Changer le monde au quotidien
par Daniel Cordonier
"Un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis est capable de changer le monde.
D'ailleurs rien d'autre n'y est jamais parvenu." - Margaret Mead
"Quand on rêve seul, cela reste un rêve, mais lorsque l'on rêve ensemble, c'est le début de la réalité." - Dom Elder Camara
"Ce que vous faites peut paraître insignifiant, mais il est très important que vous le fassiez" - Gandhi
"Ce n'est pas en regardant la lumière qu'on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité." - Carl Gustav Jung
"Etre humain c'est faire un projet, et développer ses pouvoirs pour essayer de le réaliser" - Albert Jacquard
Pour changer le monde, il faut combattre les dictateurs. Mais les tyrans à détrôner n'habitent pas dans des palais ou des forteresses, ils se dissimulent au fond de nous-mêmes. Leur puissance vient de leur capacité à passer inaperçus. Ils manipulent nos décisions et nous empêchent de découvrir comment nous pouvons, dans notre vie de tous les jours, agir sur l'avenir de la société.
Les décisions qui permettent de changer le monde se dissimulent dans la banalité de notre vie de tous les jours. Nous les appelons des carrefours de pouvoir. Pour les découvrir, il nous suffit d'analyser certains de nos choix sans nous laisser manipuler par nos tyrans intérieurs.
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Les principes du pouvoir
On a souvent l'impression que pour changer le monde, il faudrait être doté de qualités exceptionnelles et accomplir des actes hors du commun. C'est faux. Les décisions qui permettent d'influencer l'avenir de notre monde ne se prennent pas seulement dans le cercle des puissants, elles existent aussi dans la banalité de notre vie quotidienne. Si nous réussissons à découvrir où elles se dissimulent, nous pourrons, grâce à l'effet papillon, avoir un impact à grande échelle sur l'évolution de la société. Pour y parvenir, il nous faut appliquer les trois principes du pouvoir.
Plus d'informations : Changer le monde : mode d'emploi
Premier principe : devenir moins prévisibles
Le pouvoir détenu par un individu est proportionnel à la marge d'incertitude qu'il peut entretenir par rapport à ses comportements futurs. En d'autres mots : si l'on peut facilement prédire ce que vous allez faire, votre pouvoir est nul. Ceux qui veulent changer le monde doivent donc trouver les moyens de devenir moins prévisibles dans leurs choix quotidiens.
Deuxième principe : repérer les carrefours
Chacun de nos actes, même le plus insignifiant, est le fruit d'un choix. C'est comme si nous étions à un carrefour où se croisent plusieurs routes. Certains de ces carrefours ont le pouvoir de changer le monde. Le problème, c'est que la grande majorité des gens ne les voient pas. Dans leur vie de tous les jours, ils n'ont pas l'impression de prendre des décisions importantes, parce qu'ils ont transformé leurs choix en routines. Ils ne s'aperçoivent même pas que plusieurs chemins s'offrent à eux, car leurs actes sont devenus automatiques et programmés par leurs tyrans intérieurs. Pour devenir moins prévisibles, il nous faut absolument apprendre à repérer les carrefours de pouvoir qui se dissimulent dans notre vie quotidienne.
Troisième principe : oser les pourquoi
Pourquoi faire les choses comme ça plutôt qu'autrement ? Voilà la question de base qui peut nous permettre d'exercer notre influence sur l'évolution de la société. Les pourquoi sont des outils de pouvoir car ils nous permettent d'échapper à nos automatismes et de transformer en décisions ce qui auparavant n'était qu'habitude. Appliquer ce genre de question à nos comportements quotidiens nous donne la possibilité de découvrir ou même de créer de nouvelles bifurcations là où nous n'avions vu qu'une seule route. Pour cela, nous devons simplement nous demander le plus souvent possible s'il n'y a pas une autre manière de faire ce que nous faisons. En questionnant ainsi nos comportements de consommateurs, de citoyens et notre façon de nous comporter avec nos proches, nous pouvons devenir moins prévisibles et acquérir le pouvoir de changer le monde.
L'effet papillon
Un battement d'aile de papillon à Paris peut provoquer quelques semaines plus tard une tempête sur New-York. Cette image décrit l'effet papillon tel qu'il a été mis en évidence par le météorologue Edward Lorenz. Il a découvert que dans les systèmes météorologiques, une infime variation d'un élément peut s'amplifier progressivement, jusqu'à provoquer des changements énormes au bout d'un certain temps. Cette notion ne concerne pas seulement la météo, elle a été étudiée dans différents domaines. Si on l'applique aux sociétés humaines, cela voudrait dire que des changements de comportement qui semblent insignifiants au départ peuvent déclencher des bouleversements à grande échelle.
Les scientifiques qui analysent l'évolution de nos sociétés estiment que dans le futur, les transformations sociales seront de plus en plus liés à quelques actions individuelles plutôt qu'à des phénomènes de masse. Ceci parce que deux conditions essentielles à l'émergence de l'effet papillon sont à présent réunies.
- D'une part, la circulation de l'information est devenue toujours plus rapide et plus dense entre les différents acteurs de la société et les diverses parties du monde. Ceci fait que des événements auparavant isolés, peuvent maintenant être reliés très rapidement. Ce qui favorise la transmission et l'amplification des changements.
- D'autre part, à l'aube du troisième millénaire, les sociétés humaines sont manifestement arrivées à un point de bifurcation. Nous sommes dans une période de redéfinition complète des normes et des valeurs en matière de travail, d'économie, mais aussi de vie sociale et de rapports entre Etats. Dans ce type de situation, une infime modification peut tout faire basculer.
Plus d'informations : Nous sommes tous des papillons
Les tyrans intérieurs
La plupart des gens sont convaincus que leurs comportements et leurs pensées conscientes constituent la totalité de leur personnalité. Pourtant, la psychanalyse a montré qu'il existe au fond de nous des forces inconscientes qui peuvent nous influencer et nous manipuler. Dans certains cas, elles se manifestent par des symptômes tels que des phobies, des angoisses, ou des malaises physiques. Mais le plus souvent, on ne se rend pas compte de leur présence et elles nous manipulent de façon sournoise en nous enlevant notre liberté de choix et de jugement. Elles deviennent alors des tyrans intérieurs.
Si nous voulons contribuer à changer le monde, nous devons apprendre à repérer ces forces et comprendre comment elles s'allient avec les manipulateurs extérieurs pour nous empêcher d'exercer notre pouvoir.
Le célèbre psychanalyste Sigmund Freud a mis en évidence deux tyrans intérieurs : le petit enfant (qu'il appelait le ça), et le policier (qu'il appelait le surmoi).
Carl Gustav Jung, un psychanalyste suisse élève de Freud a découvert deux autres dictateurs internes : le masque social (qu'il appelait la persona) et l'ombre.
Les personnes qui sont sous l'emprise d'un dictateur interne ont toujours tendance à se comporter de manière uniforme et automatique. Elles ne sont plus capables de prendre des décisions libres et conscientes. C'est seulement si nous parvenons à contrôler nos tyrans intérieurs que nous pouvons échapper aux manipulations extérieures, et découvrir dans notre vie quotidienne le pouvoir de changer le monde.
Le petit enfant
Le petit enfant est un tyran intérieur qui se manifeste presque toujours dans le registre du désir. Sa caractéristique est d'exiger la satisfaction immédiate de ses envies, quel qu'en soit le prix. Il peut s'agir de désir sexuel, mais aussi du besoin de posséder, d'être aimé, d'être en sécurité, etc. Si nous ne savons pas repérer ses agissements, il peut manipuler nos choix dans le domaine économique (course à l'argent ou aux plaisirs), et dans le domaine politique en faisant de nous des victimes toutes prêtes pour les démagogues qui promettent bonheur, sécurité ou honneurs. Il peut également se révéler dangereux dans nos relations avec nos proches, car il nous pousse à vouloir les modeler à notre image.
Plus d'informations : Le petit enfant et le policier
Le policier
Le policier est un tyran intérieur qui se manifeste avant tout par l'interdit. Sa fonction est d'empêcher que les désirs du petit enfant ne puissent s'exprimer consciemment. Pour cela, il punit toute action contraire à sa loi par une forte dose d'angoisse et de culpabilité. S'il acquiert trop de puissance, il peut rendre nos comportements et nos idées complètement rigides et sectaires. Il nous jette dans les bras des partis extrémistes, et risque de baser nos relations avec nos proches sur l'autorité plutôt que sur la compréhension et le respect. Ceux qui sont victimes de son influence sont prêts à commettre des actes dramatiques pour échapper à ses punitions.
Plus d'informations : Le petit enfant et le policier
Le masque social
Le masque social représente le visage que nous montrons aux autres. Il les aide à nous identifier et nous permet de vivre en société. Malheureusement, de nombreuses personnes laissent leur masque prendre le pouvoir sur leur personnalité réelle. Elles ne sont plus alors que des coquilles vides et perdent sans s'en rendre compte leur liberté de décision. Elles sont à la merci des modes, des mots d'ordre et des normes dictées par leur milieu. Leur seul souci est de garder intact le portrait qu'elles offrent aux autres. Elles établissent avec autrui des relations qui sont basées sur le statut ou sur la hiérarchie, plutôt que des échanges de personne à personne. Pour les prisonniers du masque, changer le monde est une tâche impossible.
Plus d'informations : Le masque qui parle
L'ombre
L'ombre est en quelque sorte notre frère jumeau opposé caché dans les profondeurs de notre inconscient. Elle représente la part de nous-mêmes qui n'a pas pu se développer, qui est restée enfouie en nous sans parvenir à naître. Elle possède en général des caractéristiques inverses de celles de notre personnalité consciente. Si vous vous efforcez d'être juste et honnête, votre ombre aura les traits d'un personnage fourbe et malfaisant. Ceux qui ne sont pas capables de voir leur ombre ont tendance à la faire porter aux autres. Ils voient le monde en noir et blanc avec d'un côté les bons (dont ils font toujours partie) et de l'autre les méchants qu'il faut craindre ou éliminer. Ce tyran intérieur peut être extrêmement dangereux, surtout pour celles et ceux qui rêvent de transformer la société...
Plus d'informations : L'ombre et la lumière
Les carrefours de pouvoir
Les carrefours de pouvoir possèdent trois caractéristiques simples.
- Ils concernent des actions quotidiennes et non des actes exceptionnels.
- Ils nous permettent, en modifiant légèrement notre comportement, de devenir nettement moins prévisibles.
- Ils peuvent déclencher l'effet papillon.
Les carrefours du consommateur
Chaque achat, même le plus minime, est un acte de pouvoir. Dans les sociétés développées, le consommateur a le choix entre des dizaines de marques différentes pour le même article. Son comportement est donc difficile à prédire, ce qui lui donne du pouvoir. Malheureusement, la plupart des gens n'utilisent pas ce pouvoir. Ils achètent de manière totalement prévisible en se basant simplement sur leurs habitudes, ou sur des critères connus comme le prix, la publicité, la mode, la nouveauté. Pour changer le monde, nous devons apprendre à introduire d'autres éléments dans nos décisions d'achat. Les carrefours de pouvoir apparaissent lorsque nous n'achetons plus seulement en fonction du produit lui-même, mais en fonction de ce qui s'est passé avant qu'il n'arrive sur le marché et de ce qui se passera après qu'il ait été utilisé. Avant et après chaque produit, il y a des hommes. C'est en introduisant l'homme dans nos critères d'achat que nous pouvons acheter de manière imprévisible et exercer véritablement notre pouvoir de consommateurs.
- Avant que le produit n'arrive sur l'étalage du magasin
- · Est-ce que sa méthode de fabrication respecte l'homme et l'environnement ?
- · Est-ce que l'entreprise qui le fabrique traite correctement ses ouvriers ?
- · Est-ce que le pays qui le produit respecte les droits de ses citoyens ?
- Après que le produit ait été consommé
- · Est-ce qu'il peut être éliminé sans polluer ?
- · Est-ce que l'entreprise productrice s'occupe de son recyclage ?
- · Est-ce que son bilan écologique est positif ?
Voilà des exemples de questions qui peuvent créer de nouvelles bifurcations dans nos comportements d'achat. Si nous achetons en nous posant ces questions, nous obligerons les fabricants à tenir compte de ces éléments. Dans l'économie de marché, les producteurs se battent pour découvrir comment attirer de nouveaux clients. S'ils s'aperçoivent que pour vendre, il faut mieux traiter leurs ouvriers, combattre la dictature, pratiquer un commerce équitable ou favoriser l'écologie, ils le feront. Il suffit d'une variation de quelques pour-cent dans les chiffres de ventes pour que les entreprises remettent en question leurs stratégies. Chacun de nos achats quotidiens porte en lui le germe de l'effet papillon.
Les carrefours du citoyen
Beaucoup de gens pensent que pour exercer notre pouvoir de citoyens, il nous suffit d'aller voter. Car voter, c'est participer directement ou indirectement à la création des lois, et ces lois peuvent transformer la société. Ce raisonnement est malheureusement inexact. Si nous voulons changer le monde, voter ne suffit pas, car le vote n'est pas un carrefour de pouvoir.
Voter ne nous permet pas d'être imprévisibles car nous ne pouvons pas choisir quand et sur quels thèmes nous voulons donner notre avis dans une votation. Et voter ne déclenche pas l'effet papillon puisque seules les opinions majoritaires triomphent.
Les carrefours de pouvoir qui concernent notre rôle de citoyens ne se trouvent pas en priorité dans la création des lois, mais dans la surveillance de leur application.
Exercer pleinement notre pouvoir de citoyens, cela veut dire mettre les lois au service des hommes, et devenir moins prévisibles dans nos comportements politiques.
- D'une part en demandant des comptes aux gouvernements et aux institutions non seulement quand des votations sont organisées, mais à n'importe quel moment.
- D'autre part en nous préoccupant non seulement de situations qui nous sont proches, mais aussi de celles qui ne nous concernent pas directement, et qui touchent l'avenir d'autres êtres humains.
Nous pouvons le faire seuls ou à travers diverses organisations de citoyens qui interpellent les Etats et les entreprises sur des thèmes aussi divers que l'écologie, le droit au logement, le racisme, la liberté d'opinion, etc. Chacune de nos actions quotidiennes à ce niveau peut déclencher l'effet papillon et faire fléchir des gouvernements ou des multinationales.
Au lieu d'être de simples spectateurs, nous devenons alors des citoyens acteurs qui font constamment peser sur les responsables leur regard d'individus concernés par l'avenir du monde.
Les carrefours avec nos proches
Comme toutes les espèces évoluées, les êtres humains utilisent une méthode de reproduction qui favorise la nouveauté. Pour nous perpétuer, nous nous mettons à deux pour donner naissance à un troisième être qui sera différent à la fois de son père et de sa mère, mais aussi de tous les autres humains.
Chacun de nos enfants, de nos collègues, de nos amis est un individu unique qui n'a pas d'équivalent sur cette terre, chacun porte en lui la promesse d'idées et de solutions nouvelles qui peuvent aider le monde à se transformer.
Malheureusement, nous détruisons souvent ce potentiel de nouveauté, parce que nous avons tendance à vouloir que nos proches nous ressemblent. Nous aimerions qu'ils partagent nos idées et notre vision du monde. En agissant ainsi, nous restons parfaitement prévisibles et nous contribuons simplement à perpétuer la situation telle qu'elle est.
Pour changer le monde au quotidien, il nous faut faire exactement l'inverse. Nous devons aider ceux qui nous côtoient à élaborer leurs propres opinions et à trouver des réponses originales et personnelles à leurs questions. C'est à ce niveau que se situe la bifurcation qui peut nous rendre imprévisibles et nous ouvrir les portes du pouvoir.
Mon comportement avec mes proches a-t-il pour but de les façonner à mon image, ou de leur laisser développer leur originalité et leur créativité ? C'est en nous posant constamment cette question que nous pourrons utiliser les carrefours de pouvoir dissimulés dans nos relations avec ceux que nous côtoyons au travail, à l'école, dans notre famille ou dans notre groupe d'amis.
Si nous parvenons à résister à ceux qui veulent nous modeler, et à aider les autres pour qu'ils construisent leurs propres visions, nos relations avec notre entourage deviendront un des plus sûrs moyens pour changer le monde.
