujourd'hui, c'est le mouvement du passé modifié. Le passé, le présent, l'avenir sont un mouvement du temps et de la pensée. - Comment entrer en contact avec cette notion? demandai-je. - Oui, dit Krishnaji, comment entrer en contact avec le fait que je suis une succession de souvenirs, qui sont le temps et la pensée. - Soyons concrets, suggérai-je. La pensée que je pars cet après-midi et que je vais vous quitter est un fait. - C'est une réalité, dit Krishnaji. - Il en naît une certaine nostalgie, qui est émotionnelle, psychologique, et qui vient masquer le fait lui-même. Je dois donc entrer en contact non pas avec le fait que je m'en vais, mais avec la tristesse que j'en éprouve. - La tristesse de partir, dit Krishnaji, des siècles d'angoisse, de douleurs... Est-elle distincte de vous-même qui l'éprouvez? - Peut-être que non, dis-je. Mais comment puis-je l'appréhender? - Que voulez-vous dire? - Ce n'est que dans le présent que je peux entrer en contact avec tout cela. Le moment présent contient aussi le passé, l'avenir. - Le présent est le passé et l'avenir. Il est mouvant. - Oui, il n'est pas statique, dis-je. Dès qu'on essaie de l'observer, il vous échappe. Alors, qu'observez-vous donc? - Le fait que le présent est le mouvement complet du temps et de la pensée. Pouvez-vous le comprendre? demanda Krishnaji. - Cette perception émane-t-elle du cerveau? - Je me le demande, dit Krishnaji. Se produit-elle dans la sphère du cerveau, ou bien une intuition survient-elle quand on est libéré du conditionnement? Cette intuition est l'intelligence suprême. - Je ne vous suis pas, dis-je. - Tant que le cerveau reste conditionné par le temps et la pensée, il n'y a pas de véritable intuition, celle qui embrasse la totalité, qui perçoit la plénitude. Elle n'est liée ni au temps, ni à la pensée. - Sans vision, dis-je, il ne peut y avoir d'intuition. La perception, l'écoute semblent essentielles pour obtenir cette intuition. - L'intuition ne survient que lorsque la pensée et le temps sont arrêtés. Ceux-ci sont limités, et ne peuvent donc ouvrir la voie à l'intuition qui est sans limitation. - Mais, objectai-je, je ne peux accéder du premier coup à l'intuition. Il faut que je commence par observer. - Vous pouvez commencer en constatant que le temps psychologique est et sera toujours limité, de même que la pensée. La question est de savoir si on pourra jamais y mettre fin? Ou bien l'homme est-il condamné à vivre toujours dans cette situation? - Quel est le rapport, demandai-je, entre les sens et les cellules du cerveau? Que se passe-t-il quand on entend dire que le temps et la pensée sont limités? C'est comme si vous me déclariez: "Vous n'êtes qu'une illusion..." Pupul est psychologiquement faite de passé, de temps et de pensée... - Le soi fait partie de la psyché, et quoiqu'il fasse il est limité Krishnaji. - Quel mal y a-t-il à cela? - Aucun, si vous voulez vivre perpétuellement en conflit. - En quoi consiste le fait de "mettre fin" dont vous avez parlé? - Qu'est-ce donc, à votre avis? demanda Krishnaji. - C'est voir le flot cesser de s'écouler, répondis-je. - Oui, c'est voir le temps et la pensée s'arrêter psychologiquement, dit Krishnaji. C'est eux qui ont divisé le monde: comprenez-vous cela? Le mouvement de la psyché est un facteur de division. Je me sais Hindou, je me sens donc en sécurité dans le monde, j'ai des racines: c'est cela, la division et les conflits. - On peut y mettre fin, mais il y a aussi le sentiment que "j'existe". C'est là qu'est le problème pour moi, dis-je. - Parce que vous distinguez la psyché de l'état de conditionnement, dit Krishnaji. Vous vous dites qu'il y a en vous quelque chose qui est hors du temps et que si vous pouviez l'atteindre, tout serait résolu. Cela fait partie du conditionnement. Vous sentez que Dieu vous protégera. - Quelle est la nature du principe à l'origine de l'intuition? demandai- je. - L'intuition ne vient que lorsqu'il y a libération du temps et de la pensée. Vivre en paix, c'est s'épanouir, comprendre le monde merveilleux de la paix. Celle-ci ne peut être suscitée par la pensée. - Est-ce mon cerveau qui vous écoute? demandai-je. - Oui. Observez ce qui se passe. - Il est paisible. - Quand il est paisible et qu'il écoute, alors vient l'intuition. Je n'ai pas besoin d'expliquer autrement les limitations de la pensée. - Y a-t-il quelque chose de plus? demandai-je en hésitant. - Oh oui! Beaucoup plus. L'écoute est-elle celle d'un son, réduite à certaines limites, ou bien suis-je attentif à ce que vous dites sans qu'un mot soit prononcé? Si vous voulez communiquer avec moi au-delà des mots, et qu'il y ait le son de vos paroles dans mon écoute, je ne vous comprendrai pas en profondeur. Le présent, c'est le "maintenant". C'est ainsi que tout le mouvement temps-pensée s'arrête. Le "maintenant" prend un sens tout différent, il est devenu le "rien" - dans la mesure où le zéro contient tous les chiffres. Il contient tout. Mais nous avons peur de n'être rien. - Quand vous dites que le "rien" contient tout, contient-il aussi toute la nature et le cosmos? demandai-je. - Oui, oui. Comprenez-vous ce fait qu'il n'y a rien? Le "soi" est un paquet de souvenirs qui sont morts, qui surgissent d'un passé qui n'est plus. Si je pénètre cela, je vois que, dans le "maintenant", il y a le "rien". - Vous avez parlé du son et de l'écoute. Est-il possible d'écouter quand l'esprit est totalement immobile? demandai-je. - Parlons plutôt du cerveau: lorsqu'il est absolument paisible, les paroles ne produisent pas de son. Il y a alors écoute véritable. La parole ne transmet que ce que je veux transmettre. - Le cerveau fait-il autre chose que d'écouter? - Quand le cerveau est actif, dit K, il n'entend que du bruit. Le son pur n'existe que lorsqu'il y a espace et silence. Mais revenons à notre sujet. Toute éducation, tout savoir, est un mouvement vers le devenir, intérieurement et extérieurement. Le devenir est une accumulation de souvenirs, c'est ce que nous appelons le savoir. Tant que ce mouvement existe, il y a la peur de n'être rien, mais lorsqu'on perçoit l'illusion du devenir, qui est le temps interminable, la pensée et le conflit, on y met fin en étant "rien". Ce "rien" contient l'univers et non pas mes petites craintes, mes petites peines. "Rien", c'est le monde de la compassion, et donc de l'intelligence suprême. Mais n'être rien nous effraie. Puis-je voir que je ne suis qu'une illusion en mouvement, que des souvenirs morts? Puis-je me libérer de la mémoire qui est temps et pensée, et comprendre que tant qu'existe un mouvement vers le devenir, il y aura conflit et souffrance? « Les astrophysiciens tentent de comprendre l'univers, mais seulement à partir du monde matériel, à partir de leurs limitations. Ils ne peuvent en saisir l'immensité ; l'immensité comme faisant partie de l'être humain: ici - Krishnaji posa ses mains sur sa poitrine - , ce qui signifie qu'il ne doit subsister ni temporalité, ni pensée. C'est la véritable méditation, et c'est le sens, en sanskrit, du mot Sunya. Nous proposons des quantités de commentaires, mais la réalité est que nous sommes "rien", hormis une masse de paroles. Quand je souffre ou quand j'ai peur, c'est la seule chose qui compte pour moi ; je ne vois pas qu'il s'agit de préoccupations infimes. Mais, dites-moi, en m'écoutant, quelles sont vos réactions, vos impressions? Quelles seront celles des personnes qui liront ceci? Tout ce que je vous ai dit, ce sont peut-être des sottises, mais peut-être la vérité. En comprenez-vous la dimension? - Ne me posez pas ces questions, répondis-je, car ce que je pourrais dire serait tout à fait inadéquat. Mais quand vous parliez, je sentais l'immensité de ce que vous vouliez communiquer. - Oui. Je l'ai senti. Mais n'est-ce pas temporaire? Et la tension liée aux souvenirs du passé finit par revenir... dit Krishnaji. - Non, affirmai-je. On a quitté ce stade. Mais je découvre aussi que la chose la plus difficile au monde, c'est d'être totalement simple. - Bien sûr. Si on était parfaitement simple, on pourrait comprendre toute la complexité de la vie. Mais nous avons exercé notre cerveau à voir la complexité et à tenter de l'expliquer, sans voir l'extraordinaire simplicité de la réalité. » Il y eut un long silence. - Dans la tradition indienne, dis-je, on dit que les cinq éléments constitutifs du monde, les Pancha Maha Bhutas, sont nés du son - un son qui résonne, mais qui n'est pas encore perceptible. - Sans doute, riposta Krishnaji, mais dans la tradition indienne aussi, le Bouddha et Nagarjuna ont dit que l'homme devait rejeter tout cela. Nagarjuna rejetait chaque mouvement de la psyché. Le Bouddha et lui ne niaient pas le monde en le rejetant, mais par la négation totale du "moi". - Le renoncement consiste à nier le "moi", dis-je. Il ne s'exerce pas dans le monde extérieur. - Le renoncement, le détachement sont en effet intérieurs. Je pense que nous sommes pris dans un piège de paroles, nous ne vivons pas dans la réalité. Je souffre, et je ne peux mettre un terme à cette souffrance en m'évadant dans l'illusion. Pourquoi les hommes n'ont-ils pas regardé la réalité en face pour pouvoir la changer? Est-ce parce que nous vivons avec des idées, des idéaux, avec l'irréel? Le "moi" est une souffrance sans fin. Donc, si vous voulez en finir avec celle-ci, il faut en finir avec le "moi". - Est-ce aussi la fin de la temporalité? demandai-je. - Oui. La fin du temps et de la pensée, c'est l'écoute sans son ». Krishnaji se tut un moment ; il paraissait très loin. « Un médecin de New York, reprit-il, a dit que la question fondamentale était de savoir si les cellules du cerveau, conditionnées au cours des siècles, pouvaient opérer une mutation. Je crois que c'est possible à partir de l'écoute. Mais personne ne se soucie d'écouter intégralement. Si l'homme déclarait sincèrement: "Il faut que je vive en paix", alors la paix régnerait en ce monde. Mais il ne le désire pas, il est ambitieux, arrogant, mesquin. Nous avons donc réduit l'immensité de ces vérités à quelques réactions étriquées. En avez-vous conscience, Pupul? Nos vies sont si étriquées - du haut en bas de l'échelle. - Qu'est-ce que le son pour vous? demandai-je à Krishnaji. Après un long silence il me répondit: « Le son est comme un arbre. Prenez la psalmodie indienne et le chant grégorien, qui ont tant de points communs. Lorsque vous entendez le bruit des vagues, du vent, les sons familiers d'une personne avec qui vous vivez depuis longtemps, vous vous y habituez. Mais si ces sons sont toujours nouveaux pour vous, ils ont une résonance extraordinaire. Vous me dites que le temps et la pensée représentent le mouvement complet de la vie humaine. Vous m'avez communiqué un fait tout simple. Puis-je vous écouter sans entendre le bruit des paroles? Je vous ai entendue alors en profondeur et je ne peux plus perdre ce que vous m'avez dit. Vous m'avez fait comprendre que c'est ainsi, et ce qui est ainsi est toujours absolu. Dans la tradition hébraïque, seul Yahvé, l'Innommé peut dire "Je suis Celui qui est" - c'est le Tat Tvam Asi des Hindous ».
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« Le bon esprit. » C'est à Bombay, en janvier 1983, que Krishnaji parla pour la première fois du « bon esprit ». Nandini et moi dînions avec lui. La veille, dans une causerie, il avait demandé à ses auditeurs: « Comment envisagez-vous le vaste mouvement de la vie? Avez-vous conscience d'être des êtres humains liés aux autres êtres humains? Le corps n'est pas ce qui divise ; il ne dit jamais: "Je suis". C'est la pensée qui est cause de division. » Il avait parlé du chaos régnant dans le monde, se demandant si l'homme s'interrogeait jamais sur l'origine de ce chaos. « Comment abordez-vous ce problème? Pouvez-vous l'approcher, et vous y ouvrir, sans idées préconçues, sans projets, qui fausseraient la perception? L'esprit doit être libre pour découvrir la source du chaos. « Bien des gens estiment qu'avoir un bon esprit c'est avoir beaucoup lu, avoir beaucoup de connaissances sur beaucoup de sujets, comme Aldous Huxley ou Gerald Heard, par exemple, qui avaient un savoir encyclopédique. En Inde, ne serait-ce pas l'esprit brahmane? Je prends ce mot brahmane pour désigner un courant qui a irrigué le cerveau pendant des siècles ; pour décrire un cerveau qui est devenu très subtil, mais n'a pas perdu sa profondeur. Vous pouvez aiguiser un instrument qui coupe très fort, mais qui peut servir aussi à des travaux très délicats. M'avez-vous compris? Est-ce un bon esprit? Un bon esprit doit être engagé dans l'action, dans les relations humaines, et être doué de profondeur. De grands savants ont parfois une vie des plus médiocres. Ils peuvent être ambitieux, cupides, se battre pour les meilleures places, pour la gloire. Diriez-vous qu'ils ont un bon esprit? Un bon esprit ne fonctionne pas à partir d'un centre, car le centre est le soi. Il n'a pas de centre. Quand un esprit est dans un état de totale attention et d'écoute, il n'y a plus de place pour le soi. Celui-ci se manifeste plus tard. L'essentiel, c'est l'écoute, qui est le grand soutien du cerveau. (Krishnaji s'exprimait lentement, avec des intervalles de réflexion.) Voyez-vous, un bon esprit doit éprouver de la compassion. Il doit avoir le sens de la beauté et être capable d'action. Aristote, Socrate... C'étaient de bons esprits... - Leur esprit, objectai-je, pouvait mettre en doute, disséquer la matière, l'énergie. Or l'esprit doit avoir une vision globale. Vous avez affirmé hier que le corps n'est pas cause de division, et cela n'a jamais été encore dit. Vous avez ajouté qu'avec un esprit orienté vers le savoir, vers les techniques, l'homme ne peut se dégager de la souffrance. Comment ces intuitions vous viennent-elles? Se présentent*elles lorsque vous êtes devant nous sur l'estrade, ou les avez-vous eues plus tôt? - Elles me viennent sans cesse, répondit Krishnaji, lorsque nous parlons sérieusement. » Il s'exprimait d'une voix hésitante. « Voyez-vous, si on définit trop clairement - le bon esprit, par exemple - , alors on efface tout. En précisant trop les choses, on risque de les limiter. - Et pourtant, dis-je, la logique est indispensable: l'esprit doit avancer progressivement. Je me demande comment, dans l'avenir, on comprendra votre enseignement... Krishnaji, ne tenant pas compte de ma remarque, retourna à son sujet: « Socrate... Voilà quelqu'un qui compte!, dit-il. - Vous parlez d'un esprit qui répand la compassion... - Comment un tel esprit vient-il à exister? » Krishnaji reprit ses interrogations. « Est-ce le résultat d'une formidable évolution chez un groupe d'esprits: le développement d'une mentalité en recherche, qui a affiné le cerveau, la moralité, l'ascèse, pendant des siècles? On peut se demander si le Bouddha est l'aboutissement d'une semblable évolution... - Y a-t-il une densité et une intuition qui sont le produit d'un fonds ancien? - Bien sûr, dit K. Ou bien y a-t-il un réservoir de bien sans relation avec le mal? Ce réservoir existe et, lorsque les conditions sont réunies, il en sort l'Avatar, quoique vous entendiez par ce mot. Est-ce une conscience collective ayant réfléchi au "cela" qui est à l'origine du Bouddha? L'autre jour, je pensais aux Egyptiens, qui ont inventé le calendrier 4500 ans avant Jésus-Christ. Cela n'est pas venu en un jour, il a fallu des acquis énormes pour y arriver. Les Indiens y ont peut-être contribué. C'est le même phénomène - de profondes intuitions... - Et leur convergence? demandai-je. - Je pense que le bon esprit doit être absolument libre. Il peut éprouver la peur mais il doit posséder une énergie qui la dissipe. Les savants peuvent-ils être habités d'une telle énergie? - La science a-t-elle un rapport avec l'Autre? demandai-je. Le savant est-il capable de mettre fin à son égotisme? Cela dépend-il de ce que l'on fait? » Mon rôle était de faire avancer le dialogue... - Non. On dit que le Bouddha a quitté son palais, est devenu sannyasin, qu'il a jeûné, pour atteindre finalement à l'Illumination. Je n'accepte pas ce point de vue. Le jeûne, l'ascétisme, n'ont rien à voir avec l'Autre. - Les bouddhistes affirmeraient que le Bouddha était passé par tout cela, mais que l'Illumination relevait d'un autre domaine. Aurait-il pu y parvenir s'il n'avait fait que danser toute sa vie? demandai-je. - Nous avons fait de l'ascétisme le chemin vers le "cela", dit K. - Mais n'est-il pas nécessaire de concentrer toutes ses énergies dans ce but? Cela paraît essentiel, dis-je. - Attention! Le "cela" équivaut au sens de la conscience de soi. Ne dites alors pas qu'on a besoin d'énergie. - Mais il faut préparer le terrain. - Bien sûr, dit K. - On doit ouvrir ses yeux et ses oreilles. Cela n'a peut-être rien à voir avec la moralité, mais on doit cesser de dissiper son énergie en bavardages, et en occupations vaines et égoïstes. - Oui... dit K. Mais si vous dites que toutes les activités égoïstes doivent cesser, c'est que nous établissons une relation entre le "cela" et l'Autre, alors qu'il n'y en a aucune. - Mais cela ne signifie pas qu'on peut dissiper son énergie, objectai-je. - Vous ne pouvez pas dire que cela doit cesser, dit K. - Alors que puis-je dire? - Je suis égocentrique, et vous me dites: "Cela doit cesser." C'est aussi un devenir. - Bien. Alors doit-on envisager autrement votre enseignement? Nous apprend-il à nous éveiller à la vie, qui suscite les activités égoïstes, où pénètre le monde extérieur, avec sa souffrance? - Et vous voulez effacer tout cela? demanda K. - Tout ce qui survient est effacé, dis-je. Ce qui "est" observé ; il y a l'écoute. - Le "ce qui est" est sans intention ni devenir, dit K, inébranlable. - Mais est-ce un flot qui contient tout... - Oui. - Votre enseignement n'est donc pas la fin du devenir, mais l'observation du devenir. Il y a une différence entre mettre fin au devenir et voir "ce qui est". - Oui, voir, puis en sortir. » L'esprit de Krishnaji s'ouvrait comme une fleur. Je devais comprendre plus tard cette apparente contradiction. Le fait d'observer la rivière remplie d'impuretés - sans espérer en changer la nature d'aucune manière - dissout ces impuretés, et nettoie la rivière. Cet enseignement était d'une rare subtilité. Lors d'une discussion, quelques jours plus tard, on aborda le sujet de la biogénétique et sa capacité à transformer l'homme. « S'il est possible, nous dit Krishnamurti, de manipuler les gènes, qu'est-ce que l'homme alors? Les êtres humains ont déjà été programmés de bien des façons, et maintenant les généticiens vont les programmer autrement. L'homme n'échappe pas au conditionnement. » K était pensif et préoccupé. « Une évolution psychologique est-elle possible? se demanda-t-il. Les généticiens peuvent chercher à modifier les valeurs, mais c'est un voyage du connu vers le connu. Pourraient-ils arriver à développer le cerveau, à le rendre capable de fonctionner totalement - ou ne se soucient-ils que d'introduire un système de valeurs déterminé par l'homme? La génétique ne peut opérer qu'à l'intérieur du connu. Le soi fait-il partie du processus génétiquel5 ou du processus psychologique? » Il s'arrêta un moment, puis reprit: « C'est le même esprit technologique qui a découvert la bombe atomique et qui à présent s'attaque aux problèmes génétiques. La révolution technologique nous a menés à l'explosion nucléaire, l'évolution n'a pas transformé l'homme. Il n'y a qu'une partie de son cerveau qui fonctionne et c'est ce déséquilibre qui fait des ravages. On peut se demander maintenant si la génétique peut aider l'homme à changer? » Il parlait lentement, explorant le sujet en profondeur. Plusieurs questions furent posées au cours de la discussion. K n'y répondit pas tout de suite, mais s'écria soudain: « Pouvons-nous nous passer de l'évolution? » Les participants restèrent d'abord silencieux, puis posèrent des questions. « Cela reviendrait à une discontinuité quantique, dit l'un de nous, mais dans quelle direction? La sagesse est indispensable. » Krishnaji nous dit alors: « Est-il possible d'arrêter l'évolution dans quelque direction que ce soit? - Peut-être pour des individus, mais non pour la masse, lui répondit-on. - Qu'est-ce que la masse? demanda K. - La multitude. - Pourquoi vous souciez-vous de la multitude? N'en faites-vous pas partie? riposta K. (Le silence régna de nouveau parmi nous.) Est-il possible d'arrêter le temps, qui est l'évolution? » K tenait tous les fils et approfondissait le problème. « Il faut du temps à la génétique, et ce temps fait partie de l'évolution. La crise est devant nous. Est-elle physique ou psychologique, ou bien réside-t-elle dans la conscience de l'homme? Où se situe cette crise? Dans le monde technologique? Elle est aiguë, et l'esprit doit avoir une dimension immense pour y répondre. Cette intense pulsion intellectuelle vers le progrès technologique a apporté des découvertes considérables. La même pulsion nous fait nous attaquer aux problèmes psychologiques de la haine, de la peur, de la cupidité. Mais la psyché n'évolue pas. La cupidité et la peur ne peuvent être supprimées par leur contraire. C'est là que sont l'erreur et la grande illusion. La cupidité, par nature, ne peut que se développer, elle ne deviendra jamais non-cupidité. Est-il alors possible d'écarter le concept d'évolution dans la psyché? Peut-on cesser de penser en termes de temps et de devenir? C'est là qu'est la mutation, dans ce changement fondamental. » Pendant son séjour à Bombay, K nous dit qu'il fallait « vivre discrètement comme un invité dans son propre corps, n'avoir aucun attachement, marcher légèrement sur la terre... » Il parla aussi d'un nouvel usage des sens « tel que ses organes ne détruisent pas l'énergie, mais la laissent s'écouler. L'éternité, dit-il avec gravité, est ce flot intemporel. »
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« Qu'est-ce que le temps? » Depuis le début des années soixante, Krishnaji était préoccupé par le problème du temps. Il en avait souvent évoqué les nombreux aspects. Il aborda de nouveau ce sujet en novembre 1983, pendant un séjour chez moi, à New Delhi. « Qu'est-ce que le temps? demanda-t-il. Pouvons-nous réfléchir à sa nature aussi simplement et profondément que possible? Nous connaissons toute une série de mouvements continus temporels. Il y a le temps physique et le temps psychologique. Le temps repose entre le "ce qui est" et le "ce qui devrait être". Le temps physique, c'est la distance d'ici à là. Eh bien, y a-t-il relation intérieure entre le temps physique et le temps psychologique? - On connaît le temps physique mesuré par les pendules, et qui est extérieur, répondis-je. L'erreur, c'est d'appliquer ce concept de temps physique à la vie intérieure et à sa structuration. - C'est quand le mouvement extérieur est appliqué aux états psychologiques que s'introduit l'illusion du temps. » Tout en parlant, Krishnaji était profondément attentif à nos pensées et aux siennes. Cette écoute était en elle-même une exploration. - Le mouvement du devenir, c'est le "Je devrais être". C'est un processus imaginaire, qui va d'illusion en illusion. L'esprit rumine: "Que va-t-il se passer? " L'angoisse et la peur en sont inséparables. Le cerveau introduit le temps physique dans la sphère psychologique parce qu'il est conditionné par le temps linéaire extérieur ; il investit donc le temps psychologique. Je conteste cette illusion qui conditionne le cerveau. Celui-ci est habitué au mouvement du devenir, il se voit lui-même comme mouvement dans le temps. Il fonctionne dans cette illusion. Il a évolué dans le temps, et considère donc toute chose en termes de temps: "je suis, j'étais" se transforme en "je serai". La question que je pose, c'est: y a-t-il un "demain" dans la psyché? » - Il y a un "demain" physique, dis-je, le "demain" psychologique est donc inévitable. - C'est la continuité, observa Krishnaji. - J'existe, donc il y aura un "demain". Pourquoi un sentiment intense de peur est-il lié à la projection dans le lendemain? » demandai-je. Il y eut un moment de silence. - Le temps n'existe pas, dit soudain Krishnaji. Nous connaissons le temps physique en tant que mouvement, on ne peut le mesurer autrement. S'il n'y a aucun mouvement dans la psyché, aucune pensée, la roue du temps s'arrête. Le mouvement est le temps. Le mouvement est la pensée. La pensée est un processus matériel. C'est simple ; pourquoi compliquons-nous tout? Pouvez-vous admettre ceci logiquement? - Qu'est-ce qu'admettre quelque chose logiquement? demandai-je. - C'est voir que tout mouvement psychologique appartient au processus du devenir. Alors, y a-t-il mouvement lorsque le temps est aboli? demanda K. Si vous restez assis dans une pièce obscure, sans bouger, sans penser, le temps est-il encore là? C'est ce qui se passe dans votre vie intérieure. S'il n'y a pas de pensée, pas de mouvement ancré dans le temps, l'extérieur et l'intérieur participent du même mouvement. - Il peut se produire une interruption momentanée du mouvement physique dans le cerveau, mais l'action du temps-durée, du temps-continuité, s'exerce dans toutes les cellules de mon corps ; elle peut intervenir également dans le cerveau. L'action du temps est inévitable, objectai-je. - Le cerveau est un organe physique. Il vieillit, se dégrade. Mais est-ce inévitable? demanda Krishnaji. - S'il s'agit d'un processus matériel, il est inévitable que le cerveau se dégrade. Comment serait-il possible que seule une partie de l'organisme reste intacte? - Vous dites que le cerveau devient sénile, dit Krishnaji. La sénilité est due à l'action physique du temps. Pour moi, ce n'est pas vrai pour le cerveau. - Mais comment pouvez-vous faire une distinction entre le cerveau et les autres organes? demandai-je. Comment le cerveau pourrait-il avoir tout seul la capacité de se renouveler? - Sommes-nous bien d'accord sur ce qu'on entend par temps? Il s'agit d'un même mouvement à l'extérieur comme à l'intérieur, qui se poursuit depuis des millénaires. Mais pouvons-nous arrêter ce mouvement constant qui est facteur de déchéance, de dégradation, organiquement et psychologiquement? - Le cerveau, dis-je, reçoit des stimuli physiques, de sorte qu'il réagit toujours en tant que mouvement. - Doucement, doucement, dit Krishnaji. Il y a réaction et action - sinon le cerveau est mort. Mais cette action en elle-même a peu d'importance. - Le cerveau ne peut pas être absolument immobile, dis-je. Le vieillissement se produit-il à cause du mouvement ou des conflits? - Le mouvement, tel que nous le connaissons, est conflit ; il est facteur de dégradation. Son rôle est celui du piston dans un moteur. Tout mouvement dans le cerveau fatigue celui-ci physiquement. C'est le processus psychologique qui affecte à la fois le corps et l'esprit. - Peut-il y avoir mouvement sans conflit? demanda Asit. - S'il n'y a pas mouvement psychologique, répondit Krishnaji, c'est alors comme s'il était dans l'espace, et il n'y a pas conflit. - Il y a pourtant un mouvement intense dans l'espace... - Quand il n'y a pas mouvement psychologique, il n'y a pas de temporalité en tant que devenir. Mais on peut rester tranquillement assis pendant vingt ans dans une chambre obscure, le cerveau vieillit quand même, car la pensée en tant que devenir aura continué à fonctionner. Le devenir engendre la dualité, et par conséquent les conflits, la dégradation, le temps - qui est barrière, limitation. - Quand le cerveau est au repos, le corps continue-t-il à fonctionner normalement? demanda Asit. - Oui, le corps a une intelligence spécifique. - Qu'est-ce qui caractérise le rejet ou la négation du temps? demandai-je. Comment est-on conscient du temps? - J'en suis conscient quand je suis interpellé, dit Krishnaji. - Le cerveau se projette au-dehors, se recentre et pose des questions? - Ceci est le mouvement, observa Krishnaji. - Mais en fait, dis-je, le cerveau ne s'arrête jamais de fonctionner. Quand il n'est pas interpellé sérieusement, il se divertit, il évoque des souvenirs. - Le cerveau, répliqua Krishnaji, c'est la mémoire, le mouvement du passé vers l'avenir à travers le présent. De même, le remords, la culpabilité, sont des mouvements incessants dans le cerveau. Celui-ci survit grâce à la mémoire. - Nous savons que le rôle du cœur est de pomper le sang à travers les artères et les veines. Mais quel est le rôle du cerveau? demanda Asit. Est-ce de créer du savoir en emmagasinant des souvenirs? - Quel est le mouvement qui doit s'arrêter? demandai-je. Ou bien tous les mouvements doivent-ils s'arrêter? En mettant fin à un mouvement, en vient-il un autre? Y a-t-il un mouvement extratemporel? - Ces questions n'ont pas de sens, dit Krishnaji. De même que le cœur fonctionne naturellement, le cerveau a un mouvement spécifique - quand la mémoire n'interfère pas. Il a son propre mouvement sur lequel il a surimposé la mémoire. Vous voyez, dit-il, le cœur n'a pas de mémoire, et pourtant il fonctionne. Le cerveau peut fonctionner sans mouvement si la pensée le lui permet. Le cœur ne fait pas son travail parce qu'il a acquis du savoir. - Mais on ne peut comparer cœur et cerveau, dis-je. Le cerveau physique a évolué grâce à la mémoire, aux expériences humaines. Il ne peut survivre que par l'espoir et la recherche de la pérennité. - Le cerveau a cherché la sécurité dans le savoir, dit Krishnaji. Il ne peut jamais se séparer du passé. Tout mouvement est temporel. Alors, je vous le demande, allons-nous rester dans la vieille maison? - Quand il n'y a plus de temps, dit Asit, il n'y a plus d'espace. Quand il n'y a rien dans l'espace - ni objet, ni pensée - , où est le temps? - Lorsque le temps n'est pas mesuré, est-ce le même cerveau qui fonctionne sans mouvement? Quand le cerveau est silencieux, l'esprit fonctionne, et on parvient à l'intelligence de l'univers. » Krishnaji progressait à pas de géant et nous laissait bien loin en arrière. Nous étions privés de parole. Au bout d'un moment, je rompis le silence. « L'intelligence est-elle une faculté du cerveau? » demandai-je. - L'intelligence est ce qui perçoit le mouvement de la continuité, en tant que processus de vieillissement. Cette intelligence-là est en dehors du cerveau, dit Krishnaji. - Qu'est-ce qui peut arrêter le mouvement du cerveau? demanda Asit. - Le fait de percevoir sa propre inadéquation, dit Krishnaji. - Si le cerveau n'est qu'un mouvement du temps, qu'y a-t-il donc en lui qui puisse constater ses limitations? Krishnaji répondit après un long silence: « Êtes-vous prêts à admettre que l'intuition est une opération du cerveau dans sa globalité? - Ce travail de l'intuition n'est donc pas en rapport avec le fonctionnement étroit du cerveau? demandai-je. - Si on est conscient de ses limitations, on en libère le cerveau, mais une telle intuition n'est possible que lorsqu'il n'y a plus de mémoire, et donc plus de temporalité. Quand le cerveau fonctionne dans sa globalité, il n'a pas d'orientation, il est débarrassé du passé. L'intuition, c'est l'esprit qui agit sur le cerveau, conclut Krishnaji. - Puisque le cerveau est limité, demandai-je, comment l'esprit peut-il agir sur lui? - K a observé attentivement, sans motivation, mais avec une extrême concentration. C'est comme la mise au point d'un projecteur. L'attention dirige la lumière sur les limitations du cerveau. L'amour est extérieur à lui, il n'est pas une sensation, ni une création. Nous sommes parvenus à un aboutissement », dit le sage. Le 28 décembre 1983, j'étais dans l'avion qui allait de Delhi à Madras lorsque, en corrigeant mon manuscrit, je compris soudain la différence essentielle qu'il y avait entre sermon et dialogue. En Occident, il est rare que le dialogue ait joué un grand rôle pour éveiller l'intérêt religieux. Il a été utilisé dans les discussions philosophiques: les dialogues socratiques avaient pour but de découvrir la vérité grâce à la logique et une interrogation rigoureuse. Mais l'intensité de cette interrogation, inaugurée par Socrate, restait une référence pour tout raisonnement logique et rationnel. A la fin du dialogue, la raison triomphait, mais qu'en était-il des participants? Les différents courants se rejoignaient-ils? Les divisions disparaissaient-elles? Dans la plupart des religions, la vérité a été révélée, affirmée par la doctrine, que ce soit de la Bible ou du Coran ; elle a été reçue avec foi. Tout signe de doute était considéré comme une hérésie ; ce fut le cas chez les cathares, les sectes coptes primitives, les gnostiques. La vérité de l'Église n'était pas celle qui surgit d'une perception et d'une recherche pures de toute influence et de l'énergie engendrée par le dialogue. En Inde, la recherche religieuse a, dès les origines, considéré le dialogue comme le moyen d'explorer le fond des choses ; en poussant le raisonnement logique jusqu'à ses extrêmes limites, elle pouvait s'en libérer et s'aventurer au-delà. Avec Krishnaji, le dialogue allait très loin. Si on l'écoutait en profondeur, il n'y avait plus de dualité et les portes s'ouvraient sur le domaine intérieur de l'esprit et de la nature. La qualité, la perception du mental changeaient. Tandis qu'en écoutant un sermon ou une conférence il y avait acceptation ou refus, une interrogation parfois, mais la pensée n'était pas libre, elle se laissait distraire, et elle était prisonnière du devenir. Dans un dialogue religieux digne de ce nom, l'oreille est aux aguets, on rassemble son énergie, les sens sont en éveil et fonctionnent simultanément, l'esprit est attentif, et reste donc indifférencié. Toutes les réactions sont possibles. Pour participer en profondeur, il faut écouter de même. Dans cette situation, celui qui interroge et celui qui écoute perdent leur identité propre. En arrivant à Vasant Vihar, je fis part à Krishnaji de ces réflexions. Celui-ci réagit immédiatement, conscient des implications qui pouvaient en découler, et il décida d'explorer ce sujet. Nous commençâmes l'après-midi même une discussion sur la nature du dialogue et le rôle qu'il pouvait jouer pour libérer l'esprit de la temporalité. - Parlons, commença Krishnaji, du temps et du dialogue qui peut s'établir entre deux personnes religieuses. Religieuses dans le sens où elles sont libérées de toute tradition, de toute autorité, de tout système. Dans cette sorte de dialogue, il y a une interrogation et une réponse ; celle-ci provoque une nouvelle interrogation, le dialogue continue donc à progresser. Il y a une qualité d'écoute qui fait que les deux individualités disparaissent, seule la question demeure. - Un dialogue, dis-je, n'implique pas forcément deux personnes. Il est surtout l'exploration d'un problème par l'écoute et une mise en question. Je constate que tous les problèmes qui surgissent dans le cerveau sont liés au temps. Ils surviennent à cause du besoin de changer "ce qui est". Le mouvement du cerveau désireux de changer "ce qui est" en quelque chose de différent crée la temporalité. - Le temps physique, c'est le lever et le coucher du soleil, dit K, le parcours d'un point à un autre. Psychologiquement, c'est le fait de devenir quelque chose. Le temps est le processus global de l'évolution, à la fois psychologique et physique. Je me demande alors s'il existe un temps totalement différent? Un temps qui est non-mouvement. Le temps tel que nous le connaissons est le mouvement, la distance entre une action et une autre ; le temps est l'espoir, le mouvement du passé vers l'avenir à travers le présent. C'est le mouvement de l'accomplissement, de la réalisation, du devenir. Le temps, c'est la décision d'agir et l'action, et l'intervalle entre les deux. Y a-t-il un temps qui ne relève d'aucune de ces catégories? - Vous dites que le temps dont vous parlez n'appartient pas à la catégorie du mouvement. Appartient-il à celle de la matière? demandai-je. - Pas telle que je la conçois, dit Krishnaji. On m'a dit que la matière est de l'énergie solidifiée, manifeste. - Le cerveau est matière, dis-je. Il est donc concerné par l'évolution. - Bien sûr. Nous étions des singes, et après des millions d'années l'homme est devenu un homo sapiens. - Nous relions cette évolution avec le contenu du cerveau, qui est matière. L'évolution est inhérente au cerveau. Le contenu du cerveau, c'est la mémoire. Nous relions donc l'évolution du cerveau à l'évolution de la mémoire. - Je vois où vous voulez en venir, dit Krishnaji. La mémoire est-elle passée par le processus de l'évolution? - Le problème se pose, dis-je, parce que nous lui appliquons les mêmes règles qu'à la matière. Nous envisageons le contenu du cerveau, qui est la mémoire, comme s'il y avait quelque chose qui pouvait changer ce contenu. Le processus global du devenir, c'est cela. - Mais toute évolution implique la temporalité, observa Krishnaji. - Nous appliquons la loi de l'évolution, qui est inhérente à la substance du cerveau, à son contenu. Y a-t-il évolution pour le temps intérieur? demandai-je. - L'évolution, c'est le temps, répéta Krishnaji, inflexible. - Dans ce cas, dis-je, pourquoi ne pas l'appliquer au devenir? - Le devenir, c'est le temps. "Je suis ceci, je serai cela." (Il se tourna alors vers les autres.) Pupulji me demande si le contenu du cerveau est soumis à l'évolution. Non, le cerveau lui-même, en tant qu'il a évolué, est un produit de la temporalité ; mais son contenu, qui est fait des expériences recueillies depuis des millénaires, est-il identique à la matière du cerveau? - On peut comprendre que le devenir n'est qu'illusion. Mais vous semblez dire qu'il existe un temps extérieur, mesuré par la pendule, et un temps intérieur du devenir. Vous vous demandez alors s'il en existe un autre. Le temps et l'espace ne font qu'un, de même que le temps et la matière. (Je le poussai à s'expliquer.) Le temps est matière ; il est énergie manifestée, dit Krishnaji. Et cette manifestation est en elle-même un processus temporel. - De sorte que le temps ne peut exister sans être manifesté? demandai-je. - Pour nous, le temps est le passé, le présent et l'avenir. - Nous projetons le temps dans l'avenir. Quelle est la nature, la perception de cet instant dans lequel est la réalité? demandai-je. - Pour moi, dit Krishnaji, l'avenir est le passé qui se modifie dans le présent. Et c'est le temps. "Je ferai - je deviendrai." Or y a-t-il une action atemporelle qui est la perception: l'action sans discontinuité temporelle? Krishnaji en venait à la question qui devait ouvrir les portes. - Qu'est-ce qui est transformé en présent? demandai-je. - La pensée, répondit Krishnaji. - Pourrions-nous examiner cet instant où a lieu la transformation? - J'ai peur de ce qui pourrait arriver demain. Demain, c'est à la fois le présent et hier. Le présent, le "maintenant", est à la fois le passé et l'avenir, dit Krishnaji. - La perception du présent nie-t-elle le passé et l'avenir? - Cette perception exige que l'on fasse une croix sur le passé, elle est atemporelle. Bon. Vous percevez que vous êtes encombré de préjugés, de connaissances, de jugements, de croyances, et vous considérez alors le présent, qui est modifié par le défi que vous lui opposez. Vous pourriez le changer, mais vous restez dans le même domaine. - Qu'entendez-vous par "maintenant"? demandai-je. - Mais voyons, Pupul, intervint Sunanda, le "maintenant", c'est "ce qui est" ; et le passé tout entier est dans "ce qui est". - Qu'est-ce qui vous fait dire que le passé est contenu dans le présent? demanda Krishnaji. L'avez-vous expérimenté, ou est-ce seulement une théorie? - Revenons, dis-je, à ce que disait Krishnaji. Il se demande s'il y a un temps qui n'est ni linéaire, ni celui du devenir, mais autonome. - C'est tout, dit Krishnaji. - Seules la perception ou la révélation peuvent l'introduire dans le présent. Comment puis-je parvenir au "maintenant" de l'expérience? - Vous ne pouvez pas y parvenir, ni l'expérimenter, ni même le concevoir. Vous ne pouvez en faire l'expérience, mais votre cerveau est conditionné pour l'expérience et pour le savoir, pour mesurer avec les mots. Ce n'est pas la bonne voie d'accès. L'esprit religieux a balayé toutes les idées et théories, et c'est ainsi que commence la quête. - Est-ce possible d'explorer ce temps dont vous parlez? demandai-je avec hésitation. - Oui, dans la mesure où vous pouvez utiliser des mots, mais les mots ne correspondent pas à ce que vous cherchez. - On ne peut pas diviser le passé, le présent et l'avenir avec des mots, dit Sunanda. - Non, mais la question subsiste, répondit K. - C'est ce qui est extraordinaire, dis-je. La question subsiste, mais les questionneurs disparaissent... - Oui, ils cessent d'exister. - Mais est-ce en fait une question qu'on peut exprimer avec des mots? demanda Radhika. - Réfléchissons. Nous disons que le temps, c'est l'évolution, c'est le devenir, il se manifeste d'ici à là - physiquement et psychologiquement. Nous connaissons le processus du devenir et du non-devenir - le positif et le négatif - , et nous suivons cette voie notre vie durant. Puis quelqu'un nous demande: "A quoi bon?" Nous nous mettons alors à réfléchir et nous décidons de partir à la recherche de la réponse. Nous constatons que le temps est l'intervalle séparant les actions de voir, de penser et d'être. Nous constatons aussi que tout le temps est contenu dans le présent. Pupul demande: "Pouvons-nous explorer le présent?" Je réponds "non". Si vous en faites l'expérience, vous vous représentez le passé, et l'expérience elle-même est liée au temps. Quel est l'état du cerveau une fois qu'il a mis de côté théories et hypothèses, et lorsqu'il voit que perception et action ne font qu'un? Il voit qu'il n'y a pas d'intervalle, et donc pas de temporalité. La perception est hors du temps. Quel est l'état qui correspond au "maintenant"? La perception est le "maintenant", elle est dégagée du temps ; on ne se dit donc pas: "Je vais apprendre à percevoir." Peut-on en faire l'expérience? Ce n'est pas possible. La perception n'a pas de "percevant" en face d'elle. La perception est le "maintenant", atemporel. Par conséquent, l'action est née de la perception, aussi atemporelle. - Le passé et l'avenir sont donc totalement annihilés dans cette perception. Krishnaji dit que le "maintenant" contient le passé, le présent et l'avenir. Le cerveau se demande: "Comment puis-je entrer en contact avec lui?" et il reçoit cette réponse: "Seule la perception y parvient". Alors l'écoute, la prise en compte de la perception efface le passé et le présent. Je tentai de me frayer un chemin dans le problème. - Vous voyez, c'est ce qui se passe maintenant, dit Krishnaji. L'écoute est hors du temps. Si j'écoute, le "maintenant" est là. Il n'y a donc pas de temporalité horizontale. - Que cherche-t-on alors? demanda Asit. - L'écoute, dis-je, suit l'interrogation, et la question suit l'écoute. - Ne soyez pas théorique, intervint Krishnaji, qui trouvait que ma réponse était superficielle. - Je ne suis pas théorique, protestai-je. - La perception est atemporelle. - Mais est-il possible de l'explorer? demandai-je. - Je pense que oui. En explorant, l'esprit se débarrasse de tout concept, de toute théorie, de tout espoir, de tout désir. Il atteint un état de pureté, qui lui permet de partir à la découverte. Je vous rappelle que "l'amour est hors du temps". Comment écoutez-vous? Quelle est votre réaction? Vous entendez des mots, des mots qui ont un sens. Vous les interprétez de votre mieux. Pouvez-vous écouter la vérité de ce que je vous ai dit sans les mots? demanda Krishnaji. - On ne peut pas écouter de cette manière, dit Asit. On écoute les mots. - Le mot n'est pas la chose désignée, dit K. - J'écoute les mots, confia Asit, et je ne comprends pas. - Allons, dit Krishnaji, reprenons le dialogue. - Puis-je vous demander de quelle manière vous écoutez? N'est-ce pas cela l'important? demandai-je. - On ne peut écouter des mots sans les interpréter, observa Asit. - Dans un dialogue avec Krishnaji, nous écoutons sans que notre pensée soit active, et pourtant nous appréhendons totalement ce qu'il dit. On écoute à une telle profondeur que le problème n'en est plus un. Pourrions-nous dialoguer sur "l'amour qui est hors du temps"? demandai-je. - Ne soyez pas trop compliqués, dit Krishnaji. Nous avons tous reçu une formation intellectuelle, mais un homme simple comprendra mieux un exposé clair. "L'amour est hors du temps... " Pour moi, c'est une réalité formidable. Moi, je dis que je ne la comprends pas vraiment, et vous, vous me dites que vous ne la comprenez pas comme vous voudriez la comprendre. Vous me saisissez? Vous voulez la comprendre au moyen d'un processus intellectuel, d'arguments, de réactions. Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre. Vous dites: "L'intellect est le seul instrument dont je dispose." Lorsque je vous dis qu'il existe un instrument totalement différent, vous me demandez de vous le décrire. Je vous réponds: "Mettez de côté vos capacités, votre savoir qui est temporel!" - Voulez-vous dire que l'on doit mettre de côté son intellect? demanda Asit. - Bien sûr que non, dit Krishnaji. J'ai parlé du savoir, qui est évolution. Y a-t-il une compréhension, une intuition, une perception immédiate, sans les mots, sans que s'y mêlent les connaissances? Je le pense. Existe-t-il un état où il y a pure perception de quelque chose, et pouvons-nous explorer cette perception? Les discussions à propos du temps devaient continuer à Madras. Le sujet fut de nouveau abordé lors d'un séminaire le 4 janvier 1984, à Vasant Vihar, auquel assistèrent le professeur George Sudarshan et le Pandit Jagannath Upadhyaya. - Notre ami a soulevé le problème du fonctionnement de différentes sortes de temporalité, commença George Sudarshan. A savoir: y a-t-il un temps qui fonctionne, même lorsque le devenir cesse d'exister? Lorsqu'il n'y a plus ni cause ni effet, lorsqu'à été abandonné tout processus normal de causalité, de mémoire, d'attente, d'anticipation - tout l'acquis accumulé pendant une vie et même avant a-t-il encore un temps au cours duquel se déroulent les événements? - Krishnaji, ajoutai-je, a aussi évoqué l'éveil d'une perception, qui en même temps nie cet éveil ; une simultanéité d'éveil et de négation. Il a parlé également de la nature du temps et de sa relation à "maintenant". - Nous avons dit, commença Krishnaji, que le présent, qui est le passé, est aussi l'avenir, et que le temps n'est pas seulement devenir, anticipation, espoir, mais aussi qu'il retient - dans le sens de la possession, de l'accumulation des connaissances. Nous nous sommes demandé s'il existait un autre mouvement du temps? « Aujourd'hui, nous nous demandons si un non-mouvement survient quand on est sorti du temps psychologique, qui serait entièrement différent du mouvement du temps et de la pensée. » Le Maître partait à la découverte... - Est-ce le cerveau ou l'esprit qui cesse de fonctionner? demanda Sudarshan. - Je préfère distinguer le cerveau de l'esprit. Le cerveau est conditionné. L'esprit est extérieur au cerveau ; pour moi, il n'a aucun rapport avec lui, on ne peut donc le mesurer m avec des mots, ni avec des pensées, tandis que l'activité du cerveau et sa dégradation sont mesurables, et donc soumises au temps. Or toute fonction générée par l'accumulation de savoir est du ressort du connu: moi, mon ego, mon activité égocentrique. Mais est-il possible de ne plus être égocentrique? Peut-on se libérer entièrement du soi? Le soi, le moi, sont le produit du temps, de l'évolution, us sont prisonniers du temps. - On peut parler du temps de bien des manières, dit Jagannath Upadhyaya. C'est le temps du commencement de l'existence, celui de sa fin, c'est le processus du devenir dans lequel nous vivons. Mais à l'arrière-plan, n'y a-t-il pas l'esprit, dans lequel il n'y a ni commencement ni fin? Il est alors en dehors de nous, nous ne pouvons ni agir sur lui, ni l'explorer. - C'est vrai, dit Krishnaji. Tant qu'il y a un moi qui naît, qui meurt, qui naît de nouveau et ainsi de suite, ce cycle incessant de devenir, c'est le temps. - Pas seulement du devenir, mais de l'être, dit le bouddhiste. - Quand Upadhyaya parle de l'être, cela signifie pour lui "je suis". Il y a un devenir, mais qui a aussi le sens de "je suis". » Radha Burnier s'était jointe à la discussion. - Quand ce processus d'éveil, de devenir - d'éveil, puis de fin de la pensée - s'arrête, que se passe-t-il? - Comment savez-vous qu'il s'arrête? demanda Krishnaji. - Peut-on dire simplement que, quand le devenir prend fin, il y a l'Être? demanda Radha. - Qu'entendez-vous par l'Être? - C'est exister, dis-je. - Qu'est-ce qu'exister? Dès que vous constatez que vous vivez, vous mettez en marche tout le processus de soi. - Non, dis-je, je ne peux accepter cela. Quand se produit la fin, le devenir prend aussi fin. Ce que projette la pensée s'arrête, ce qui est la fin du devenir ; mais cet état n'est pas la mort, c'est un état d'existence. - Pour vous, l'Être, demanda Sudarshan, est-ce une condition, une fonction, ou un objet? Si c'est l'Être, c'est par définition un objet. - Je ne considère pas l'Être comme un objet, dis-je. - Alors, quand vous parlez de la vie ou de l'Être, dans la mesure où il y a vyâpti, identification, il n'y a pas de séparation entre vous et ce qui n'est pas vous? - Pourquoi niez-vous l'Être? demandai-je. L'Être dans le sens que quelque chose "est". Vous dites alors qu'il n'y a rien? demandai-je. - Il n'y a pas de différence entre l'être et le devenir. Quand le devenir prend fin, l'être prend fin aussi, dit le Pandit. Là où il y a devenir et être, il y a le soi, avec toutes ses activités, mais quand tout a pris fin, la pensée et le reste, y a-t-il quelque chose qui demeure, et en quoi tout demeure? - Puis-je vous demander quelle distinction vous faites entre devenir et être? lui demandai-je à mon tour. - En sanskrit, il n'y a qu'un seul mot. Bhava signifie à la fois être et devenir, expliqua Radha. - D'après Panditji, observa Achyut, ce qu'on appelle intelligence n'a pas de rapport avec l'intellect. Ce n'est que lorsque cet intellect prend conscience de sa fragmentation et de ses limitations qu'il laisse la place à l'intelligence. - Lorsqu'on est dans un état d'attention, d'éveil, que se passe-t-il au juste? demandai-je. - Dans l'attention, il n'y a pas de soi, répondit le Maître. - Alors, quelle est la nature de l'attention? - Vous voulez savoir quelle est la nature de l'attention ou bien s'il existe une base où l'attention prend sa source? me demanda Radhaji. - L'attention n'a pas de fondement, dit Krishnaji. Sudarshan, le scientifique parmi nous, se mit à réfléchir à haute voix: - Il y a deux sortes de systèmes dans l'univers physique. L'un qui est caractérisé par des événements distincts, qui s'insèrent dans une chronologie, une séquence, ce qui permet d'établir des lois reliant ces événements entre eux. On dit ainsi que le vent est causé par des différences de température, et on découvre qu'un événement en a causé un autre, et ainsi de suite. Et puis il y a une autre sorte de fonctionnement, dans lequel on ne différencie pas ; par exemple, un objet en mouvement libre. Ce fut une des grandes découvertes de la physique lorsqu'on s'aperçut que le mouvement libre ne requérait pas d'explication. Vous ne vous demandez pas pourquoi il y a ce mouvement continu, vous l'attribuez à la nature de l'objet. On pourrait dire, en généralisant, que ceci est vrai de tout système. Un système isolé n'a pas d'histoire, ne contient pas d'événement. Il n'y a d'événements que lorsque ce système, qui fonctionne de façon autonome, est placé dans un ensemble plus grand. On peut dire alors d'un mouvement circulaire qu'il n'est pas naturel. Nous demandons donc: "Pourquoi n'a-t-il pas une trajectoire rectiligne?" Ainsi, le temps chronologique ne se déploie-t-il que dans un système incomplet, au sens où il est régi par des règles extrinsèques. Et c'est seulement quand on mesure selon ces règles que l'on peut parler d'événements qui ont lieu dans une chronologie. Un système complet et refermé sur lui-même a des caractéristiques propres, mais n'a pas de chronologie. C'est parce que nous sommes malheureusement habitués à cette notion de chronologie que l'évolution naturelle, où en fait aucun événement ne se produit, nous paraît si mystérieuse. Lorsque nous ne pouvons comprendre une succession d'événements en termes de causalité, nous sommes mal à l'aise et avons le sentiment de ne pas comprendre. Peut-être ces deux types de déploiement peuvent-ils servir de modèle pour notre discussion. Il y a une sorte de temps - le temps physique où se produisent les événements, où se vérifie la seconde loi de la causalité. Et il existe une autre sorte de temps où vous ne pouvez distinguer la cause de l'effet, parce qu'il n'y a pas de discontinuité. - Quand cela se produit-il? demanda Krishnaji. • - Quand le système ne peut se comparer à aucun modèle, dit Sudarshan. - C'est-à-dire? insista Krishnaji. - Je parle d'un système clos, isolé, mais je pense à un système complet. - La dégradation, l'entropie, sont-elles inévitables dans tous les systèmes - qu'ils soient politiques, scientifiques, religieux? demanda Krishnaji. - Krishnaji, dit Sudarshan, l'attention que vous consacrez au cerveau m'étonne. Il fait aussi partie du système physique, et je n'accorde pas plus d'intérêt à mon cerveau qu'aux arbres ou aux oiseaux. Pourquoi serais-je alors attaché à ce qui se passe dans mon cerveau - les flux de pensées, le fonctionnement des diverses interconnexions, etc.? - Vous êtes un scientifique, répliqua Krishnaji. Moi pas. Vous avez acquis une quantité considérable de connaissances, et il vous arrive d'avoir des intuitions. Vous êtes toujours en mouvement, accumulant du savoir, et cette démarche est un facteur évident de conditionnement. Le cerveau devient donc limité, et le soi domine. Tant qu'il est présent, il est facteur de détérioration. - C'est ce que nous appelons le soi avec un petit "s", dit Sudarshan, par opposition au Soi avec un grand "S". - Le soi n'est rien d'autre que le soi, dit Krishnaji. Je ne fais allusion qu'au soi avec un petit "s". Pour moi, il n'y a pas de grand "S". - Pour revenir au propos de Pupulji, intervint Radha, vous avez dit que l'attention n'avait pas de fondement. - Interrogeons le scientifique. Qu'est-ce pour vous que l'attention? dit Krishnaji en se tournant vers Sudarshan. Parlez-nous de façon simple. - Eh bien, je dirais que l'attention survient lorsqu'il n'y a ni séparation, ni identification de quoi que ce soit d'autre - y compris la perception d'une entité. L'attention est une ; il n'y entre ni anticipations, ni mémoire. - Ce qui veut dire qu'elle n'a pas de fondement? demanda Krishnaji. - Non. Je crois que c'est le raisonnement le plus simple. L'attention n'a pas de fondement, parce que cela impliquerait qu'il y a une matrice, un idéal. Dans l'attention, il n'y a pas de comparaison. Elle est une, sans vis-à-vis, dit Sudarshan. - Nous discutions du temps, dit K. J'ai dit que l'amour est atemporel. Il n'a pas de réminiscences, il n'est pas une activité motivée par le désir ou le plaisir, qui impliquerait le temps. On peut accéder à cet état. - L'amour a-t-il un commencement et une fin? demanda le Pandit Upadhyaya. - Non, sinon ce ne serait pas de l'amour. - Il est alors au-delà de la discussion, déclara Upadhyayaji. - Qu'est-ce qu'un dialogue? Vous interrogez, je vous réponds ; vous et moi disparaissons, nous n'existons plus, il ne reste que la question. Si vous la laissez faire, elle s'épanouit, gagne de la vitalité, et apporte la réponse. Le Pandit m'a-t-il compris? - Il accepte ce que vous dites, mais il demande: "Quel rapport cela a-t-il avec l'amour?" Radha Burnier servait d'interprète. - Pour vous, dis-je, l'amour est atemporel. - On en voit la beauté. - Vous ne répondez pas à la question qui a été posée: elle est toujours là. - Alors, restez ainsi, Pupul ; prenez un lotus et contemplez-le. - Je le contemple. Il y eut un long silence, puis Radha Burnier, s'adressant à Jagannath Upadhyaya, dit: « Il n'y a pas d'interrogation dans la contemplation ». Krishnaji, trouvant que la discussion tournait court, changea brusquement de sujet: « La mort aussi est hors du temps », déclara-t-il. - Ayez pitié de nous, Krishnaji, s'écria Sudarshan, et n'avancez pas aussi vite! Panditji dit qu'il lui est déjà difficile de répondre à ce que vous avez exprimé plus tôt. Quel rapport faites-vous entre ce que vous venez de dire et le problème de l'être et du devenir? Il me semble qu'avant d'en venir à la mort, il conviendrait de parler de l'amour, et de sa relation à la question qui a été posée. Vous avez observé que, lorsqu'il y a dialogue, les interlocuteurs disparaissent ; seule demeure l'interrogation, qui circule, s'exprime par la voix des assistants, et dont l'énergie propre entre en action. Je crois que Panditji dit qu'il ne sait comment répondre, non pas parce qu'il n'est pas d'accord avec vous, mais il n'a pas saisi ce que vous vouliez signifier en disant que le dialogue a son énergie propre. - Et vous, m'avez-vous compris? demanda Krishnaji. - Oui. - Alors expliquez-lui. - Panditji, je crois que ce que veut dire Krishnaji, c'est que le but du dialogue n'est pas qu'une personne pose une question et qu'une autre lui réponde, mais c'est que la question et la réponse circulent entre les participants. L'information n'est pas donnée par une personne, mais l'interrogation se donne à elle-même la réponse, par la voix de l'un ou de l'autre. Il nous semble pourtant qu'on doit procéder comme pour un catéchisme: par questions et réponses. Krishnaji dit que s'il y a un moment où l'interrogation disparaît, ce moment est aussi très précieux et très naturel. En un sens, il montre une image, un écho de ce dont il parlait auparavant - en fait, y a-t-il à ce niveau un être, ou bien un devenir, ou encore quelque chose d'autre? Tenir en suspens l'interrogation, ou la réponse s'il n'y a pas d'interrogation, est déjà en quelque sorte un dialogue. C'est une méditation sans paroles, car on est dans un état qui ne peut être atteint par les mots (yato vâcho nivartante, comme dit l'Upanishad). - C'est cela, dit Krishnaji. Abordons à présent le sujet de la mort. Que représente-t-elle aux yeux des bouddhistes et de Nagarjuna? demanda-t-il en s'adressant à Jagannath Upadhyaya. - Quelle que soit la cause de la création de la vie, celle-ci prend fin pour la même cause, et c'est la mort, répondit-il. - J'existe parce que mon père et ma mère m'ont engendré. Je vis un certain nombre d'années au bout desquelles je meurs. Il y a causalité et fin de la causalité. Est-ce cela que vous appelez mort? demanda Krishnaji. - Cette causalité ne se place pas au plan matériel, disons au plan .biologique, mais à celui de la mémoire et de la pensée. D'après Nagarjuna, ce mouvement englobe le passé, le présent et l'avenir. - Si vous dites que le passé et le présent renferment le "maintenant", ce maintenant est là mort. Il y a le devenir et le mourir. Est-ce cela la mort? demanda Krishnaji. - Oui, répondit le Pandit. - C'est logique, reconnut Krishnaji. Mais c'est un concept intellectuel. Cela ne m'intéresse pas. - Il y a une fin à chaque moment de la vie, dit Upadhyayaji. On meurt sans cesse à quelque chose. - J'ai un fils qui est mourant, je suis au désespoir, esseulé, angoissé. Vous venez me parler de causalité, alors que je suis dans la peine. Qu'allez-vous faire? - Tout ce qui vient à exister meurt d'instant en instant, dit le Pandit. - J'ai déjà entendu tout cela. Mais je souffre. - Et ce qui relie ces instants entre eux, c'est la mémoire, dit Upadhyayaji. - Très bien. Je viens vous trouver, vous m'expliquez cela, et je vous dis: "Allez au diable!" - Jagannath Upadhyaya veut dire, précisai-je, que les enseignements bouddhiques ne traitent de la mort qu'en tant que commencement et fin. - Je me suis trouvé il y a quelques années, reprit Krishnaji, avec un homme mourant. Sa femme était venue me dire qu'il me réclamait. Je suis allé m'asseoir auprès de lui, je lui ai tenu la main. Il me disait: "Je suis en train de mourir, ne me tenez pas de propos philosophiques. Je meurs, et je n'ai pas envie de mourir. J'ai mené une vie assez convenable et morale, je possède une famille, des souvenirs, tout ce que j'ai accumulé, et je ne veux pas mourir." Panditji, qu'avez-vous à répondre à cela? Ne venez pas me parler de commencement et de fin. - La réponse est qu'il doit mourir. - Seigneur! C'est cela que vous diriez à votre fils? Bien sûr, il doit mourir - que ce soit du cancer, de la tuberculose ou d'une maladie quelconque. Il est très jeune et me supplie de l'aider à comprendre. - Mais la mort fait partie de la vie, dit Panditji. - Panditji, demandai-je pour qu'il précise sa position, vous voulez dire qu'il n'y a pas de fin à la souffrance? - Non, à moins qu'on n'élimine sa cause, dit le bouddhiste. - Mais l'homme qui est en train de mourir ne l'a pas éliminée, observa Krishnaji. Il faut le réconforter, lui tenir la main, et lui faire sentir de l'amour. Je ne vais pas lui parler de commencement et de fin. - Mais où est le problème? Il mourra à un moment ou à un autre. Nous sommes sans aucun doute dans la peine. Le problème, ce n'est pas que notre frère soit en train de mourir. C'est nous qui sommes affligés, et nous cherchons de l'aide, du réconfort. Lui veut être consolé. Je ne peux pas lui rendre la vie. C'est lui qui meurt, c'est son problème. - La question était-elle de savoir comment vous alliez vous comporter avec cet homme? demanda Sudarshan. - Non, dit Krishnaji, c'est de savoir comment vous abordez le problème de la mort. - Il y a deux éléments dans ce problème: d'une part, mon ami est mourant, il a peur, il est malheureux et n'a pas envie de mourir ; d'autre part, que puis-je faire pour l'aider? Duquel de ces deux aspects sommes-nous en train de parler? - Des deux, répondit Krishnaji. Je veux savoir ce qu'il en est de la mort. Je vais mourir. J'aurai quatre-vingt-neuf ans en mai - je vivrai peut-être encore dix ans. Je n'ai pas peur, je n'ai besoin de l'aide de personne. J'ai toujours vécu avec la vie et la mort. Je ne possède rien, ni extérieurement, ni intérieurement. Je meurs et je vis en même temps. Pour moi, il n'y a pas de séparation. Je suis peut-être dans l'illusion, mais c'est ainsi. Mais mon ami est mourant. Personne ne l'a aimé et il n'a aimé personne. Ce qu'a dit le Bouddha, cela l'aidera-t-il? Il a besoin de quelqu'un qui l'aime, qui reste avec lui. Quelqu'un qui lui dise: "Écoute, tu te sens seul devant la mort qui approche, mais je suis avec toi." Je le vois absolument solitaire, séparé des autres, il a effroyablement peur, et vous venez me parler de commencement et de fin. Je vous en prie, pour l'amour de Dieu, changez de discours! - Si j'éprouve de l'amour, comment puis-je le lui donner? Est-ce quelque chose qui puisse être donné? demanda Upadhyaya. - Non, répondit Krishnaji. Il est avec moi, ce n'est pas quelque chose que je lui donne. - Il est malade, il va mourir, et n'a pas envie de mourir ; comment lui donner de l'amour? L'amour ne peut abolir la causalité, quelque profonde que soit notre compassion.
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« La lignée de la compassion. » En avril 1984, je me rendis à Ojai. La biographie que j'écrivais était presque terminée, mais comment conclure? La rivière débordait. Était-il possible d'extraire l'essence de l'enseignement? Parfois celui-ci paraissait si lucide, si clair, si simple, et à d'autres moments si lointain et immense qu'il échappait à toute définition. J'étais à la recherche d'une clé, d'un éclaircissement. Le 28 avril je visitai Krishnaji au Pine Cottage, à Arya Vihara. Ses cheveux étaient tout blancs, son âge se lisait sur son visage, mais ses yeux limpides, purs, qui n'avaient jamais regardé en arrière, étaient restés ceux du jeune Krishnamurti de la photographie prise après sa première initiation. Je lui demandai de me définir la somme de son enseignement, qui pour moi était si vaste et renfermait l'enseignement du Bouddha et du Vedanta. Il niait sans doute l'Atman, le Brahman, mais de cette négation émanait l'énergie même de ces concepts. Je lui posai alors la question qu'il avait entendue si souvent: « Qui est Krishnamurti? A quelle lignée appartient-il? Marquait-il une rupture dans le cours de l'évolution? Il faudrait des siècles pour comprendre le défi qu'il avait lancé au cerveau humain - à la source de l'esprit humain. » Soudain Krishnaji me prit la main. « Maintenez ce défi, me dit-il, travaillez avec lui - oubliez la personne. » A son contact je sentais la force de la nature, celle qui soulève les tempêtes sur l'océan. « Regardez ce que les religions ont fait: elles se sont attachées à la personne du maître et ont oublié son enseignement. Le maître est peut-être nécessaire pour exprimer l'enseignement, mais qu'est-il de plus? La jarre contient l'eau ; vous buvez cette eau mais vous ne rendez pas un culte à la jarre. L'humanité vénère la jarre et oublie l'eau. » Je réagis de tout mon être. « Il suffit de commencer à étudier l'enseignement pour qu'il se produise un bond en avant dans la conscience. - Oui, c'est ainsi, dit Krishnaji. Les hommes ont tendance à fixer leur attention sur la personne du maître et sur ce qu'il dit. C'est une dégradation. Pensez aux grands maîtres de l'humanité: Mahomet, le Christ et aussi le Bouddha. Qu'est-ce que leurs disciples ont fait de leur enseignement? Les moines bouddhistes sont violents, ils tuent. Ils trahissent l'enseignement de leur maître. La manifestation doit s'incarner, dans un corps humain naturellement - mais la manifestation n'est pas l'enseignement. Il faut garder une attitude absolument impersonnelle. Veiller à ce qu'il n'y ait pas transfert sur la personne du maître parce qu'on a de l'affection pour lui, et négliger son enseignement. Ce qui est nécessaire, c'est d'en reconnaître la vérité, la profondeur, de bien s'en pénétrer, d'en vivre. Si les gens disent de K qu'il est un homme merveilleux, quelle importance? Si K a provoqué une percée, on ne le jugera pas aux paroles, qui sont négligeables. Si j'avais vécu au temps du Bouddha, j'aurais pu être attiré par lui en tant qu'être humain. J'aurais sans doute éprouvé une grande affection pour lui, mais ce qu'il disait aurait compté beaucoup plus pour moi. Écoutez, Pupulji, nos cerveaux ont rétréci à force de paroles. Quand on parle avec des scientifiques, des spécialistes de toutes sortes de disciplines, on constate que leurs vies sont devenues si étriquées... Tout est mesuré en termes de mots, d'expériences. Mais les mots et les expériences ont des limites, ils ne recouvrent qu'un minuscule domaine. » Il parlait d'une voix hésitante. « Prenons un nouveau départ. Le soi est un nœud de souvenirs. Le soi est le cœur du savoir - lequel ne sort jamais du champ de la temporalité. Pour K, le soi est une mémoire héritée et alourdie ; mais pour les hommes le passé est important. Il n'y a pas de temporalité là où il n'y a pas de soi. L'énergie est sans passé. Elle n'est liée ni par le soi, ni par le temps. - Mais, demandai-je, dans toute manifestation, y a-t-il un temps qui naît, limité à cette manifestation? - Oui, la manifestation a besoin du temps. L'énergie qui s'est manifestée sous forme de fleur, d'arbre ou d'être humain est donc limitée. Je me demande si l'évolution du cerveau va continuer comme jusqu'à présent: acquérant de plus en plus de savoir? La méditation, telle qu'on la pratique habituellement, consiste en une certaine discipline, en la récitation de mantras. Elle est fondée sur le savoir, et donc médiocre. Mais y a-t-il une méditation dégagée du savoir, non intentionnelle? Tant que la conscience est présente, elle implique la manifestation. Le temps est donc nécessaire. C'est pourquoi un autre type de méditation ne peut survenir que lorsque la conscience telle que nous la connaissons est effacée. Cette dernière année, j'ai été dans un état que l'on ne peut décrire par des mots, immense, hors du champ de la connaissance et de la temporalité. Cet état est là, quand je ferme les yeux pour faire mes exercices, quand je me promène. Je l'observe, je m'interroge: est-il imaginaire ou réel? » Krishnaji avait dépassé le stade de la discussion ; il était clair qu'il était dans un état nouveau. - La nature du cerveau doit en être complètement modifiée, observai-je. - Probablement. - Cela peut-il avoir une influence sur les autres cerveaux humains? - Oui, oui, dit Krishnaji. Sa voix était vibrante, compatissante. Puis il me demanda soudain: « Pupulji, vous avez lu les anciens textes et discuté avec des pandits - êtes-vous entrée en contact avec quelque chose? » Je réfléchis un instant, puis je lui répondis: « Voyez-vous, Krishnaji, j'ai lu ces textes, mais je les ai abordés avec l'attention que j'ai acquise en vous écoutant. Je suis donc à l'écoute de ce que je Us et cela me rend capable de "toucher" quelque chose. - Pourquoi? demanda Krishnaji. Il ne posait pas une question, mais voulait m'encourager à aller plus loin. - Quand je lis nos anciens textes et que mon esprit est en paix, ou bien quand je suis seule dans le jardin, que j'entends le chant des oiseaux et que je sens le souffle du vent, je peux avoir l'impression que je suis près du "cela". - La personne de K prend-elle de l'importance? - Non. L'énergie qui en émane est certainement importante. Vous nous donnez l'impulsion, dès que l'esprit est au repos. Je commence à entrevoir quelque chose: l'énergie dans la conscience telle qu'elle est n'est pas capable de toucher "cela". Elle est arrivée à ce stade, mais ne peut le dépasser. Cela aussi, je le comprends ; il faut accorder au soi aussi peu d'espace que possible. - Oui, dit Krishnaji en riant. Il faut lui laisser le moins de jeu possible. - Je constate qu'il reste très peu du Krishnamurti personnel. Dès qu'on touche aux portes de l'esprit, on le ressent, tout est imprégné du "cela". Depuis un an environ, vous avez essayé - mais non, ce n'est pas le mot exact - d'amener les gens de plus en plus près du "cela"... Mais il y a alors le blocage de l'évolution qu'est le karma. - Vous récolterez ce que vous avez semé, dit Krishnaji, riant toujours. - Le karma, qui est l'essence de ce que vous étiez, de ce que vous êtes et de ce que vous serez. Je sais aussi qu'on doit laisser la pensée s'écouler, la garder très fluide, ne pas la laisser se cristalliser. On doit déraciner la pensée, la déterrer... - Oui, la déraciner... - Pour qu'elle ne pèse pas sur l'esprit. - Un instant, interrompit K. Comment communiqueriez-vous ce que vous venez de dire à cinquante ou cinq cents personnes? - Le secret de la communication est dans l'observation. Il ne faut rien d'autre. - Comment répondez-vous? Qui est celui qui observe? - La seule réponse, c'est d'observer. Être ouvert, découvrir. Ce voyage à la découverte, ces perceptions dans l'infini sont extraordinaires. » Après l'avoir quitté, je me posais de nouveau cette question: qui était Krishnamurti? Quelle était sa lignée, son gotral La réponse vint d'elle-même: c'était toute l'humanité. Car chaque être humain a le pouvoir de briser l'esclavage, d'être dans la lignée de la compassion impersonnelle. Un peu plus tard, je lui demandai quel était le sens du mot samadhi. « Le cerveau, me dit-il, est silencieux pendant tout le jour ; un mot est prononcé et le cerveau en perçoit instantanément tout le contenu. Il n'accumule pas. Ce qui surgit a déjà une plénitude. Il ne se produit aucun mouvement de temporalité dans le cerveau, mais un mouvement infini, une prescience de l'intemporel, une protection éternelle. » Le 11 mai 1985, Krishnaji atteignit ses quatre-vingt-dix ans. Je me trouvais toujours à Ojai. Le matin, je frappai à la porte de sa chambre qui avait vue sur le grand poivrier à l'ombre duquel il était passé, soixante-trois ans auparavant, par ses mystérieuses transformations. Krishnaji vint m'ouvrir. Je me baissai pour lui toucher les pieds, mais il se mit à rire et me serra dans ses bras. Il ne se passa rien de spécial ce jour-là. Il avait quatre-vingt-dix ans, et ce fut un jour comme un autre.
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« Sans commencement ni fin. » Krishnamurti à quatre-vingt-dix ans Dans la Bhagavad Gita, Arjuna interroge Krishna sur la nature de l'Impérissable, de l'Illuminé. "Comment marche-t-il? Comment parle-t-il? Quel est son comportement?" Nombreux sont ceux qui, ayant vu ou écouté Krishnaji, se sont posé la même question. Ce chapitre tente de leur apporter quelques réponses, bien insuffisantes toutefois, car le mystère de Krishnamurti reste insondable. A quatre-vingt-dix ans, la journée de Krishnamurti est à peu de chose près la même que quarante ans auparavant. Lorsqu'il est en Inde, il se réveille avec le lever du soleil et reste étendu sur son lit ; tous ses sens sont en éveil, mais il fait le vide mentalement jusqu'à ce que se produise un éveil venant de très loin. Il commence la matinée avec des exercices de pranayam pendant trente-cinq minutes, et de yoga pendant quarante-cinq minutes - le corps, les nerfs, les muscles et l'épidémie sont tonifiés, toutes les cellules du corps sont épanouies, de sorte que s'instaure un bien-être physique harmonieux. A huit heures, son petit déjeuner consiste en fruits, toasts beurrés et céréales. Parfois, il comporte aussi des idlis ou des dosas, des gâteaux de riz cuits à la vapeur, avec de la noix de coco confite. Ses amis proches se réunissent à sa table pour discuter de problèmes éducatifs, des écoles, de la conscience, des ordinateurs et du rôle de l'intelligence artificielle, de l'avenir de l'homme, ou de la mutation de l'esprit humain. Il s'informe de ce qui se passe dans le monde et en Inde.La situation de notre pays est commentée librement: la violence, la corruption, le déclin des valeurs morales. Chaque problème est exploré, tout le monde participe à la discussion - qui se déroule dans l'harmonie et le calme. Sa réaction aux situations est très enfantine, particulièrement lorsqu'il s'agit de politique, mais il témoigne une gravité intense pour tout ce qui concerne la psyché ou les espaces intérieurs. Il s'interrompt fréquemment, pour réfléchir aux questions, puis il y répond avec passion et autorité. Lorsque des dialogues sont prévus dans la matinée, la réunion autour de la table du petit déjeuner est courte. Nous nous séparons pour nous retrouver à neuf heures et demie. La discussion se poursuit jusqu'à onze heures. Les personnes qui ont des problèmes personnels peuvent alors lui parler en particulier. Parfois, il les emmène dans sa chambre pendant quelques minutes. Quand aucune discussion n'est prévue, notre conversation continue pendant deux ou trois heures. Certaines de ses intuitions les plus saisissantes nous ont été communiquées à ces moments-là. Vers onze heures et demie, il retourne dans sa chambre et s'allonge sur son lit pour lire l'Economisa Time ou Newsweek, ou un roman, ou bien regarder des livres illustrés sur les arbres, les montagnes ou les animaux. Il lit rarement des livres sérieux, mais se tient bien informé sur la situation internationale et les découvertes scientifiques et techniques. A midi, on lui fait un massage avec de l'huile, puis il prend un bain très chaud. Le déjeuner est à une heure. Il mange de la nourriture indienne, mais jamais de fritures et très peu de sucreries. Il aime les « pickles » très relevés. On reparle parfois, pendant le déjeuner, de problèmes évoqués le matin ; il y a souvent des invités. La conversation est très variée. Krishnaji témoigne une vive curiosité et pose de nombreuses questions. Les découvertes scientifiques le fascinent. Il lui arrive d'exprimer des vues prophétiques: il perçoit le sens des événements internationaux et les situe dans une perspective globale. Souvent il demande aux visiteurs: « Que se passe-t-il dans ce pays? Pourquoi a-t-il perdu toute créativité? » Sa capacité d'attention est formidable. Il me dit un jour qu'on devait garder en esprit certaines questions pour l'éternité... Parfois aussi il raconte des histoires et des anecdotes, avec entrain et humour. Il est totalement sans malice. Avec les étrangers il est intimidé, et c'est aux autres de combler les silences embarrassants. Pendant des années il a vu des quantités de gens. Des sannyasins, des moines bouddhistes, des siddhas, des yogis errants, affluent vers lui, à la recherche de réponses ou de réconfort. Il ne refuse jamais de les recevoir. La vue d'une robe ocre ou safran éveille en lui une profonde compassion. Au début des années 1970, deux moines jaïns commencèrent à le visiter chaque année. Il fallait leur fixer un rendez-vous un an à l'avance, en précisant la date exacte, le lieu et l'heure, car pendant les Chaturmas, les quatre mois que dure la mousson, les moines ne voyageaient pas. Après la mousson, ils se mettaient en route et faisaient à pied sept cents kilomètres pour être à Bombay le jour fixé. L'un des deux souffrait d'une leucémie ; l'autre était très jeune et avait des yeux magnifiques. Ils portaient devant la bouche un masque de coton blanc pour ne pas risquer de faire mal à un insecte en respirant. Us ne savaient pas l'anglais, et je faisais l'interprète, en .restant assise sur le seuil de la porte pendant qu'ils partageaient une natte avec Krishnaji: la règle monastique leur interdisait de s'asseoir sur une natte à côté d'une femme. Us poursuivaient une quête religieuse passionnée, mais malgré la vie ascétique qu'ils s'étaient imposée, la libération tant espérée ne venait pas. Une année, ces moines vêtus de blanc ne vinrent pas au rendez-vous, et on ne les revit jamais. Le prieur de leur ordre, sentant chez eux un esprit de rébellion, leur avait peut-être refusé la permission de revoir Krishnaji. Après le déjeuner, Krishnaji se repose. Puis, vers quatre heures, il reçoit de nouveau des visiteurs. Une femme qui perd la vue vient le voir, et il pose ses mains sur ses yeux. Une autre femme dont l'enfant est mort vient le trouver ; il la fait asseoir près de lui et lui tient les mains ; il essuie symboliquement ses larmes, et il la guérit intérieurement. Un jeune homme désemparé, perdu dans ce monde de violence, vient chercher des réponses auprès de lui. Pendant quelques années, il a vu moins de monde, mais depuis qu'il a quatre-vingt-dix ans, il est de nouveau disponible pour tous ceux qui viennent le visiter. Sa porte est toujours ouverte - au jeune homme qui a des hallucinations et qui communique avec les satellites..., à la femme en détresse, aux vieux, aux aveugles. Il n'est jamais trop occupé, ni trop fatigué. Son nom et son enseignement sont connus dans toute l'Inde, aussi bien dans les ashrams de l'Himalaya qu'auprès des universitaires. Les bouddhistes le considèrent comme un grand maître dans la tradition de Nagarjuna. Les gurus et les saddhus hindous parlent de lui comme d'un grand sage, dans la tradition non dualiste Advaita, qui a atteint la libération. Lorsque le soleil va se coucher, il part se promener. Il marche encore à grandes enjambées, le corps droit et la tête haute. Il est accompagné de ses amis proches, de leurs enfants et petits-enfants. Parfois il tient un enfant par la main, et s'amuse avec lui. Il parcourt ainsi cinq kilomètres environ, aspirant l'odeur de la terre, des arbres, attentif aux moindres bruits. On parle peu. Parfois, il préfère être seul, et son esprit est très loin. Il a souvent dit que, pendant ces promenades, il n'est effleuré par aucune pensée. Rentré chez lui, il se lave et fait encore quelques pranayams. Son dîner est léger: du potage, des légumes, de la salade, des fruits. En de rares occasions il participe à un dîner autour d'une table avec quelques amis, et la conversation roule sur des sujets de spiritualité. Il parle avec des gestes éloquents, sa voix est chargée de puissance et d'énergie ; il y a aussi de longs silences. Un flot de quiétude coule en lui, et pourtant son esprit n'est jamais au repos. Il est prêt à entendre toutes les critiques. Je me souviens qu'un jour, à Colombo, en 1978, alors que nous habitions dans la même maison, je lui avais dit que je le trouvais agité. Il ne m'avait pas répondu et nous avions parlé d'autre chose. Le soir, au dîner, il se tourna vers moi et me dit: « Vous m'avez dit tout à l'heure que j'étais agité. Quand je suis allé me reposer, j'ai emporté votre remarque avec moi et je me suis demandé: "Suis-je agité parce que je suis dépendant des événements?" Et soudain j'ai compris. Le fait de chercher une réponse, c'est permettre à l'agitation de prendre racine dans l'esprit - et j'ai cessé de me poser des questions. Je ne serai plus jamais agité. Je surveille de près mon corps et mon esprit pour déraciner toute trace d'agitation. » Krishnaji est ouvert à toute contestation, et ne se lasse jamais d'observer, d'écouter, d'interroger. Il y a peu de symboles auxquels il s'identifie, mais il a un rapport particulier avec les fleuves. En 1961, lors d'une causerie à Bombay, il décrivit ainsi le Gange: « Il a peut-être un commencement et une fin, mais il n'est ni le commencement, ni la fin. Il s'écoule entre les deux. Il traverse des villages et des villes, il reçoit alors leurs immondices et leurs égouts mais, quelques kilomètres plus loin, il s'est purifié. Tous les êtres doivent la vie au fleuve, les poissons qui y nagent et les hommes qui boivent son eau. Un fleuve, c'est cette pression formidable du courant, et ce processus d'autopurification. L'esprit paisible est à son image. Il n'a ni commencement, ni fin - ni temporalité. » K économise son énergie lorsqu'il marche, ou parle, ou s'occupe à quelque petite besogne - comme de cirer ses chaussures, ou de retirer une pierre du chemin... Avec l'âge, le tremblement de ses mains s'est accentué: réaction d'un corps sensitif à la pollution et au vacarme du monde. Il souffre souvent de maladies mystérieuses ; il a des accès de délire, sa voix change, il se comporte parfois comme un enfant, pose des questions bizarres, s'évanouit facilement, surtout quand il est avec des personnes en qui il a confiance. Et il se guérit souvent tout seul. Il entretient des relations spéciales avec la nature, les arbres, les rochers ; il a la faculté d'y pénétrer, d'en percevoir la vie mystérieuse. Les animaux n'ont pas peur de lui. Je l'ai souvent vu assis dans le jardin, en train de jeter des grains de riz sur l'herbe ; les oiseaux les picorent tout près de lui, et certains viennent se percher sur son épaule. Il se décrit lui-même, paraphrasant Browning, « timide comme un écureuil, audacieux comme une hirondelle ». A dix heures et demie il s'endort mais, juste avant que le sommeil ne le gagne, il a passé mentalement en revue toutes ses actions de la journée ; en un instant, le mouvement de cette journée et de tous les « hier » est arrêté. Krishnaji dort comme un oiseau, le corps recroquevillé. Il n'aime pas être réveillé brusquement. Il dit qu'il rêve rarement. Il est prêt à essayer toutes sortes de remèdes naturistes et ayurvédiques, et se méfie des médicaments modernes. Il a des marottes à propos de la nourriture. Parfois, il boit un mélange de lait et de jus d'orange, d'autres fois il renonce au lait, ou bien il décide de ne manger que des crudités. Ses amis le plaisantent à ce sujet. Jamais il ne se laisse toucher les pieds. Si quelqu'un le fait, il se baisse aussitôt et touche les pieds de cette personne. Lors de ses causeries publiques, qui attirent parfois jusqu'à sept mille auditeurs, il est vêtu d'un dhoti large, à bordure rouge, et d'une longue tunique couleur miel. Lorsqu'il est assis sur l'estrade, sa présence rayonne et ceux qui l'écoutent se sentent proches de lui. Il commence à parler. Son maintien est droit, sa voix claire et nuancée. Son visage est serein et ses mains restent posées sur ses genoux, mais, parfois, elles s'animent et esquissent des gestes expressifs, comme des boutons de fleur s'ouvrant à la lumière. Pendant près de deux heures, le public écoute en silence, presque sans bouger. Lorsqu'il a fini de parler, Krishnaji reste immobile pendant une minute, puis joint les mains pour des pranams, et la foule s'élance vers lui. L'énergie qui l'a habité pendant qu'il parlait le fait trembler. Il tend ses mains, les laisse saisir par ceux qui ont réussi à l'approcher. Puis, lentement, il se dégage et descend de l'estrade. Ses auditeurs se pressent sur son passage, se courbent pour lui toucher les pieds, et il frôle leur visage de ses mains, qu'il garde levées. Il avance lentement, avec une grande dignité. Son regard rencontre celui des centaines de personnes qui l'entourent. On s'attendrait à une bousculade, mais sa présence silencieuse suffit à préserver l'ordre. Quand il est dans la voiture, ses compagnons veulent monter les glaces, mais il les en empêche, et il laisse passer un bras par la fenêtre. Des hommes et des femmes raccompagnent jusqu'à la grille, lui touchent la main, la portent à leurs yeux. Un policier, devant cette foule de gens, veut les faire circuler ; Krishnaji s'interpose, et lui prend la main. Le policier jette son bâton par terre et court à côté de l'auto, sans vouloir la lâcher. Des enfants l'attendent devant son appartement de Peddar Road avec une guirlande de roses et de jasmin. Il la passe autour de son cou en souriant, la garde un instant avant de la donner aux enfants qui l'entourent. Vivre à ses côtés a toujours été astreignant. Le feu qui l'habite est tel que ses compagnons mettent un certain temps à s'habituer à sa présence. Il les interroge sans relâche, leur demande d'être attentifs et d'observer. Il surveille leurs réactions. On ne peut rester passif, sinon il faut se retirer. Des flots d'énergie circulent ; on doit y participer. Son corps est fragile, mais son intellect est toujours en mouvement. Il a dit un jour qu'en devenant très vieux, il était poussé par une énergie sans limites. Le sentiment d'urgence qu'il a toujours éprouvé a augmenté, de même que son dynamisme. Rien ne semble le fatiguer. Il force son corps à obéir, marche si vite que des amis qui ont la moitié de son âge ont peine à le suivre. Il ne paraît frêle et âgé que lorsqu'il ne fait rien, et qu'il est étendu sur son lit. Ses mains tremblent alors, son corps se recroqueville. Mais, pendant les discussions aux repas, ou quand il parle en public, toutes ses rides s'effacent. Sa peau est transparente, et comme illuminée de l'intérieur. A quatre-vingt-dix ans, Krishnaji continue à voyager, à parler, à être en quête d'esprits en éveil, capables des perceptions qui transforment le cerveau. En 1980, il me confia que lorsqu'il s'arrêterait de parler, son corps mourrait - ce corps qui n'a qu'un but: révéler l'enseignement.
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| « Mais tes funérailles, comment y procéderons-nous? » « Comme il vous plaira, dit Socrate - à condition que vous mettiez la main sur moi et que je ne vous échappe pas! » Platon Le Phédon * L'histoire de Krishnamurti est terminée. Il est mort le 17 février 1986 à midi dix, à Ojai, où il souffrait depuis cinq semaines d'un cancer du pancréas. Il est mort à Pine Cottage, dans la chambre qui surplombe le grand poivrier, à l'ombre duquel, soixante-quatre ans auparavant, il était passé par de si grands bouleversements spirituels. Il a été incinéré à Ventura, en Californie, et on a fait trois parts de ses cendres: pour Ojai, l'Inde et l'Angleterre. En Inde, elles ont été répandues dans le Gange, à Varanasi et Gangotri, là.où le fleuve prend sa source dans l'Himalaya ; et à Adyar où elles ont été emportées sur un catamaran pour être immergées dans l'océan. Krishnaji avait dit que le corps après la mort était sans importance. Il devait être, comme un morceau de bois, consumé par le feu. « Je suis un homme ordinaire », avait-il ajouté, et son ultime voyage devait être celui d'un homme ordinaire. Il ne devait y avoir aucune cérémonie, aucune prière, aucune procession. On ne devait pas ériger de monuments au-dessus de ses cendres. Sous aucun prétexte le maître ne devait être déifié ; seul l'enseignement comptait, et il fallait veiller à ce que celui-ci ne soit ni déformé, ni altéré. « L'enseignement ne fait aucune place à une hiérarchie ou à une autorité quelconques ; je n'ai ni successeur, ni représentant habilité à le transmettre à ma place ». Il demanda toutefois à ses collaborateurs que les fondations qui portaient son nom en Inde, aux États-Unis ou en Angleterre, continuent à fonctionner, de même que les écoles qui avaient été fondées sous son inspiration. Ses cendres furent transportées à Delhi par avion. On me les remit au pied de la passerelle, et je les emportai aussitôt chez moi. Lorsque nous franchîmes la grille de mon jardin, une averse violente mêlée de grêle se mit à tomber ; elle s'arrêta aussi soudainement qu'elle avait commencé lorsque nous eûmes déposé l'urne sous un banyan. C'est à Rougemont, en Suisse, en juillet 1985, que Krishnaji eut pour la première fois le pressentiment de sa mort prochaine. Lorsque j'allai en septembre 1986, à Brockwood Park, il m'attendait dans la petite cuisine de l'aile ouest de la vieille maison et me dit qu'il avait à me confier quelque chose. « C'est en Suisse que j'ai su le moment où j'allais mourir. Je connais l'heure et le lieu, mais je ne les révélerai à personne. » Il ajouta: « La manifestation commence à s'effacer. » Je fus bouleversée, et restai silencieuse. Il arriva à New Delhi le 25 octobre, pour s'y reposer quelques jours avant de repartir pour Varanasi. Le 29, il fut invité à déjeuner par un ami proche, R. Venkataraman, le vice-président de l'Inde, qu'il retrouva à dîner le même jour chez moi. C'est à cette occasion qu'il revit, pour la première fois depuis la mort de sa mère, Rajiv Gandhi. La rencontre fut émouvante. A Varanasi, un camp avait été organisé, auquel participèrent trois cents personnes. La mousson avait été abondante, et la nature renaissait: les arbres et les buissons verdoyaient, des fleurs de moutarde d'un jaune-vert éclatant parsemaient les rives du Gange. Krishnaji arriva au moment de la fête de Diwali ; des milliers de lampes à huile furent allumées autour de la maison où il habitait, et le fleuve était illuminé de petites flammes flottantes qui vacillaient sous la brise du soir. * Krishnaji parla en public, eut des discussions avec des pandits de tradition védantique et bouddhique, et s'entretint de l'avenir de Rajghat avec les membres de la Fondation. Le professeur Krishna, qui enseignait la physique à l'Université hindoue de Varanasi, et que Krishnaji connaissait depuis plusieurs années, accepta de renoncer à son poste et de devenir directeur du Centre éducatif de Rajghat. Deux disciples, R. Upasani et Mahesh Saxena, accompagnaient Krishnaji tandis que celui-ci déambulait dans la vieille cité et ses environs, observant les pèlerins et les paysans, et leur souriant. Upasani vivait depuis trente ans à Rajghat et s'occupait de la culture des terres. Mahesh Saxena, un nouveau venu, avait été le directeur de la police à New Delhi. Vulnérable et passionné, il avait démissionné et revêtu la robe ocre du pèlerin. Il avait d'abord vécu dans l'Himalaya, puis ses pas l'avaient mené jusqu'à Rajghat, où il devint bientôt membre de la Fondation, et enfin son secrétaire. De Rajghat, Krishnaji se rendit à Rishi Valley, où il eut des entretiens avec maîtres et élèves. Là aussi, les pluies avaient été abondantes, le sol desséché renaissait, les champs étaient verts et de nombreux arbustes plantés par les enfants couvraient la colline rocheuse. Ses promenades se firent plus courtes, et il maigrit avec une rapidité alarmante. Radhika, qui venait un jour le voir dans sa chambre, l'entendit parler à une huppe: « Tu es la bienvenue ici, toi et tes petits... Mais je peux te dire que bientôt, ce ne sera plus pareil, je ne serai plus là ; la fenêtre sera fermée et tu ne pourras plus ressortir... » Quand elle entra chez Krishnaji, elle vit l'oiseau perché juste en face de la fenêtre, sur une branche de spathodia ; sa crête était déployée et il écoutait la voix douce de Krishnaji, étendu sur son lit. Celui-ci lui dit que l'oiseau semblait aimer sa voix et qu'il était là depuis un moment. Il arrivait souvent que, lorsque nous étions plusieurs à être assis sur le tapis auprès de Krishnaji, l'oiseau vienne à tire d'aile, donne des coups de bec sur la vitre et fasse du tapage. « Ah! voici mon ami », nous disait Krishnaji. Il abrégea son séjour à Rishi Valley et gagna Madras, où il donna trois conférences publiques à Vasant Vihar. Là aussi, les pluies l'avaient précédé ; le jardin était luxuriant ; le Tabubea argentina était couvert de lourdes fleurs jaunes, en avance sur la saison. Krishnaji eut un accès de fièvre, mais il refusa de voir un médecin et ne voulut pas annuler ses conférences, auxquelles assistèrent de nombreux auditeurs, car on voyait qu'il était malade, et que c'était peut-être sa dernière visite. Il parla de la mort, de la création, de ce qui existe au-delà du commencement et de la fin. L'immense énergie qui l'habitait auparavant s'était affaiblie, son corps frêle, quoique toujours droit et rayonnant, tremblait comme s'il ne pouvait plus contrôler les forces qui le traversaient. Lorsqu'il avait fini de parler, il demandait à ses auditeurs de rester silencieux et de méditer avec lui. Lors de la dernière causerie, un enfant vint vers lui avec une fleur blanche de frangipanier. Krishnaji la prit et tous les deux se sourirent. La séance se termina sur ce silence et ce sourire. Les jours suivants, il vit ses amis et ses collaborateurs de la Fondation Krishnamurti ; parfois en tête à tête, parfois en groupe. Il aborda bien des sujets avec eux: les écoles, les centres d'études, le silence... A la fin de la dernière réunion, il nous dit: « Soyez totalement vigilants, mais sans efforts. » Asit lui demanda si c'étaient les dernières paroles qu'il nous adressait ; il se contenta de sourire. Il décida de retourner à Ojai le 10 janvier. Ce jour-là, il se promena comme d'habitude sur la plage d'Adyar, accompagné de beaucoup de ses amis. Une forte brise soulevait sa chevelure comme une traînée de comète, dégageant son front élevé. Il ressemblait à un vieux sage des forêts. Il marchait sur ce rivage où il avait été « découvert », adopté et initié, soixante-quinze ans auparavant, la dernière fois que la comète de Halley était entrée dans l'orbite qui la porterait vers le soleil. Puis il demanda à ses compagnons d'aller l'attendre dans la maison de Radha Burnier, dans l'enceinte de la Société Théosophique. Il s'attarda alors devant le spectacle de la mer mugissante. Il se tourna successivement vers les quatre points cardinaux, et resta un moment immobile. Puis il revint paisiblement vers nous. Le même soir, une heure avant son départ, il descendit de sa chambre élégamment habillé à l'occidentale, un veston de tweed sur le bras et une écharpe de soie rouge - présent que je lui avais fait - autour du cou. Il salua ses amis, qui se tenaient en demi-cercle, puis vint me serrer la main. « De quoi ai-je l'air? » me demanda-t-il. « D'avoir quarante ans, » lui répondis-je, en faisant une remarque sur son écharpe. « Ma préférée », me dit-il. Il savait que c'était la dernière fois qu'il voyait tous ces amis réunis devant lui, mais il coupa court à toute émotion, toute manifestation de chagrin. Ce fut son dernier adieu. Puis il s'envola directement vers Los Angeles, via le Pacifique. A Ojai il tomba gravement malade, et l'on diagnostiqua un cancer du pancréas. J'arrivai le 31 janvier et le trouvai dans un état désespéré. Son corps, si vulnérable, qui avait été si soigneusement protégé toute sa vie, était ravagé par la violence du mal. Le premier jour, il ne nous vit qu'à travers un brouillard. Il avait perdu tout sens du temps et du lieu. Mais le lendemain il reprit conscience ; son esprit était lucide, ses yeux limpides et attentifs. Je lui lus les lettres de Nandini et de Sunanda, que je lui avais apportées, ainsi qu'un message du Premier ministre Rajiv Gandhi. Krishnaji tenait ma main serrée, et je sentis un puissant courant d'amitié pénétrer en moi. Il me dit qu'il se sentait trop faible pour écrire, mais qu'il envoyait son affection à tous ses amis de l'Inde. Pendant les trois ou quatre jours suivants, les forces lui revinrent. Il demanda une fois qu'on le transporte en fauteuil roulant jusqu'au grand poivrier. Il resta seul et fit ses adieux aux montagnes d'Ojai, à ses orangers, à tous les arbres... On l'aida à faire quelques pas jusqu'au salon, où il resta allongé à contempler le feu. Ce même soir, il regarda un film à la télévision ; les médecins pensèrent qu'il y avait peut-être une rémission. Lui me dit: « Venez me voir chaque jour pendant que vous serez ici. » J'allai donc le voir tous les matins. Je m'asseyais à côté de lui, avec sa main dans les miennes, et nous restions silencieux. Sur sa table de nuit il y avait des livres anglais, italiens, français: le Golden Treasury * de Palgrave, The Oxford Book of English Verse, des livres d'Italo Calvino, le dictionnaire Berlitz d'italien, des contes d'Alphonse Daudet, et le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell. Le dimanche 9 février, Krishnaji resta couché, dans un état très grave. Ce jour-là je ne pus le voir, mais le lendemain il m'envoya chercher. Il me dit: « J'étais parti pour une grande randonnée en montagne. Je m'étais perdu et on ne pouvait pas me trouver. C'est pourquoi je n'ai pas pu vous voir. » Son visage fut, un instant, juvénile et très beau. Le jour de mon départ, le 16 février, je vins le voir vers une heure, et je restai un moment avec lui. Il souffrait beaucoup, mais son esprit était clair et lucide. Je lui dis que ce n'était pas un adieu, car nous ne serions pas séparés. Avec un effort, il porta ma main à ses lèvres. Le silence nous enveloppait tous deux. Au moment où je le quittai, il me dit: « Pupul, ce soir je partirai pour une longue marche dans les montagnes. La brume se lève. » Je quittai sa chambre sans me retourner. Ce soir-là, à neuf heures, Krishnaji s'endormit pour commencer sa longue pérégrination vers les sommets. La brume se levait, mais il passa à travers et disparut.
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